Á lire un extrait de l’introduction du dernier livre d’ATTAC Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes publié aux éditions Textuel dans la collection « Petite Encyclopédie Critique ».

 

 

Introduction : Vers une approche altermondialiste de l’individu

La question de « l’individu » est souvent maltraitée au sein de l’altermondialisme. Une reconquête altermondialiste de l’individu nous est alors apparue impérative, mais dans d’autres horizons que ceux promus par l’individualisme néolibéral. C’est ce à quoi voudrait commencer à s’atteler ce livre réalisé dans le cadre du groupe « Individualisme contemporain », créé en février 2005 au sein du Conseil scientifique d’ATTAC France. Si nous nous proposons de mettre en cause l’individualisme atomisant et concurrentiel du capitalisme, c’est au nom d’une autre vision, plus polyphonique, de l’individualité. Il ne faudrait pas laisser le monopole de « l’individu » au néolibéralisme et au « sarkozysme ». C’est pourquoi il y a urgence à en finir avec les automatismes intellectuels, y compris dans les milieux critiques, à partir desquels nombre d’événements négatifs sont aujourd’hui attribués à « la faute de l’individualisme ». L’individualisme moderne apparaît comme quelque chose de plus compliqué à envisager dans son histoire et ses enjeux. Associé à une logique de justice sociale, un individualisme altermondialiste pourrait émerger comme l’un des axes d’une société non capitaliste à inventer. Cela dépend de nous, citoyens altermondialistes ! Critique, le présent livre entend poser quelques jalons dans ce sens. Il s’agit d’ouvrir un débat au sein de la galaxie altermondialiste et plus largement des mouvements sociaux alternatifs, sans prétendre le trancher prématurément.

 

Des raisons du malaise altermondialiste vis-à-vis de l’individu

Tout d’abord, des raisons à la fois historiques et contemporaines expliquent que le mouvement altermondialiste soit mal à l’aise avec le thème de « l’individu ».

Des raisons historiques ? L’altermondialisme dispose bien dans son héritage politique de la double perspective d’émancipation individuelle et collective qui chemine des Lumières du XVIIIe siècle (avec notamment les événements que furent les révolutions américaine et française) jusqu’aux différentes branches du mouvement socialiste au XIXe et XXe siècles. Ainsi se développent au XVIIIe siècle les notions de raison individuelle, de citoyen et de droits individuels, et cela contre l’oppression des individus dans les cadres sociaux propres aux sociétés d’Ancien Régime. Toutefois, les femmes restent encore largement exclues des formulations dominantes de ces revendications d’individualité. Dans les courants socialistes aussi, les aspirations individualisatrices auront une grande place. Marx, comme on le montrera dans le second chapitre de cet ouvrage, proposera une critique du capitalisme également au nom des individualités « aliénées » par la double hégémonie de la logique marchande et de la division capitaliste du travail ; ce que tendront à laisser de côté les courants dominants de ce qui se nommera « marxisme ». Les penseurs anarchistes (comme Proudhon, Bakounine, etc.), ainsi que les militants libertaires qui animeront les premiers pas syndicalistes révolutionnaires des Bourses du travail et de la CGT (Pelloutier, Griffuelhes, Pouget, etc.), mettront tout particulièrement en avant la promotion de l’autonomie individuelle contre la double tyrannie du capitalisme et de l’État. Le socialisme républicain de Jean Jaurès, en association avec le thème de « la propriété sociale » des moyens de production et d’échange, fera quant à lui de « l’individu » une des valeurs cardinales de la gauche, allant jusqu’à écrire : « Le socialisme est l’individualisme logique et complet. Il continue, en l’agrandissant, l’individualisme révolutionnaire »1. Mais, après la guerre de 1914-1918, le thème de « l’individu » va s’effacer progressivement de l’espace des questions centrales des gauches dominantes, dans les familles socialiste, communiste et syndicales, au profit de thèmes plus « collectivistes ». La jambe individualiste des gauches va ainsi se trouver marginalisée, sauf dans les courants libertaires, féministes ou écologistes qui ont continué à lui donner davantage d’importance.

Des raisons contemporaines au malaise de l’altermondialisme vis-à-vis du thème de « l’individu » ? Les contre-réformes néolibérales qui ont déferlé sur le monde à partir des années 1980 ont abondamment agité la figure de « l’individu » (individualisation des salaires, flexibilité, mobilité, etc.) contre l’État social, les services publics et les solidarités collectives constituées à travers l’action syndicale. Le management propre au « nouvel esprit du capitalisme » décrypté par Luc Boltanski et Ève Chiapello2 met aussi en avant « l’implication personnelle » dans l’entreprise, tout en constituant des dispositifs de mise en concurrence des individus les uns avec les autres à la place des coopérations antérieures. Bref, s’est mise en place une véritable « fabrique du sujet néolibéral », selon les termes du philosophe Pierre Dardot et du sociologue Christian Laval3, prétendant au monopole de l’individualité. Par ailleurs, la composante sécuritaire de l’État néolibéral – l’État pénal – met l’accent sur « la responsabilité individuelle », en laissant de côté les causes sociales des délinquances. Les mouvements sociaux, les gauches et l’altermondialisme sont alors tentés de répondre par un « tout collectif » à cette individualisation néocapitaliste. D’autant plus qu’ils ont souvent perdu de vue la composante individualiste de leur héritage historique.

