Le garde mobile de réserve qui pissait dans le brouillard portait sur son uniforme fraîchement nettoyé l’écusson de la francisque ; il pissait dans le fossé, la peau blême, un filet de sang tombé sur sa lèvre supérieure depuis le bas de son nez.

Devant lui, sous le vol des corbeaux, des champs de betterave, les terrils et de la boue piétinée par le passage des chevaux, le long des routes trop défoncées pour permettre encore le passage des voitures, jugea-t-il d’un œil creux, il y avait tout simplement le néant. L’automne tournait mal et Philippe Lantin, officier dans un escadron de la Garde républicaine mobile avant la guerre, membre du service d’ordre de ce qui était devenu la Garde après la retraite, milicien de cœur dans le chaos qui prévalait depuis plus d’une année, vidait sa vessie seul, sans hommes, enfuis ou fusillés, quelque part entre la Picardie et la Champagne, défait mais toujours debout.

Il n’avait pas replacé son pénis derrière son pantalon que deux hommes le saisirent violemment aux épaules et le plaquèrent par terre, la face écrasée contre la flaque encore chaude de sa pisse, sur l’humus verglacé du bas-côté ; le temps qu’il se débatte, cherche à la ceinture son arme et balance un fort coup de talon dans les genoux du premier, le second l’assommait d’un direct du droit, qu’il reçut en pleine tempe, avec un râle trop court pour indiquer vraiment sa douleur.

À mi-chemin du champ, les mains dans les poches, un homme, en tenue de mineur, le visage charbonné, observait en silence.

*

C’est Ferdinand Turbot qui remarqua que Lantin s’était réveillé, en se penchant sur lui, avant de le relever d’un mouvement sec, pour le faire monter à l’arrière du camion bâché. Turbot, en uniforme des F.F.I., grand, châtain clair, le nez trop long et le menton relevé comme l’extrémité d’un sabot, éclata de rire et cracha à côté des roues en secouant Lantin, qui toussait du sang.

“ Regarde-moi ce salaud… ”

Lantin n’eut pas l’occasion de voir le second, mais il entendit son prénom : Alain. D’instinct, il grava dans sa mémoire endolorie les traits de Turbot, pour ne jamais les oublier.

On le fit monter à genoux, tandis que Ferdinand Turbot soupesait son pistolet.

Lantin cracha un peu de sang et dit calmement : “ Vous perdrez. On a perdu, mais vous perdrez lentement. Peut-être que ça prendra un an, peut-être que ça prendra dix ans… ”

“ Je voudrais t’abattre sur place. ”

Lantin le regarda droit dans les yeux et essaya de fixer sa voix tout autant que ses traits. L’impuissance de tout son corps, ligoté, permettait à la haine qui le submergeait de se transformer en pure contemplation.

Turbot se tourna vers celui qui s’appelait Alain et qui se trouvait hors de son champ de vision, derrière la bâche. Il avait le ton d’un intellectuel, métallique, nasal et terminant toujours ses phrases.

“ Ferdi… Je pense comme toi. Au Parti, il faut penser à l’alliance. Staline a parlé de cohabitation et de respect des appareils d’État. On ne va pas liquider toutes les petites crevures de son genre dans la Garde. J’ai des contacts avec un socialiste, il parle d’une épuration administrative raisonnable. Je crois qu’on va en envoyer derrière les barreaux, ou dans les colonies. C’est ce que veulent les socialistes. Pourquoi pas ? ”

Il se racla la gorge.

“ Hé hé ”, rit franchement Turbot, avec un fort accent du Sud, “ tu parles comme un homme d’État, déjà ! ”

“ Hé… Il se pourrait, Ferdi, il se pourrait. Le Parti veut qu’on fasse amis, j’ai fait ami, moi ! Allez, on finit la clope et j’envoie ce salaud à mon socialo. En démocratie, Ferdinand, il faut faire des compromis. ”

“ Donc, on en tue un sur deux. ”

Celui qui s’appelait Alain et qui semblait le plus gradé eut comme un sourire sonore. Le brouillard se levait lentement, inégalement sur la plaine maigre et sale.

Après un silence, Turbot, presque triste, remarqua : “ Quel âge tu as ? ”

L’autre fit crisser du gravier sous ses bottes, en se relevant, vraisemblablement, et Lantin se tint prêt à l’observer, même si ça ne devait durer qu’une demi-seconde : “ Né en 17, tu te rends compte. Au Parti à 14 ans. Fais le calcul, camarade. ”

Ferdinand Turbot commença à refermer l’arrière du véhicule, tout en donnant du coude une pichenette dans les côtes de Lantin, qui eut le souffle coupé : “ Né en 14. J’avais 3 ans, en 17… ”

Et il croisa une dernière fois les yeux mi-clos mais parfaitement conscients de Lantin, en murmurant : “ J’aurais dû te tuer. ”

Lantin, soudain débordé par sa propre haine, hurla alors incroyablement fort : “ Je t’aurai ! ” et l’homme en tenue de mineur, qui s’était à peine approché, à partir du champ, depuis l’arrivée du camion, sursauta, effrayé.

“ Je t’aurai ! ”

Le camion accéléra et Lantin s’écroula au démarrage, heurtant de rage avec le front le banc dont il venait à peine de chuter.

Le mineur le regarda partir sans rien dire et tourna promptement le dos lorsque les deux hommes en uniforme des FFI-FTP le remarquèrent et lui firent signe. Ils haussèrent les épaules, dépités.

Bringuebalant dans les ornières trop profondes, le camion marron s’éloigna et s’effilocha dans la brume, le milicien Lantin à son bord.

Philippe Lantin avait 14 ans en 1917.

C’était l’année 44.

 

 

2

 

“ Au mois d’octobre, en uniforme de lieutenant-colonel des FFI, je revins enfin à la villa au volant d’une Rosengart Super Traction modèle LR 4N2 de 1939 modifiée avec roues avant indépendantes et boîte quatre vitesses, de couleur blanche, capote noire et ailerons à peine éraflés, reprise à un officier allemand en fuite, dans le Nord-Est.

Le sentiment de plénitude et de victoire que je ressentis lors des dix derniers kilomètres, sur une route mouillée par la pluie nocturne et sur le point de sécher tout à fait au soleil, en contemplant les abords de la côte, les paysans, les camarades plus nombreux, les femmes plus belles et le pays libre, je ne l’ai jamais retrouvé. Il fut de courte durée.

Brouillé avec Danielle par courrier, j’avais tenté, sans grande conviction, de passer prendre la jeune sœur d’André, dit Popeye, au hameau, mais face à la porte close, j’avais rebroussé chemin, secrètement convaincu de profiter plus intensément encore du spectacle de la liberté si je restai seul derrière le pare-brise immaculé de ma Rosengart blanche, sur les derniers lacets de la colline.

Très temporairement, la villa Calmet avait servi au moment de l’insurrection de PC à la vingtaine de FFI-FTP que je commandais, épaulé par André, par Leduc et le François. Dans le vallon, un seul détachement de chars légers, du capitaine Lavezzi, avait pu pénétrer, en rayonnant à partir de la route nationale ; malheureusement, encerclé par l’ennemi allemand, la colonne s’était bientôt trouvée prise au piège du feu nourri de la position désespérée des deux collines d’en face. Trente heures durant, mes hommes l’aidèrent à résister, dans l’attente des renforts du commandant de Beaufort, tandis qu’au sud, hélas, Lazaroni en profitait pour investir la mairie de ma ville. Lazaroni, commissaire de police notoirement véreux, lié aux activités du milieu, m’avait convoqué à la fin de 42, en me laissant entendre qu’il savait mais que, faute de preuves, je restai sous la surveillance de ses hommes. En janvier 1944, Lazaroni, qui avait toujours gardé au chaud quelques-uns de ses réseaux parmi la résistance nationaliste et qui n’avait démontré, il est vrai, qu’une loyauté toute relative à l’égard de l’occupant, fidèle seulement à ses propres intérêts, était sorti de sa réserve, pour livrer une série de collaborateurs et rejoindre les rangs des partisans ; interrogé par Grandin, un des responsables que je connaissais, dans une grotte des Basses-Alpes, il avait retourné toute la situation en affirmant m’avoir couvert et protégé, dissimulant aux yeux de l’occupant des documents compromettants sur mes activités. Il est évident que si le vent avait tourné, la girouette aurait indiqué la direction contraire, les dossiers sous le bras, prête à livrer ma tête à qui de droit.

Sur la route desséchée des collines à la ville, en escortant les chars ou bien escortés par eux, qui le sait ?, fumant la première cigarette après deux jours de fusillade, j’avais découvert une dizaine de cadavres disposés en travers du chemin, parfois déjà dépouillés, du matériel abandonné et des chevaux à l’agonie. Obsédé par l’image d’une main à demi séparée de son bras, tendue vers je ne savais trop quoi, comme une flèche dont l’extrémité n’a plus pour cible que le néant, je pénétrai dans le bureau de Lazaroni, en pleine discussion avec le commandant, rue Decazes, et sans prendre la peine de m’annoncer, écrasant sous le talon mon mégot, la main tremblante, accusatrice, je menaçai de le faire immédiatement révoquer, et je lui demandai de se souvenir de ce que je savais, et qu’il savait que je savais.

Des hommes de troupe me firent poliment sortir et c’est sans doute pour me calmer que Lazaroni, avec l’accord endormi du commandant de Beaufort, offrit à ma Milice Patriotique la garde des deux batteries allemandes des collines jumelles et surtout la possession de la villa Calmet, délaissée par ses propriétaires, de riches notables en voyage vers l’Allemagne de leurs maîtres, le Danemark ou plus probablement à l’heure qu’il est, je l’espère, les Enfers. Un mois durant, prétextant la publication, sur des presses déménagées dans les caves de la villa, dont le stock de bon vin arrivait bientôt à sa fin, du Journal du Combattant, nous vécûmes la vraie vie de bons camarades sur les hauteurs, avec André, sa sœur, Danielle, le François et tous les autres, et nous fîmes la loi dans le pays. Réellement, le soir, en conversant joyeusement sur les grands bancs vernis du verger, avec André notamment, qui avait ses sources au Parti, et qui était devenu le responsable CGT de la région, il m’a semblé que la Révolution et la prise de pouvoir, par les ouvriers, par nous, par les forces progressistes de la Nation étaient une évidence proche, à portée de la main. Et puis un matin, je ne sais trop pourquoi, dans les draps de la grande chambre du second, parce qu’il pleuvait, je l’ai vue progressivement s’éloigner, insaisissable ; André plus taciturne, moins net et moins franc dans ses réponses, une certaine lassitude des contrôles au bord de la route, en contrebas, la routine des tours de garde au central télégraphique, à la gare, dans les deux garages, l’absence avérée désormais de miliciens, d’ennemis, la perspective de la victoire et l’éclatante certitude qu’elle serait américaine d’abord, les combines que je voyais se tramer sans bien les comprendre, entre les gaullistes, les socialistes, Aubrac et mille responsables de cellules du PC, dont le nombre grandissant me fit tourner la tête.

Je me déclarai volontaire pour monter à la frontière, dans le Nord, soutenir les camarades encore au feu du combat, faire profiter les unités les plus récentes de mon expérience de formation, d’organisation, collaborer et prendre des contacts avec d’autres camarades.

C’est là que j’ai rencontré Alain, en Champagne.

Et lorsque je revins, André et sa sœur partis, le groupe à peine dispersé, j’appris la dissolution des Milices Patriotiques, décidée depuis une semaine à peine, sur ordre officiel contresigné par Tixier, le socialiste de de Gaulle, au Gouvernement ; j’appris de la bouche du François que le Parti, hésitant, penchait déjà vers une acceptation digne et honorable de la dissolution des groupes armés. Ils avaient eu leur raison d’être avant et pendant l’insurrection, me répéta André lorsque je le recroisai, à la mairie avec Grandin, mais la situation a changé.

Et c’est pourquoi, ce vendredi-là, en freinant doucement sur les chemins en pente qui sinuaient à travers un maquis inchangé, je découvris à travers les arbres fruitiers aux feuilles aux trois-quarts déjà tombées, les volets clos de la villa et, bien visible depuis l’abord des grilles fermées, le large panneau qui annonçait : “ Bâtiment réquisitionné par la République française. Entrée interdite. ”

Je retournai en ville, il plut de nouveau, et on m’indiqua qu’en qualité d’ancien membre des Milices patriotiques, dissoutes, j’appartenais désormais de plein droit aux Forces républicaines de sécurité. Le plus beau de mes vêtements de combattant tomba, et je me sentis d’ores et déjà à l’étroit dans mon nouvel uniforme des FRS. Je demandai où se trouvait le commandement, et une main négligente se tendit pour m’en indiquer la direction, que je suivis :

“ Vous, Ferdinand Turbot, c’est par ici, m’avait-on dit. ”

 

 

3

 

Lantin, sauvé malgré lui par Marquet et protégé par un député SFIO rémois qui lui était redevable de quelques services d’avant-guerre, rejoignit le RICM par le camp de Mazargues, dans le Sud-Est, en septembre 1945, après un court passage dans les prisons de Champagne.

