À propos de : Chimamanda Ngozi Adichie, Autour de ton cou (The thing around your neck), Paris, Gallimard, Folio, 2013.

« Est-ce qu’il existe des librairies au Nigéria ? » avait demandé, début 2018, une journaliste à Chimamanda Ngozi Adichie, écrivaine et militante féministe nigériane, reconnue dans le monde entier depuis L’Hibiscus pourpre (Purple Hibiscus, 2003) et L’Autre moitié du soleil (Half of a Yellow Sun, 2007). Après avoir souligné que ce type de questions donnait une mauvaise image des Français, Adichie avait répondu que oui, ses livres étaient lus, étudiés, discutés au Nigéria, ainsi que dans l’ensemble du continent africain, et que c’était quelque chose de très important pour elle, car « même si [elle] était heureuse d’être lue dans l’ensemble du monde, il y avait quelque chose de spécial à être lue par les gens dont on parle[1] ».

Autour de ton cou (2009), recueil de nouvelles, parle du Nigéria, et plus spécifiquement, des femmes nigérianes (onze des douze nouvelles sont racontées par des femmes ou suivent des destins de femmes). Mais parler des femmes nigérianes, c’est aussi parler aussi de l’immigration aux États-Unis, des départs pour faire des études, travailler, espérer une vie meilleure, quelquefois des retours, du destin de ces Americanah (titre d’un autre roman célèbre d’Adichie), nom plus ou moins moqueur donné à ces Nigérians qui se mettent à vivre et à parler à l’américaine.

Les images d’une société nigériane marquée par les catastrophes de l’histoire (la guerre du Biafra 1967-1970, la dictature de Sani Abacha, 1993-1998), la guerre civile, les trafics en tout genre (par exemple ceux des faux médicaments), les retraites non versées, les gangs dans les facultés, se mêlent aux représentations des queues interminables devant l’ambassade américaine, des étapes nécessaires à l’obtention d’une carte verte qui n’est « même pas verte », des opérations des « marieuses », de la dure leçon du « donnant-donnant » de l’Amérique. Autant d’images, autant de luttes que mènent les héroïnes de ces nouvelles, où l’intime, le politique et l’histoire se mêlent.

Chacune lutte contre « cette chose autour de ton cou », qu’il s’agisse de Nkem qui se révolte contre son destin d’épouse américaine, deux mois par an, d’un « homme Important » au Nigéria ; d’Akunna qui après avoir cru gagner à la loterie en obtenant un visa pour les États-Unis, découvre que son « oncle d’Amérique » exige des faveurs sexuelles en échange d’un hébergement, que sans-papiers elle ne pourra qu’avoir un travail de serveuse exploitée et que pour ses clients, l’Afrique, c’est la Jamaïque ; de cette femme qui refuse de vendre l’histoire de la mort de son fils, tué par les hommes de mains du régime, contre un visa ; d’Unjuwa qui, réunie avec d’autres écrivains africains pour un atelier d’écriture, subit les avances et les appréciations de leur hôte anglais, Edward, qui juge que sa nouvelle autobiographique n’est ni assez crédible, ni assez « africaine ».

Ces luttes sont souvent intérieures, voire secrètes (« elle ne pouvait pas se plaindre de ne pas avoir de chaussures à quelqu’un qui n’avait pas de jambes » se dit Kamara, lorsqu’elle renonce à se plaindre auprès de son amie Chinwe, dont le mari a mis enceinte une autre femme), mais toujours vives et poignantes.

Chimamanda Ngozi Adichie est de nos jours une figure à la fois célèbre et contestée : on lui reproche de prôner un féminisme (We should all be feminists, 2014) bienheureux, non révolutionnaire, trop capitalisto-compatible (n’est-elle pas citée par Beyoncé, et acclamée par Hollywood ?). On lui reproche même de nier la spécificité de l’afroféminisme et de l’importance d’une approche intersectionnelle des dominations[2]. S’il est difficile de savoir comment évolueront les prises de position d’Adichie, on ne peut cependant que constater que cette approche intersectionnelle existe bel et bien dans Autour de ton cou, et que la nécessité d’une lutte féministe sans concession, dans un monde où les femmes sont particulièrement menacées par l’exploitation économique et sexuelle, que ce soit au Nigéria ou aux États-Unis, est loin d’être édulcorée.

 

Notes

[1] Troisième édition de « La Nuit des Idées », 26 janvier 2018. Notre traduction.

[2] « Chimamanda Ngozi Adichie se trompe au sujet de l’afroféminisme », Tribune de Boris Bertolt, Le Monde, 14 février 2018, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/14/chimamanda-ngozi-adichie-se-trompe-au-sujet-de-l-afrofeminisme_5256962_3212.html

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