Nous publions ici la traduction de larges extraits d’un discours prononcé par le socialiste britannique William Morris, il y a 125 ans, devant la Leicester Secular Society et publié sous le titre Art et socialisme. Son actualité réside en deux points essentiels. Tout d’abord, il place le travail au centre de la vie matérielle et spirituelle de l’être humain, en insistant sur la nécessité de lui restituer sa dimension créative, proprement artistique. Ensuite, il dénonce explicitement le productivisme et le consumérisme, comme autant de conséquences d’une société fondée sur la concurrence généralisée pour le profit privé et sur la guerre commerciale. Cet ami d’Engels, qu’on a parfois désigné comme le premier marxiste britannique, peut être considéré à juste titre comme l’un des pionniers de l’écosocialisme. (Jean Batou)

 William Morris (1834-1896)

Né au sein d’une riche famille puritaine de neuf enfants, William Morris fait des études à Oxford. Là, il adhère à un groupe d’étudiants qui développe une vision idéalisée de l’art médiéval. Il commence à écrire de la poésie avec le sentiment aigü de n’être pas né à la bonne époque. Dans les années 1870, il chosit l’engagement social, qu’il envisage comme une réponse aux problèmes les plus brûlants de son temps: la pauvreté, le chômage, l’inégalité sociale, mais aussi la mort de l’art. Il s’élève contre les conséquences néfastes de la révolution industrielle. En 1883, il lit le Capital et se déclare socialiste. En 1884, il fonde la Ligue Socialiste et publie Art et socialisme. Dans les années qui suivent, il écrit notamment Travail utile contre peine inutile (1885), Signes de changement (1888) et Nouvelles de Nulle part (1889).

 

«Si vous voulez une règle d’or qui s’applique à tout le monde, la voici: n’ayiez rien dans vos maisons que vous ne sachiez être utile ou croyiez être beau» (William Morris, «The Beauty of Life», 1880)

 

Il y a eu des époques où l’Art a dominé le Commerce; quand l’Art était une bonne affaire et le Commerce, dans le sens dans lequel nous l’entendons, n’occupait qu’une part congrue. Aujourd’hui, au contraire, il est communément admis, selon moi, que le Commerce est devenu d’une grande importance, alors que l’Art n’en revêt désormais plus qu’une petite. Cependant, même si cette opinion est largement partagée, diverses appréciations subsistent, quant à savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose que le Commerce occupe désormais cette place. Et plus concrètement, sur ce que cela signifie vraiment que le Commerce ait acquis une importance suprême, alors que l’Art a sombré dans l’insignifiance. […]

A mon sens cela signifie que la civilisation moderne, dans sa hâte à conquérir la prospérité matérielle, inéquitablement répartie, a entièrement supprimé l’Art populaire. Ou, en d’autres termes, que la majorité de la population n’a pas accès à l’Art qui est assujetti à quelques personnes riches ou prospères, lesquelles, il est juste de le dire, n’en ont guère besoin, ou en tout cas pas plus que la classe laborieuse.

 

Travail toujours plus dur

Et là n’est pas tout le mal, ni même le pire; en raison de cette disette d’Art, les gens ont perdu – en perdant un Art qui était fait par et pour le peuple – la rançon naturelle de leur effort, alors qu’ils travaillaient aussi dur, dans le monde civilisé, qu’ils l’avaient toujours fait. Le réconfort qu’ils ont eu par le passé, et dont ils devraient encore bénéficier, soit l’opportunité d’exprimer leur propre pensée à leurs compagnons au moyen de ce travail spécifique, ce travail de tous les jours dont la nature ou une longue habitude, comme une seconde nature, exigeait certes beaucoup d’eux-elles, mais sans signifier pour autant que cette charge doive être répugnante et sans compensations.