 

Vers une figure altermondialiste de l’individualité

Les combats féministes, de même que ceux pour les droits des homosexuel-le-s, ont mis en lumière le poids des dominations sociales sur les intimités. En soulignant l’importance de formuler une parole individuelle à l’intérieur de groupes militants, ils ont fortement contribué, au cœur des mouvements sociaux contemporains, à nous rappeler l’actualité de la vieille exigence d’une émancipation tout à la fois individuelle et collective. Ces luttes ont aussi pointé les acquis émancipateurs de l’individualisme contemporain par rapport aux contraintes de la famille patriarcale traditionnelle, en ne réduisant pas alors le phénomène complexe de l’individualisation moderne à la seule logique néolibérale.

Face à la figure de l’homo œconomicus, propre au libéralisme et au néolibéralisme économiques, dont le principal penchant serait de calculer ses intérêts individuels dans la concurrence avec les autres individus, une autre individualité plus riche peut se profiler. Une individualité se caractérisant par une variété de désirs et de passions, développant une créativité sur différents plans, s’enrichissant des relations avec les autres et de la reconnaissance par les autres4. L’anthropologie culturelle, l’histoire, la sociologie ou la psychanalyse fournissent des matériaux intéressants afin de donner une vue plus complexe des territoires de l’individualité. L’individualité n’y est pas opposée aux relations avec les autres dans des cadres sociaux et historiques variés, mais se constitue à travers ces relations. L’individu dessiné par ces savoirs n’est pas intemporel et autosuffisant, mais se présente comme historiquement et relationnellement situé5. Le sociologue Robert Castel a ainsi exploré les conditions sociales et historiques qui ont permis à l’autonomie individuelle moderne d’être étayée et stabilisée : des « supports sociaux » (systèmes de retraites, protections sociales, statut salarial, services publics, etc.), générés dans le cours des luttes sociales et politiques, ont donné une certaine prévisibilité et une certaine sécurité rendant possible la construction d’une vie individuelle et familiale à travers le temps. Ces « supports sociaux » sont justement mis en cause aujourd’hui par le néolibéralisme économique.

« Le monde n’est pas une marchandise » et « D’autres mondes sont possibles » : ces deux slogans phares de la galaxie altermondialiste commencent à délimiter l’espace d’une figure de l’individu alternative à celle du capitalisme néolibéral. Une figure altermondialiste qui serait nécessairement associée aux exigences de justice sociale mondiale, de préservation des équilibres écologiques et de réinvention d’une démocratie citoyenne6.

 

Sommaire de l’ouvrage d’ATTAC, Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes

 

Introduction : Vers une approche altermondialiste de l’individualisme contemporain

 

1 : L’individu en régime néolibéral et les droits sociaux de la personne, par Claude Calame

 

2 : Une autre individualité : repenser les rapports entre l’individuel et le collectif, par Philippe Corcuff

 

3 : Individualisation, néocapitalisme et travail : des contradictions porteuses d’avenir, par Christine Castejon

 

4 : Ambivalences de l’individualisme contemporain dans un monde néolibéral, par Albert Richez

 

5 : Genre et individualisme, par Stéphanie Treillet et Jacqueline Pénit-Soria

 

Bibliographie générale commentée

 

Voir aussi les informations sur le site d’ATTAC France : http://www.france.attac.org/spip.php?article2132

 

 

1 Dans « Socialisme et liberté » (1e éd. : 1898), repris dans J. Jaurès, Rallumer tous les soleils, textes choisis et présentés par J.-P. Rioux, Paris, Omnibus, 2006, p.346.

2 Voir L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

3 Voir P. Dardot et C. Laval, La nouvelle raison du monde – Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, chapitre 13, pp.402- 456.

4 Voir la figure de « la reconnaissance » travaillée par le philosophe allemand Axel Honneth, dans La lutte pour la reconnaissance (1ère éd. : 1992), trad. franç., Paris, Cerf, 2002, et les conséquences qu’en tire le philosophe français Emmanuel Renault sur l’approche de l’individualité, dans « L’individu comme concept critique », revue Contretemps web, février 2009, http://www.contretemps.eu/lindividu-comme-concept-critique].

5 Voir les différentes études publiées dans Claude Calame (sous la direction de), Identités de l’individu contemporain, Paris, Textuel, collection « La Discorde », 2008, avec le soutien du Conseil scientifique d’ATTAC France.

6 Sur ces trois dimensions de l’altermondialisme, voir ATTAC, Manifeste altermondialiste – Construire un monde solidaire, écologique et démocratique, Paris, Mille et une nuits, 2007.

 

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