Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, Paris, L’échappée, 300 p., 2015, 19€.

 

Préface rédigée par les traducteurs•rices :

E.P. Thompson, intellectuel franc-tireur

« Pour qui prend les idées au sérieux, il est difficile de parler de l’erreur (…) sans une certaine âpreté dans l’expression » (E. P. Thompson1).

 

Bien que son œuvre y ait été traduite avec un étonnant retard, Edward Palmer Thompson est aujourd’hui bien connu en France2. Ses travaux – sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, les résistances populaires, la naissance de la classe ouvrière – sont considérés comme des classiques, et chacun s’accorde à voir en lui l’un des grands historiens de son temps.

Mais Thompson ne fut pas seulement « historien ». Il se concevait lui-même, avant tout, comme un « écrivain ». Refusant de s’enfermer dans l’espace étroit d’une discipline universitaire, il publia, à côté de ses livres d’historien, des poèmes3, un roman de science-fiction4, et surtout une grande quantité d’articles qui relèvent – alternativement, ou simultanément – de la critique littéraire, de la discussion philosophique, ou de l’intervention politique5.

 Parmi ces textes inclassables, Misère de la Théorie occupe assurément une place de choix. Nulle part la passion polémique et la verve de Thompson n’apparaissent mieux que dans ce long pamphlet, où se mêlent rigueur et sarcasmes, subtilités et brutalité, et où l’auteur s’autorise, entre développements théoriques de fond et mises au point philologiques, quelques intermèdes franchement bouffons. Si la cible désignée du texte est Louis Althusser, Thompson ne se contente pas de régler ses comptes avec le philosophe de la rue d’Ulm. Il propose, contre un certain structuralisme, sa conception du marxisme et son idée du travail intellectuel.

On s’étonnera peut-être de l’énergie que l’auteur met dans cette polémique, et du ton brûlant qu’il adopte. C’est que Thompson, aujourd’hui célébré et étudié dans toutes les grandes universités, était un franc-tireur, un « radical » indocile et pugnace, qui se préoccupait fort peu des convenances, traita la carrière avec un souverain mépris (nommé professeur à l’université de Warwick en 1965, il en démissionne six ans plus tard pour protester contre la mainmise des intérêts privés sur la recherche), et ne renonça jamais à l’engagement.6

Cette combativité politique, nourrie par une puissante exigence morale, s’est forgée dès l’enfance. Né en 1924, Thompson est le fils d’un missionnaire méthodiste devenu, après de longues années passées en Inde, professeur de langue bengalie à Oxford. Ce père lettré, ami de Gandhi, Tagore et Nehru, élève ses enfants dans l' »idée très juste […] que les gouvernements sont toujours trompeurs, et qu’il vaut mieux un gouvernement faible qu’un gouvernement fort ». « C’était l’esprit whig, mais sans l’élitisme bien sûr », dira plus tard Thompson, qui ajoute : « Je considérais donc comme normal le fait de s’opposer aux pouvoirs en place »7.

 

L’engagement communiste

Frank, le frère aîné d’Edward, partage cet esprit de résistance. Brillant étudiant à Oxford à la fin des années 1930, il y fréquente d’autres jeunes intellectuels de gauche, découvre le marxisme et finit par rejoindre le Parti communiste britannique. Mais son engagement communiste est d’abord celui d’un antifasciste : en septembre 1939, contre les instructions de son parti, Frank Thompson décide de s’enrôler dans l’armée. Intégré au S.O.E., le service secret créé par Churchill pour soutenir les mouvements de résistance, il accomplit plusieurs missions autour de la Méditerranée. En 1944, il est chargé par Londres d’établir le contact avec les partisans antifascistes des Balkans, et parachuté en Macédoine. Capturé en Bulgarie en mai, il est passé par les armes après un simulacre de procès.