Mais, par une cécité étrange, une erreur dans la civilisation de ces derniers temps, le travail du monde presque dans son entier – le travail que certains partagent et qui aurait dû être le compagnon de chaque être humain – est devenu une telle charge, que chaque homme, s’il le pouvait, s’en débarrasserait. J’ai dit que les gens ne travaillaient pas moins dur qu’ils l’ont toujours fait; mais j’aurais dû dire en fait qu’ils travaillaient beaucoup plus dur. […]

 

Croissance des inégalités

Et l’on ne peut pas même soutenir le système de la civilisation moderne en plaidant que les purs gains matériels et physiques de celui-ci compensent la perte de plaisir à laquelle il a conduit dans le monde entier; car, comme je l’ai suggéré précédemment, ces gains ont été si inégalement répartis, que la disparité entre les riches et les pauvres s’est dangereusement accrue, à tel point que dans toutes les nations civilisées, mais avant tout en Angleterre, on assiste au terrible spectacle de deux peuples vivant l’un à côté de l’autre ­– des gens du même sang, qui parlent la même langue et qui, du moins officiellement, sont soumis aux mêmes lois – mais l’un civilisé et l’autre non.

Tout ce que je dis résulte d’un système qui a piétiné l’Art et élevé le Commerce au rang d’une religion sacrée; avec la stupidité choquante qui est sa principale caractéristique, il semblerait qu’il soit prêt aujourd’hui à nous conduire tous, «au nom de la vie, à détruire jusqu’aux raisons de vivre», pour parodier en en inversant les termes le noble avertissement du satiriste romain.

Et maintenant, contre cette tyrannie stupide, j’avance une revendication en défense du travail réduit en esclavage par le Commerce, qu’aucun homme doté de la faculté de penser ne peut nier qu’elle soit raisonnable, mais qui, si elle était mise en application, impliquerait un changement tel qu’elle éliminerait le Commerce; c’est-à-dire, qu’elle remplacerait la compétition par l’association et l’anarchie individualiste par l’ordre social […]

Voici donc cette revendication:

 

Il est juste et nécessaire que chaque homme ait un travail qui vaille la peine d’être fait et qui soit en lui-même plaisant à faire; et qui doive être fait dans des conditions telles qu’elles ne le rendent ni trop pénible ni trop stressant.

 

Biens de consommation inutiles

En tournant cette revendication dans ma tête et en y pensant aussi longtemps que possible, je ne trouve pas qu’elle soit exorbitante; et je le répète, si la Société voulait ou pouvait l’admettre, la face du monde changerait; le mécontentement, le conflit et la malhonnêteté prendraient fin. Sentir que nous ferions un travail utile pour les autres et plaisants pour nous, et qu’un tel travail et sa juste récompense ne pourraient pas nous léser! Quel sérieux préjudice devrions-nous craindre alors? Le prix à payer pour cela et pour rendre le monde heureux, c’est la Révolution: le Socialisme à la place du laisser-faire.

[…] En premier lieu, Le travail doit valoir la peine d’être fait: pensez au changement que cela induirait dans le monde! Je vous le dis, je suis frappé de stupeur à la pensée de l’immensité du travail qui est enduré pour faire des choses inutiles. 

Ce serait un devoir instructif pour n’importe lequel d’entre nous qui en a la force, de traverser deux ou trois des rues principales de Londres, un jour de la semaine, et de prendre note de manière précise de tout ce qui, dans les vitrines des magasins, est encombrant ou superflu pour la vie de tous les jours d’un homme raisonable. Mais il y a plus: personne, qu’il soit sérieux ou frivole, n’a vraiment besoin de la plupart de ces choses; seule une folle habitude conduit même le moins doté d’entre nous à supposer qu’il les désire, et pour la plupart des gens, même parmi ceux qui les achètent, elles constituent des obstacles au travail, à la pensée et au plaisir véritables.

Mais je vous prie de penser à l’énorme quantité d’êtres humains qui sont occupés à ce misérable non sens: des ingénieurs qui ont conçu les machines pour les construire, en passant par l’infortuné employé, assis à son bureau toute la journée, année après année, dans l’horrible tannière dans laquelle la vente de ces produits se réalise, et les vendeurs-euses qui n’osent pas considérer leur âme comme la leur, et les écoulent sans percevoir sans doute les nombreux affronts qui les guettent, jusqu’au public oisif qui ne veut pas de ces produits mais les achète pour s’en trouver encombré à en devenir malade.

