Eric J. Hobsbawn, Les bandits, Paris, La Découverte, 2018, 240 p., 11 euros.

Des « Haïdoucs », bandits des Balkans, en passant par Jesse James ou Billy the Kid, les bandits sociaux sont des figures peu familières de l’histoire sociale. Groupes marginaux, l’histoire officielle n’a retenu d’eux que leur violence et leurs illégalismes. C’est à une toute autre histoire que se livre l’historien marxiste Eric J. Hobsbawn, en les resituant dans une histoire populaire des révoltes politiques, dans un livre paru initialement aux éditions Maspero en 1972 et récemment réédité par les éditions La Découverte.

Chapitre 8. Les bandits et la révolution

« Flagellum Dei et commissarius missus a Deo contra usurarios et detinentes pecunias otiosas » (Fléau de Dieu, envoyé par Dieu pour lutter contre les usuriers et les possesseurs de richesses improductives).

Autoportrait de Marco Sciarra, chef de brigands napolitain dans les années 1590[1].

À ce stade, le bandit doit choisir entre l’état de criminel et l’état de révolutionnaire. Comme nous l’avons vu, le banditisme social constitue un défi de principe pour l’ordre établi de la société de classes et pour son fonctionnement politique, quels que soient les arrangements qu’il trouve en pratique avec les deux. Dans la mesure où il s’agit d’un phénomène de contestation sociale, on peut y voir le précurseur ou l’incubateur potentiel de la révolte.

En ce sens, il diffère radicalement du monde criminel des bas-fonds, auquel nous avons déjà eu l’occasion de l’opposer. Les bas-fonds constituent une antisociété, dont l’existence passe par le renversement des valeurs du monde « respectable », qu’elle qualifie de « pourri », mais dont elle est un parasite. Le monde révolutionnaire est lui aussi un monde « respectable », sauf peut-être à certaines périodes particulièrement apocalyptiques où même les criminels antisociaux peuvent avoir un accès de patriotisme ou d’exaltation révolutionnaire. Aussi les révolutions ne représentent-elles pas grand- chose pour le monde des bas-fonds, sinon des moments privilégiés en ce qui concerne l’action criminelle. Rien ne montre que la pègre parisienne, considérable à l’époque, ait fourni des militants ou des sympathisants aux révolutions françaises des XVIIIe et XIXe siècles  ; certes les prostituées, en 1871, étaient d’ardentes communardes, mais, en tant que classe, c’étaient moins des criminelles que des victimes de l’exploitation. Les bandes de criminels qui se multiplièrent dans les campagnes française et rhénane dans les années 1790 n’étaient pas des phénomènes révolutionnaires, mais les symptômes d’un désordre social. Les bas-fonds n’entrent dans l’histoire des révolutions que dans la mesure où les « classes dangereuses » sont mêlées aux « classes laborieuses[2] », en général dans certains quartiers des villes, et parce que les rebelles et les insurgés sont souvent traités en criminels et en hors-la-loi par les autorités.  Mais, en principe, la distinction est claire.

