Charlotte Puiseux est docteure en philosophie. Elle a réalisé une thèse intitulée « Queerisation des handicaps : le militantisme crip en question » dans laquelle elle revient principalement sur les apports de la théorie queer pour penser le handicap (et vice versa) et sur le mouvement crip – contraction de cripple qui signifie boiteux, estropié – qui s’est forgé aux États-Unis et en Angleterre dans une démarche de réappropriation du stigmate qui s’applique aux personnes en situation de handicap1.

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Contretemps : Peux-tu retracer rapidement la généalogie du mouvement crip  aux États- Unis ?

Les années 1960-1970 marquent, dans le monde anglo-saxon, un véritable tournant dans le militantisme autour du handicap. Les personnes handicapées s’inspirent du mouvement pour les droits civiques et lancent le mouvement pour l’Independance leaving – le mouvement pour la vie autonome.

Ce mouvement commence dans certaines universités des États-Unis, dont la première est celle de Berkeley, et au Royaume-Uni où il est notamment lancé par l’UPIAS (l’Union des personnes handicapées physiques contre la ségrégation, qui peut s’apparenter à un syndicat). Il est alors mené par des hommes principalement – même s’il y a quelques femmes – dits « lourdement handicapé-e-s », qui refusent d’être dans des institutions spécialisées et veulent accéder à la vie autonome. Ils et elles souhaitent alors obtenir les mêmes droits, ce qui aboutit à une loi – l’ADA : American Disability Act – pour, entre autre, prôner la non-discrimination.

Ce mouvement est vraiment le premier grand mouvement de personnes handicapées et porte le concept de « modèle social du handicap » qui explique que c’est l’environnement qui rend les personnes handicapées et non leur corps. C’est à la société d’apporter des solutions pour les des-handicaper. L’apparition de ce modèle social est un tournant important : il s’agit d’un changement de paradigme. Dans le même temps, les disability studies apparaissent et en constituent le pan académique.

Le mouvement Crip part des acquis du modèle social, et se développe dans les années 2000 surtout aux États-Unis. C’est un mouvement qui critique le premier mouvement des personnes handicapées car il est jugé trop masculin, trop blanc, etc. C’est un mouvement qui cherche à croiser les oppressions, lancé par des femmes, des personnes racisées ou qui ont une sexualité jugée différente de la norme. Des universitaires commencent à développer des travaux sur ces questions2, des artistes3 créent des œuvres. Ce qui le nourrit surtout, c’est le queer, les questions de sexualité jugées déviantes ou pathologisées. Et en retour, le queer est également rééclairé par la question du handicap : la question du handicap vient également changer le rapport au genre4.

Contretemps : et en France, dans quelle mesure le modèle social s’est-il imposé ?

En France, la prégnance du modèle médical sur la question du handicap fait qu’on voit le handicap comme quelque chose de médical à soigner : le corps handicapé est à redresser, remettre dans les normes de la validité. Les changements sont beaucoup plus lents à se mettre en place. En 2005, il y a la grande loi sur le handicap qui se voulait très novatrice mais en réalité, c’est plus complexe : par exemple, elle propose d’améliorer les institutions spécialisées mais il n’est pas question de les fermer. Cependant, le modèle social étant promu dans les institutions internationales, la France s’en inspire mais au fond la loi de 2005 reste un mixte entre le modèle social et le modèle médical. Dans les universités françaises, le handicap est étudié dans différentes disciplines mais les disability studies ont encore du mal à s’installer. Enfin, en France, on parle encore peu de mouvement Crip mais ça vient car de plus en plus de personnes handicapées revendiquent une place dans le mouvement queer même si elles ne se revendiquent pas forcément comme crip, souvent par ignorance de ce que cela veut dire.

Contretemps : Quelles sont les enjeux du mouvement crip ?

Ils sont nombreux mais dans ma thèse, je me suis axée sur quatre points : la question du retournement du stigmate [évoquée dans le chapeau], celle de la désidentification, de la performativité et enfin de l’idéal régulateur.

