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Ce texte est extrait de la préface – rédigée par Juan Sebastian Carbonell, Aurore Koechlin, Ugo Palheta et Quentin Ravelli – au livre de Michael Burawoy : Conversations avec Bourdieu (Éditions Amsterdam, 2019).

Présentation du livre

Comment se perpétue la domination ? Comment les dominés peuvent-ils s’y soustraire ? Et comment les intellectuels peuvent-ils y contribuer ? Si les réponses apportées par Bourdieu ont fait de lui un classique des sciences sociales, les débats que suscitent ses travaux en France sont souvent pris dans une fausse alternative entre une option polémique qui rejette en bloc son analyse de la reproduction sociale et une lecture académique à tendance hagiographique, sinon strictement instrumentale.

Pour sortir de cette ornière, le sociologue Michael Burawoy confronte cette œuvre aux théories les plus ambitieuses qui lui disputent la compréhension de la domination de classe, du racisme et du patriarcat, mobilisant les apports de Gramsci sur l’hégémonie, de Freire sur la pédagogie, de Beauvoir sur la domination masculine ou encore de Fanon sur le colonialisme. Lecture originale autant qu’introduction magistrale, ces Conversations soulignent les omissions et les contradictions d’une œuvre qui théorise la domination sans penser l’émancipation. Elles posent ainsi les bases d’un nécessaire renouvellement de la sociologie critique.

Traduction du livre : Juan Sebastian Carbonell, Ugo Palheta, Anton Perdoncin, Quentin Ravelli

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Extrait de la préface – Pour sortir de l’exégèse : confronter Bourdieu au marxisme

Souvent éloignée de cette démarche de dialogue et de confrontation, l’interprétation de l’œuvre de Pierre Bourdieu en France est en effet devenue, au fil des années, une vaste pelote académique dont il est difficile de démêler ce qui relève de l’extension d’une méthode, de l’histoire intellectuelle et de la recherche de notoriété par ricochet. Les problèmes que nous avons cherché à soulever dans cette introduction ont ainsi été obscurcis par une avalanche d’essais et de synthèses anticipant puis commémorant la mort du sociologue, dans un climat polémique : Jeanine Verdès-Leroux, dans Le Savant et la Politique, sous-titré « essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu », parle d’un « léninisme pessimiste rehaussé par un lourd apparat scientifique », et Michel Onfray, avec Célébration du génie colérique, sous-titré « Tombeau de Pierre Bourdieu », raconte comment le sociologue, comme Deleuze et Sartre, porte « haut et clair l’oriflamme de la colère ». D’un côté circule « la fausse monnaie qui a cours sur le marché prospère de la dénonciation du sociologue[1] », de l’autre l’hagiographie virant parfois à la célébration de soi, comme dans Pourquoi Bourdieu de Nathalie Heinich : le détournement qui s’y opère vers un « pourquoi Heinich ? » prête à rire plus qu’il ne suscite la sympathie[2].

Pourtant, dès 2001, Bernard Lahire s’efforçait de rétablir une approche scientifique interdisciplinaire entre la « mauvaise foi radicale » et les éloges de disciples « béatement admiratifs[3] ». En 2005, les Rencontres avec Pierre Bourdieu rassemblent, à l’initiative de Gérard Mauger, une soixantaine de contributions d’élèves, d’artistes, de chercheurs en vue d’une « enquête improvisée sur la réception de l’œuvre et sur les représentations de l’auteur[4] ». La diversité des disciplines impliquées dans cette réception est saisissante : au-delà des approches sociologiques de Gisèle Sapiro sur la « guerre des écrivains » dans le champ littéraire, de l’étude proposée par Louis Pinto dans Pierre Bourdieu et la théorie du monde social , ou de celle de Nonna Mayer qui dissèque la contestable méthodologie par entretiens de Bourdieu dans La Misère du monde, de nombreux champs sont mobilisés[5]. On peut désormais mesurer statistiquement la consécration internationale de Bourdieu à l’aune de traductions dans une dizaine de langues ou de l’inflation des co-citations sur les bases de données des revues[6].

