À propos de : Doug Enaa Greene, Communist Insurgent : Blanqui’s Politics of Revolution, Chicago, Haymarket, 2017.

Si le nom de Blanqui est encore largement célèbre, l’homme derrière le nom reste méconnu. Selon l’Oxford English Dictionary, le « blanquisme » est « la doctrine selon laquelle la révolution socialiste doit être initiée par un petit groupe conspirationniste, prônée par le révolutionnaire communiste français Louis Auguste Blanqui (1805-1881)[1]. » La formule de Lénine « [n]ous ne sommes pas des blanquistes » est souvent citée hors contexte — il défendait un « gouvernement révolutionnaire (…), le seul qui exprime directement la conscience et la volonté de la majorité des ouvriers et des paysans[2]. » – par des personnes qui ne sont sans doute pas des blanquistes, mais qui ne sont certainement pas léninistes, dans quelque sens que ce soit. Ainsi, ceux qui s’intéressent à l’histoire du mouvement socialiste devraient se réjouir de la sortie de ce nouveau livre de Doug Enaa Greene. Concis et accessible, il présente les principaux éléments de la vie de Blanqui, dans une perspective témoignant d’une sympathie envers ses objectifs révolutionnaires, tout en adoptant une approche rigoureusement critique.

Le socialisme français et européen a émergé de la Révolution française. L’« Égalité », le second terme du slogan révolutionnaire « Liberté, Égalité, Fraternité », est devenu un concept controversé : est-il question d’égalité devant la loi ou d’égalité économique ? De nombreuses variantes ont existé et Babeuf, ainsi que ses partisans, a poussé cette idée jusqu’à sa conclusion logique. Pendant quelques années, la démocratie populaire de masse a fleuri ; comme le relate un article, vraisemblablement écrit par Babeuf lui-même, les gens ordinaires affluaient autour de l’Assemblée nationale, débattant avec leurs représentants[3]. Napoléon et, après lui, la monarchie restaurée ont enterré cette démocratie. L’organisation de Babeuf, qui cherchait à faire campagne ouvertement, a été étiquetée et condamnée en tant que « conspiration ». Mais pour les générations suivantes, la conspiration était tout ce qu’il restait ; le camarade de Babeuf, Buonarotti, qui avait survécu au tribunal qui avait fait exécuter Babeuf, a passé les quatre décennies suivantes à rassembler les fidèles de l’« égalité véritable[4] » ; les sociétés secrètes, connues sous le nom de carbonari, aspiraient à garder vivants les principes de 1789.

C’est dans cet environnement qu’a grandi le jeune Blanqui. Né en 1805 dans une famille de classe moyenne, il s’est radicalisé lors de ses études et a rapidement démontré une aptitude à la direction et au militantisme révolutionnaire. En 1830, la monarchie réactionnaire des Bourbons a été renversée par les « Trois Glorieuses » de l’insurrection de Paris, durant lesquelles Blanqui a participé aux combats de rue. Cette monarchie a été remplacée par le roi Louis-Philippe, dont le règne est décrit par Greene comme « la domination des banquiers » (p. 25.).

Au cours des années 1830, Blanqui a commencé à bâtir une organisation. Celle-ci était essentiellement fondée sur une structure verticale (top-down) fonctionnant par cellules, au sein de laquelle chacune des recrues ne connaissait que quelques-uns des autres membres. En 1836, il est arrêté et emprisonné, mais libéré l’année suivante après une amnistie. Il s’est immédiatement mis à construire une nouvelle organisation, la Société des saisons, rassemblant quelque neuf cents hommes armés.

À cette époque, porter des armes était interdit, l’organisation de Blanqui devait donc être illégale ; les partisans les plus aisés donnaient de l’argent aux militants ouvriers afin que ceux-ci se fournissent en poudre à canon. La revendication du droit de porter des armes pour tous les citoyens a jadis été une revendication radicale et populaire ; aujourd’hui, elle a été récupérée par Donald Trump et la National Rifle Association, et on peut se demander si Blanqui aurait approuvé la propriété universelle de bump stocks.