 

Produits dangereux et polluants

Je parle de choses purement inutiles; mais il y a d’autres objets qui ne le sont pas, mais qui sont extrêmement dangereux et polluants et qui requièrent un bon prix sur le marché; par exemple, les boissons et les aliments avariés. Vaste est le nombre d’esclaves que le Commerce concurrentiel emploie en réalisant des infamies de ce type. Mais à part cela, il y a une énorme quantité de travail qui est purement et simplement perdue; plusieurs milliers d’hommes et de femmes qui ne font rien en dépit d’un travail pénible et inhumain qui déprime l’âme et raccourcit la vie animale elle-même.

Tous ceux-ci sont les esclaves de ce qu’on appelle le superflu qui, dans le sens moderne du mot, comprend une masse de fausses richesses, l’invention du Commerce compétitif, et réduit en esclavage non seulement les pauvres qui sont obligés de travailler à sa production, mais aussi les gens insensés et malheureux qui l’achètent et se charget eux-mêmes de son encombrement.

Maintenant, si nous avions un Art populaire, ou même un Art de quelque genre que ce soit, nous devrions en finir une fois pour toute avec ce superflu, qui supplante et remplace l’Art; à tel point que pour ceux-celles qui ne connaissent rien de mieux, il a même été confondu avec l’Art, le divin réconfort du travail humain, la romance de la pratique quotidienne ardue du difficile art de vivre […].

 

Publicité et mode

En fait, s’il ne s’agissait que de nous libérer, nous les gens aisés, de cette montagne de déchets, cela vaudrait la peine d’être fait: des choses dont tout le monde sait qu’elles sont inutiles; les vrais capitalistes savent bien qu’il n’y a pas de véritable demande pour elles, et ils sont obligés de les introduire grâce à la publicité en stimulant un désir étrange et frénétique pour de petites choses excitantes, un phénomène connu sous le nom conventionnel de mode – un étrange monstre né de la vacuité de la vie des gens aisés et de l’ardeur du Commerce compétitif pour tirer le meilleur parti de cette immense foule de travailleurs-euses, qu’il multiplie tel des instruments sans valeur pour ce qu’on appelle le profit.

Ne pensez pas qu’il soit facile de résister à ce monstre d’absurdité; réfléchir par vous-mêmes à ce que vous désirez vraiment ne vous rapprochera pas seulement d’hommes et de femmes si éloignés de vous jusqu’ici, mais peut également vous amener à penser aux désirs légitimes d’autres personnes, alors vous allez rapidement concevoir, en regardant une œuvre d’Art, que le travail réduit en esclavage est indésirable.

Et ici, en outre, il se trouve de plus un petit signe qui permet de distinguer un chiffon de mode d’une oeuvre d’Art: alors que les objets à la mode, lorsqu’ils perdent leur premier éclat, deviennent évidemment inutiles, même aux personnes frivoles, – une œuvre d’Art, même la plus simple, résiste au temps; on n’en est jamais lassé; aussi longtemps qu’il en reste quelque vestige, elle est précieuse et instructive pour chaque nouvelle génération. Chaque œuvre d’Art, en bref, a la propriété de devenir vénérable au milieu des décombres: la raison en est qu’elle a une âme, la pensée de l’être humain, qui sera perçue en elle tant que le corps sur lequel elle a été greffée existe.

 

«C’est la vie des être humains que vous achetez…»

[…] Jusqu’ici nous avons pensé à cela du point de vue de l’usager-e; il était certes suffisamment important; maintenant voyons – celui du producteur – qui est bien plus important. Car je le répète, en achetant ces choses «c’est la vie des être humains que vous achetez». Voulez-vous pour de pures folies et absurdités vous faire les complices de ceux qui obligent leurs compagnons à travailler pour rien?