“ On se refait une virginité, Lantin ? ”, grimaça un attaché aux paperasses du Vieux-Port en lui rendant passeport et carte d’embarquement, une dent en moins dans son sourire de fonctionnaire, et sa main resta quelques secondes tendue dans le vide, le temps que Lantin récupère humilié ses papiers. Par la suite, plus personne ne fit allusion à son passé.

En août, les Japs avaient capitulé et la nomination par de Gaulle de d’Argenlieu – un amiral qui avait puissamment le sens de la nation – en Cochinchine avait marqué le retour à l’ordre français dans les provinces indigènes menacées par les rouges, d’après ce qu’en savait Lantin, qui embarqua quelques jours après la reprise de Saigon par les troupes métropolitaines, avec pour conséquence la perte d’une centaine d’expatriés dans la cité Heyraud, abattus par des autochtones le crâne bourré de propagande bolchévico-indépendantiste.

Lantin vit le Vieux-Port de Marseille s’éloigner avec le sentiment d’apporter la dernière part saine de sa civilisation dans le combat qui l’attendait à l’autre extrémité du globe ; il fumait. Leur paquebot, l’Orontes assurait la liaison entre l’Angleterre et l’Australie, de sorte que Lantin eut la désagréable surprise de côtoyer de l’Anglais, du colonial gras, inculte et sûr de lui. Quant aux hommes de troupes, auprès desquels, engagé solitaire des forces de gendarmerie, formé au combat dès 1939, il faisait figure d’avant-garde exotique des Forces de sécurité vichystes qui iraient bientôt appuyer par petits milliers les troufions en vadrouille dans la belle aventure tonkinoise, eh bien… Il y avait là, comme Lantin put s’en apercevoir, après l’escale de Suez, sous un ciel bleu et une lumière blanche comme le port, aveuglante, une majorité de bons gars, patriotes, fiers de l’uniforme, simples d’esprit mais valeureux de cœur, comme il aimait à défaut de mieux.

C’est une semaine après Djibouti, aux abords de Colombo que l’atmosphère commença à peser sur la peau fragile de Lantin, qui dormait dans un coin de l’entrepont, loin des cabines d’officiers qu’il aurait, si les circonstances avaient mieux tourné, probablement mérité d’occuper ; il fumait sans dormir, et marchait de long en large, au pied des escaliers, sous la pluie qui tombait par énormes gouttes séparées de plusieurs centimètres les unes des autres. Dieu n’envoyait l’eau que parcimonieusement sous ce ciel chargé, moite, comme si les créatures de ce continent ne méritaient sa météo qu’à moitié. Il eut pour la première fois l’impression que maudit, il rejoignait une terre qui ne l’était pas moins.

C’est au tout début du mois de novembre 1945, après le cap Saint-Jacques et la baie d’Along, accoudé au bastingage en contemplant dans un tiers à peine de brume les concrétions rocheuses et la végétation humide et flasque comme des toisons pubiennes émergées lasses de quelque sauna, que Lantin débarqua avec son régiment dans la banlieue de Saigon, en jonque et par plus de trente degrés. Il ne trouva pas le sommeil, dès la première nuit, entièrement nu sous la moustiquaire, allongé près d’Hennetier, un petit sergent avec lequel il avait sympathisé, et qui ronflait.

Le sommeil, si vous ne l’attrapez pas la première fois que vous fermez les yeux, en pays étranger, vous ne mettrez jamais plus la main dessus. Il se cachait sans doute avec l’ennemi, quelque part dans les campagnes, loin des villes à l’européenne que Lantin découvrit, ravi.

Il lui sembla d’emblée que le siècle dernier, dont il regrettait la mort, depuis l’Amérique et les bolcheviques, était resté debout, vivant, dans les quartiers blancs mais aussi dans les résidences indigènes de Saigon : les femmes y avaient de la tenue, des ombrelles, les hommes n’étaient ni des marchands de coca-cola vulgaires et racoleurs, ni de faux prêtres marxistes à la barbe sale, les autochtones souriaient, ils étaient beaux et ils avaient, plus que les Africains, le sens du travail. C’était, en quelque sorte, les derniers feux de son paradis.

Lantin, Hennetier, le grand Claude et le reste du régiment attendirent patiemment le débarquement de leur matériel, tout en assurant paisiblement le maintien de l’ordre dans les baraques de Tâ Dinh ; un bon coup de bâton suffisait à remettre les choses en place, quand un accident commençait à enfler jusqu’à l’incident. On entendait parler, il est vrai, aux alentours, d’attentats et Lantin comprit progressivement comment les hommes du chef rebelle tribal, Hô Chi Minh, multipliaient, loin de Saigon, les embuscades, terrorisant sous couvert d’un patriotisme qui n’était qu’idéologie et aucunement sentiment, les villageois, brûlant les paillotes de ceux qui n’adhéraient pas au Viêt Minh, pratiquant le racket et réclamant comme les terroristes gaullistes et communistes qu’il avait connus en zone occupée une allégeance totale à de pauvres gens qu’ils prétendaient libérer en asservissant leur bonté souriante au masque du stalinisme.

C’est pourquoi Lantin, plus que ses camarades, qui goûtaient mollement aux joies lentes des femmes, de la nourriture et du campement, prit en main les opérations, avec l’assentiment de l’envoyé de d’Argenlieu, dès l’instant où ils reçurent, malgré la perte d’une bonne moitié, leur équipement. Organisant avec la fermeté qui s’imposait sur un régiment dont le colonel lui-même paraissait tiède, à l’usage, Lantin fit sortir aux hommes le cambouis, parfaire la protection des armes contre l’humidité, graisser les canons et huiler les mécanismes. Les corps, liquéfiés par la sueur, demandaient plutôt la diète et l’assèchement, pensa-t-il, en rationalisant les bivouacs.

Considéré bientôt comme un colonel de facto de la petite unité, Lantin, qui en était incontestablement l’élément le plus expérimenté, déposa sur le bureau de son officier de liaison le projet d’une expédition vers l’est dans la direction des derniers attentats fomentés, à ce qu’on disait, par le Viêt Minh auquel l’armée avait trop longtemps lâché la bride en province.

Lantin, il faut le reconnaître, savait entraîner des hommes et aucun ne renâcla quand il promit à ses marsouins une totale indépendance vis-à-vis de l’état-major dans les jungles orientales, de village en village, parlant des femmes, des paysages, des combats et de la puissance.

À Bien-Hoa, le long du Dannoï, harcelés par les moustiques, ils perdirent quelque peu patience, sans parvenir à voir l’ennemi, trompant l’ennui dans une chasse au tigre, qui échoua elle aussi, avant de capturer leurs deux premiers rebelles, apeurés, ne parlant pas un mot de français, et construisant pitoyablement un abri à mitrailleuse pour y installer un petit coin d’où tirer seulement à la sarbacane, faute de matériel lourd.

Lantin ne les fit pas abattre, malgré l’impatience des hommes, expliquant qu’il faudrait face aux craintes et à l’hostilité un peu animale des villageois, gagner le cœur des indigènes. Il réalisa non sans stupeur que le Viêt Minh savait à peine construire des lignes téléphoniques, n’avait jamais que des arbalètes à opposer à leurs mitrailleuses de gros calibre et protégeait ses membres contre les bombardements à venir dans des abris de bambous, croulant dès la première pluie. Sous 40°, incapable de dormir, tourmenté par l’impression lancinante d’étouffer sous une moustiquaire d’acier, Lantin se prit de pitié pour ces sauvages, manipulés par Moscou, petits pions du grand échiquier de bonimenteurs tels qu’Hô Chi Minh, qui prétendait avoir reçu de l’éducation à Paris, comme un singe savant, et qui promettait à ces pauvres hères un Paradis qu’ils étaient en train de détruire.

Lantin n’eut aucun mal à pacifier l’Est, jusqu’au Laos, et pensa même s’être assuré le sourire et la bonne humeur des villageois, mais la Nature le rongea petit à petit. Les hommes, qui négligeaient leurs uniformes, et qu’il se fatiguait à recadrer, chaque fois qu’il entendait parler d’histoires de femmes, adoraient les manguiers, les bananiers, grimper aux cocotiers, regarder les papillons et se baigner dans les torrents à flanc de montagne verte. Mais Lantin sentait la fièvre monter, et dut lutter près de deux mois sans rien dire.

Le camp presque sédentaire qu’ils installèrent à l’été 46, à 1500 mètres d’altitude représenta le sommet de leur expérience heureuse : les hommes, par plaisanterie, avaient rebaptisé plusieurs tentes et quelques cabanes du nom des grands music-halls parisiens, et ils y organisaient des soirées avec les femmes et même les hommes du village, en buvant. Lantin repensa à Paris, il repensa à la défaite, à la Champagne, à son visage, et la fièvre prit alors définitivement le dessus.

Il ne sortait presque plus.

En juin, la proclamation de la République cochinchinoise de pacotille, voulue par d’Argenlieu, avait déjà réveillé le Viêt Minh dans les environs, en contrebas, mais Lantin tenait le secteur. Il apprit que les Chinois, alliés des Français avaient évacué la baie et comprit lentement ce qui se tramait.

L’automne vint, et Lantin dût accepter de se faire soigner. Un médecin, qui mit cinq jours à les rejoindre, se montra plutôt encourageant. Mais son corps se préparait à lâcher comme le pays.

En novembre, le village bruissait de la rumeur d’un massacre, d’une jonque chinoise à l’équipage vietnamien, arrêtée et prise en flagrant délit de contrebande par des Français, qui avaient ouvert le feu. Les rebelles s’étaient vengés en massacrant des ressortissants européens, à Hanoi.

Lantin vit venir le début d’une guerre qui sonnerait la fin de la sienne.

Quelques jours plus tard, la marine bombarda massivement Haiphong, mais aussi des positions, au sud du secteur tenu par les hommes de Lantin, qui ne put que constater les dégâts : plusieurs centaines de cadavres de villageois, d’hommes et d’enfants. Dès cet instant, il ne parvint plus à maîtriser les indigènes, affolés, haineux, qui se retournèrent contre eux. Un peu partout, il vit monter la face du Viêt Minh, qui se nourrissait du désarroi des campagnards. C’était perdu.

Lantin dut ordonner la retraite, mais perdit tout de même trois hommes, dont Hennetier, fauché par un tir saccadé de mitrailleuse, à l’endroit précis où quelques mois auparavant ils avaient découvert les hommes aux sarbacanes.

Arrivé à Saigon, Lantin, délirant, parla de déshonneur, mais le colonel en charge de la garnison, après un mois à l’hôpital militaire vint à son chevet le réconforter, lui parler de sa fièvre, du climat et en lui dévoilant ses nouveaux galons, pour ses initiatives au combat, lui assurant avec un sourire entendu :

“ Vous avez regagné votre honneur, lieutenant Lantin. Vous êtes blanc comme neige. Innocent. La République sait passer l’éponge quand un homme montre comme vous sa valeur à l’instant où le pays a besoin de lui. Mais vous savez, en métropole, ils ont oublié le passé, et ils nous ont oubliés. Rentrez là-bas, vous ne pouvez plus rien pour nous ici. Il faut soigner votre fièvre. Et dites aux marionnettes qui s’agitent là-bas, à Paris, à Marseille, que nous combattons pour eux, et qu’ils n’ont rien compris. ”

Puis le colonel se leva, en s’épongeant le front :

“ Votre navire part vendredi. ”

Lantin demanda des nouvelles de son unité, dispersée, repartie au feu, même si on ne parvenait pas à localiser l’incendie. Puis il se tut.

Et c’est ainsi qu’il laissa ses hommes au début de l’année 1947.

 

 

4

 

– J’avais 17 ans en 1914. Et en 1917, j’avais, voyons…

– 20 ans ?

– Oui, c’est ça. Eh bien, à peu près comme vous.

– J’en ai 24, monsieur Wisniewski.

– Ah, bien. Je disais, oui… J’étais près de Craonne, dans l’Aisne, pas loin de la Picardie. 164e régiment d’infanterie. Je ne sais pas trop pourquoi, je n’ai été incorporé qu’en 1916.

– Vous êtes allé au front ?

– Oui, oui.

– Vous voulez en parler ?

– Je sais pas, moi, ça vous intéresse ?

– Ce n’est pas vraiment dans le sujet, mais c’est important.

– J’étais le troisième garçon. Je me suis retrouvé en avril 17, pendant l’offensive Nivelle, sur le chemin des Dames. Avec les Sénégalais. J’avais pas vu de Noirs, avant ça. On n’a pas atteint Laon, et on s’est trouvés pris au piège, à l’endroit où le plateau était le plus étroit, soixante mètres en hauteur, les Allemands avaient la Caverne du Dragon. Il faisait noir.

– C’est un lieu célèbre, n’est-ce pas ?

– Ah ça, j’sais pas. Ptêt, depuis. Les Allemands avaient creusé un tunnel, qui nous ont pris à revers pendant qu’on d’vait gagner le grand isthme, il en sortait de partout. Les Noirs ils étaient paniqués.

– Vous en êtes sorti indemne ?