En 1839, Blanqui a commis son erreur la plus monumentale. Les conditions objectives semblaient être en faveur d’un soulèvement. Il y avait une crise économique et une montée du chômage ; le roi n’arrivait pas à former un cabinet stable. Blanqui avait plusieurs centaines d’hommes armés qui se rencontraient régulièrement pour faire le point. Un dimanche, lors d’une réunion, il dit que cette fois-ci c’était la bonne, qu’ils allaient s’emparer de l’hôtel de ville. Malgré la préparation militaire minutieuse de Blanqui, ce fut la débâcle. Comme l’explique Greene :

Blanqui avait espéré qu’une seule grève héroïque aurait réveillé l’élan révolutionnaire des ouvriers. Au lieu de cela, la population parisienne a observé, dans la confusion, le 12 mai, alors que les saisons lançaient leur insurrection, et elle n’y a pas pris part. C’était la faille majeure de la conception de la révolution de Blanqui : les masses n’ont joué aucun rôle dans leur propre libération. (p. 55.)

Comme allait le montrer la suite de l’histoire, la combinaison des facteurs objectifs et subjectifs est une question bien plus complexe.

Il retourna en prison, cette fois-ci pour une période plus longue. Greene décrit de manière saisissante les conditions misérables d’emprisonnement, en particulier les cruelles cellules d’isolement, dans lesquelles Blanqui a passé un temps considérable, et dans lesquelles il était impossible de s’asseoir ni de se tenir debout correctement ; une tentative d’évasion échoua. Sa vie personnelle a été anéantie — sa femme adorée Amélie-Suzanne décéda et les parents de sa femme élevèrent son unique fils en monarchiste, de telle sorte qu’il est devenu totalement étranger à son père. Mais rien ne pouvait ébranler sa dévotion à la cause révolutionnaire.

Il était de nouveau sorti de prison au moment de la Révolution de 1848. Cette fois, la République fut proclamée et un gouvernement provisoire établi à Paris. Des élections furent annoncées. Blanqui voyait, de manière très lucide, les dangers inhérents à cette situation. Le poids des idées établies était tel qu’elles ne pouvaient être dispersées en quelques semaines. Il préconisa vivement le report d’un an des élections, avec une dictature provisoire qui prendrait en charge les tâches nécessaires à l’éducation politique, particulièrement au sein de la large population rurale française. Ses prévisions se sont avérées justes lorsque les élections ont intronisé un gouvernement de droite et, plus tard dans l’année, Louis Napoléon président ; en cinq ans, la gauche avait été écrasée et la République renversée.

Pourtant la position de Blanqui était problématique. En défendant une dictature provisoire, il rejetait clairement la démocratie ; l’idée que les opprimés et les exploités devraient être les agents de leur propre émancipation n’était toujours pas au cœur de sa pensée. En 1839, il avait imaginé que la masse de la population répondrait immédiatement à l’action d’une minorité révolutionnaire. En 1848, il n’avait toujours pas résolu la question du rapport entre la minorité révolutionnaire et la masse de la population.

Blanqui lui-même a été balayé par les événements de 1848. Pris dans un mouvement insurrectionnel prématuré en mai, il a été renvoyé en prison, et lorsque le véritable soulèvement arriva, en juin, par la révolte de la classe ouvrière pour défendre les ateliers nationaux (ce que Marx a nommé la révolution « haïssable », par opposition à la « belle » révolution de février[5]) il était dans l’incapacité de mettre ses talents organisationnels à contribution. Par la suite, il a écrit une critique acerbe des tactiques des ouvriers, soulignant l’importance de l’organisation[6] — « L’organisation amène la victoire, la dispersion amène la mort » — mais, bien qu’avoir raison rétrospectivement puisse revêtir certaines valeurs éducatives, cela n’a pas permis d’empêcher une importante défaite de la classe ouvrière.