C’est dans le sillage de ce frère aimé et admiré8 qu’Edward entre à son tour au Parti communiste, en 1942. Après avoir servi comme soldat dans l’armée d’Italie, Thompson revient à la vie civile. Il s’installe avec sa femme Dorothy dans le Yorkshire, à Halifax, où il enseigne dans le cadre de la formation pour adultes, et consacre une grande partie de son temps au militantisme. Il participe aux activités du Groupe des historiens communistes, qui publie la revue Past and Present. Thompson y croise de brillants aînés, comme Christopher Hill, George Rudé ou Eric Hobsbawm, ainsi que Dona Torr, grande historienne du mouvement ouvrier anglais et traductrice de Marx. Le Groupe est dynamique, créatif, et assez peu dogmatique. Ses animateurs sont moins des Cold Warriors que des héritiers du Popular Front des années 1930, et leur marxisme est plus syncrétique qu’exclusif.

Sans doute le jeune Thompson n’échappe-t-il pas entièrement à l’emprise idéologique de Moscou. Comme il le reconnaîtra plus tard, ses écrits de l’époque ne sont pas exempts de « pieusetés staliniennes ». Mais il n’est pas un orthodoxe. S’il se veut marxiste, il se sent également lié à toute une tradition anglaise d’irrévérence et de défense des libertés individuelles. Il lit Swift, Thomas Paine et William Blake, se passionne pour les Niveleurs et le Chartisme, et s’identifie volontiers à un socialiste inclassable comme William Morris9.

 

« J’ai commencé de raisonner dans ma trente-troisième année… »10

Assez logiquement, sa position tend à s’écarter de la ligne du Parti. En 1956, les révélations du rapport Khrouchtchev précipitent la dissidence. Dans le Groupe des historiens, nombreux sont ceux qui appellent le PC à tirer des leçons et à se réformer. Thompson et l’historien John Saville, qui n’entendent pas se taire, mais ne veulent pas non plus attaquer le parti dans la presse bourgeoise, créent leur propre publication, The Reasoner. Ce modeste journal d’une trentaine de pages, imprimé de manière artisanale au domicile de Thompson, porte en exergue une citation de Marx, qui figurera aussi vingt ans plus tard en ouverture de Misère de la Théorie : « Ne pas réfuter une erreur, c’est encourager la malhonnêteté intellectuelle ». Le premier tirage est vite épuisé. La direction du PC s’inquiète. Après le second numéro, Thompson et Saville sont menacés d’expulsion.

Le troisième numéro paraît au moment de l’intervention soviétique à Budapest. Pour les deux historiens, il n’est plus question de transiger. Dans un article intitulé « Through the Smoke of Budapest »11, Thompson condamne sans appel le régime de Moscou, mais aussi les mensonges et la complaisance du Parti communiste britannique.

La rupture avec le Parti est consommée, mais Thompson ne renonce pas au socialisme, pas plus qu’il n’abandonne la « tradition marxiste ». Avec son complice Saville, il lance en 1957 le New Reasoner, auquel collaboreront, entre autres, Doris Lessing, Ralph Miliband, Alasdair MacIntyre ou le français Claude Bourdet. Le premier numéro contient un long article programmatique de Thompson, sobrement titré « Socialist Humanism »12, qui se livre à une critique en règle de l’idéologie stalinienne et des partis communistes occidentaux. Dans sa querelle avec le stalinisme, l’historien dégage les principes qui guideront sa vie de militant et d’intellectuel. En dénonçant l’abstraction, l’économisme, l’élitisme et le nihilisme moral du stalinisme, il ne fait pas que donner la ligne politique du nouveau journal. Il indique en creux les grands traits de son œuvre : l’attention portée au concret, l’intérêt pour les pratiques du peuple, la conviction que les valeurs ne comptent pas pour rien dans l’histoire humaine.