[…] La perte qu’implique le fait de faire des choses inutiles afflige doublement l’ouvrier-e. En tant que public, il est obligé de les acheter, et la plus grande partie de son misérable salaire est happé par cette espèce de système universel de troc; en tant que producteur, il est obligé de les fabriquer et ainsi de perdre les fondements essentiels du plaisir du travail quotidien, que je revendique comme l’une de ses prérogatives; il est contraint de travailler sans joie à fabriquer le poison que le système de troc l’oblige à acheter. De sorte que l’immense foule des êtres humains qui sont contraints par folie et avarice à faire des choses inutiles et nocives est sacrifiée à la Société. […]

Pouvons-nous nous débarrasser du superflu et vivre simplement et décemment? Oui, lorsque nous serons libérés de l’esclavage du Commerce Capitaliste; mais pas avant […] Entre-temps, même si cette oppression n’a laissé que peu de travail qui vaille la peine d’être fait, nous devons lutter au moins pour une chose, l’amélioration de la qualité de la vie, là où elle est la plus faible: cela mettra des bâtons dans les roues au char triomphant de la Concurrence commerciale. […]

De la fin du Moyen-âge à nos jours, l’Europe a gagné la liberté de penser, des connaissances accrues, et d’immenses talents pour maîtriser les forces matérielles de la nature; et de même, la liberté politique et le respect de la vie des hommes civilisés, et d’autres avantages qui vont avec cela: néanmoins, je dis résolument que si la situation présente de la Société doit durer, elle aura payé ces avantages beaucoup trop cher en perdant le plaisir du travail quotidien qui, autrefois, réconfortait certainement les hommes de leurs peurs et de leur oppression: la mort de l’Art était un prix trop élevé pour la prospérité matérielle de la bourgeoisie.

 

«La cause de l’Art, c’est la cause du peuple»

[…] Nous avons laissé tomber l’Art pour ce que nous pensions être les lumières et la liberté. Mais nous avons obtenu moins que les lumières et la liberté: les lumières ont montré beaucoup de choses à ceux des nantis qui se souciaient de les rechercher: la liberté les rendait assez libres pour autant qu’ils se soucient de faire usage de leur liberté; mais dans le meilleur des cas, ils étaient peu nombreux: à la majorité des êtres humains, les lumières montraient qu’il ne servait plus à rien d’espérer, tandis que la liberté laissait la plupart des hommes libres – d’accepter pour un salaire de misère ce que le travail d’esclave avait laissé à leur portée ou de mourir de faim.

Voilà notre espoir, selon moi. Si le contrat avait été vraiment correct, complètement abouti, nous n’aurions rien eu d’autre à faire que d’enterrer l’Art et d’oublier la beauté de la vie: mais maintenant, la cause de l’Art a autre chose à revendiquer: pour les gens, pas moins que l’espoir d’une vie heureuse qui ne leur a pas encore été donnée. Voilà notre espoir: la cause de l’Art, c’est la cause du peuple. […]

Maintenant, une fois de plus, je dirai que les gens qui comme nous sont au-dessus du besoin, ceux d’entre nous qui aiment l’Art, non comme un jouet, mais comme une chose nécessaire à la vie humaine, comme un témoin de notre liberté et de notre bonheur, ont comme tâche la plus importante d’élever la qualité de la vie du peuple; ou, en d’autre termes, de réaliser la revendication que j’ai formulée pour le Travail – que je vais exprimer maintenant de façon différente en m’efforçant de voir ce qui nous empêche fondamentalement de réaliser cette revendication et quels sont les ennemis à combattre.

 

Ne produire que ce qui en vaut la peine

[…] Rien ne devrait être produit par le travail humain qui ne vaille la peine d’être produit; ou qui doive être fait par un travail qui dégrade ceux qui le font.