D’autres années de prison, ainsi qu’une nouvelle tentative d’évasion ratée, n’ont pas brisé le moral de Blanqui ; il lisait, écrivait et pensait, et en 1859 il était remis en liberté. Installé en Belgique, il rebâtit son organisation avec un noyau dur allant jusqu’à 2500 révolutionnaires professionnels et un cercle de sympathisants (qui incluait le futur premier ministre et briseur de grève Georges Clemenceau !). La guerre avec la Prusse se profilant, il percevait la situation comme un retour des guerres révolutionnaires des années 1790 et appela à la défense de la France comme pays d’origine de la révolution, publiant un texte intitulé La Patrie en danger. C’est une position qui allait se répéter en 1914, avec des résultats bien plus catastrophiques, lorsque presque toute la gauche française exhorta la population à rejoindre les tranchées. Mais je pense que Greene se trompe lorsqu’il affirme que les positions chauvines de Blanqui « étaient partagées par l’extrême gauche » (p. 117.). Le communard Jules Vallès a fait, dans son roman autobiographique, une description saisissante d’une manifestation contre la guerre qui s’est poursuivie malgré une hostilité populaire massive[7].

Désormais, c’était Blanqui contre le blanquisme. En août 1870, alors que l’Empire s’effondrait, ses camarades appelèrent à l’insurrection. Blanqui voyait cela comme dangereusement prématuré, mais a été mis en minorité et, en tant que révolutionnaire discipliné, s’est plié à la décision qui conduisit à une nouvelle débâcle (p. 112.). Après une nouvelle insurrection avortée en octobre, Blanqui entra dans la clandestinité et fut finalement arrêté le jour précédant la création de la Commune de Paris. Comme le note Greene, « par un cruel coup du sort, Blanqui est passé à côté de la révolution pour laquelle il avait lutté pendant des décennies » (p. 124.). Les tentatives de négociation de sa libération par les communards échouèrent ; les forces de la réaction craignaient beaucoup trop ses compétences.

Maurice Dommanget a affirmé que Blanqui aurait organisé une marche sur Versailles et que celle-ci aurait pu forcer le gouvernement de Thiers à fuir et à être discrédité[8]. Cela est peut-être vrai, mais le socialisme dans une seule ville (aucune des Communes de province n’a duré plus de quelques jours) n’a jamais été viable ; si Blanqui avait été libéré, son destin aurait certainement été la mort ou l’exil.

Enfermé dans des conditions particulièrement misérables, souffrant du froid et n’étant pas autorisé à recevoir des visites, et apprenant les terribles nouvelles de l’écrasement de la Commune, Blanqui essayait de se consoler avec des spéculations cosmologiques. Il écrivit et publia un court pamphlet intitulé L’éternité par les astres. Il s’agissait là d’un étrange petit essai, anticipant d’une certaine manière la théorie des multivers. Blanqui y soutient que, dans un univers dont l’espace et le temps sont infinis, tous les mondes possibles ont déjà existé un nombre infini de fois. Bien que, pour des raisons évidentes, il n’ait pas explicité pas ce point, cela impliquait qu’il y avait des mondes dans lesquels la Commune avait triomphé.

Pour Banqui, il s’agissait d’une brève diversion dans une période difficile, et il est rapidement revenu à ses préoccupations politiques plus terre à terre. Greene ne consacre, judicieusement, que deux paragraphes à cet épisode. Hélas, Walter Benjamin, souvent idolâtré, projetant peut-être son propre pessimisme, a repris ce pamphlet dans son Livre des passages et affirmé, à l’encontre de toutes les preuves disponibles, que cette œuvre marque la fin de la vie de Blanqui et témoigne d’un abandon définitif de ses aspirations révolutionnaires. Plus grave encore, nombre de prétendus « universitaires » ont, par ignorance ou négligence, repris les affirmations de Benjamin[9].