Le New Reasoner accompagne pendant deux ans les combats de la gauche alternative (notamment la campagne pour le désarmement nucléaire) puis fusionne en 1960 avec un autre périodique radical animé par un groupe plus jeune, la Universities and Left Review, pour donner naissance à la New Left Review (NLR). Thompson, pressenti pour en prendre la tête, décline la proposition, et la direction revient à Stuart Hall. Dans l’esprit de ses fondateurs, la NLR doit servir d’organe et de point de ralliement à une nouvelle gauche en formation, distincte à la fois du Parti communiste et du Parti travailliste. La revue, qui s’appuie sur un réseau de clubs, connaît d’abord un certain succès. Mais rapidement les difficultés – politiques et matérielles – s’accumulent, et les lecteurs se raréfient. En 1962, Hall laisse sa place à Perry Anderson. Anderson, jeune touche-à-tout de 24 ans, a une forte sensibilité tiers-mondiste, un regard international, le goût des grandes synthèses théoriques. Il a, surtout, une connaissance étendue du marxisme continental, dont il scrute avec intérêt les derniers développements.

Thompson, d’abord enthousiaste, va s’éloigner peu à peu d’une revue dans laquelle il ne se reconnaît plus, et dont le contenu lui apparaît trop théorique, trop abstrait, singeant vainement des modes intellectuelles étrangères. Le purisme marxologique, le structuralisme (diffus ou hyperbolique) de certains articles, les attaques répétées contre l’empirisme, le dénigrement du vieux radicalisme britannique le heurtent et l’irritent.

 

« Old New Left » et « New New Left« 

En 1964, dans une série d’articles de la NLR13, Perry Anderson et Tom Nairn se livrent à un survol de l’histoire britannique et attaquent une « idéologie anglaise » qu’ils jugent pourrie par l’empirisme, le moralisme, le provincialisme, et l’archaïsme. Pour Anderson et Nairn, cette faiblesse théorique constitutive, liée à l' »immaturité » des structures sociales du pays, n’a cessé de peser sur le mouvement ouvrier anglais, et explique en grande partie l’impasse dans laquelle se trouve la gauche. Thompson n’apprécie guère la leçon de ses cadets, et réplique dans un long et vigoureux article, « The Peculiarities of the English »14. Par beaucoup d’aspects, ce premier texte annonce le pamphlet de 1978. Derrière le règlement de compte avec la nouvelle génération, quelques-uns des traits essentiels de Misère de la Théorie se profilent déjà : une méfiance instinctive devant un radicalisme d’importation, le refus des oukases théoricistes et des grandes généralités structuralistes, la défense de la tradition anglaise du socialisme démocratique.

Anderson répond à son tour, sur un ton assez vif15. La polémique entre les deux « New Left » durera plusieurs années. En 1973, dans sa « Lettre ouverte à Leszek Kolakowski », Thompson revient sur le changement de cap de la revue, en regrettant que la nouvelle direction ait remplacé la ligne réaliste et combative des débuts par « un dialogue entre marxistes parisiens et existentialistes parisiens », bien fait pour « plaire à Oxford »16. Mais peu à peu, les relations entre les deux hommes s’apaisent. Au milieu des années 1970, dans ses Considerations on Western Marxism, Andersonprendra à son tour ses distances avec un « marxisme occidental » qui « s’est détourné de toute pratique politique révolutionnaire » et tend à s’enfermer « dans un silence studieux », dans une réflexion abstraite sur ses propres fondements épistémologiques17.

Mais la passe d’armes avec Anderson n’aura été qu’une étape. Pour Thompson, qui se sent de plus en plus isolé dans le champ de la gauche marxiste anglaise, la guerre est loin d’être gagnée. L’historien voit avec inquiétude progresser l’influence d’Althusser. Les principales œuvres du philosophe français, et celles de ses disciples, sont traduites en anglais dans les années qui suivent 1968. Elles bénéficient d’un grand écho dans le monde anglo-saxon, et font des émules. Pour l’historien, cette version anti-humaniste, anhistorique et abstraite du marxisme appelle un contre-feu. En 1974, quand le jeune philosophe Jonathan Rée lui demande de collaborer à sa revue Radical Philosophy, Thompson propose d’écrire un article sur Althusser. L’article promis tarde à venir, mais Thompson n’abandonne pas son idée. Il faudra encore quelques années pour que l’explication avec Althusser prenne forme. Misère de la Théorie, dont la dimension dépasse largement celle d’un article de revue, paraît chez Merlin Press en 197818.