Aussi simple que soit cette proposition, […] elle représente un défi mortel pour le système actuel de travail des pays civilisés. Ce système, que j’ai appelé le Commerce compétitif, est clairement un système de guerre; c’est-à-dire de gaspillage et de destruction: ou de casino, si vous voulez, puisque sous son empire, tout ce qu’un homme gagne, il le gagne du fait des pertes d’un autre homme. Un tel système n’a et ne peut avoir cure que les choses qu’il produit vaillent la peine de l’être; il n’a et ne peut avoir cure que ceux-celles qui les fabriquent soient dégradés par leur travail: il ne se préoccupe que d’une seule chose, en l’occurrence, ce qu’il appelle faire du profit; un terme qui a été utilisé de façon si conventionnelle, que je dois vous expliquer ce qu’il signifie réellement, c’est-à-dire le pillage du faible par le fort!

Maintenant, je dis de ce système, qu’il est dans sa véritable nature de détruire l’Art, c’est-à-dire la joie de vivre. Aujourd’hui, toute considération montrée pour la vie des gens, toute action qui vaille la peine d’être menée, le sont en dépit de ce système et trahissent ses préceptes; et il est parfaitement vrai que nous admettons, tous autant que nous sommes, qu’il s’oppose à toutes les plus hautes aspirations de l’humanité.

Ne savons-nous pas, par exemple, comment ces hommes de génie travaillent, qui sont le sel de la terre et sans lesquels la corruption de la société serait devenue depuis longtemps insupportable? Les poètes, les atistes, les scientifiques, n’est-il pas vrai que dans leur période de fraicheur et de gloire, lorsqu’ils sont au sommet de leur foi et de leur enthousiasme, ils sont contrés à chaque tournant par la guerre commerciale, avec sa question méprisante: «Est-ce que ça paie?». N’est-il pas vrai que, lorsqu’ils commencent à gagner une reconnaissance mondiale, lorsqu’ils deviennent comparativement riches, que nous le voulions ou non, ils nous paraissent entachés par ce contact avec le monde du commerce?

Ai-je besoin d’évoquer de grands projets qui restent négligés; des choses vraiment nécessaires à faire, de l’avis de tous, que personne ne peut entreprendre sérieusement faute d’argent; s’il s’agissait de créer ou de stimuler un besoin fou dans l’esprit du public, dont la satisfaction générerait un profit, l’argent coulerait à flot. Non, vous savez que les guerres nourries par le Commerce en quête de nouveaux marchés sont une vieille histoire, à laquelle même les hommes d’Etat les plus pacifiques ne peuvent résister; une vieille histoire qui semble chaque jour se renouveler […].

 

Progrès mécaniques et aliénation du travail

Et toute cette maîtrise sur les forces de la nature que les quelque cent dernières années nous ont apportées: qu’a-t-elle fait pour nous dans le cadre de ce sytème? Selon John Stuart Mill, il est douteux que toutes les inventions mécaniques des temps modernes aient contribué à alléger la pénibilité du travail: soyez sûrs sans aucun doute qu’elles n’ont pas été conçues pour cela, mais pour «faire du profit». Ces machines presque miraculeuses qui, si une prévoyance ordonnée s’en était chargée, auraient pu jusqu’à faire disparaître rapidement tout travail pénible et inintelligent à l’heure qu’il est, contribuant à élever le standard d’habileté manuelle et d’énergie spirituelle de nos travailleurs-euses, et à reproduire à chaque fois cette beauté et cet ordre que seule la main de l’homme guidée par son esprit peut produire – qu’ont-elles fait pour nous actuellement? Ces machines dont le monde civilisé est si fier, a-t-il le moindre droit d’être fier de l’usage qu’en ont fait la guerre et le gaspillage du commerce?

Je ne pense pas qu’il y ait lieu de se réjouir: la guerre commerciale a tiré profit de ses merveilles; en réalité, grâce à elles, des millions de travailleurs-euses malheureux ont été mis à son service, machines inintelligentes pour ce qui est de leur travail quotidien, de façon à disposer de travail bon marché et à poursuivre sans trêve son jeu excitant et mortifère. En fait, ce travail aurait été assez bon marché – bon marché pour les généraux des guerres commerciales, et cruellement cher pour le reste d’entre nous – si les germes de la liberté que de vaillants hommes du passé ont semé parmi nous n’avaient fleuri de nos jours sous la forme du chartisme [mouvement politique ouvrier pour le suffrage universel masculin en Angleterre, 1838-1848, NDT], du syndicalisme et du socialisme, pour la défense de l’ordre et d’une vie décente. Notre esclavage aurait été terrible, et pas seulement celui de la classe ouvrière, sans ces germes de changement en devenir.