Pour Blanqui, néanmoins, la lutte n’était pas terminée. Alors que la demande d’amnistie des communards s’intensifiait, Blanqui a apporté sa contribution au mouvement. Alors qu’il était toujours en prison, il s’est présenté à plusieurs élections, a amélioré sa visibilité politique et accentué la pression pour sa libération. En 1879, il est finalement libéré et se lance dans une activité frénétique. Il parcourt la France, prend la parole lors de meetings, visite l’Italie et rencontre Garibaldi, écrit un pamphlet prônant le remplacement de l’armée permanente par une milice populaire, et publie un journal hebdomadaire, qui n’a pas duré bien longtemps, pour lequel il écrit fréquemment. Il apporte également son soutien au mouvement pour le droit des femmes, une rupture claire d’avec la tradition jacobine qui, ayant pour base la classe des artisans pour laquelle la famille était l’unité de production, s’était toujours opposée à l’engagement des femmes en politique. (Cette abdication totale de la gauche jacobine a perduré jusqu’au vingtième siècle — c’est Vichy qui a donné le droit de vote aux femmes.)

Finalement, une nuit de décembre 1880, à l’âge de 75 ans, alors qu’il rentrait chez lui après minuit d’une réunion publique, débattant toujours avec passion ; il défaillit et mourut quelques jours plus tard. Si la phrase « lutter jusqu’à son dernier souffle » n’a jamais eu un sens, c’est bien pour Blanqui.

C’est une histoire passionnante et inspirante, et Greene la raconte de manière synthétique et efficace, dans un livre qui mérite un large lectorat. On ne peut qu’espérer qu’il contribue à renouveler l’intérêt porté à Blanqui. Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet, l’excellent site internet de Kingston University procure de nombreux documents sur Blanqui et son contexte, et une sélection de textes a également été publiée récemment sur le site de Verso Books[10]. Tous ceux qui s’intéressent à l’enrichissement de l’histoire du socialisme devraient soutenir et encourager de telles initiatives.

Mais on pourrait se demander quel est l’intérêt d’étudier un socialiste comme Blanqui, qui appartient clairement à une époque très différente de la nôtre. Le travail de Greene soulève un certain nombre de questions intéressantes sur les méthodes utilisées dans l’étude de l’histoire du socialisme.

En 1971, au lendemain de la grande grève générale en France, et inspirée par les écrits de Che Guevara et de Régis Debray, la New Left Review a publié le texte de Blanqui « Instruction pour une prise d’armes », ainsi qu’une présentation, anonyme, du texte, sans doute rédigée par l’éditeur, Perry Anderson. Bien que cette présentation fasse une critique assez orthodoxe des limites de Blanqui (notamment l’« absence de dialectique » dans sa pensée) il note, parmi ses « forces » la connaissance détaillée de « l’usage tactique des balcons[11] ». Aussi divertissant que cela puisse être d’imaginer les membres érudits du comité éditorial de la NLR délaissant leurs bibliothèques pour lancer des missiles depuis des balcons, il n’est guère probable que la recommandation détaillée de Blanqui puisse s’avérer pertinente dans un contexte différent. Parce que Blanqui pensait que l’insurrection était un art[12] et parce qu’il accordait, justement, une grande attention aux détails, son œuvre était très enracinée dans son temps. Eric Hazan a sans doute écrit un peu prématurément la nécrologie de la barricade[13], mais le combat de rue au XXe ou au XXIe siècle est nécessairement très différent de ce qu’il était au XIXe siècle.

À l’autre extrême, on peut simplement voir Banqui comme un exemple moral, quelqu’un qui a fait preuve d’un grand dévouement et d’un grand sens du sacrifice. Le problème est que cela fait perdre toute la spécificité de Banqui, son rôle dans une époque et un endroit particuliers. Il n’y a pas de lien direct entre abnégation et objectifs politiques ; des gens ont pu faire preuve d’un grand dévouement pour de nombreuses causes différentes. Les défenseurs de la religion ou de la charité ont parfois pu faire preuve d’autant de sacrifice de soi que ceux qui croyaient au socialisme.