Le texte est long, et plein de fougue. Thompson cogne fort, il aime la polémique, et parfois la machine argumentative s’emballe. Mais l’auteur sait où il va, et marque nettement ses points de désaccord avec l’althussérisme.

 

Ramener la théorie sur terre

Premier ennemi : le théoricisme. Althusser, qui n’a pas de mots assez durs pour « l’empirisme », entend dégager, à partir des grands textes du canon marxiste, une théorie achevée. Pur réflexe scolastique, selon l’historien, qui considère que « cette élaboration de structures théoriques détachées de toute critique et de toute recherche empirique » constitue « l’abomination de la désolation »19, et ne peut aboutir qu’à une glose stérile ou erratique. Thompson ne méprise certes pas la théorie : il reconnaît volontiers que « l’histoire a besoin d’une armature théorique »20. Mais cette armature théorique n’est pas donnée d’avance, elle ne se déduit pas de l’examen des textes sacrés : sa mise au jour « passe par de la critique et de la polémique »21. L’élaboration conceptuelle doit toujours se faire dans une confrontation. Confrontation polémique avec d’autres penseurs, bien sûr : en la matière, Marx a donné l’exemple, et Thompson s’est fait une joie de l’imiter. Mais aussi et surtout confrontation avec les faits empiriques. Thompson, se fondant sur sa propre pratique d’historien, recommande un dialogue continu, contrôlé, entre les instruments conceptuels et les « données ».

Ce sont bien deux conceptions du travail théorique qui s’opposent. Chez Althusser, il s’agit de déployer a priori un ensemble de concepts univoques et définitifs, et de les appliquer ensuite au réel. Pour Thompson, c’est dans l’examen d’un réel équivoque, versatile, que s’élaborent et se corrigent les théories, que se produisent des connaissances nouvelles. Les concepts statiques d’Althusser ratent le réel. Ils sont, aux yeux de Thompson, comme les astres factices d’un planétaire22: strictement disposés les uns par rapport aux autres, toujours identiques à eux-mêmes, ils tournent en rond, sans rien créer de nouveau.

 

« Tradition marxiste » contre « science marxiste »

Ce désaccord épistémologique de fond se double d’un désaccord au sujet du marxisme.

Si pour Althusser le marxisme est une science qu’il convient de débarrasser de ses scories idéologiques et d’établir dans toute sa rigueur, E.P. Thompson sait trop à quels abus peut conduire l’invocation d’une « science marxiste » pour accepter une telle conception. Comme il l’explique dans sa « Lettre ouverte à Leszek Kolakowski », il préfère parler d’une « tradition marxiste », à laquelle peuvent se rattacher une variété de figures et de démarches. Cette tradition est « ouverte » – ouverte aux recherches empiriques, aux nouveaux apports conceptuels, ouverte aux critiques, corrections et réélaborations. Elle vise une compréhension totalisante de la société et de l’histoire, et a besoin, pour progresser et se développer, d’être nourrie par différentes disciplines spécialisées, comme l’anthropologie ou l’histoire. Thompson aura d’ailleurs tendance, de plus en plus, à se référer au « matérialisme historique » plutôt qu’au « marxisme », pour bien signifier que ce qui lui importait était plus la poursuite d’un projet intellectuel que la fidélité religieuse à un nom propre.