La désidentification, dans le Queer, c’est l’idée de déplacer les identifications du masculin et du féminin et dans le Crip il s’agit de replacer ce concept sur la question du handicap : qu’est-ce qu’une personne handicapée ? Qu’est-ce qu’une personne valide ? Chaque être humain est à la fois valide et handicapé à des degrés divers. En réalité, cela fonctionne ensemble, on ne peut séparer ces deux identités, elles se mélangent constamment à des degrés divers. On ne peut créer des catégories distinctes.

Contretemps : Cela m’évoque le cyborg de Donna Haraway et le fait qu’aujourd’hui, nos corps sont tous plus ou moins modifiés par des objets : je pense notamment aux lunettes…

Oui, les lunettes, c’est entré dans la vie de tous les jours et on ne considère pas cela comme un appareillage, alors que le fauteuil roulant, c’est considéré comme un appareillage. D’une part, le fait d’être appareillé peut varier dans le temps, d’autre part à quel moment estime-t-on qu’un appareillage est un accessoire et à quel moment estime-t-on que c’est médical ? La prothèse également peut-être appropriée de mille manières et devenir notamment objet de fantasme : des personnes peuvent-être attirées par d’autres qui sont amputées et qui utilisent des prothèses.

C’est ce qu’on appelle le dévotisme, c’est-à-dire le fait d’être attiré par des personnes handicapées parce qu’elles le sont. Le dévotisme est souvent considéré par la société comme un sentiment pervers, pathologique car le handicap ne peut être compris comme objet de fantasme. Les personnes handicapées sont placées en situation de victimes puisque objets de perversité, et ne comprennent souvent pas bien l’intérêt des dévots pour un attribut qu’on les a habitués à dénigrer. Pourtant, certaines personnes handicapées se réapproprient cette situation stigmatisante et refusent d’être considérées comme des victimes – elles décident, par exemple, de pratiquer un travail du sexe en se faisant de l’argent via l’intérêt que leur handicap éveille, ou tournent des films pornos pour se réapproprier leur corps5.

Contretemps : et concernant la performativité, qu’en dis-tu ?

Avec la performativité, c’est aussi comprendre que le handicap ça peut aussi être une question de jeu : cela pose la question de la visibilité. Quelquefois, des personnes handicapées ne correspondent pas l’image que l’on s’en fait, et quand elles ne rentrent pas dans ces catégories, elles se trouvent obligées de surjouer leur handicap pour bénéficier des choses dont elles ont besoin.

Contretemps : et enfin, que veux-tu dire quand tu parles d’idéal régulateur ?

L’idéal régulateur permet de questionner la notion de validité et d’interroger sa construction sociale, au travers des normes médicales notamment. On a quasiment tous et toutes un défaut par rapport aux normes médicales de la validité et cela invite à se poser la question sur la manière dont la validité est socialement construite.

D’ailleurs, dans l’histoire, la question du travail et de l’industrialisation, de la montée du capitalisme a créé une pression importante sur les corps et sur la productivité des corps, ce qui a produit une exclusion des corps qui ne rentrent pas dans les normes. Un corps valide s’adapte au mode de production capitaliste et un corps handicapé est un corps qui ne s’y adapte pas. De même, les guerres ont augmenté le nombre de personnes handicapées : il y a eu une forte volonté de réparer les corps produite par la culpabilité nationale d’avoir envoyé ces hommes au front, et cela a mené à un boom de la médicalisation – pour leur permettre de retrouver un corps valide et d’être ré-intégrés dans la société. Tout cela pour dire que la notion de validité est socialement construite et varie dans le temps.

Propos recueillis par Fanny Gallot

Notes

1 Pour plus d’informations, voir les thèmes de recherche de Charlotte Puiseux ici : https://charlottepuiseux.weebly.com/themederecherche.html

2 McRuer, Crip Theory : Cultural Signs of Queerness and Disability, New-York, New-York University Press, 2006.

3 Site de Sins Invalid, http://www.sinsinvalid.org

4 Charlotte Puiseux, « Criper la théorie queer, un nouvel enjeu des études sur le handicap », https://charlottepuiseux.weebly.com/alter2015.html

5 Site de Loree Erickson, http://www.femmegimp.org

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