Et l’accent mis sur l’abnégation révolutionnaire peut mener à un culte de l’ascétisme. On dit qu’une fois en liberté, Blanqui aurait dormi en plein hiver sans couverture et avec la fenêtre grande ouverte afin de se préparer à sa prochaine incarcération (il a passé plus de la moitié de sa vie adulte en prison). Mais les organisations révolutionnaires qui mettent l’accent sur l’abnégation — d’importantes contributions financières, une hyperactivité — se condamnent souvent à n’avoir que peu de membres. L’une des organisations dans la tradition du moralisme blanquiste, la tendance Lutte Ouvrière en France, qui implique un haut degré d’engagement personnel — décourageant, par exemple, leurs membres d’avoir des enfants — a été décrite, par certains critiques, comme une organisation de « moines-soldats[14] ».

Une autre raison souvent avancée pour l’étude de figures comme Blanqui est que celles-ci sont présentées comme des « précurseurs » du socialisme moderne, en particulier de Marx et Lénine. Le rapport entre Blanqui, Marx et Lénine est une question très intéressante, que Greene discute longuement dans son livre (p. 147-53 et 155-8) et sur laquelle il a publié différents articles[15].

Cela n’en reste pas moins un sujet problématique. Durant la période staliniste, on décourageait fortement toute discussion sur les « précurseurs[16] ». Les œuvres de Marx, Lénine… et Staline étaient présentées comme la vérité révélée ou, de manière plus sophistiquée, comme une « rupture épistémologique » ayant menée à la fondation d’une nouvelle science. Voir celles-ci comme s’étant développées lentement et maladroitement, par essais et erreurs, aurait ébranlé leur autorité.

D’un autre côté, voir des penseurs comme Blanqui tels des précurseurs peut être une forme de ce que E.P.Thompson a décrit, dans une formule célèbre, comme « la condescendance de la postérité[17] ». En ce sens, ceux-ci ne sont rien de plus que des étapes sur la voie d’une vérité définitivement établie. Ainsi, les écrits de Marx et Lénine tendent à être perçus comme des manuscrits, de telles manières à ce que la question de l’organisation politique, par exemple, soit présentée comme résolue par ce que l’on connaît sous le nom de « parti léniniste », lorsqu’en fait Lénine changeait constamment d’avis quant aux questions organisationnelles[18] et, dans son dernier discours devant l’Internationale Communiste, appelait ses partisans à penser par eux-mêmes[19] (quelque chose que certains de ses partisans, comme Zinoviev et Staline, étaient très réticents à faire).

Peter Sedgwick a fait une critique acerbe d’une telle conception de l’histoire, comparant celle-ci à la notion de « succession apostolique » :

La tâche de la théorie socialiste a trop souvent été conçue comme visant à établir une Succession Apostolique des idées de certains pionniers adorés à celle de leurs successeurs (souvent autoproclamés) d’aujourd’hui. Une partie de cette tâche consiste naturellement à émettre des doutes sur la validité d’ordres idéologiques rivaux. Aux invétérés des diverses vraies fois, il peut sembler intolérable de se confronter à des documents historiques qui montrent les saints en hérétiques et les hérétiques au moins en demi-saints[20].

Selon une telle approche, des « précurseurs » comme Blanqui seraient comparés aux « grands enseignants » et, en effet, il leur serait donné des notes sur dix pour mesurer à quel point ils se rapprochent de la vérité. Greene ne laisse aucun doute sur le fait qu’il s’aligne sur Marx et Lénine, pourtant il est toujours soucieux de faire ressortir les valeurs positives de la pensée de Blanqui plutôt que de simplement l’écarter comme un concurrent inférieur[21].