Cet intérêt pour le « matérialisme historique » conduit Thompson à lire le parcours intellectuel de Marx tout autrement qu’Althusser. Le philosophe de Normale Sup, focalisé sur la problématique de la science marxiste, avait cru identifier, autour de 1845, une « coupure épistémologique » par laquelle Marx serait passé des brumes de la « philosophie » à la « science de l’histoire ». Chez Thompson, le découpage est différent. Le moment crucial se situe dans les années 1845-48, lorsque Marx et Engels élaborent leur conception matérialiste de l’histoire – avec pour ambition de produire une critique générale de l’ensemble des dimensions de la réalité sociale. A partir de l’exil de Marx en Angleterre, ce projet global se rétrécit peu à peu, pour se réduire à une « critique de l’économie politique ». Pour Thompson, Marx serait alors tombé dans le « piège » de l’économie politique bourgeoise, qu’il voulait pourtant contester : il n’aurait su opposer à la structure de l’économie politique qu’une « contre-structure » qui en reprenait certains grands présupposés. Et ce n’est qu’à partir des années 1860 que Marx aurait pris peu à peu ses distances avec cette « contre-structure ». Divers facteurs – l’influence de Darwin, l’expérience de la Commune de Paris, de nouvelles lectures en ethnologie… – l’auraient amené à modifier sa conception des processus sociaux et lui auraient redonné le sens de l’invention historique.

Thompson ne se contente pas de « relire » Marx. Dans la foulée, il réhabilite Engels, trop souvent présenté comme un vulgarisateur indélicat qui aurait durci et simplifié la pensée son ami. Pour Thompson au contraire, Engels a tenté, après la mort de Marx, de faire progresser le matérialisme historique, en mobilisant l’histoire, l’anthropologie et même les sciences naturelles de son temps. A ce titre, quels que soient les manques et les failles de son œuvre, il mérite d’être sauvé de « l’immense condescendance » des marxologues patentés.

 

L’histoire comme totalité en mouvement

Au-delà du débat sur Marx et le marxisme, ce sont deux idées de la société et de l’histoire qui s’affrontent.

Pour Althusser et ses disciples, il convient de bien distinguer, dans la société, divers « niveaux » ou « instances » (politique, idéologique, théorique…), qui jouissent d’une « autonomie relative » par rapport à l' »économique » – lequel reste cependant déterminant « en dernière instance ». Dans l’esprit du philosophe, ce découpage visait à échapper au réductionnisme économique. Mais aux yeux de Thompson, cette distinction abstraite entre différents niveaux constitue un obstacle intellectuel, dans la mesure où elle démembre l’unité des totalités historiques. Peu attentif aux frontières disciplinaires, l’historien refuse les découpages trop stricts et les hiérarchies préétablies. Il rejette le vieux modèle de la détermination de la superstructure par la base. Mais il se méfie aussi de la « causalité structurale » d’Althusser, qui assigne à chaque instance sa place dans la totalité, et son degré d' »efficace ». Il insiste au contraire sur l’intrication nécessaire des différents aspects de la vie sociale. La dimension économique est certes fondamentale, mais elle est inconcevable si on la sépare abstraitement des autres instances. Ainsi, par exemple, dans l’imposition des rapports de production capitalistes en Angleterre au XVIIIe siècle, les dimensions politique (Parlement favorable aux enclosures), culturelle (culture du profit), intellectuelle (économie politique), et juridique (droits de propriété) jouent-elles un rôle constitutif et non subordonné23. Réciproquement, loin de n’être déterminant qu' »en dernière instance », le mode de production capitaliste « trouve une expression simultanée à tous les niveaux ». C’est parce qu’il refuse le cloisonnement du réel que Thompson juge nécessaire de forger et d’utiliser, plutôt que des concepts à validité régionale, des concepts-charnières (junction-concepts), qui aident à articuler les différentes disciplines, qui puissent circuler de l’une à l’autre, et permettent de penser à la fois en terme de structure et de processus.