Les bandits, en revanche, partagent les valeurs et les aspirations du monde paysan et, en tant que hors-la-loi et rebelles, sont généralement sensibles à ses poussées révolutionnaires. En temps normal, ils méprisent, en hommes qui ont déjà acquis leur liberté, l’inertie et la passivité des masses, mais, en période révolutionnaire, cette passivité disparaît. De nombreux paysans deviennent des bandits. Lors des soulèvements en Ukraine aux XVIe   et XVIIe   siècles, ils se baptisaient cosaques. Dans l’Italie, en 1860-1861, les unités de guérilleros paysans se consti- tuaient en prenant les bandes de brigands comme noyau et comme modèle. Les chefs locaux se voyaient devenir un pôle d’attraction pour une foule de soldats dispersés de l’armée des Bourbons, de déserteurs, d’hommes qui avaient fui le service militaire, de prisonniers échappés, de gens qui craignaient d’être persécutés pour leur participation à la protestation sociale lors de la libération garibaldienne et de paysans et de montagnards assoiffés de liberté, de vengeance ou de pillage, parfois des trois réunis. Tout comme les bandes de hors-la-loi traditionnelles, ces unités avaient tendance à se former dans le voisinage des agglomérations où elles trouvaient des recrues, puis à établir une base dans les montagnes ou les forêts avoisinantes, et à entamer leurs opérations par des activités difficiles à distinguer de celles de bandits ordinaires. Seul le cadre social était différent. Ce n’était plus une minorité, mais la majorité des insoumis qui prenait maintenant les armes. En somme, comme le dit un historien hollandais qui a étudié l’Indonésie, il s’agit d’époques où « la bande de brigands s’associe à d’autres groupes qui lui servent de façade, tandis que les groupes qui sont nés avec un idéal plus noble acquièrent tous les traits du banditisme[3] ».

Un fonctionnaire autrichien au service des Turcs a donné une excellente description des premiers stades d’une mobilisation paysanne de ce genre en Bosnie. À l’origine, tout au moins en apparence, une simple histoire de dîme, avec une opposition plus farouche que d’habitude. Puis les paysans chrétiens de Lukovac et d’autres villages se rassemblèrent, abandonnant leurs maisons pour gagner la montagne de Trusina Planina, tandis que ceux de Gabela et de Ravno arrêtaient le travail et  organisaient  des  réunions.  Alors  que  les  négociations  se poursuivaient, une bande de chrétiens attaqua, près de Nevesinye, une caravane venant de Mostar, et tua sept conducteurs musulmans. Les Turcs suspendirent alors les négociations, ce sur quoi tous les paysans de Nevesinye prirent les armes et gagnèrent la montagne où ils allumèrent des feux pour donner l’alarme. Ceux de Ravno et de Gabela prirent également les armes. De toute évidence, un grand soulèvement se préparait, soulèvement qui devait en fait être à l’origine de la guerre des Balkans dans les années 1870 et séparer la Bosnie Herzégovine de l’Empire ottoman, sans compter diverses conséquences internationales importantes, qui n’entrent pas dans le cadre de cette étude[4]. Ce qui nous intéresse ici, c’est la façon caractéristique dont se combinent, dans une révolution paysanne de ce genre, la mobilisation des masses et l’accroissement des activités de banditisme.

Là où existe une forte tradition haïdouc, ou de puissantes communautés de hors-la-loi et de bandits paysans libres et armés, il arrive que ces révoltes portent encore plus nette- ment la marque du banditisme, dans la mesure où celui-ci peut avoir été vaguement reconnu comme le vestige d’une ancienne liberté ou le noyau d’une liberté à venir. Par exemple à Saharanpur (Uttar Pradesh, Inde) les Gujars, qui constituent une importante minorité, ont une forte tradition d’indépen- dance ou d’« indiscipline » et de « mépris des lois » (pour reprendre la terminologie des  fonctionnaires  britanniques). Le grand domaine qu’ils possédaient à Landhaura fut morcelé en 1813. Onze ans plus tard, les temps étant durs, les « esprits audacieux » de Saharanpur « refusant de mourir de faim, formèrent une bande dirigée par un chef de brigands du nom de Kallua », qui était un Gujar de la région, et, se lançant dans le banditisme des deux côtés du Gange, se mirent à voler les banias (la caste des commerçants et des prêteurs d’argent) ainsi que les voyageurs et les habitants de Dehra Dun. « Les dacoïts, comme le remarque un observateur, étaient peut-être moins désireux de piller que de retrouver l’ancien genre de vie, une vie de hors-la-loi que ne venaient pas entraver les règlements des autorités supérieures. En somme, la présence de bandes armées ne représentait pas qu’une simple violation de la loi, elle était synonyme de rébellion[5]. »

