A propos de La Bataille du rail – Cheminots en grève, écrivains solidaires, ouvrage collectif, Éditions Don Quichotte, 2018, 16.90 euros 

L’ouvrage collectif La bataille du rail offre un exemple contemporain de l’engagement par l’écrit : écrivaines, écrivains, mais aussi artistes, journalistes, dessinateurs prennent la plume pour participer à une nouvelle bataille du rail. Le dessin de couverture est de Jacques Tardi, les illustrations de Mako. On retrouve les noms d’Agnès Bihl (chanteuse), de Laurent Binet (auteur de HhhH), d’Annie Ernaux (qui n’a plus besoin d’être présentée), de Guillaume Meurice (chroniqueur sur France Inter), Didier Daeninckx et de bien d’autres.

Comme le dit le sous-titre, Cheminots en grève, écrivains solidaires et comme l’indique la couverture (« Soutien aux grévistes, droits intégralement reversés », tous les droits d’auteurs sont reversés aux caisses de grève) l’ouvrage soutient les cheminots et les cheminotes en lutte, prenant ainsi la suite d’initiatives solidaires comme la cagnotte lancée par le sociologue Jean-Marc Salmon, qui a réuni plus d’un million d’euros. Cette prise de position dans un conflit politique pourrait éloigner le lecteur ou la lectrice. La littérature engagée n’a pas toujours bonne réputation : ne risque-t-elle pas d’être trop partiale, de délaisser le romanesque au profit du jargon politique ou tout simplement d’être trop datée à l’heure où les grèves de la SNCF s’essoufflent et où la bataille du rail semble terminée ?

La bataille du rail évite ces écueils. La lutte du rail est une lutte qui traverse les années : ces cheminots et cheminotes en colère ne sont pas seulement ceux et celles de 2018, mais aussi du Front Populaire, de la Résistance. Bon nombre de nouvelles du volume rendent ainsi hommage à ces luttes, et notamment aux 2500 agents de la SNCF victimes de la répression des agents du gouvernement de Vichy et des forces de l’occupation allemande (« Pour Jeannette » de Patrick Fort ; « Un landau cuirassé » de Bruno Douce et Maurielle Szac), de même qu’aux victimes de la déportation transportées sur ces lignes (« Mémoire vive », Lola Lafon). Le titre de l’ouvrage, La bataille du rail, renvoie d’ailleurs au film de René Clément (à l’origine un court-métrage commandé par le Conseil National de la Résistance), sorti en 1946, qui retrace les actions de lutte des cheminots français contre l’occupant nazi.

L’ouvrage retrace ainsi une histoire collective, sociale, économique et politique, entrecoupée de multiples histoires individuelles, qu’elles soient racontées à la première ou à la troisième personne. À la grande histoire se mêle l’histoire intime, comme dans la nouvelle d’Annie Ernaux (« Mémoire du chemin de fer ») où l’histoire générale du chemin de fer devient celle d’un dernier voyage vers le père (« Plus tard, elle pensera qu’elle avait pris ce train pour le voir mourir »). Comme, par exemple, le reportage de Mediapart « Histoire de rails »[1] (« Comment des gares ont-elles structuré l’histoire politique, la morphologie urbaine, le destin social ou l’imaginaire de certains centre-villes? »), La bataille du rail fait du conflit politique une porte sur l’histoire : connaissons-nous vraiment ce train que nous utilisons, dont nous parlons et dont nous entendons sans cesse parler?

L’ouvrage prend bien parti politiquement, souvent par le biais de la satire, avec par exemple la nouvelle d’Alain Serres (« Président des gaufres ») qui imagine le jeune enfant Emmanuel Macron prenant le train avec son grand-père cheminot et prévoyant déjà les réformes, ou plutôt la destruction  de la SNCF, ou celle de Guillaume Meurice (« France 2050 ») qui imagine le glaçant message d’accueil de la SNCF (ou plutôt du « Holding Business des Chemins de Fer  ») du futur : « Éloignez-vous de la bordure des quais, et de toute volonté d’imaginer le monde autrement que sous la forme d’une immense compétition mercantile ». Mais il cherche également à rendre hommage à l’aspect romanesque et quotidien tout à la fois de ce rail omniprésent dans nos vies, ce rail qui nous transporte, nous exaspère, et parfois nous réunit. Le train peut être aussi le théâtre d’une rupture ratée (« Rupture », Jean-Marie Laclavetine), de rencontres étranges et presque merveilleuses (« L’homme-enfant », Gérard Mordillat).

Bien loin de ne ressembler qu’à un tract La bataille du rail est un beau volume, qui recueille des nouvelles variées, longues ou très brèves, tristes ou sarcastiques, analytiques, poétiques, voire même fantastiques (« Compost » donne ainsi la parole à un composteur rebelle qui imagine « la première manif des composteurs »!) Un volume qui tente de redonner aux mots politique et collectif une épaisseur existentielle.

 

Notes

[1] https://www.mediapart.fr/journal/dossier/france/histoires-de-gares

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