Au sein de ce paysage accidenté, certains essaient bien d’élucider les rapports entre Bourdieu et d’autres courants, en particulier le marxisme, mais cette démarche n’est pas la plus fréquente, ni la plus visible[7]. Jean-Louis Fabiani voit ainsi dans le jeune Bourdieu travaillant sur la structure économique de la société kabyle non seulement un « normalien assez peu affecté par la doctrine du matérialisme historique », mais plus profondément un jeune intellectuel hostile aux marxistes (en particulier althussériens mais aussi au Sartre de la Critique de la raison dialectique) et souvent à Marx lui-même :

« Le projet de Bourdieu n’était pas un aggiornamento du marxisme ou son extension à l’ensemble des sphères sociales, mais la substitution au marxisme d’une autre théorie générale[8] ».

Les Conversations avec Bourdieu de Michael Burawoy invitent à approfondir ce sillon, depuis le point de vue d’un ethnographe marxiste californien dont on peut se demander pour quelle raison il a choisi de questionner l’approche de Bourdieu jusque depuis l’Afrique du Sud. Dans la trajectoire de Michael Burawoy, ce livre est un excursus énigmatique, aucun autre auteur n’y faisant l’objet d’une critique aussi appuyée et constructive. L’une des raisons de ce choix s’explique sans doute par l’intérêt croissant que porte Burawoy à ce qu’il appelle la « sociologie publique » qu’il place au cœur de son discours prononcé en tant que président de l’International Sociological Association. Cette sociologie publique, en s’efforçant de « combler le fossé qui sépare l’ethos sociologique du monde que nous étudions[9] », ressemble à bien des égards à celle que Bourdieu s’est efforcé de pratiquer. Le « style théorique » de Burawoy évoqué plus haut, en construisant des cadres de confrontation libre entre auteurs, sans préjuger de leur issue, et en restant ouvert aux résultats contre-intuitifs, permet de renouer avec ce goût du débat public propre à la sociologie de Bourdieu.

Reste à savoir pourquoi cette manière d’aborder Bourdieu, d’un point de vue marxiste et souple à la fois, nous arrive des États-Unis, où justement le marxisme a été continuellement combattu dans la sphère politique. On peut supposer que cela provient d’un climat particulier au monde académique des États-Unis, favorable aux théories critiques car isolé, justement, du reste de la société où souhaite intervenir la sociologie publique. « Selon une blague bien connue, quand le rideau de fer est tombé, il n’y avait plus de marxistes nulle part, sauf dans les universités des États-Unis. Le stéréotype du professeur marxiste est bien ancré, mais est-il vérifié par les faits ? » se demande l’économiste libertarien Bryan Caplan avant de donner, horrifié, les résultats d’un questionnaire représentatif à l’échelle nationale : 17,6 % des enseignants de sciences sociales se déclarent marxistes au pays du maccarthysme[10].

Observée depuis ce côté-ci de l’Atlantique, cette situation est déroutante. En Europe continentale, le poids des Partis communistes dans la classe ouvrière, en particulier en France et en Italie mais aussi en Grèce ou au Portugal, a durablement marqué le monde politique, largement influencé par la proximité de l’Union soviétique et des « démocraties populaires » staliniennes en Europe de l’Est. De Gaulle devait composer avec un tiers de l’électorat communiste, Mitterrand n’a pu être élu qu’en parlant son langage, et le poids du marxisme politique se retrouvait nécessairement dans le monde académique, où l’analyse en termes de classes était incontournable. Depuis, le déclin du mouvement communiste international a engendré un premier changement de situation : parler de profit, d’exploitation et de classes sociales est devenu gênant, jugé dépassé voire déplacé. Le déclin du marxisme politique a entraîné celui du marxisme académique.

Aux États-Unis au contraire, le marxisme politique, pourchassé, n’a jamais eu le support d’un parti de masse et a trouvé asile dans certaines universités. C’est le cas de Michael Burawoy à l’Université de Chicago puis de Berkeley, d’où Angela Davis n’a été expulsée que pour son appartenance au Parti communiste et ses liens avec le Black Panthers, et non pour ses cours de philosophie politique marxiste qui ne dérangeaient pas grand monde. Par la suite, l’effondrement du bloc soviétique, rendant forcément moins dangereuses les positions communistes, a permis le maintien, voire le développement, du marxisme académique. On peut même parler d’une certaine mainstreamisation du marxisme académique aux États-Unis : on chercherait vainement en France, en Espagne, en Allemagne ou en Italie, l’équivalent de la « Marxist Sociology Section » américaine ; de même qu’on voit mal un marxiste déclaré devenir président de l’Association française de sociologie comme Erik Olin Wright a pu l’être aux États-Unis de l’American Sociological Association. C’est dans ce contexte qu’est né ce projet de conversations imaginaires à partir du marxisme, et avec les outils du marxisme, mais depuis la Californie.