Kallua, s’alliant à des nobles mécontents, dont un taluqdar important qui contrôlait quarante villages, donna rapidement à la révolte des proportions plus considérables : il se mit à attaquer des postes de police, déroba un trésor à quelque deux cents gardes et mit à sac la ville de Bhagwampur. Là-dessus il se proclama Rajah Kalyan Singh et, se comportant en roi, envoya des messagers lever un tribut dans le pays. Il disposait maintenant d’un millier d’hommes et déclara qu’il allait secouer le joug étranger. Il fut vaincu par une force de deux cents gourkhas, pour s’être montré « incroyablement prétentieux, au point d’attendre l’attaque à l’extérieur du fort ». La rébellion se poursuivit jusqu’à l’année suivante (« une mauvaise saison […] ayant amené de nouvelles recrues »), puis s’arrêta.

Il arrive assez souvent qu’un chef de bandits soit consi- déré comme un prétendant au trône ou cherche à légitimer la révolution en se donnant officiellement un statut de souverain. Les exemples les plus impressionnants sont peut-être fournis par les chefs de bandits et de cosaques en Russie, où la population avait toujours tendance à voir dans les grands rasboiniki des héros miraculeux, proches des champions de la Sainte Russie contre les Tartares, ou même des incarnations possibles du « tsar des pauvres », c’est-à-dire du bon tsar qui connaissait le peuple et prendrait la place du méchant tsar des boyards et de la noblesse terrienne. Les grandes révoltes paysannes des XVIIe  et XVIIIe  siècles en basse Volga furent le fait de cosaques – Bulavin, Bolotnikov, Stenka Razin (héros de chansons populaires) et Yemelyan Pougatchev – et les cosaques étaient à l’époque des communautés de paysans libres et pillards. À l’image du rajah Kalyan Singh, ils faisaient des proclama- tions impériales ; leurs hommes, comme les brigands d’Italie du Sud dans les années 1860, tuaient, brûlaient, pillaient et détruisaient les documents écrits qui légalisaient le servage et la sujétion, sans d’ailleurs suivre aucun programme sinon la destruction de l’appareil oppressif.

Le banditisme peut ainsi devenir le mouvement révolutionnaire et le dominer, mais ce n’est pas la règle. Ainsi que nous l’avons déjà vu (p. 28-30 éd. anglaise), ses limites, à la fois techniques et idéologiques, le rendent peu apte à autre chose que des opérations momentanées menées par quelques dizaines d’hommes, et son organisation interne ne fournit pas de modèle qui puisse être étendu aux dimensions d’une société tout entière. Même les cosaques, qui avaient constitué des communautés permanentes à la fois importantes et structurées et qui pouvaient et qui pouvaient mobiliser un nombre d’hommes considérable pour leurs raids, ne servaient pas de modèle lors des grandes insurrections paysannes, auxquelles ils fournissaient seulement des chefs. S’ils mobilisaient les paysans, c’étaient en tant que « tsars du peuple », et non en tant qu’« atamans ». Aussi le banditisme intervient-il plus souvent dans les révolutions paysannes simplement comme un des aspects multiples de la mobilisation ; et il a conscience d’en être un aspect mineur, sauf dans un domaine, celui des combattants et des chefs de guerre qu’il fournit. Avant la révolution, il peut être, selon la formulation d’un spécialiste compétent de l’agitation paysanne en Indonésie, « un creuset d’où sortit, d’une part, un réveil religieux et, d’autre part, la révolte[6] ». Quand la révolution éclate, il peut se fondre dans le grand soulèvement millénariste : « Des bandes de rampok poussaient comme des champignons, rapidement suivies par  les  foules  qui,  pleines de l’attente d’un Mahdi ou d’un millenium, formaient des groupes et se mettaient en marche[7]. » (C’est là une description du mouvement javanais après la défaite des Japonais en 1945.) Mais, sans le messie attendu, sans chef charismatique, sans « juste roi » (ou quiconque prétend à cette couronne) ou – pour reprendre l’exemple de l’Indonésie – sans des hommes comme les intellectuels nationalistes conduits par Sukarno et qui vinrent se greffer sur le mouvement, les phénomènes de ce genre sont susceptibles de disparaître pour ne laisser derrière eux, en mettant les choses au mieux, que des actions d’arrière- garde menées par des guérilleros dans les campagnes reculées.