– C’est la chance, ma petite. Dès le jeune âge, je me suis dis, reste où tu es, si la mort doit venir, elle viendra, va pas la chercher. J’ai pas trop forcé, j’étais derrière. Après…

– Oui ?

– Il y en a eu vous savez, des qui disaient ci, qui disaient ça, comme quoi…

– Comme quoi ?

– Que tout ça, et les officiers, enfin vous voyez. Ils parlaient. Moi, je n’ai pas participé.

– Vous parlez des mutineries, à Craonne, en Champagne.

– C’est, oui, il y en a qui disaient ça.

– Et vous êtes restés de côté ?

– Toujours. En juin, on est repartis à la Caverne du Dragon. Les Allemands étaient prévenus, la première fois, ils avaient fait parler des prisonniers. Mais cette fois-là, on a tenu les tranchées, on a attaqué, les officiers connaissaient l’entrée du tunnel, on a surpris les Allemands, c’était…

– Oui ?

– Beaucoup de sang. De, vous voyez. Je n’aime pas trop en parler. Et après, il y a eu Château-Thierry, mais je n’étais plus là.

– Pourquoi ?

– Malade. La fièvre. J’ai rencontré Marie à l’infirmerie, elle était très jolie, son père était gendarme.

– Vous vous êtes mariés à la fin de la guerre ?

– Non, c’était compliqué. Il fallait que je trouve le travail, et le travail, vous savez, je ne voulais pas aller à la mine, mais…

– Mais vous y êtes allé ?

– Oui, oui. Finalement.

– Et vous l’avez épousée ?

– Oui.

– Vous avez eu un premier enfant ?

– Oui, Jacques. Marie ne voulait pas du prénom polonais. En 1925.

– Si tard ?

– C’était compliqué. Marie, on ne savait pas si elle pouvait avoir des enfants.

– Et comme vous aviez vécu la Première Guerre mondiale, comment vous avez pris l’arrivée de la Deuxième ?

– Il y avait le deuxième enfant. La Deuxième Guerre, je ne voulais pas. Il avait dix ans. Je ne voulais pas.

– Pas quoi ?

– Je suis resté de côté, les Allemands, une fois, j’avais vu, ça suffisait. Je voulais être tranquille et les enfants. On a eu la fille.

– Vous avez travaillé pendant toute la guerre, dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais ?

– Oui, c’est ça. Je ne voulais pas, la politique. Pourquoi vous vous intéressez à ça ?

– Ce sont mes études. Je fais de l’histoire.

– Ah. C’est un dossier pour le lycée.

– Pour la faculté. Nous revenons au sujet, monsieur Wisniewski ?

– Oui.

– L’année 47.

 

 

5

 

Membre du Mouvement national de libération serbe à moins de vingt ans, Latinka Vasovic avait conservé le long du cou une cicatrice qui vieillissait son profil et qu’elle masquait généralement d’une écharpe austère et presque incolore, après avoir rassemblé ses cheveux roux en chignon. Elle était moins belle que Jeanne, son épouse, mais le peu de beauté qu’elle avait, elle le portait plus joliment, pensait Marquet, qui craqua difficilement trois allumettes avant d’allumer sa cigarette, tenant de l’autre main la porte de l’hôtel presque luxueux, sur la vitre de laquelle il s’aperçut, par-dessus la silhouette de Latinka Vasovic, bel homme décidé, la mâchoire carrée, le haut du crâne dégagé.

Les doutes qu’il avait confiés à Latinka Vasovic, depuis six mois, repeignaient néanmoins son visage gris d’un air faible et comme empâté, au point qu’il s’empressa de regarder ailleurs, en attendant le taxi, le temps qu’elle lui tourne le dos et disparaisse au coin de la rue, où un camarade vendait son dernier exemplaire de L’Huma. Il était en retard.

Marquet avait pris le temps de s’habituer au rituel du Conseil des ministres et sachant qu’il assistait ce mercredi au tout dernier, il ne put s’empêcher de regretter par avance le protocole républicain, l’impression coupable, pour un communiste authentique, de prendre goût aux privilèges d’homme d’État, tout en s’ennuyant à ces réunions comme à celles du Bureau politique, à ceci près qu’assis à la gauche de Thorez, dans un siège autrement plus confortable, pressé d’attentions de la part des huissiers de Matignon, il ne sentait pas le poids du regard de ceux qui le surveillaient, en prenant des notes pour qui de droit, à sa gauche, à sa droite.

Il est évident qu’avec Thorez, il n’avait pas suffisamment pris la mesure de l’influence de Blum, le vieux, finissant, sur le comité directeur de la SFIO, et il se le reprochait déjà intérieurement par la voix, par avance, de ceux qui ne manqueraient de le lui reprocher directement en mai, après le Conseil national. Le vieux Blum a retenu les leçons de son long séjour en Amérique, Marquet le comprenait mieux, à présent, et imposerait la formation d’un gouvernement sans eux, avec les ministres MRP, de telle sorte qu’aucun socialiste ne se laisserait entraîner à revenir au pouvoir avec le Parti, en posant sur la table de nouvelles exigences plus fortes, des demandes de garantie sur l’exclusion des éléments les plus américains du gouvernement. Ce serait tout le contraire : plus de communistes et Washington à la manœuvre.

Malgré le souci des ministres communistes d’évoquer la crise du Viêt Nam, on s’accorda à passer rapidement aux affaires économiques et sociales intérieures.

Marquet eut soudain le sentiment d’avoir laissé sa braguette ouverte et s’assura du contraire sous la table massive du Conseil, écoutant distraitement l’intervention d’André Philipp, fort prévisible, en attendant les quelques mots mielleux d’Auriol. Thorez, Marquet le sentait, en écartant d’un doigt l’ouverture de son col, le pauvre Thorez était sensible au Président Auriol comme à la promesse déçue d’être un authentique serviteur de la République, un homme d’État. Thorez, si fleur bleue… Ce n’était qu’un homme de parti, et Marquet y veillerait personnellement. Il le surveillait, en sous-main.

“ Est-ce que vous êtes d’accord ? ”, finit par dire Auriol, se tournant vers Thorez rougeaud, dont la sueur trop parfumée agaçait maintenant Marquet, certain d’avoir oublié quelque chose auprès de Latinka, dans la chambre d’hôtel délicate et ouatée, farfouillant la poche de son veston, le bras à demi apposé sur l’accoudoir du siège républicain d’or et de velours.

Qu’on en finisse… Mais Thorez réfléchit, et c’est un piètre acteur. Marquet aurait voulu le secouer, que la rupture soit claire et nette, avec les socialos, le MRP, la République, le Conseil et cet interminable jeu de go ; tout le monde savait ce que Thorez disait, la SFIO qui venait de s’accorder avec les gaullistes, qui poussait le Parti vers la sortie, et le Parti qui avait lui-même ouvert la porte : il valait mieux cracher dedans en se tenant à l’extérieur, que cracher dehors en restant à l’intérieur…

Thorez, le visage gonflé tel un poisson pris dans les filets du pécheur qui le remonte à la surface, prit le ton emphatique des débuts de réunion publique, et sa voix s’éleva trop fort dans la salle du Conseil ; il approuvait les revendications des métallurgistes en grève, dans la Seine, il restait fidèle à l’appel des camarades qui les poussaient à diminuer le coût de la production, à augmenter la productivité, en réponse à la crise, sous le contrôle implacable des comités d’entreprise et des syndicats, de manière à associer consommateurs, petits commerçants, petits producteurs, dans la lutte contre la vie chère, en consentant à d’importantes hausses de salaires nécessaires, à la garantie d’un salaire minimum vital pour tous les travailleurs, par la lutte sans faille contre la spéculation, les bénéfices du grand Capital, pour le redressement de la France.

Sous son aisselle, Marquet chercha la sueur.

Les grèves trotskistes avaient salement secoué Thorez, qui s’était embourgeoisé, avait glissé un camarade à Marquet, ici mal à l’aise, qui laissa ses désormais ex-collègues ministres se lever, se disperser, avec le sentiment de voir vraiment s’éloigner le pouvoir, officiel, pompeux, décevant mais seul réel à ses yeux lorsqu’il était désabusé, des chaises d’or et de velours de la République sur lesquelles il s’était assis quelques mois avant de retrouver les chaises en bois du Parti auquel seul en définitive il appartenait, qui les rappelait, par la voix de Moscou, il le savait.

Il chercha ses allumettes, persuadé de les avoir perdues en chemin, dans le dos de Thorez, ému comme un mauvais élève méritant à la fin de l’année qu’Auriol, le Président, saluait avec tout le pathos républicain que Thorez ne pourrait plus réserver qu’au Parti.

“ Vous avez été très courageux… Vous vous êtes jeté dans la mêlée. Faites-le encore, je vous en prie, au nom de la Nation, au nom de la République… ”

Marquet toussa, signalant ainsi sa présence dans le couloir, en dépassant un huissier, qui sembla déjà l’ignorer, et Thorez, la tête droite bégaya : “ Je ne peux plus rien, j’ai fait tout ce que j’ai pu… ”

Pauvre Thorez, si heureux d’avoir été vice-président de ce Conseil, à peine Staline lui avait-il fait goûter à ce plat qu’il le lui retirait d’un geste sec, sous le nez, avec encore entre les narines le doux fumet élyséen des meilleures tables de la République, pour lui replonger la tête, au brave homme d’État qu’il aspirait de tout son être à devenir, sur les estrades des réunions publiques, sous le grand portrait de Joseph, qui l’observait.

“ Qu’est-ce que j’ai oublié là-bas ? ”, se demanda une dernière fois Marquet sur le perron, sous le soleil rosissant, en tâtant du bout des doigts son porte-dossier de cuir noir, lorsqu’il vit monter à sa rencontre Jeanne, sa femme, qui passait, devant les journalistes surexcités, les chercher en compagnie de quelques camarades l’air maussade, regardant du coin de l’œil les petits escaliers blancs de Matignon, la livrée luisante des huissiers, les gardes et le ventre rond des ministres MRP.

Il dit quelques mots de sa voix métallique, nasillarde et toujours trop professorale.

Jeanne voulut lui prendre la main, et il la lâcha immédiatement, froidement, en quittant comme Thorez, Billoux, Croizat et Marrane, le gouvernement de la France.

Elle murmura : “ Alain… ”

Mais Alain Marquet était déjà parti.

 

 

6

 

“ Si je fais bien le calcul, j’avais 14 ans en 44, j’ai 17 ans en 47 et Fredo est mort à 26 ans en 44, je peux quand même pas attendre 1956 pour faire comme lui. Fredo c’est colonel Fabien, moi ce sera commandant Micha Manoukian, comme Missak Manouchian. C’est la sœur de Garechian, celle qui habite près de la gare, qui m’a dit que Missak Manouchian et sa femme, Mélinée, avaient été fusillés en février, au Mont Valérien, à ce qu’il paraît. Et moi, j’étais où ? J’avais 14 ans, je venais d’avoir mes nouvelles lunettes, j’étais à Valence, encore, et les parents se faisaient pas mal de souci.

Quelle merde ! À trois ans près j’avais 17 ans en 44, j’aurais fait comme Fredo, pour sûr ! Je sais tenir une arme. Mais pas à 14 ans, je savais pas, c’est à cause des parents. J’y voyais rien et papa ne m’aurait pas laissé sortir. Les bombardements. Je crois bien, je l’ai lu dans L’Huma, que Fredo, colonel Fabien, il est entré au Parti à 14 ans, lui. Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?

Je suis assis côté rive gauche du Rhône, en ce moment, à l’abri des taillis, ce sont des charmes, j’aime bien les arbres. Je vois mieux, aujourd’hui, si je regarde dans l’eau, je ressemble presque au colonel, j’ai les cheveux comme lui, mais plus crépu, tu as l’air d’un vrai Arménien, dit ma mère, mon père préférait que je fasse français, tu parles !

À quoi ressemble cette ville ? Tu m’en diras tant, c’est pas plus compliqué que ça : sur la terrasse basse de la rive gauche, c’est les pêcheurs, et quelques ouvriers aussi, ils sont les premiers à se prendre les crues. Sur la troisième terrasse, en haut, là où c’est le moins beau, ils construisent les baraques, ils vont monter des immeubles, à ce qui se dit, c’est où j’habite. C’est le repaire des travailleurs. Entre les deux, la bourgeoisie, mon vieux. Au soleil, à l’ombre quand il faut. Derrière les remparts ou juste au pied, faut pas se gêner. À l’abri de la montée des eaux, mais pas quand on leur descendra sur la gueule, de tout en haut, ils sentiront passer l’orage ! Les bourgeois à Valence, des collabos.

Je me lève et j’ai le cul trempé, le bord du Rhône est humide, et je me frotte le pantalon au tronc d’un acacia avant que de rentrer, sous les peupliers, jusqu’au pont.