 

Un procès avec sujet

Dire que la société n’est pas la mécanique bien huilée décrite par Althusser ne revient pas à dire qu’elle est un pur jeu d’accidents et de hasards, informe et impénétrable. Thompson, en marxiste, croit bien à l’existence de structures. Il est convaincu que ces structures pèsent sur les individus, et orientent leur destin. Mais rien ne lui fait plus horreur que l’idée althussérienne selon laquelle l’histoire serait un « procès sans sujet », dans lequel les individus seraient réduits au rang de porteurs de structures qui les dépassent absolument. Pour Thompson, s’il y a bien une « logique du processus » historique, celle-ci n’est pas implacable. Reprenant l’analyse de la détermination proposée par son camarade le critique marxiste Raymond Williams, Thompson pense que la structure « fixe des limites et exerce des pressions »24. Mais la manière dont les individus s’orientent à l’intérieur de ces limites et réagissent à ces pressions n’est pas donnée d’avance.

On ne sera donc pas surpris de retrouver, dans Misère de la Théorie, les concepts centraux qui traversent toute l’œuvre de Thompson, et sont notamment au cœur de son plus grand livre, La Formation de la classe ouvrière anglaise. L’auteur fait ainsi une large place au concept d' »expérience », qui rappelle que les structures n’existent que dans la mesure où elles sont « vécues », et qu’elles ne préexistent pas aux individus qui les éprouvent, les pensent, les font et les défont. L’expérience, pour Thompson, est le point d’articulation entre l’être social et la conscience sociale, le lieu d’une interaction essentielle, généralement ignorée par les « structuralistes ». L’autre concept crucial est celui d’agency25, que Thompson utilise pour résumer son credo : « les êtres humains sont des agents, même limités, et même s’ils sont souvent vaincus par les déterminations […] ce sont des agents qui façonnent leur propre histoire »26. Contre le structuralisme anti-humaniste d’Althusser, Thompson tient bon sur ce point : les hommes sont des sujets dans l’histoire, leur praxis est créative, et l’autonomie n’est pas une chimère.

L’althussérisme est-il un stalinisme ?

C’est ici que le désaccord théorique tourne à la querelle politique.

Car Thompson n’entend pas s’en tenir au ciel des idées. Pour lui, l’idéologie althussérienne n’est pas séparable de son contexte historique et politique. Elle exprime une conception figée du processus historique, et ne permet pas de penser le changement. A ce titre, elle est – avec d’autres variétés de structuralismes – un produit théorique de la Guerre froide, l’expression d’une séquence où toute possibilité d’invention politique semble gelée, et où triomphe une pensée binaire.

Thompson pousse plus loin sa critique : à ses yeux, l’althussérisme n’est rien d’autre qu’un stalinisme new look, propre à désorienter et séduire les nouvelles générations. Dans l’althussérisme – son rapport scolastique au texte de Marx, sa conception fantasmée du marxisme comme « science », son dogmatisme hautain, son anti-humanisme affiché, son aptitude à tout justifier par des contorsions verbales… – l’historien reconnaît le vieil ennemi qu’il dénonçait déjà dans ses articles de 1956-57. L’analyse a de quoi dérouter, quand on sait qu’Althusser fit longtemps figure d’hérétique au sein du PCF, et n’accéda jamais – contrairement à ce que suggère Thompson – au rang de philosophe officiel du Parti. Mais pour l’auteur de Misère de la Théorie, Althusser ne fait que poursuivre, sous une forme sophistiquée, l’opération de police idéologique lancée dans les années 1950 contre les tenants de l' »humanisme socialiste ».

 

Les vertus du contretemps

Comme on s’en doute, le brûlot de Thompson – qui venait après d’autres charges publiées contre Althusser27 – ne passa pas inaperçu. A la fin de l’année 1979, le History Workshop Journal organisa, dans l’église Saint-Paul d’Oxford, une soirée de débat autour de Poverty of Theory28. La salle était comble, l’atmosphère électrique. Stuart Hall et l’historien Richard Johnson, qui étaient chargés de discuter le livre, s’attirèrent quelques répliques cinglantes de la part de Thompson. La prestation de ce dernier, énergique et sonore, semble avoir laissé la plupart des auditeurs sur leur faim, et avoir déçu même ses admirateurs les plus fidèles. Quelques mois plus tard, Perry Anderson publiait Arguments Within English Marxism29, une discussion serrée et nuancée des questions soulevées par le pamphlet contre Althusser. En examinant l’ensemble de l’œuvre de Thompson, Anderson s’efforçait de pointer ses limites, ses contradictions et ses abus. Thompson lui-même reconnut l’intérêt des critiques d’Anderson, qui « avait beaucoup de choses importantes et intéressantes à dire », et conclut diplomatiquement à un « match nul »30.