Egale à elle-même, par l’aggrégation brutale des machines et des ouvriers-ères qui leur sont attachés dans les grandes villes et les districts manufacturiers, elle a dégradé la vie parmi nous et la maintient à un niveau misérablement bas; si bas que toute perspective d’amélioration paraît même difficile à imaginer. Grâce aux communications rapides qu’elle a développées, et qui auraient dû élever la qualité de la vie en diffusant l’intelligence de la ville dans les campagnes et en suscitant la création de modestes centres de liberté de pensée et de pratiques culturelles – au moyen des chemins de fer et d’autres dispositifs semblables, elle a attiré à elle de nouvelle recrues pour son armée de réserve de compétiteurs infatigables, dont ses gains spéculatifs dépendent tant, vidant les campagnes de leur population et privant de tout espoir raisonnable et de toute vie les plus petites agglomérations.

 

Protéger la nature

Je ne peux pas non plus, en tant qu’artiste, ne pas relever, voir sous-estimer, les effets sur le monde extérieur de ce règne de l’anarchie ruineuse qu’engendre la guerre commerciale. Pensez à cette gangrène de Londres qui avale sans scrupule, sans merci et sans espoir les champs, les bois et les collines, se moquant de nos faibles efforts pour combattre même ses maux les plus limités, comme les cieux enfumés et les rivières contaminées: l’horreur noire et la saleté repoussante de nos districts manufacturiers est si odieuse aux sens qui n’y sont pas accoutumés, qu’il est de mauvaise augure pour le futur de notre race que des êtres humains puissent parvenir à s’y accoutumer. […] En bref, où que ce soit, le remplacement de l’ancien par le nouveau n’évoque qu’une certitude, quels que soient nos doutes par ailleurs: la dégradation de l’aspect du pays.

Voilà la condition de l’Angleterre: de l’Angleterre, ce pays d’ordre, de paix et de stabilité, du sens commun et de l’esprit pratique; ce pays vers lequel se tournent tous les yeux dont l’espoir est porté par la poursuite et la perfection du progrès moderne. Il y a des pays d’Europe dont l’aspect n’est pas si outrageusement ruiné, même si leur prospérité matérielle est moindre et l’opulence de leur bourgeoisie inférieure, en contrepartie de la laideur et de la disgrâce que j’ai mentionnées: mais s’ils font partie de ce grand ensemble commercial, ils devront en passer par les mêmes fabriques, si quelque chose ne vient pas renverser la marche triomphante de la guerre commerciale avant qu’elle n’atteigne ses fins.

 

Plaidoyer pour une révolution

Voilà ce que trois siècles de Commerce ont apporté à cet espoir qui a surgi lorsque le féodalisme a commencé à tomber en ruines. Qu’est-ce qui pourrait nous donner le signal d’un nouvel espoir? Quoi, sinon la révolte généralisée contre la tyrannie de la guerre commerciale? Les palliatifs, que nombre de personnes de valeur développent actuellement sont inutiles: parce qu’ils ne représentent que des révoltes inorganisées et partielles contre une vaste organisation tantaculaire qui va, avec l’instinct inconscient d’une plante, s’opposer à chaque tentative d’amélioration de la condition des gens en attaquant sur un nouveau front; de nouvelles machines, de nouveaux marchés, une émigration de masse, le renouveau de superstitions humiliantes, les appels à la frugalité pour ceux qui manquent de tout, à la tempérence pour les sinistrés […]

La seule chose à faire est d’amener partout les gens à penser qu’il est possible d’élever la qualité de la vie. Si vous y réfléchissez, vous verrez clairement que cela signifie encourager le mécontentement général.