Le pont… Moi, Micha, j’étais pas là, parti en mai. Les Alliés ont bombardé le pont. Le Rhône a pris feu, à ce qu’on disait. Le 15 août, personne à l’église, racontait ma grande sœur, les bombes ont détruit sacrément les édifices du centre, les bourgeois aussi en ont pris pour leur grade. La préfecture, pff… En fumée. Mais le 19 août, la merde…

Je passe le pont les mains dans les poches. Comme un gamin, on m’avait envoyé seul à Villard, des amis disait mon père. Lui, il a rien fait. J’ai une sacrée honte. Jamais la politique, il disait quand il voulait bien parler. Tu parles, je me disJe regarde le Rhône couler, le pont est resté debout. Dans une ferme de la Drôme où on nous demandait juste de garder la vache, voilà ce que c’était ma guerre. Enfermés entre les roches, les grands murs de je sais pas trop quoi, du calcaire, je crois, au fond de la vallée, bien au fond, on a vu à peine passer les bombardiers. Moi, je tenais compagnie à une grande vache blonde et blanche comme la farine, maigre, l’air bête et je voyais pas plus loin que le bout de mon nez. À 14 ans, mon garçon, il y en a qui ont fait la révolution. Et juste à côté, la merde, c’est un Ghazarian qui me l’a dit, on était à deux pas du Vercors, y avait les maquis, ils parlaient d’Autrans, de Corrençon ! Depuis l’été 43, la première fois que mon père nous a envoyés avec la grande sœur en vacances à Villard-de-Lans, 70 kilomètres de Valence, en pleine vallée, j’étais juste là où ça se passait ! Et Ghazarian qu’était aux FFI, mort, qu’on m’a dit, plus tard, toujours plus tard, les Darakadjian, Dernigoghossian, les Djarayan ou les Taboyan, on les connaissait pourtant, morts dans le maquis ! Ils ont dû connaître les vraies fermes, là où on tenait les armes !

Pas mon père.

Je remonte rive droite, vers la maison de la maman, en passant par là où ma grande sœur, elle travaille la fourrure pour les bourgeoises, je lui fais “ salut ” à travers la vitrine, faut pas trop que je m’montre, et puis j’leur cracherais à la gueule, cette canaille des grandes familles qui lui parle d’en haut, qui sert que d’portemanteau pour toutes ces peaux d’bêtes.

Mon père avait déjà fui l’Arménie, au moment de la Révolution, mais c’était pas son problème, six mois avant le Génocide. Il a rien vu. On pourrait dire qu’il avait bien senti l’coup, mais il a fait comme un courant d’air quand il a senti le souffle de l’Histoire, c’était bien son genre. Et le 19 août, quand l’train allemand bourré de nitroglycérine, sous le feu, a explosé dans le quartier de La Palla, il était pas loin de là, avec les trois cents autres qui sont morts, après l’incendie.

On me l’a dit qu’en septembre, quand j’suis r’venu et que sur le pont de Valence j’ai vu les fanions, les drapeaux tricolores, le reste des cotillons d’la fête, après la Libération. Il restait des soldats. Depuis le 1er septembre, Valence était à nouveau dans la France, et mon père, enterré, mais pas comme ceux qu’on connaissait qu’avaient combattu, lui, il était mort tout bêtement dans la rue.

Il paraît que le jour d’après, à la gare, pas loin de là où ça avait flambé, ma sœur m’a raconté, elle sortait avec le cousin de Garechian, celui du maquis, le dernier train de déportés est passé, direction Dachau, c’est en Pologne, il venait de Toulouse, des prisonniers, et puis des Juifs, comme dans les camps. Il y en a qui se sont évadés, et puis les autres sont repartis, le temps que les Allemands changent de locomotive. Les gars sont partis de là pour l’Allemagne, le Train fantôme, qu’on disait, dix jours avant la Libération.

Tout, c’est qu’une histoire de calendrier.

Moi, j’suis arrivé dix jours après, en train, de Villard-de-Lans.

La maman était en noir à la gare, avec la petite sœur qu’avait qu’un an dans les bras, et je l’ai tout de suite vue de loin, depuis le quai, grâce aux lunettes.

Elle m’a pris dans les bras comme si j’étais un enfant, pour me protéger. Quelle merde.

Aujourd’hui, j’suis prêt. Je dépasse la maison et je vais à la cellule du Parti, saluer le frère Taboyan et Georges, ils étaient à Autrans, ils ont les médailles. Je sais viser avec le fusil, ils m’ont appris, et j’attends qu’ça.

Mais ptêt bien qu’il est trop tard, de toute façon, et qu’i se passera plus jamais rien, maintenant. ”

 

 

7

 

“ Moi, Ferdinand Turbot, j’ai toujours effectué mon travail honnêtement, sans considération politique lorsqu’il s’agissait de porter les trois couleurs de l’État français légitime, je ne me ralliais pas plus à la troisième qu’aux deux autres.

Dès le mois de décembre 1944, nous apprîmes, François, Albert, qui était gaulliste, Jeannot et moi, la création des Compagnies républicaines de sécurité, à peu près au moment où Aubrac, gouverneur de la région se trouvait sur le point d’être révoqué, soupçonné de positions crypto-communistes par ceux qui ne digéraient pas la nationalisation à marche forcée d’entreprises privées du département, dont la trésorerie avait été bloquée et desquelles il nous arriva même de garder l’entrée en armes. La création des CRS, qui nous laissait dans l’expectative, avait été confiée à un haut fonctionnaire qui nous paraissait alors relativement louche et droitier, un bureaucrate du nom de Guillaume Fourt, ancien commissaire de la PJ, dont nous n’apprîmes que bien plus tard qu’il avait averti des Juifs menacés des rafles décidées par les nazis à leur encontre, à Bordeaux. À l’époque, il entra en scène à nos yeux plus comme un ennemi, je le concède, que comme un appui. Aubrac, encore en poste, lui avait déclaré, nous disait-on, n’avoir nul besoin de ses CRS et se contenter parfaitement de nous, Forces républicaines de sécurité.

Son successeur à Marseille, Paul Haag, ne tint bien évidemment pas le même discours et nous présenta les choses sous un jour considérablement enjolivé, magnifiant un “ mariage de raison ” républicain entre nous et les éléments non-compromis des GMR, c’est-à-dire ceux qui n’avaient pas trempé dans les opérations de Milice, nous assurait-on, ceux qui s’étaient rachetés une virginité en Indochine, mais contre qui nous avions fort bien pu nous battre voici à peine un an, nous le savions. Quant à notre général, torturé par la Gestapo et qui avait commandé l’épuration avec la main de fer qu’il nous fallait alors, il partit aux oubliettes de l’État, au Ministère de l’Air ou de la Marine, je crois bien.

Albert, solide nationaliste qui mesurait toujours ses paroles en s’adressant à moi, ne sachant jusqu’à quel point j’étais un rouge, ne fut pas le moins choqué, et commanda solennellement une réunion, chez lui, dans l’appartement au-dessus du bar-tabac tenu par ses cousins, à laquelle, plus ou moins mandaté, j’assistai. Je restai muet et il ressortit de cette soirée, qui n’avait plus que le mauvais goût de la clandestinité sans la gloire de naguère, une forme fatale d’impuissance, qui ne se résorba que dans la boisson. Nous étions des CRS, et défroqués habit après habit de nos oripeaux de résistants, de révolutionnaires, de combattants de la liberté, nous n’étions plus guère que les représentants casqués du maintien de l’ordre. Lequel ? L’avenir nous le dirait.

Ce soir-là, je fis la rencontre de la cousine frisée d’Albert, Nicole, qui n’avait d’avis sur rien, sinon sur moi, qu’elle me trouva probablement à son goût. Et je m’y fis, la raccompagnant chez moi en Rosengart blanche sous la pluie, abrité par la capote, trois piles de L’Humanité prises au François pour rendre service, à livrer le lendemain sur le marché.

Je laissai Nicole dormir, après lui avoir dit combien je l’aimais parce que j’avais sommeil, ivre, et qu’elle restait interminablement au-dessus de moi, la main sur mon torse, qui m’étouffait, lorsque je sortis au petit matin les apporter en retard aux camarades furieux, qui ne pipèrent pas un mot. ”

 

 

8

 

– En 1947, j’avais, voyons…

– Cinquante ans, monsieur Wisniewski ?

– Oui, c’est ça.

– Racontez-moi, d’abord, le contexte, les conditions de vie…

– Oh, c’était dur, c’était très dur dans tout le bassin. La colère montait. Vous comprenez, on sortait de la guerre, on nous avait promis.

– Promis quoi ?

– La vie, je ne sais pas, je veux dire, l’amélioration de cette vie.

– Et ?

– C’était la misère, mademoiselle, ce n’est plus comme ça.

– Cela dépend des points de vue.

– Pardon ? Non, c’était la misère. Il y a eu la colère. Bien sûr, c’était, il y avait la politique.

– Quelle politique ?

– Il y en avait qui disaient. Il y en avait qui parlaient, de ci de là, qui disaient que le gouvernement, et les patrons. Vous savez.

– Le Parti communiste ?

– Il y en avait. Il y a eu des grèves en juin, je crois bien. Je ne sais plus. Moi, je travaillais, s’il y avait grève, je ne voulais pas faire grève, mais je ne travaillais pas, je ne voulais pas d’ennui, je disais oui, c’était je voulais la tranquillité dans mon coin, les enfants, elle et lui.

– Ils étaient déjà grands.

– Oui, ils avaient leurs idées, ils parlaient. Du fait que leur frère. Lui. Elle, elle était petite. Mais je voulais les études. Comme vous. Pour les deux.

– Jacques est allé à l’université ?

– Non, mais il a eu son baccalauréat. Il l’a eu.

– Et, le second… ?

– Daniel. Il n’a pas eu.

– Et, donc, les grèves ?

– C’était les manifestations. Il y en a qui disaient, les salaires, qui parlaient, les tickets de rationnement, et les Américains. Il faisait très froid, après l’été. Des milliers, dizaines de milliers, les femmes.

– Comment étaient ces manifestations, dans le Nord ?

– C’était des cortèges, tambours, clairons, il y en avait toujours un pour parler, c’était très politique. Parfois le drapeau, parfois non.

– Quel drapeau ?

– Parfois rouge, parfois non, trois couleurs. La police, devant.

– Elle réagissait ?

– Non, mitrailleuses. Certains c’était du combat. Ils voulaient se battre.

– Qui ?

– C’est compliqué.

– Et vos fils ?

– Il avait ses idées. Je préfère ne pas en parler.

– Pourquoi ?

– Écoutez, madame…

– Mademoiselle.

– Mademoiselle. Chaque puits, les cokeries, vous savez comment c’était ? Non, alors écoutez-moi bien. Les centrales, les baraques, ils avaient fait des citadelles, tout le bassin était occupé. Jacques, il n’avait pas connu les Allemands, la Guerre, il avait vu, mais le sang, comme la Caverne du Dragon, et les combats, il croyait. Parce que son frère…

– Il croyait quoi ?

– Laissez-moi finir. Ils croyaient que c’était pareil. C’est différent. Il y en a qui parlaient, il les a écoutés, à cause de ce que son frère. Ils disaient que les policiers, ils parlaient en allemand. Dehors les soviets en allemand, ils disaient qu’ils disaient.

– C’était vrai ?

– Écoutez, il y en a qui disaient. Je ne sais pas. Mademoiselle… Ce n’est pas une bonne période. Pas une bonne période.

– Et en décembre ?

– Béthune, Valenciennes, à l’ouest, à l’est, il y en a qui ont vu venir les chars, les tanks, ils disaient. Ils ont coupé le bassin en deux, c’était les soldats, comme moi j’avais été, ils avaient leurs fusils sur mon fils, vous comprenez… Et ils leur jetaient des pierres dessus, eux. Vous comprenez ?

– Oui.

– Non, le peuple avait peur. C’était deux ans d’après la guerre. Deux ans, deux années. Tout est dans le calendrier. L’armée blindée, et les motos side-cars, et la cavalerie, les gens avaient peur, vous voyez, pas comme le Jacques et les autres, eux, ils voulaient ça. Ils voulaient.

– Et ?

– Ils n’ont pas eu. Fini. Ceux qui parlaient de la grève ont fini. C’était parti.

– Vous avez eu peur ?

– Écoutez, mademoiselle… ?

– Mademoiselle Manoukian.

– Le prénom.

– Sonia.

– C’est les enfants. Elle, lui. J’avais peur de la Caverne du Dragon, vous comprenez ? Ils n’avaient pas vu, eux, ils voulaient voir.

– Bien. Merci, monsieur Wisniewski. Terminons par ce qui m’a amené ici. Ce sont des recherches d’ordre personnel. Cela concerne 1944, cette fois.

– Je vous écoute.

 

 

9

 

“ C’est ça ! Depuis juin, je peux dire que je l’ai vu venir ! Ah ça, comme des vagues successives, ils ont pris conscience, ils se sont rendu compte ! J’étais engagé à l’usine en mai, j’ai pas eu le temps de faire une demi-journée, les camarades ont tout bloqué. Le frère Ghazarian n’était pas très content, je n’ai pas compris, au début, lui qui a combattu, mais il dit que les gens sont fatigués, qu’ils ont besoin de paix, de se refaire et de se reposer. Je crois qu’il est fini. J’ai discuté avec un camarade de Saint-Étienne, un vrai, c’est vraiment chaud, là-bas, la bagarre de tous les jours. Sur une table, avec une baguette de métal, il m’a montré comment contourner le barrage des gardes mobiles, et avec les mains et la salière, il m’a expliqué la manière qu’il faut toujours rester dans le sens du vent, pour que leurs gaz passent et que toi, tu passes à travers. Il m’a dit que le comité de Sainté nous apporterait par auto des masques à gaz comme ils avaient à Clermont. Il connaît Georges, mais c’est un camarade de résistance de Louis, qu’est le responsable CGT sur le site, il me l’a présenté.