Le livre de Thompson contre Althusser ne manqua donc pas d’échos. Pourtant, force est de constater qu’il arrivait un peu à contretemps. En 1978, l’âge d’or de l’althussérisme touchait à sa fin. Althusser lui-même avait commencé, politiquement et théoriquement, à s’éloigner des positions orthodoxes que lui prêtait Thompson31. Deux ans plus tard, la tragédie du meurtre de sa femme allait l’écarter de la scène philosophique. Quant aux principaux « althussériens », ils allaient s’engager dans des cheminements intellectuels qui les emmèneraient loin de leur point de départ. A un niveau plus général, l’assaut du postmodernisme contre les « grands récits » commençait à discréditer tout effort de compréhension globale de la société. Et bientôt la vague idéologique néolibérale allait balayer d’un seul coup, sans distinction, marxisme althussérien et marxisme thompsonien.

Faut-il pour autant ne voir dans Misère de la Théorie qu’une polémique datée, un combat périmé contre une pensée aujourd’hui ensevelie ? Certes pas. Le livre n’est pas enfermé dans les années 1960 ou 1970. Il navigue entre les époques sans jamais jeter l’ancre. Il va chercher des alliés substantiels dans un passé lointain, aux temps de Swift ou de Marx. Il est hanté par le souvenir de la « décennie des héros », celle de l’engagement antifasciste et de la guerre. Il s’enracine dans les luttes des années 1950 contre le stalinisme. Misère de la Théorie déborde donc largement le cadre de la polémique avec Althusser. Il nous parle de bien d’autres choses : du métier d’historien et de l’engagement militant, de l’invention intellectuelle et politique, de l’idéologie et de la connaissance, de la conviction et du doute, des logiques d’appareil et de ceux qui les refusent, de l’oppression, de l’apathie, de la résistance… Autant dire que ce texte habité par le passé n’est pas une antiquité : sur quelques questions essentielles, il garde de quoi nourrir notre présent.

 

Les traducteurs•rices

 

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références   [ + ]