Néanmoins, quand le banditisme et l’exaltation mi Néanmoins, quand le banditisme et l’exaltation millénariste qui l’accompagne ont à ce point réussi à mobiliser les foules, on voit souvent apparaître les forces qui transforment la révolte en un mouvement visant à bâtir un État ou à changer la société. Dans les sociétés traditionnelles habituées à l’apparition et au déclin de régimes politiques qui ne modifient pas les structures sociales fondamentales, la noblesse terrienne, l’aristocratie, et même les fonctionnaires et les magistrats peuvent alors reconnaître les signes annonciateurs d’un changement imminent et considérer que l’heure est venue de réviser judicieusement leurs positions et d’assurer de leur loyauté ceux qui vont sans aucun doute mettre en place de nouvelles autorités. De leur côté, les forces expéditionnaires pensent également à changer de camp. Il arrive que s’installe une nouvelle dynastie, forte du « mandat du Ciel ». Alors, pleins d’un espoir qui ne manquera pas de se transformer en désillusion, les hommes pacifiques se  calment  et  reprennent  leur  ancien  mode  de  vie.  De  ce fait le nombre des bandits diminue ; il ne reste plus que la quantité de hors-la-loi à laquelle on peut raisonnablement s’attendre, et les prophètes redeviennent des prédicateurs à la petite semaine. Parfois, mais c’est plus rare, apparaît un chef messianique qui bâtit pour un temps une Nouvelle Jérusalem. Dans des situations de type moderne, des mouvements ou des organisations révolutionnaires peuvent prendre le pouvoir. Mais il arrive qu’après leur triomphe ils voient eux aussi les bandits activistes reprendre leur existence marginale de hors- la-loi et s’allier, dans une résistance de plus en plus vouée à l’échec, aux derniers défenseurs du bon vieux temps et autres « contre-révolutionnaires ».

Quels sont donc les rapports entre les bandits sociaux et les mouvements révolutionnaires modernes, qui sont tellement éloignés du vieux monde moral dans lequel ils vivent ? Il n’y a pas vraiment problème quand ces mouvements sont des mouvements d’indépendance nationale, dont les aspirations s’expriment facilement en des termes que peut comprendre un monde politique archaïque, même s’il n’existe en réalité que très peu de points communs. C’est pourquoi le banditisme s’intègre sans mal à ce genre de mouvements. Giuliano mit ses armes au service des massacreurs de communistes athées aussi facilement qu’il se fit le champion du séparatisme sicilien. Les mouvements primitifs de résistance à la conquête, résistance tribale ou nationale, montrent parfois des liens caractéristiques entre bandits-guérilleros et sectes populistes ou millénaristes. Dans le Caucase, où la résistance du grand Shamyl à la conquête russe avait pour base le développement du muridisme chez les musulmans d’origine, le muridisme et d’autres sectes analogues avaient la réputation, même au début du XXe siècle, de fournir aide, protection et idéologie au célèbre bandit-patriote Zelim Khan. Celui-ci portait toujours sur lui un portrait de Shamyl. En contrepartie, deux nouvelles sectes nées chez les montagnards Ingush à cette époque, l’une prêchant la guerre sainte, l’autre formée de quiétistes non violents, les deux étant aussi portées à l’extase l’une que l’autre et tirant peut-être leur origine de Bektashi, considéraient Zelim Khan comme un saint[8].

Point n’est besoin d’être très subtil pour voir le conflit en