Tout le monde sait que ça peut pas continuer comme ça va, la police, c’est les mêmes que la milice, c’est GMR et compagnie, les nazis sont partis, mais la bourgeoisie d’ici, elle est restée, et pour nous ça a pas changé. Avec le rationnement, la maman n’a plus de quoi pour le repas, la grande sœur a perdu sa place au magasin, elle dit que c’est à cause de moi et des fréquentations, les bourgeoises ne veulent pas de notre famille, les Arméniens sont bons pour le ménage. Y a que la petite sœur qui comprend rien, elle marche, elle parle, la pauvre, je lui fais toujours la lecture, comme avant, mais je dors plus là-bas, toujours sur le qui-vive, je reste à l’usine avec les camarades et j’ai donné mon premier coup de poing contre des jaunes, l’abbé et un proche du maire qu’avaient des patrouilles de non-grévistes, au bas des remparts, on a fait une descente, le mardi soir.

L’Huma dit que toutes les corpos vont s’y mettre. On attend le signal, quelque part dans le Parti, sans doute que ça décide. Georges dit que ceux du Bureau politique veulent qu’on rende les armes qui restent des maquis, et Ghazarian s’est engueulé là-dessus avec Louis, mais à côté du dépôt et près du Puits, j’ai jamais vu que de la pierre, de la fonte ramenée par les camarades de la métallurgie, des barres de fer, des tuyaux de plomb et des boulons.

On va se les faire. C’est l’occupation comme au temps des Boches, et le patronat veut la guerre, il l’aura. On dit qu’à Marseille ou qu’à Sainté, les CRS sont de notre côté, les vieux camarades parlent de copains c’est des résistants, mais on a bien vu à Béziers qui c’est qu’a bastonné.

Pour l’instant, jour et nuit c’est la tactique, on joue la dispersion, le camarade de Sainté nous a expliqué, avec trois ou quatre en tenue de sécurité, blouson de cuir, casque de cuir et barre de fer, comme le frère Valenti, dans tout le coin, loin derrière Valence, on fait partout des barrages avec les arbres, en travers des routes, on avait commencé à monter une barricade dans un quartier d’en haut, mais c’était stratégique, un camarade avait déjà téléphoné avant qu’on ait arrêté, pour prévenir la police de ce qu’on fabriquait une barricade, et on s’est tirés comme des lapins. Comme ça, ils enrageaient, ils courent à droite à gauche, ils font des déplacements, à ce qu’il paraît, ils manquent de véhicules, on fait marcher la troupe le jour, la nuit, et quand ils approcheront des piquets de grève, ils seront trop crevés, et on se les fait.

Cheminots, mineurs, même le Parti ne sait plus compter, je sais pas ce qui se passe, mais je crois bien que c’est 17 en France, et je suis là.

On a commencé à placer des blocs de béton sur les voies, avant la gare, pas pour faire dérailler, mais pour arrêter la circulation tout à fait. Montpellier, Nice, Grenoble, c’est bien ça.

À l’aube, quand la flicaille a chargé au petit pas, ils avaient la langue pendue ! J’ai pris un pavé, en remontant sur le pont à quatre pattes, j’ai balancé en criant du plus fort possible : “ CRS, SS ! ”

Commandant Micha ! C’était à mon tour, je laisserai pas passer le mouvement comme le papa. J’avais expliqué à la petite sœur, il avait fui ses responsabilités en 17, à Erevan, il avait fui ses responsabilités en 44. Pas moi. 47, c’est la mienne, à Valence, ici.

Elle avait rien compris, Sonia, la petite sœur.

La pauvre Sonia. ”

 

 

10

 

Philippe Lantin se trouva réintégré dans les forces de maintien de l’ordre de deuxième catégorie quelques mois avant la création par décret des Compagnies républicaines de sécurité. Ayant quitté les forces de troisième catégorie que représentaient les troupes de lignes au rang desquelles on comptait les trois armes, dont la légion de gendarmerie mobile que son aventure indochinoise l’avait contraint à rejoindre, Lantin conçut son retour parmi la Garde républicaine mobile, sur le point d’être dissoute et restructurée, comme une forme d’absolution et de reconnaissance de son sacrifice pour un État ingrat qui l’avait abandonné au gré des fluctuations politiques, de l’influence des gaullistes et des communistes, dont il découvrit bientôt la portée dans sa Garde et dans la gendarmerie cégétiste de province.

Lantin n’avait pas de goût particulier pour le Sud et lorsqu’il débarqua à la gare de Valence afin de prendre ses fonctions au sein de son régiment, un sac sur le dos, le soleil l’éblouit et la sécheresse de l’air l’étouffa, après les mois humides, marécageux et sales du Tonkin, au bord de la cuvette des chiottes du Viêt Minh.

Là où il était tombé à présent, c’était un trou, il le savait, plus profond, et sa tête dépassait à peine pour apercevoir encore l’horizon rouge et faible de la France qu’il avait quittée le front haut ; Lantin, tout au long de juillet et d’août, sans un camarade, logé loin de la caserne chez l’habitant, une vieille anglophile sans patrie qui lisait les bulletins de la SFIO et pleurait son fils terroriste fusillé, connut des retours de fièvre jaune qui, malgré les hallucinations, n’eurent jamais raison de sa volonté, à peine remarquée par des supérieurs qui ne méritaient ni ce nom ni leur grade, de participer aux entraînements quotidiens, avec qui, avec quoi ? Une vingtaine de salopards qui lui crachaient dans le dos, qui n’osaient jamais le provoquer en face, en murmurant “ milicien ” quand il tournait au coin du couloir du petit gymnase, derrière les grillages, sans vareuse ou sous des capotes dépareillées, rêches, non couvrantes, la tête protégée à grand peine par un casque militaire d’il y a dix ans, la nuque offerte au bâton de l’assaillant, le visage nu, un pistolet pour deux hommes, un fusil MAS à baïonnette modèle 1936 et pas de matraque. L’arme est lourde à la main, cassante, et si un coup bien porté de la crosse brise une vertèbre ou deux quand la position vous est favorable, les réserves de munitions sont réduites à leur strict minimum et l’amateurisme environnant donne à ces vieilleries la puissance d’un mauvais jouet.

Lantin réclama un mousqueton, en vain, et à sa grande rage l’unique mitrailleuse opérationnelle du régiment resta couverte, bâchée et inemployée. Il demanda l’autorisation d’ajouter à son maigre trésor sa collection personnelle de couteaux, enrichie de deux lames courbes à Vientiane, mais jamais il ne lui fut laissé une autre possibilité d’en user que celle de se raser, chaque matin, avant l’aube, au coutelas et sans miroir.

Amaigri considérablement, mais endurci aussi, piégé dans un monde d’après-guerre qui n’était plus le sien, Lantin s’ennuya au point de ne plus chercher la compagnie des filles, vulgaires et qui progressivement le fuyaient, tant et si bien qu’il dut d’abord baisser d’un cran ses exigences et accepter de ne plus plaire qu’aux prostituées d’âge moyen, puis aux basses putains, comme lui nostalgiques, mais vidées bientôt de ce qui leur restait de morgue contre la perte de l’ordre ancien ; la jeunesse qui montait avec la marée du temps âcre d’après la fin, la défaite, l’affaiblissement, le révulsait : filles sans dignité ni classe, amatrices de métèques et de musiques négroïdes, épurateurs et résistants de la dernière heure, jeunes coqs sans virilité à l’esprit pédéraste passif d’étudiants contestataires, la mièvrerie de petits adolescents castrés sans goût pour la mort, pour leur corps et pour la beauté, des cafards revendiquant la liberté sans plus aucun sens du service, du devoir, du tragique, de la grâce et de la nation.

Il ne se trouva à Valence, en plein été, allongé sur son lit sans drap blanc, agenouillé à l’église fréquentée par des étrangers, assis à la table d’un restaurant d’Italiens, debout à l’exercice, ni ami ni confident, et pelant au couteau l’écorce des bâtons tombés devant sa fenêtre, au bas du jardin de la vieille qui le méprisait et qu’il ignorait, à l’ombre, il attendit que la France sombre, que le front rance de l’universel Ennemi se découvre, et si Dieu lui en donnait alors la force encore, il porterait au moment où la pourriture gonflerait la poche de cette ville le dernier coup pour l’éclater.

Et Lantin priait les yeux souvent clos, lorsque la fièvre restreignait son champ de vision au point de l’aveugler tout à fait, que l’instant tombe au plus tôt, car l’intuition des puissances en jeu et du combat à livrer que depuis la remontée par tous les égouts de tous les rats, en 17, il avait toujours tenue sans faille, s’effritait et le laissait de plus en plus hagard, inconscient de la lutte, de l’identité des lutteurs, de son sens, de sa destination et des raisons qu’il avait de vouloir encore faire face, faire mal et tuer.

Était-ce toujours possible ?

Car tout – les camps, les armes, les idées – s’était retourné.

 

 

11

 

Dans le train depuis Varsovie qui emmenait Jacques Duclos, numéro deux du Parti, et Alain Marquet, jusqu’à la station d’hiver de Szklarska-Poreba, dans les montagnes, Marquet ne pouvait qu’imaginer, à partir des hésitations et des réponses elliptiques de Duclos la raison pour laquelle Thorez – pas plus que Togliatti, le responsable du PCI – ne s’était pas déplacé jusqu’à ce village froid et lointain où Moscou les appelait, en compagnie des autres Partis frères, comme à travers la conque orientale qui sonnait l’appel aux camarades les plus éloignés, l’appel du ralliement.

Duclos était nerveux, il ôtait régulièrement ses lunettes, et son air de petit bonhomme était obscurci, au rythme des tunnels, par les ombres du train, et les reflets hasardeux des vitres du compartiment en bois.

Marquet savait que le Parti communiste français avait répondu aux souhaits de Staline, en 1944, en refusant toute stratégie de confrontation directe, en choisissant la collaboration, l’entrée au gouvernement, et Marquet savait que la sortie du Conseil des ministres, dans laquelle se lisait peut-être lointainement la main des Américains, serait aux yeux des Soviétiques une répétition générale avant quelque retour triomphal de Thorez au Conseil de la République, appuyé par la légitimité du peuple, avec les socialistes sans doute, débarrassés des plus atlantistes et des gaullistes.

Marquet s’attendait à voir le Parti communiste français traité en modèle occidental d’une prise réfléchie du pouvoir en Europe, au gré d’alliances bien pesées et d’une stratégie responsable de gouvernement.

C’est ce qu’il croyait, en s’endormant, au rythme de la machine motrice, en pensant à Latinka, en repoussant loin de son attention le visage de Jeanne, et en souriant légèrement, la tête penchée à l’idée qu’il était le seul à qui Latinka Vasovic offrait à contempler la longue cicatrice de sa nuque, jusqu’à sa gorge. Le séjour de Latinka à Paris, d’abord provisoire, avait des chances de se prolonger. Elle lui avait confié qu’opposante en interne à la ligne titiste du rude Kardelj, elle avait malheureusement de bons espoirs de devenir l’antenne régulière du Parti à l’ambassade yougoslave à Paris, dans le but avoué de la tenir éloignée de son pays, de Belgrade et des intrigues qui s’y nouaient.

Duclos réveilla Marquet en cherchant sur la pointe des pieds l’anse de ses deux valises au-dessus de lui. “ Nous sommes arrivés. ” Et il aperçut par la fenêtre les flocons de neige, la gare du grand village, les montagnes hautes et le comité d’accueil sur le quai, en manteau long, sombre, et chapeau large.

D’ici une semaine, il serait de retour à la gare de l’Est, il retrouverait Latinka et s’ouvrirait à Jeanne de ses sentiments. Il bâilla et se recoiffa dans le reflet, grand, les tempes grisées, légèrement déplumé mais les traits doux et séduisants, sans doute.

Nous arrivons certainement les premiers, glissa-t-il à Duclos, en lui tenant la porte coulissante du compartiment, puisqu’il était à peine midi.

Un peu déçu, il reconnut immédiatement la délégation italienne, qui venait de débarquer, en voiture, et salua le grand Longo, aux airs d’intellectuel, les cheveux frisés s’évasant autour de son crâne, les paupières plissées, inquiètes, puis, surtout, le bon Reale, un vieil ami, un type discret qui était pour ainsi dire son équivalent italien.

C’est seulement en se retournant, s’apercevant que Duclos ne bougeait plus vraiment, qu’il réalisa qu’ils étaient tous là.