1. E. P. Thompson, The Poverty of Theory and Other Essays, Merlin Press, 1978, p. 403.
2. On peut notamment lire en français La Formation de la classe ouvrière anglaise, Points Seuil, 2012 ; « L’économie morale de la foule dans l’Angleterre du XVIIIe siècle », in E. P. Thompson et alii, La Guerre du blé au XVIIIe siècle, Editions de la Passion, 1988 ; Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004 ; La Guerre des forêts, La Découverte, 2014. On annonce également la traduction prochaine de Customs in Common.
3. Rassemblés dans E. P. Thompson, Collected Poems, Bloodaxe Books, 1999.
4. E. P. Thompson, The Sykaos Papers, Bloomsbury, 1998.
5. Pour les textes politiques, voir notamment les recueils Writing by Candlelight, Merlin Press, 1980 ; The Heavy Dancers, Merlin Press, 1985 ; E. P. Thompson and the Making and the New Left, Monthly Review Press, 2014. Voir également Making History. Writings on History and Culture, The New Press, 1994.
6. Sur le parcours politique de Thompson, cf. notamment Bryan D. Palmer, E. P. Thompson. Objections and Oppositions, Verso, 1994 ; Dennis Dworkin, Cultural Marxism in Postwar Britain, Duke University Press, 1997 ; Scott Hamilton, The Crisis of Theory. E. P. Thompson, the New Left and Postwar British Politics, Manchester University Press, 2012.
7.  »L’esprit whig sans l’élitisme », entretien d’E. P. Thompson avec Penelope Corfield, publié en français dans Liber. Revue européenne des livres, supplément au n° 100 des Actes de la recherche en sciences sociales, n° 16, décembre 1993. Disponible en ligne à l’adresse : http://www.vacarme.org/article2042.html.
8. Deux livres de Thompson lui sont consacrés : There is a Spirit in Europe. A Memoir of Frank Thompson, Victor Gollancz, 1947, et Beyond the Frontier. The Politics of a Failed Mission, Bulgaria 1944, Merlin Press, 1997.
9. Voir son William Morris: Romantic to Revolutionary, Lawrence & Wishart, 1955.
10. E. P. Thompson, « Foreword », The Poverty of Theory and Other Essays, op. cit., p. i.
11. Reproduit dans E. P. Thompson and the Making of the New Left, p. 37-47.
12. Ibid., p. 49-87.
13. Perry Anderson, « Origins of the Present Crisis », NLR, 23 et Tom Nairn, « The British Political Elite », NLR, 23 ; « The English Working Class », NLR, 24 ; « The Anatomy of the Labour Party », NLR, 27 et 28.
14. Publié dans The Socialist Register en 1965, et repris dans The Poverty of Theory and Other Essays.
15. Perry Anderson, « The Myths of E. P. Thompson », NLR, 35, 1966.
16. E. P. Thompson, « An Open Letter to Leszek Kolakowski », in The Poverty of Theory and Other Essays, op. cit., p. 312.
17. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspero, 1977, p. 63-66.
18. Le texte contre Althusser est accompagné de trois autres essais politiques : « Outside the Whale », « The Peculiarities of the English » et « An Open Letter to Leszek Kolakowski ». Sur la genèse du texte, cf. les indications données par Dorothy Thompson dans sa préface.
19. E. P. Thompson, « L’esprit whig sans l’élitisme », op. cit.
20. Ibid.
21. Ibid.
22. Le sous-titre de l’ouvrage en anglais est : An Orrery of Errors (« un planétaire d’erreurs »).
23. E. P. Thompson, « Eighteenth-Century English Society : Class Struggle without Class ? », Social History, vol.3, n°2, 1978, pp. 133-165.
24. Raymond Williams, Marxism and Literature, Oxford University Press, 1977.
25. Ce concept essentiel a quelquefois été rendu en français par le néologisme « agence ». Nous avons rejeté cette option, malsonnante et peu naturelle, et traduit aussi simplement que possible, en accord avec le contexte. Agency est donc rendu dans les pages qui suivent par « capacité d’action », « faculté d’agir », « action », « activité », « activité autonome ».
26. E. P. Thompson, « L’esprit whig sans l’élitisme », op. cit.
27. Cf. notamment, en France : Jacques Rancière, La Leçon d’Althusser, Gallimard, 1974, et le livre collectif (auquel participèrent entre autres Jean-Marie Brohm, Alain Brossat, Catherine Colliot-Thélène, Ernest Mandel et Jean-Marie Vincent), Contre Althusser, Union générale d’éditions, 10/18, 1974 (nouvelle édition revue et augmentée aux éditions de la Passion en 1999).
28. Pour le compte-rendu de cette soirée, cf. notamment Dennis Dworkin, op. cit., chap. 6 et Scott Hamilton, op. cit., p. 173-179. Cf. aussi les textes de Hall, Johnson et Thompson publiés dans Raphael Samuel ed., People’s History and Socialist Theory, Routledge & Kegan, 1981.
29. Perry Anderson, Arguments Within English Marxism, Verso, 1980.
30. E. P. Thompson, « Agenda for Radical History », in Making History, op. cit.
31. Cf. notamment Louis Althusser, 22e congrès, Maspero, 1977 et Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste, Maspero 1978. Voir à ce sujet les remarques embarrassées de Thompson dans sa postface.