Tony Cliff a utilisé une métaphore assez différente :

Un autre aspect des idées est que l’on ne peut pas les faire breveter. Vous ne pouvez pas dire qui était le premier, la personne à l’origine d’une grande idée, car les idées sont comme une rivière et une rivière est formée de nombreux ruisseaux. Engels est l’un des ruisseaux ayant contribué au marxisme. Je n’aime donc pas l’idée de parler de lui comme étant secondaire par rapport à Marx, car il n’est alors pas perçu comme un ruisseau indépendant contribuant à l’ensemble du mouvement marxiste[22].

Si l’on suit cette idée, le mouvement socialiste serait une rivière qui aurait continué à absorber de nouveaux affluents et à rencontrer, parfois, des obstacles, ou à être divisée, sans qu’aucun état final définitif ne se profile à l’horizon. Blanqui serait ainsi un affluent particulier, trouvant son origine dans un terrain spécifique et qui a aidé à transformer les dimensions et la vitesse de la rivière dans laquelle il est entré.

De façon générale, Greene semble avoir une approche relativement similaire dans la manière qu’il a de décrire la façon dont Blanqui percevait l’histoire du mouvement dont il faisait lui-même partie :

L’effort révolutionnaire, la volonté de lutter et de remporter la victoire face à d’insurmontables obstacles, peut dévoiler des routes invisibles vers le communisme. Et ces routes ne sont données à personne à l’avance, mais sont révélées au cours de la lutte. (p. 109.)

Il serait peut-être également juste de voir ceci comme la description de la manière dont Greene perçoit son propre travail. Il a écrit ailleurs que l’histoire du marxisme n’a pas de conclusion finale, mais qu’il est un processus en renouvellement constant :

Les formes antérieures du marxisme, même dans le cas d’une rupture révolutionnaire avec le révisionnisme, peuvent devenir de nouvelles orthodoxies et de nouveaux dogmes, qui montrent leur épuisement en adoptant, dans la théorie comme dans la pratique, la politique du révisionnisme. La lutte du marxisme contre le révisionnisme ne s’achève en fait jamais, puisque le marxisme a besoin de se renouveler constamment avec des ruptures, non seulement avec le révisionnisme et l’orthodoxie, mais aussi en restant fidèle à son âme révolutionnaire[23].

Dans une telle perspective, ni le passé ni le futur ne sont statiques. Le passé a été un processus constant d’évolution, et il n’y a pas de but unique prédéfini. Sartre défendait une position relativement similaire dans une discussion sur les fins et les moyens :

[S]i la fin est à faire, si elle est choix et risque pour l’homme, alors elle peut être altérée par les moyens, car elle est ce qu’on la fait et elle se transforme à mesure que l’homme se transforme lui-même par l’usage qu’il fait des moyens. Mais si la fin est à rejoindre, si en un certain sens elle a suffisance d’être, alors elle est indépendante des moyens. À ce moment on peut choisir tous les moyens pour l’atteindre[24].

Blanqui lui-même a dit quelque chose d’analogue dans sa critique des utopistes :

Le communisme et le proudhonisme argumentent vigoureusement sur les berges d’une rivière afin de savoir s’il y a un champ de maïs ou de froment de l’autre côté. Traversons d’abord, nous verrons lorsque nous y serons[25]. (p. 21.)

Ainsi, l’évolution de Blanqui a été un processus fait d’essais et d’erreurs. Aussi absurde que puisse paraître rétrospectivement l’insurrection de 1839, il n’est pas totalement impossible que les masses parisiennes, qui étaient bien évidemment opprimées et écrasées, se soient rassemblées derrière le drapeau de leurs libérateurs. Blanqui a dû en faire l’expérience, ce qui lui a fait prendre conscience de nouveaux problèmes en 1848. Comme l’écrit Greene en conclusion, « il a posé les bonnes questions, même s’il n’a pas apporté les bonnes réponses, quant à la manière de faire une révolution. » (p. 141.)