“ Vous arrivez les derniers. ”

Jdanov se tenait visiblement en avant, la mèche plaquée sur le haut du front, les joues rougies et gonflées par le froid, une petite moustache lui donnant l’air d’un Staline reconstitué en latex, en cas d’urgence. Il ne prit presque pas la peine de les remarquer. C’est Malenkov qui s’en chargea, lourd, enveloppé dans un imper trop long, les cheveux irréguliers qui lui tombaient passionnément sur le front, avec cet air fiévreux dont jamais il ne se départait, le bas large du visage bouffi, et les mains boudinées, en les serrant contre lui.

En silence, Marquet passa devant les différents membres de la haie de vêtements longs marrons et de chapeaux à peine blanchis par la neige tombant faiblement, sous la vapeur des machines ; il inclina la tête en reconnaissant les Bulgares, Tchernenkov et Paptomov, l’air indifférent et impénétrables, les Hongrois Farkas et Revaï, qui sourirent péniblement, le bon Gomulka, le visage d’une statue antique, un air de Cicéron, deux rides au coin des lèvres, la calvitie plus avancée que la dernière fois, flanqué de Minc, comme d’un petit secrétaire à la moustache régulière, aux cheveux bruns visiblement bien peignés autour des oreilles, le couple roumain de Dej Pauker, les bajoues rosissantes, le nez potelé, et d’Ana, sévère, une mèche blanche dépassant de ce qu’on pouvait voir de ses cheveux ondulés, sur son visage fort et pourtant sec. Il retrouva aussi les tempes découvertes et l’air douloureux de Slansky, le Tchécoslovaque, qui lui jeta un regard compatissant en coin, avant de s’effacer derrière Bastovansky.

Et en dernière position, il tomba en arrêt devant Kardelj, le Yougoslave qui lui refusa net sa main, et une femme à la chevelure retenue, emmitouflée et la bouche pincée, dans les traits de laquelle il reconnut soudain l’air si souvent rêvé de Latinka Vasovic, qui ne dit pas un mot.

Elle, ici, il ne comprit pas et se figea.

Ils prirent plusieurs autos, passèrent devant l’usine de verre qui donnait son nom nouvellement polonais à la petite ville, apprirent que les habitants allemands avaient été chassés de l’endroit et s’engagèrent devant le bâtiment où devaient commencer sans plus tarder les réunions.

“ On n’attendait que vous. ”

La suite des événements se déroula telle un mauvais cauchemar aux yeux affaiblis de Marquet, assis près de Duclos, a côté des Italiens. La première journée prit un tour déroutant, Jdanov déclamant un long rapport de synthèse dont Marquet comprit immédiatement qu’il les condamnait sans appel.

“ Dans la situation internationale résultant de la Deuxième Guerre mondiale et de la période d’après-guerre, des changements essentiels sont intervenus. Ces changements sont caractérisés par une nouvelle disposition des forces politiques fondamentales agissant sur l’arène internationale, par la modification des rapports entre les États vainqueurs dans la Deuxième Guerre mondiale, par un nouveau regroupement de ces États. Pendant la guerre contre l’Allemagne et le Japon, les États alliés marchaient ensemble et constituaient un seul camp. Cependant, il existait déjà dans le camp des alliés une différence dans la détermination des buts de la guerre, ainsi que dans la détermination des tâches relatives à l’organisation du monde après la guerre. Pour l’Union soviétique et pour les autres pays démocratiques, les buts fondamentaux de la guerre comportaient le rétablissement, l’affermissement des régimes démocratiques en Europe, la liquidation du fascisme, les mesures propres à prévenir la possibilité d’une nouvelle guerre d’agression de la part de l’Allemagne, l’établissement d’une coopération dans tous les domaines et pour une longue période entre les peuples d’Europe. Les États-Unis d’Amérique et en accord avec eux l’Angleterre se fixaient d’autres buts de guerre. ”

Il était évident que la politique du Parti communiste français dont Marquet avait solidement appuyé les intentions légalistes ne serait pas compatible avec le langage guerrier que Jdanov, sous le regard de Malenkov et avec les hochements de tête réguliers des Partis de l’Est, imposait à la réunion de constitution de ce Kominform qui devait s’apparenter à une mise à mort de l’action du PCF et du PCI Ils seraient sacrifiés sur l’autel de la nouvelle guerre qui se préparait.

Après le repas où Italiens et Français se sentirent ignorés, et la nuit fiévreuse, que Duclos passa à relire les notes de son intervention, la deuxième journée fut conforme aux attentes de Marquet, déjà hagard, qui avait baissé les bras et qui rendait la nuque.

Mais l’attaque ne vint pas de Jdanov, qui restait impassible sous sa moustache, ni de Malenkov, en retrait.

Elle vint de Latinka Vasovic.

Plusieurs heures durant, ce fut une humiliation telle que Marquet n’en avait pas connu depuis l’école primaire.

Vasovic, qui venait d’ôter son châle et qui offrait aux regards de tous sa cicatrice de guerre, plongeant dans son bustier anonyme et serré, entraîna derrière elle Roumains, Bulgares, Polonais ou même Tchécoslovaques.

Régulièrement, Jdanov, tel un proviseur zélé, revenait en appui, réaffirmant la nécessité de condamner la politique de collaboration irresponsable, incorrecte et contre-nature avec les ennemis des Partis occidentaux. Longo baissait la tête et Duclos tenta de se défendre, affirmant la conformité des actes du PCF avec les souhaits du grand Staline lui-même, qui… Peine perdue. Malenkov l’écrasa d’un regard et Latinka Vasovic se relevant, les cheveux tombant à présent le long de son cou dont une veine battait la chamade, pointa son index vers Marquet, qui restait figé : ce qui est contre-nature, c’est le conformisme bourgeois de dirigeants trompant les masses, jouissant de privilèges accordés par le gouvernement du patronat, fréquentant les mêmes hôtels, s’asseyant sur les mêmes sièges, tandis que le peuple de France se soulève, crie au secours et prend les armes… Ce qui est contre-nature, c’est le cynisme de dirigeants, comme le camarade Marquet, confessant intimement des doutes quant à la direction du mouvement communiste international, perdant la foi dans une masse qu’il ne fréquente plus, devenu bureaucrate et agent d’un Conseil des ministres dont il reconnaît lui-même que l’ordre du jour vient de Washington… Et que le camarade Marquet affirme le contraire, ici même, qu’il nous parle de la loyauté de sa femme, nommée au Bureau politique sans être passée par la voie démocratique du militant de cellule… Que le camarade Marquet reconnaisse qu’il n’est aujourd’hui que le symptôme d’un Parti au bord de la trahison, en proie au démon de l’opportunisme bourgeois, de la gestion et effrayé par une prise de pouvoir qu’il m’a en personne affirmé croire impossible et peu souhaitable, dans les conditions nationales et internationales actuelles.

Duclos, bientôt, ne répondit plus, et comme un enfant, reconnut un à un tous les torts qui leur étaient imputés. Il affirma haut et fort, deux fois, puis une troisième, debout, sa culpabilité personnelle, déclara d’une voix blanche qu’il avait oublié, par négligence indigne, que l’objectif unique était de détruire le système de l’économie capitaliste, que son effort pour unifier les masses en direction de ce seul but avait été insuffisant et paresseux.

Ce fut au tour de Marquet, sous les yeux apeurés de Reale, de se lever, tandis que Malenkov, qui avait arrêté d’une main les débats, remerciant Latinka qui se rasseyait en frôlant la main de Kardelj, faisait remarquer que les Partis de l’Ouest, affaiblis par une discipline désastreuse, ne pourraient jamais rallier les masses sur la seule base de la foi marxiste, mais seulement par l’influence conjointe des Partis frères, organisés structurellement à cet effet.

Marquet chercha en titubant le regard de Latinka Vasovic, ne trouva que les visages glacés de ses pairs et reconnut intérieurement qu’il avait appris à interpréter toute l’existence en des termes de luttes qui dépassaient sa seule vie, qu’il avait vécu profondément par la conviction d’une vérité du Parti, qu’il avait combattu par cette épée, par laquelle aussi il périrait, et que sacrifié, il l’aurait au moins été par ses semblables.

Il savait que sa carrière, vraisemblablement, prenait fin ici, à Szklarska-Poreba, au pied des montagnes, sans un regard de Latinka Vasovic, et que tout avait été pensé pour qu’il en fut ainsi.

Alors il reconnut.

Quoi ? Il ne sait même plus.

Mais il reconnut.

Et à mesure qu’il disait oui, à Jdanov, à l’assemblée de ses pairs, au Parti, il sentit le long de sa jambe, froide et presque acide, relâchée nerveusement, son urine dégouliner jusque dans ses chaussettes.

 

 

12

 

“ C’est au retour du stage de formation, à Paris, en train, à l’automne 1945, que commença contre moi la calomnie.

J’appartenais à la deuxième section de la 153e compagnie de Marseille, dirigée par Poisson, un bon gars des FMR, mais la compagnie tout entière était placée sous les ordres du commandant Maury, qui venait des GMR, avec pour adjoint le capitaine Gros, un résistant très estimé. Dans la mesure où le cantonnement de notre compagnie ne pouvait être assuré en centre-ville, la conférence pour la création des CRS dans la région de Marseille, issue de compromis entre Fourt, le contrôleur général du gouvernement, notre général et le commissaire de la République Haag, qui avait succédé à Aubrac, décida de nous placer dans les collines du nord, au pied de la villa Calmet, dans mon propre district, que chaque matin, je voyais s’éveiller, occupée par la commandement d’anciens adversaires des GMR.

Je rentrais le moins souvent possible en ville, depuis que j’avais rompu avec Nicole, après lui avoir négligemment promis le mariage, et je vis moins les amis, moins les camarades. Mes camarades, aujourd’hui, c’était pour le pire et le meilleur les CRS de la 153e compagnie. On connaissait le passé de chacun, on n’en parlait qu’à mots couverts. Qui avait fait quoi… Que voulez-vous, lorsque l’envie vous prenait de recracher le passé à leur face, l’État vous le faisait immédiatement ravaler.

La compagnie était plutôt pauvre, étant donné qu’on ne comptait pas plus de quatre mitrailleuses, deux mortiers 81, seize fusils-mitrailleurs,  trente-deux PM 45 et environ deux cents fusils automatiques pour nous tous, en sus d’un armement individuel qui mit du temps à venir, et qui ne vint jamais vraiment. Et il y avait les deux voitures légères, les deux camions, les quatre camionnettes, trop peu nombreuses pour acheminer tout ce qui avait besoin de l’être, les quelques motos, souvent à court d’essence, et les side-cars.

Même si son identité m’est restée secrète, je sais que les accusations vinrent d’abord de Nicole, qui était entrée au secrétariat de l’unité, sur recommandation d’Albert, qui ne me parlait plus vraiment. L’affaire remonta jusqu’au ministère de l’Intérieur, à la Direction générale de la sûreté nationale, avant le licenciement de Nicole, sous le prétexte de son embauche de complaisance, mais plus sûrement du fait des deux lettres qu’elle avait envoyées, j’en suis certain.

Le commandant Maury, dont je m’étais tant méfié, et qui m’apparaissait de l’autre côté, me soutint dignement et écrivit plusieurs courriers attestant de la qualité de mon travail, de mon souci de la discipline, de mon sens de l’honneur et de mon œuvre d’épuration des docks de Marseille aussi bien que de mon effort, pendant et en dehors des heures de service, pour faire de la caserne de Calmet, sous la villa, un lieu propre, ordonné, convivial. Il assurait enfin que des préoccupations d’ordre politique n’avaient jamais guidé mes décisions.

Il me fallut attendre le printemps 1946 pour passer devant une commission de discipline ; je n’eus durant toute cette période, où je m’efforçais de m’entretenir, de soigner mon apparence et de calmer mes esprits, la visite ni d’Albert, qui travaillait pour le groupe communiste à la mairie de Marseille, ni de Popeye, qui avait des soucis familiaux et s’en était retourné aux alentours de Toulon aujourd’hui ou bien d’Hyères, ni du François, qui m’évita. Le jour dit, le commandant principal de la sous-direction des CRS à Paris, un résistant qui portait la Légion d’honneur au revers de sa veste, l’air sévère, les lunettes plongées dans le dossier, sur la recommandation de Grandin devenu parisien, m’accueillit cordialement dans les bureaux du Var, au premier étage, et m’invita à m’asseoir, en uniforme, à la table près de la fenêtre, devant un verre d’eau et sur une chaise sans accoudoir.

Il s’accouda confortablement pour sa part et me désigna de l’index plusieurs papiers noircis étalés devant lui lorsqu’il commença à m’interroger sur d’éventuelles munitions en excédent de ma dotation que j’aurais conservées en dehors de la soute.

Avec la désagréable – d’autant plus que fausse – impression de ne m’être pas convenablement rasé, en me grattant régulièrement la frontière des deux joues, j’expliquai, comme victime d’une crise d’urticaire, comment, commandant d’un bataillon des Forces républicaines de sécurité en 1944, j’avais fait cacher dans les appentis de la villa Calmet des armes et des munitions récupérées sur l’ennemi que dès 1945, apprenant mon intégration au corps des Compagnies républicaines de sécurité j’avais fait verser au maigre compte des munitions ramassées par les services compétents de l’armée régulière.