Et maintenant, pour illustrer cela, j’en reviens à ma revendication conjointe en faveur de l’Art et du travail […]: il est juste et nécessaire que chaque être humain ait un travail à faire – Premièrement – un travail qui vaille la peine d’être fait ; Deuxièmement – un travail qui soit par lui-même plaisant à faire; Troisièmement –  un travail fait dans de telles conditions qu’il ne soit ni trop pénible ni trop porteur d’anxiété.

Je me suis déjà occupé de la première et de la seconde clause, qui sont intimément liées l’une à l’autre. Elles sont en quelque sort l’âme de la revendication en faveur d’un travail convenable; la troisième clause est le corps, sans lequel cette âme ne pourrait pas exister. Je vais lui donner le prolongement suivant, qui va en réalité nous conduire partiellement sur un terrain déjà exploré: quiconque veut travailler ne devrait jamais manquer d’un emploi qui lui permette d’obtenir tout ce qui est nécessaire à son esprit et à son corps.

 

Nos véritables besoins

Tout ce qui est nécessaire – mais qu’est-ce qui est nécessaire à un bon citoyen?

Premièrement, un travail honorable qui lui convienne: ce qui suppose de lui donner la possibilité d’acquérir les compétences requises pour son travail par une éducation adaptée; de même, comme le travail doit valoir la peine d’être fait et agréable à effectuer, il faut à cette fin que sa position soit assurée de telle manière qu’il ne puisse être obligé de faire un travail inutile, ou un travail auquel il ne peut prendre plaisir.

La seconde nécessité réside dans un environnement décent […]. Cela signifie (a) que nos maisons soient bien construites, propres et saines; (b) qu’un espace suffisant soit réservé aux jardins dans nos villes; et de plus, que des zones inexploitées soient laissés à l’état naturel, si nous ne voulons pas que la romance et la poésie qui incarnent l’Art ne meurent parmi nous;  (c) que règne l’ordre et la beauté, ce qui implique que nos habitations soient non seulement solidement et convenablement bâties, mais qu’elles soient décorées de façon appropriée: que les champs ne soient pas seulement voués à l’agriculture, mais qu’ils ne soient pas dégradés par elle plus que ne l’est un jardin: personne, par exemple, ne devrait être autorisé à couper, pour le simple profit, des arbres dont la perte abimerait un paysage: sous aucun prétexte non plus, des gens ne devraient être autorisés à voiler la lumière du jour par de la fumée, à souiller des cours d’eau, ou à dégrader quelque parcelle de la terre avec des ordures polluantes ou un désordre brutal fondé sur le gaspillage.

La troisième nécessité, c’est le loisir. Vous comprendrez tout d’abord, en utilisant ce mot au sens large, que tous les hommes doivent travailler durant une partie de la journée, et ensuite qu’ils ont un droit positif à revendiquer un répit pour ce travail: le loisir qu’ils ont le droit de revendiquer doit être assez substanciel pour leur permettre un complet repos de l’esprit et du corps; un être humain doit avoir le temps de penser individuellement sérieusement, d’imaginer – de rêver même – sans quoi la race humaine va nécessairement se dégrader. Et même de ce travail honorable et convenable dont j’ai parlé, qui est un véritable paradis comparé au travail forcé du système capitaliste, il ne faut pas demander à un être humain de donner plus que sa part; sans quoi ils se développeraient inégalement, maintenant un statut misérable au sein de la société.

Je vous ai présenté ici les conditions dans lesquelles un travail digne d’être fait, non dégradant, peut être accompli: il ne peut pas être effectué dans d’autres conditions: si le travail général du monde ne vaut pas la peine d’être fait et qu’il est dégradant, c’est une plaisanterie que de parler de civilisation. […]

 

La version complète de Art and Socialism en anglais est disponible sur www.marxists.org. Titre, intertitres et traduction de Jean Batou. Paru dans la revue suisse solidaritéS, n° 140, 7 janvier 2009. Voir le site : www.solidarites.ch.

 

 

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