Nombre des arguments soulevés par Blanqui peuvent sembler très loin de nous, pourtant ils ont parfois des parallèles modernes. Il notait ainsi, avec irritation, le célèbre argument contre le socialisme — « Qui videra le pot de chambre ? » (p. 21.) La technologie a résolu ce problème précis, mais le débat quant à savoir qui prendra en charge les tâches ingrates et déplaisantes dans une société socialiste reste une question récurrente.

Blanqui a constamment tenté de se comprendre lui-même historiquement. Cela signifiait, en particulier, de se référer à la Révolution française. Les marxistes d’aujourd’hui se réfèrent constamment à 1917 (malgré l’admonition de George Galloway selon laquelle nous devrions arrêter de parler des « Russes morts[26] »), non que quiconque espère sérieusement la reproduire, mais parce qu’il s’agit de la seule expérience de révolution prolétarienne que nous ayons. De la même façon, en 1848 et en 1871, on trouvait des références constantes à 1789.

Il est intéressant de constater que Blanqui n’entretenait pas un rapport fixe avec à la Révolution française. Pour commencer, il s’est identifié, comme la majorité de l’extrême gauche, avec Robespierre et la tradition jacobine, mais par la suite il est devenu plus sympathique avec Hébert, admirant sa vertu révolutionnaire, son athéisme et sa fois dans le peuple (p. 100-101.). Hébert n’était pas un penseur révolutionnaire particulièrement significatif ; il était réputé pour son vocabulaire vigoureux plus que pour sa profonde compréhension philosophique ou stratégique. Mais il est intéressant de noter que Blanqui cherchait une alternative au jacobinisme, dont l’influence a lourdement pesé sur la gauche française pendant deux siècles, et duquel il y a eu d’importantes critiques, notamment celle de Daniel Guérin[27]. Dans la mesure où la tradition jacobine est un puissant facteur contribuant à la laïcité, qui reste un enjeu politique de grande importance dans la France d’aujourd’hui, la pensée de Blanqui s’inscrit dans un processus dans lequel nous vivons toujours[28].

Blanqui demeure également pertinent pour comprendre le gauchisme (ultra-leftisme), qui reste un problème significatif pour les tactiques de gauche, particulièrement dans les périodes de regain du mouvement. L’une des questions avec laquelle Blanqui a été aux prises tout au long de sa vie a été celle du rapport entre la minorité révolutionnaire et le mouvement de masse des classes opprimées. C’est une question qui est revenue encore et encore, sous différentes formes, dans l’histoire de la gauche révolutionnaire. Au lendemain de la Révolution cubaine, certaines tendances de la gauche latino-américaine parlaient du « petit moteur », ce qui signifiait l’activité d’un foco de guérilla, qui, à un certain moment exploserait par le mouvement de masse[29].

De la même manière, il y a eu récemment un regain d’intérêt pour Paul Levi et sa critique de « l’action de mars » de 1921 du Parti Communiste Allemand. Il y a des parallèles évidents entre la tentative d’insurrection de Blanqui en 1839 et l’action de mars, bien que cette dernière ait été bien plus coûteuse et ses initiateurs bien plus irresponsables[30].

Un autre sujet qu’évoque Greene dans sa dernière section, bien que trop brièvement malheureusement, est celui du blanquisme après Blanqui. Le caractère remarquable de Blanqui, son dévouement et sa fine intelligence politique lui ont amené des partisans et lui ont permis de tenir son organisation. Après sa mort, l’organisation s’est désintégrée ; elle a souffert de divisions et certains de ses membres ont soutenu le charlatan incompétent Boulanger dans sa brève tentative d’accession au pouvoir. On peut établir des parallèles évidents avec le léninisme après Lénine, le trotskysme après Trotsky et, sans doute, avec d’autres figures plus récentes…