Il en prit bonne note et m’observant du coin de ses lunettes carrées me frotter le fantôme de ma moustache, que je n’avais pas, il en vint après moult circonlocutions au point et à mon utilisation supposée de véhicules administratifs pour la distribution de journaux d’un “ certain parti politique ”.

Je sursautai et lui expliquai en bredouillant sans doute plus qu’il n’aurait fallu, devant cet homme dont je savais qu’il n’avait rien fait d’autre, à la Libération, qu’attendre depuis l’étranger les résultats de sa planification administrative des réseaux, que je n’avais jamais, en toute conscience, utilisé les véhicules de la compagnie à d’autres fins que celles du service, que le registre des entrées et des sorties et les carnets de bord des différentes automobiles et camionnettes en attestaient.

Tournant lentement une page sous un rayon du soleil qui avait traversé les carreaux poussiéreux de la pièce trop vide, il fronça les sourcils et s’étonna à haute voix que, précisément, ainsi que l’indiquaient les lettres considérées néanmoins comme calomnieuses et sans objet, il était fait mention dans les registres de la compagnie de déplacements onze dimanches de suite, avec pour chargement des journaux et des tracts, sous ma responsabilité.

Je me rappelai soudain qu’Albert s’occupait ce mois-là de la paperasse et je demandai le plus calmement possible, en frottant mes cheveux, là où ils devenaient des poils, avec le sentiment que la sueur gonflait mes pores comme des cloques, de quel véhicule il pouvait bien être question

Il releva la tête et dit alors : “ Il s’agit d’une automobile de type Rosengart, Super Traction, de modèle 1939. ”

Je restai un instant muet et tendit vaguement le doigt de la main droite, comme pour désigner sur ma poitrine le lieu même de mon innocence, que je ne parvins pas à trouver, en baissant le regard. “ C’est que ”, expliquai-je, “ cette voiture m’appartient en propre et n’est en aucun cas propriété de la compagnie. ”

Il hocha la tête, affirma qu’il n’en doutait pas un instant, puis me salua en se levant et me conseilla de prendre un peu de repos, ce que je fis, après être passé aux toilettes pour me rafraîchir vigoureusement la face, comme si du fil de fer militaire poussait sous mon épiderme soigneusement et paisiblement entretenu.

Le commissaire en fonction au nord de Marseille fut chargé de perquisitionner mon domicile et d’inspecter les garages de la compagnie, tandis que je fus suspendu de mes fonctions, suspecté d’activité subversive. Il resta tranquille et ne fouilla guère dans les recoins. “ Je ne suis pas là pour faire des tracasseries ”, déclara-t-il en partant.

C’était Lazaroni.

Grand seigneur, signe suprême d’humiliation, il m’innocenta à demi, comme si je lui devais désormais quelque chose, et déclara dans son rapport que la preuve ne pouvait en aucun cas être faite que le véhicule incriminé ait été intégré à l’équipement de la compagnie à la date des faits qui m’étaient reprochés.

Je fus réintégré, blanchi, mais par souci de la bonne tenue, de la respectabilité en externe et de l’ambiance en interne de la compagnie, je me retrouvai muté, à un échelon de facto inférieur à celui qui avait été le mien, dans la petite compagnie de CRS de Valence.

Depuis dix mois environ j’avais rompu avec le Parti et lorsque je descendis par le train, privé de permis de conduire, sous le soleil trop jaune et dans la pleine trop plate de Valence, je buvais déjà trop et je ratai la flèche qui m’indiquait le chemin de mon cantonnement, au milieu des champs. ”

 

 

13

 

“ C’est la merde à Marseille. Paraît même qui vont dissoudre les CRS de la région. Il y a trois semaines là-bas, quatre camarades ont été arrêtés par les ouailles du sale Moch et envoyés directement devant le tribunal correctionnel, sans motif. La manif devant le Palais de Justice pour leur libération a été pas mal réprimée, à ce qu’on m’a dit, une dizaine de milliers de personnes, femmes et enfants, mais c’était rien comparé à l’après-midi, on a forcé l’entrée du conseil municipal et on a failli faire la peau à ce salopard de maire, un RPF, qui a tout manigancé l’augmentation des tickets de tramway et le blocage des salaires pour nous mettre la pression, on raconte qu’ils se sont sauvés la queue entre les jambes pour peu qu’on les aurait lynchés.

Le soir, pendant la descente des camarades au quartier de l’Opéra, dans les établissements du Milieu, vu que ça se sait que la pègre est de leur côté, on a perdu un homme, c’est le premier depuis la guerre, je crois bien, quelle merde. On sait à qui on a affaire : le patronat reste au chaud, nous c’est les maquereaux de Marseille, de Toulon, et les anciens fascistes de la Milice reconvertis dans la police, même combat.

Le camarade de Sainté vient de nous faire le compte-rendu de la marche et de l’assaut de la préfecture, mais je sens pas les responsables de la cellule, ils tergiversent, on sait jamais ce qu’ils pensent, et avec Louis, on dit que c’est aux travailleurs, aux grévistes de le dire. On est dans la rue, et Thorez, on le voit pas. Où est le Parti ?, j’ai demandé. On m’a répondu, il est derrière vous. Je veux bien. Mais devant nous on a le petit Moch, les socialos et tout le gouvernement qui vaut pas mieux que les Allemands, on le sait bien, et vous étiez avec eux il y a pas bien longtemps. On m’a répondu, on n’y est plus.

J’ai rien dit au responsable de cellule, j’ai rassemblé les camarades, sans parler au frère Garechian, le soir, après avoir fait la lecture avec les images de la sœur Sonia, sans un mot pour la maman, qui aime pas trop la tournure que ça prend, et rendez-vous à la gare, on va marcher sur la préfecture nous aussi, j’ai dit, et j’ai parlé en tant que commandant Micha, j’ai bien parlé, j’ai 17 ans, j’avais une vingtaine de gars déjà avec moi.

Le 1er décembre au matin, on bloquait la gare, façade barricadée, le personnel sur le côté, on a mis une paire de baffes à une qui nous a insultés, et la mémoire des camarades. La population est avec nous, au-dessus et au-dessous de la ville. Les bourgeois peuvent nous envoyer la troupe, on tient la gare de Valence et on bougera pas. Ils ont nationalisé tout ça, à ce qu’ils disent, à Paris, nous on a vu les mêmes qui s’engraissaient du marché noir s’en remettre plein les poches de l’inflation, et pour le peuple, c’était le rationnement, depuis deux ans. La vie coûte cher, et on vendra notre peau encore plus chèrement, qu’ils le sachent.

J’pense bien que c’est comme ça et pas autrement qu’ils se sentaient, à Corrençon, dans le maquis, près de Villard, comme nous aujourd’hui, exactement.

Voilà comment j’ai parlé aux camarades, et on m’a applaudi, la plupart des gars n’étaient pas bien plus vieux que moi. J’avais de la condensation sur les lunettes, et comme il faisait chaud, derrière la barricade de l’entrée de la gare, j’ai passé la main dans mes cheveux frisés, sous mon casque de cuir, et j’ai posé par terre la barre de fer.

Je pensai bien à la petite sœur.

Et puis on a attendu. ”

 

 

14

 

– J’ai une question plus précise à vous poser, monsieur Wisniewski.

– Ah.

– Connaissez-vous monsieur Philippe Lantin ?

– Non. Non.

– Vraiment ?

– Pourquoi ? Qui c’est ? Il est où ?

– Il est mort, monsieur Wisniewski.

– Ah bon.

– Au Vietnam. Il était conseiller auprès de l’armée américaine, à la frontière laotienne. Vous savez pourquoi ?

– Qu’est-ce que j’en sais ?

– Il avait quitté la gendarmerie française. Il avait vendu son savoir-faire aux Américains, il connaissait l’Indochine.

– Très bien. Pourquoi vous me dites ça ?

– Et Ferdinand Turbot, vous en avez entendu parler ?

– Non.

– Jamais ?

– Qu’est-ce que vous racontez, mademoiselle, euh, Manouchian ?

– Alain Marquet, lui, par contre, vous connaissez ?

– Eh oui, pourquoi je le connaîtrais pas, il suffit d’allumer la télévision. Il paraît qu’il va se présenter, aux prochaines présidentielles.

– Vous ne le connaissez que comme secrétaire national du Parti communiste français ?

– Pourquoi je le connaîtrais autrement, mademoiselle, j’ai pas aimé la politique, je vous ai dit, ce n’est pas pour moi.

– Mais Lantin, ce n’est pas que de la politique, n’est-ce pas ? Il sévissait dans la région, en 43, pas vrai ?

– Peut-être.

– Vous le savez, monsieur Wisniewski, je ne veux pas vous brusquer. Lantin était milicien. J’ai les papiers. Je sais qu’il a participé…

– Oui, oui.

– Il a participé à l’arrestation de votre deuxième fils, Daniel.

– Oui. Pourquoi vous dites ça ? Il est mort. Il est mort aussi.

– Je suis désolé, monsieur Wisniewski, sincèrement. Moi aussi, j’ai connu ça. Je veux juste des renseignements. Vous n’êtes pas toujours resté de côté, n’est-ce pas ? C’est vous qui avez donné Lantin à la Milice patriotique ?

– Ils auraient dû le fusiller. Ils auraient dû le tuer.

– J’ai les rapports FFI sur l’arrestation. Vous l’avez dénoncé, et Turbot et Marquet l’ont arrêté, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Est-ce que vous avez assisté à la scène ? Est-ce que vous souvenez de quelque chose qu’il aurait dit ? Est-ce que vous vous souvenez de quelque chose, un détail qui ne serait pas dans les rapports officiels ?

– Non.

– Turbot est décédé, il y a longtemps. Marquet, je ne pourrai jamais le contacter, bien sûr. Mais vous étiez sur place, hein ? Vous ne vous souvenez pas de ce qu’ils se sont dit ?

– Non.

– Vraiment ? Il n’a rien dit ?

– Pourquoi vous vous intéressez à cette ordure ? Et les autres, avec toute cette politique ? Pourquoi vous voulez savoir ça ?

– Parce qu’il est devenu l’assassin de mon frère.

 

 

15

 

“ Au matin, pour mon incorporation, Récamier, l’adjudant, m’avait promis de l’action. Je n’avais pas bu, mais je n’avais pas non plus dormi. Je couchais chez lui, avec sa famille, il m’avait accueilli : Récamier était un ancien FFI, il avait été dans le maquis d’Autrans, non loin de Villard-de-Lans, c’était un gars du Vercors, gaulliste de conviction.

Les gars sont déchaînés, les ouvriers sont à cran, c’est difficile, m’avait-il prévenu. Il remarqua tristement, le soir, au dessert : “ Il y a des gamins qui nous traitent de SS, tu te rends compte, en 44, quel âge ils avaient ? ” Et il s’était tu devant sa femme, avant d’ajouter, en grimaçant férocement : “ Remarque, au régiment, y en a bien, tu me diras, Ferdinand, qui le méritent. Une petite tête d’ordure, ancien milicien, j’ai pas le dossier, mais ça se sait, tu parles, un gars des GMR, et Paris nous a mis ça dans les pattes. Ce sont les socialistes, au gouvernement, évidemment. ”

Le lendemain, sous la conduite du commissaire Marcassin et de deux officiers de gendarmerie, avec une cinquantaine d’hommes, à la grenade lacrymogène, qu’on ne savait pas encore très bien manier et qui nous revenait souvent dans le nez, sur le parvis, et à la matraque à l’intérieur de la gare, nous avons délogé une petite vingtaine de grévistes désorganisés. Je ne crois pas avoir frappé. Des petits gars en casquette de moins de vingt ans me crachaient à la figure en fuyant : “ Saloperie de flicaille ! ” Récamier m’a réconforté, il m’a conseillé de bien ranger mon arme de service, parce que les gars vous ceinturaient par l’arrière pour vous les voler, dans la mêlée, et il m’a dit de me protéger la nuque, sous le casque.

Nous avons attendu Monsieur le Préfet, qui venait à l’inspection des locaux, tandis qu’on nous annonçait un peu tard un groupement massif de personnes dans les rues, à cinq cent mètres, par talkie-walkie, nous n’avions pas l’habitude et nous attendions plutôt la radio ; Récamier a pesté contre le manque de moyens, en recomptant les hommes pour le nouveau commissaire, Djerkijian, qui venait de débarquer avec à peine une quinzaine de gendarmes dépareillés, non spécialisés.

Le gaz, devant le parvis, faisait encore tousser, et c’est à ce moment-là que je l’ai vu, derrière les nuées vagues et moutardées. Le visage blême, sous le casque, le même que le mien. Il me dévisageait, je peux le jurer, c’est moi qu’il regardait. Le nuage est remonté.

Je l’avais déjà vu, quelque part. Mal à l’aise, le passé coincé dans ma gorge irritée, j’ai toussé, les yeux rougis par le manque de sommeil aussi.