Cette situation s’est modifiée avec la crise de 2008 et ses suites, entraînant un regain d’intérêt politique, et non seulement académique, pour les idées de Marx et des auteurs qui se sont réclamés ou continuent de se réclamer de son héritage, en Europe comme aux États-Unis. Ce renouveau intellectuel, éditorial et militant déborde aujourd’hui largement les noyaux de Partis communistes encore vivants, même si des mouvements comme Podemos ou France insoumise se réclament plus volontiers des théories postmarxistes dites « populistes de gauche ». Aux États-Unis, l’adjectif « socialiste », stigmate encore publiquement inacceptable dans les années 2000, a retrouvé ses titres de noblesse avec Bernie Sanders, jeune démocrate et vieux social-démocrate radical, mais aussi via l’émergence de nouvelles figures politiques comme Alexandria Ocasio-Cortez ou la revue Jacobin.

En outre, la percée nationaliste et réactionnaire dans de nombreux pays, de même que la dérive autoritaire des « démocraties » (si manifeste dans l’exercice macroniste du pouvoir), ravive les débats politiques dans les milieux universitaires de gauche, qui trouvent ou retrouvent l’intérêt des textes de Marx pour penser la situation présente et agir. Dans ce nouveau contexte, ces textes de Michael Burawoy nourrissent la réflexion sur les apports indéniables mais aussi les limites et les contradictions de la sociologie de Pierre Bourdieu, donnent à voir certains des angles morts de sa théorie des rapports de domination, et remettent au premier plan la question cruciale, si centrale pour le marxisme, de l’articulation entre les pensées critiques et les luttes émancipatrices.

 

Notes

[1]. Alain Garrigou, « Bourdieu et la théorie du monde social », Le Monde Diplomatique, mai 1999.

[2]. Voir Stéphane Olivesi, « Nathalie Heinich, Pourquoi Bourdieu. », Questions de communication, vol. 14, n° 2, 2008, p. 368-371.

[3]. Bernard Lahire (dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, 2001.

[4]. Gérard Mauger (dir.), Rencontres avec Pierre Bourdieu, Paris, Éditions du Croquant, 2005, p. 121-141.

[5]. Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, 1999 ; Louis Pinto, Pierre Bourdieu et la théorie du monde social, Paris, Le Seuil, 2002 ; Nonna Mayer, « L’entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de La Misère du monde », Revue française de sociologie, 36-2, 1995, p. 355-370.

[6]. Voir Gisèle Sapiro et Mauricio Bustamante, « Translation as a measure of international consecration: mapping the world distribution of Bourdieu’s books in translation », Sociologica, n° 2-3, 2009.

[7]. Éric Gilles, « Marx dans l’œuvre de Bourdieu. Approbations fréquentes, oppositions radicales », Actuel Marx, vol. 56, n° 2, 2014, p. 147-163 ; Gérard Mauger, « Sociologie et marxisme », in J.-N. Ducange et A. Burlaud (dir.), Marx, une passion française, Paris, La Découverte, 2018, p. 178-189 ; Loïc Wacquant, « De l’idéologie à la violence symbolique : culture, classe et conscience chez Marx et Bourdieu », in J. Lojkine (dir.), Les Sociologies critiques du capitalisme. En hommage à Pierre Bourdieu, Paris, Puf, 2002, p. 25-40.

[8]. Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, op. cit., p. 101 et 124.

[9]. Michael Burawoy, « For public sociology – 2004 presidential address », American Sociological Review, n° 70(1) , 2005, p. 4-28.

[10]. Bryan Caplan, « The prevalence of Marxism in Academia », 2015, www.econlib.org/ar-chives/2015/03/the_prevalence_1.html

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