Pourtant, tout n’était pas perdu. Une nouvelle période s’ouvrait, dans laquelle les organisations conspiratrices de Blanqui ont ouvert la voie à des organisations ouvrières de masse. Nombre des partisans de Blanqui ont rejoint la SFIO, dont la majorité a, en 1920, fondé le Parti Communiste Français. Paul Lafargue, le premier grand marxiste français, admirait Blanqui, écrivant « Blanqui nous a transformés, nous a tous corrompu… À Blanqui revient l’honneur d’avoir fait l’éducation politique d’une part de la jeunesse de notre génération » (p. 92.) Juste après la dernière libération de prison de Blanqui, Lafargue lui a écrit, l’invitant à devenir membre d’un nouveau parti socialiste que Lafargue organisait avec Jules Guesde. (Blanqui ne semble pas avoir répondu à cette invitation.) (p. 138-9.)

En résumé, le livre de Green ne clôt pas la discussion, mais l’ouvre. On ne peut qu’espérer qu’il soit largement lu et discuté.

 

Texte traduit de l’anglais par Sophie Coudray et Selim Nadi

Ce texte a initialement été publié sur le site de la revue Historical Materialism.

Notes

[1] Brown 1993, volume 1, p. 239.

[2] Lénine 1917.

[3] Babeuf 1796.

[4] Voir Schiappa 2008.

[5] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/km18500301.htm

[6] Blanqui 1926.

[7] Vallès 1964, p. 200-01.

[8] Dommanger 1947, p. 128.

[9] Benjamin 1999, p. 15, 25-6 ; Birchall 2016b.

[10] The Blanqui Archive; Blanqui 2018.

[11] Anderson 1971. (Pour l’attribution de ce texte à Anderson, voir http://blanqui.kingston.ac.uk/critical-assessments/new-left-review/)

[12] Voir Trotsky 1930.

[13] Hazan 2013.

[14] Le terme « moines-soldats » a été utilisé par Olivier Biffaud dans Le Monde du 14 août 1987. Voir Bourseiller 1989, p. 46.

[15] Voir Greene 2016a, Greene 2016b.

[16] Voir Rouch 1984, p. 85-6.

[17] Thompson 2012.

[18] Cliff 1985-86.

[19] Lénine 1922.

[20] Sedgwick 1960.

[21] Pour une comparaison (eurocommuniste) entre Marx et Blanqui entièrement en faveur de Marx, voir Johnstone 1983.

[22] Cliff 1996.

[23] Greene 2016c.

[24] Sartre 1983, p. 191.

[25] Pour davantage d’information sur la vision de l’histoire et du changement social de Blanqui, voir Hallward 2017.

[26] Conrad 2009.

[27] Guérin 1957.

[28] Voir par exemple Wolfreys 2015.

[29] Voir Debray 1967 passim. Pour une perspective assez différente sur la Révolution cubaine, voir Cushion 2016.

[30] Voir Fernbach 2011, Cyr 2013, Claudon & Présumey 2017.

 

Bibliographie

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Birchall, Ian 2016a, « Upturned carts, cobblestones, pieces of furniture… », Review 31, http://review31.co.uk/article/view/373/upturned-carts-cobblestones-pieces-of-furniture

Birchall, Ian 2016b, « Why did Walter Benjamin misrepresent Blanqui? », http://grimanddim.org/historical-writings/2016-why-did-walter-benjamin-misrepresent-blanqui/

Archives Blanqui, https://blanqui.kingston.ac.uk/

Blanqui, Auguste 1926, « Les enseignements militaires de la guerre de rues en 1848 », Le Militant rouge, n° 11, novembre (version révisée d’un article écrit en 1849).

Blanqui, Louis Auguste 2018, The Blanqui Reader: Political Writings, 1830-1880, dirigé par Peter Hallward et Philippe Le Goff, traduit par Mitchell Abidor, Peter Hallward et Philippe Le Goff, Londres et New York : Verso Books.

Bourseiller, Christophe 1989, Les ennemis du système, Paris : Robert Laffont.

Brown, Lesley (dir.) 1993, The New Shorter Oxford English Dictionary, Oxford: Clarendon Press.

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