Nous avons pris position, en voyant descendre la longue et bruyante manifestation. Nous avons attendu, les mains dans le dos et en épiant par-dessus mon épaule, je pouvais le voir, immobile, derrière moi, qui m’observait. ”

“ Quelle merde. J’étais bloqué dans les toilettes de la gare. Oh merde merde merde, ça avait bastonné, la flicaille nous avait chopé par surprise et j’ai eu mal. Commandant Missa, je me suis dit, regarde-toi un peu, assis par terre, l’épaule déboîtée, en me mordant la main de douleur, adossé à la cuvette des chiottes en bloquant la porte devant moi, les deux jambes tendues, j’attendais.

Dans le couloir, j’ai entendu qu’ils parlaient au Préfet, ce salaud. Le Préfet était là. Je savais pas quoi faire, je jure, je savais pas quoi faire. ”

“ Deux mille cinq cent manifestants, à vue d’œil m’a glissé Récamier à l’oreille, parce qu’il entendait les deux commissaires et les officiers de gendarmerie qui discutaillaient, dans son dos. Les responsables restent toujours derrière leurs hommes, en position d’attente de confrontation, c’est une règle.

Aussi n’a-t-on pas compris. La foule était haineuse, elle sifflait. Bon Dieu, je me suis dit, Ferdinand, qu’est-ce que tu fais là ? Ton devoir, j’ai pensé. Et eux, alors ? J’étais sûr d’en reconnaître un, dans les premiers rangs, à une vingtaine de mètres, avec le blouson de cuir, un camarade. Un camarade, quel camarade, j’ai pensé ? J’ai regardé par-dessus mon épaule, dans les rangs serrés de notre soixantaine d’hommes, l’autre souriait, j’en suis certain, c’est moi qu’il regardait, blafard, immobile, dur et droit. Cette cicatrice, sur la tempe.

Je regarde devant moi, Récamier m’a sifflé. On peut pas tenir, il faut évacuer.

La colère roule par vagues dans la masse des grévistes, des familles et des hommes de syndicats qui s’approchent centimètre par centimètre, c’est comme un front de mer, et une marée prévisible, mais on ne peut pas bouger, les pieds dans le sable, à l’entrée de la gare, entre les six colonnes de la façade, sous les fenêtres du premier étage, d’où nous regarde sans doute Monsieur le Préfet. Il doit voir au loin, sur l’allée, les deux milliers de gens. Est-ce qu’il ne s’appelait pas Jean ? Un résistant, derrière la troisième vague, sous la banderole ? Et la femme qui hurle, à dix pas ? Je l’ai vue. 1943.

Est-ce que ça va, mon vieux ?, dit Récamier, il tripote l’embout de son MAS 36, pour les grenades. Il faudra y aller à la grenade offensive, il dit en serrant les lèvres.

Non, ce n’était pas en 43. C’était un an après, le blond cendré, celui qui fait un bras d’honneur. Où ça ?

L’autre est derrière moi.

Où sont les camarades ?, je me dis, en clignant des yeux. De quel côté ?

Où sont passés les camarades ? ”

“ Je peux dire que j’ai sangloté, j’avais honte. J’étais mal réveillé, dans le flot, quand ils ont chargé. J’ai pas eu le temps de penser au corps à corps, ils tapaient. On reculait. Il y avait plus d’unité, on était pas assez. C’était la mêlée, et bientôt, plus rien, tout éparpillé, ils avaient une tenue de combat, comme des soldats, à peine sortis de la gare, la grêle des grenades lacrymo, la bagarre est finie. J’ai couru à l’abri du gaz qui stagnait, j’ai vu un couloir, j’ai entendu les voix, je me suis retrouvé là, coincé comme un con.

Oh, Fredo, Fabien, comment t’aurais fait, hein, toi, avec les Allemands, comment ?

J’ai entendu le Préfet qui remontait. Charger, il disait. Et les copains qui sont là-bas. J’avais tellement mal à la côte, sous le sein, je pouvais même pas placer ma main sous mon blouson. ”

“ Récamier a dit « merde » quand il a vu sur notre gauche les deux commissaires et les deux officiers de gendarmerie s’avancer, pour parlementer, sous les insultes. Qu’est-ce qu’ils foutent ? À peine le temps de siffler, la tête du cortège a explosé : c’était le pugilat, on n’a rien vu venir, barre de fer, morceaux de fonte, des pavés. Le commissaire Marcassin d’abord est tombé, puis les trois autres, blessés, allongés sur la chaussée.

Y a plus de commandement, a crié un homme, y a plus de commandement, qu’est-ce qu’on fait ?

C’était la débandade, en quelques secondes, comme si les milliers de manifestants venaient de prendre conscience de leur nombre et du nôtre.

Il faut reculer, reculer, en rangs, a hurlé Récamier, moi, je chancelai. J’avais pas de bouclier, j’ai cherché mon bâton, perdu dans l’affolement. Un, deux, trois visages, j’ai vu des airs familiers, les gars de la Drôme, les gars de Toulon, qu’est-ce que j’en sais ? Peut-être qu’ils se ressemblaient. J’ai cru voir le François, Albert et même Popeye. Popeye, j’ai dit, qu’est-ce que tu fiches là ? Un coup sur le genou. Je dois courir quand même, à l’intérieur du bâtiment, c’est le chaos. Les manifestants poursuivent les camarades, les camarades poursuivent les… Ils se battent. Tout et n’importe quoi vole, du béton, des chaises, des battes, des pots.

Je ne vois plus Récamier, je me planque vers le couloir, près des toilettes, et au coin, j’aperçois l’autre, à l’abri des coups, qui me regarde encore. Quelqu’un a sorti une grenade, je tousse, j’étouffe, je crois voir l’autre qui sort peut-être son arme. Je ne sais pas. Où est l’ennemi, je ne le vois pas.

Paniqué, je porte la main à ma ceinture… ”

“ Et je suis sorti, Fredo, colonel Fabien, regarde-moi, je ne laisserai pas les copains sous les coups, pas question de laisser passer l’Histoire sans moi, je me suis dit. J’ai balancé un grand coup de pied dans la porte en hurlant de douleur, à cause de ce que ma côte me rentrait dans le poumon et, le souffle coupé, j’ai trébuché en pénétrant dans le couloir enfumé, où je voyais rien, le poing prêt à frapper. J’ai tapé dans le vide, je crois bien, en rampant, je distinguais rien.

Soudain, ça m’a arrêté. J’ai ouvert la bouche, je pouvais plus. ”

“ J’ai regardé mon arme, comme si ce n’était pas moi derrière mes propres yeux, j’ai tiré encore, deux, trois fois, vers le sol, je crois, pour défendre qui, défendre quoi, je ne savais pas. C’était la panique. D’autres se sont mis à tirer. Tout était confus. Des grappes de gars tombaient en courant, sous les cris. Un manifestant s’approche, en cachant sous son bras un…

L’autre n’avait pas bougé, je l’aurais juré. Mais il n’était pas là, dans le couloir, il n’y avait que moi, et sur le sol…

Où est-il ? Je suis frappé violemment à la tempe, je pousse un cri très court et je m’écroule. ”

“ Et c’est fini. En 47 j’avais… J’ai oublié mon âge et je suis mort aussi sec. ”

“ Je crois que Récamier a décidé avec la vingtaine d’hommes repliés sur les quais une contre-attaque, malgré les cris du Préfet, à la fenêtre, la baïonnette au canon, qui a cassé en deux le cortège houleux contre les murs d’entrée de la gare, puis tout, gaz, foule, cris, s’est dispersé, et sans doute que je me suis réveillé, du sang dans le nez jusqu’à la bouche.

*

Par terre, il restait un corps dans le couloir, deux corps, trois corps. Des hommes assis qui se tenaient le crâne. L’autre était là, contre un pilier, blafard, la tête nue, et je crois bien que je l’ai reconnu, mais… Il souriait, blessé au nez. Son arme, à la ceinture, n’était pas sortie. Il regardait le corps du gamin, à ses pieds.

“ Turbot a été touché à la tête, barre de fer ! ”, a crié Récamier, qui s’est précipité. Il a vu le corps. Les hommes du régiment, les gendarmes sont resté silencieux et ont baissé la tête.

J’ai bafouillé que j’avais… Le gamin…

Après une seconde de réflexion, la bouche ouverte, Récamier s’est tourné vers les hommes, il a dit à peu de choses près : c’est lui, il a fait usage de son arme sans sommation, état de légitime défense à déterminer, désarmez-le et amenez-le au Préfet, avant que les journalistes ne débarquent.

Et il a fait signe vers l’autre, blême mais souriant, qui n’a pas dit non et s’est laissé conduire par les hommes de la compagnie, sans cesser de me regarder, après leur avoir rendu son arme et ses cartouches. Il a simplement tendu la main vers moi, et c’est comme s’il désignait le néant.

Je me suis souvenu de lui.

Pierre Lantin.

L’année touchait à sa fin.

Je n’étais plus rien. ”

 

 

16

 

Alain Marquet soufflait vigoureusement dans ses mains afin d’en expulser le froid piquant, au pied des marches de l’Assemblée, après avoir discuté avec un jeune camarade distribuant L’Humanité.

Trois morts à Valence. La police abat un jeune communiste devant la gare. Halte au gouvernement assassin !

Lorsque Mitterrand sortit, sa mallette sous la main, Duclos siffla et envoya à destination du Ministre quelques mots qui firent sourire Marquet : “ Salaud ! Boche ! Collabo ! ”

Et Mitterrand s’engouffra loin de là, dans sa voiture noire de fonction.

Marquet savait ce que Duclos voulait dire. Il avait été résistant, il avait de la mémoire.

Et la Résistance avait perdu. Elle avait perdu sa victoire, volée. Il s’y était fait.

Même au Parti. Thorez, depuis quelques semaines, à son retour de Moscou, où il avait rencontré Staline en personne, avait réglé ses comptes avec les résistants communistes de l’intérieur. Le bon Thorez, planqué à Moscou toute la guerre, résistant de l’extérieur, n’avait jamais digéré certaines remarques sardoniques à son retour. Duclos, Marquet ou Tillon en faisaient maintenant les frais. Et il les avait laissés seuls sombrer, tomber à Szklarska-Poreba. Est-ce que ce serait l’épuration de nouveau, bientôt ?

Il cria à l’attention des députés qui se risquaient sur le perron : “ Assassins ! ”

Puis Marquet chercha autour de lui Jeanne, qui distribuait des tracts. Trois morts à Valence.

C’est Duclos qui vint lui taper sur l’épaule. “ Dis-moi, tu connaissais pas Turbot, Ferdinand ? FTP. Il était venu en soutien dans ta région. ”

“ Si. ” Marquet fronça les sourcils. “ Pourquoi ? ”

Trois morts. Dans la police, d’anciens miliciens.

Duclos reprit son air bonhomme et lui posa gentiment la main dans le dos. “ Il est mort. Il était à Valence. C’est un camarade de la Drôme qui vient de me le dire. ”

“ Comment ça ? À Valence. ”

“ Côté police. ”

“ Des victimes dans la police ? Ils ont… ”

“ Non. Suicide. Ce matin. ”

Marquet laissa Duclos repartir et ne trouva pas quoi dire.

Trois morts à Valence.

Il releva la tête, amaigri et bafouilla :

“ Le pauvre. Il… Il faut savoir en terminer. ”

Dans sa main il trouva celle de Jeanne qui se penchait en lui demandant si ça allait. Il sourit, il lui expliqua.

“ C’était un bon camarade. ”

Trois morts à Valence. Policiers assassins.

Elle acquiesça, lui effleura la joue et reprit la distribution en criant :

“  Quatre morts à Valence ! ”

 

 

17

 

– Merci, monsieur Wisniewski. Et je suis désolée de vous avoir brusqué, d’avoir fait remonter ces souvenirs à la surface.

– Tout ça est fini, mademoiselle. À part nous les parents et les historiens, ça n’intéresse personne, ils pensent à autre chose. Même mon fils, il est à la mine, dans les bureaux, mais il paraît que ça va fermer. Ma fille est bientôt institutrice, elle a votre âge, mais elle ne parle pas de ça. L’Histoire, c’est mort.

– Il ne faut pas dire ça, ce n’est pas vrai.

– Si. Je ne sais pas où va la France, mademoiselle. Je crois que la pente est, vous voyez, vers le bas.

– C’est plus compliqué, monsieur Wisniewski.

– La jeunesse, mademoiselle, je ne sais pas trop ce que ça va donner. C’est un mauvais siècle. Mauvais.

– Pourquoi ?

– Vous êtes historienne, vous devez savoir, je ne sais pas.

– Les choses peuvent changer, monsieur Wisniewski.

– Changer… C’est pareil. Je ne vais pas changer, moi, à mon âge. Tout est vieux. D’un côté, de l’autre, ça fait plus de différence, le temps a passé.

– Bien. Je vais vous laisser, à présent. Il fait bien froid, je vais reprendre la voiture.

– Bonne chance pour votre mémoire de, d’Histoire, à la faculté, mademoiselle Manoukian. Pour le reste, vos recherches, vous ne trouverez rien. Vous êtes à Paris, n’est-ce pas ?

– Oui.

– À quelle université ?

– Nanterre.

– Je ne connais pas.

– Au revoir et bonne année, monsieur Wisniewski.

– Bonne année 68, jeune fille.

 

 

 

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