A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

Le onzième chapitre : « Le moujik se révolte »

 

Chapitre 12 — La grande répétition générale

Même si elle devait se terminer en défaite, la Révolution de 1905 fut extrêmement importante en ce sens qu’elle révéla les intérêts et les visées des différentes classes sociales, leurs forces et leurs faiblesses respectives, leur importance relative dans la société russe, et les rapports changeants entre elles. Elle devait également servir de test approfondi, même s’il n’était pas définitif, pour les principaux partis en lice.

Les années de révolution et de déclin — 1905-1907 – furent aux yeux de Lénine une extraordinaire occasion, pour des millions d’êtres, de se constituer une expérience, d’assimiler une leçon qui entrerait dans le flux sanguin, dans le système nerveux, dans les cœurs et les cerveaux du peuple.

La véritable nature du parti et de la classe fut clairement exposée. Tous les partis achevèrent le « stade fœtal de leur développement » durant cette période.

… la lutte politique au grand jour a opéré pour la première fois en Russie une délimitation précise entre les classes : les ,partis politiques (…) qui existent actuellement expriment, avec une précision jamais vue, les intérêts et les points de vue des différentes classes, dont la maturité, au cours de ces trois années, s’est infiniment plus accrue que pendant tout le demi-siècle précédent.[1]

Tout d’abord la « société » se dévoila. Les libéraux montrèrent leurs vraies couleurs.

Ce qu’avant la révolution on appelait la « société » libérale et populiste-libérale, la partie « éclairée », le porte-parole de la « nation », comme telle, c’est-à-dire la masse de « l’opposition » des gens aisés, des nobles et des intellectuels qui semblaient former un tout homogène et que l’on trouvait à profusion dans les zemstvos, les universités et l’ensemble de la presse « de bon ton », etc., etc., tous ces gens sont apparus dans la révolution comme les idéologues et les partisans de la bourgeoisie, et ont pris à propos de la lutte de masse du prolétariat socialiste et de la paysannerie démocratique une position dont le caractère contre-révolutionnaire est maintenant évident pour tout le monde. La bourgeoisie libérale contre-révolutionnaire est née et se développe.[2]

Par-dessus tout, les événements impétueux ont exposé le rôle du prolétariat dans la révolution.

…le rôle dirigeant des masses prolétariennes est apparu au grand jour aux yeux de chacun dans toute la révolution et sur tous les terrains où se déroulait la lutte, à commencer par les manifestations, en passant par l’insurrection et en aboutissant enfin, dans l’ordre chronologique, à l’activité « parlementaire ».[3]

La révolution a été une magnifique école de masse.

Des millions d’hommes ont acquis l’expérience pratique de la lutte de masse véritable et directement révolutionnaire, et ceci sous les formes les plus variées, allant jusqu’à la « grève générale », à l’expulsion des gros propriétaires fonciers, à l’incendie de leurs châteaux et à l’insurrection armée ouverte.[4]

La meilleure éducation s’acquiert dans la lutte. Lors d’une conférence sur la Révolution de 1905 donnée dans une réunion de jeunes travailleurs à Zurich, le 9 janvier 1917, Lénine disait :

Quand ces messieurs de la bourgeoisie et leurs thuriféraires obtus, les réformistes socialistes, parlent avec tant de suffisance de « l’éducation » des masses, ils entendent ordinairement par là quelque chose de primaire, de pédantesque, qui démoralise les masses et leur inculque des préjugés bourgeois.

La véritable éducation des masses ne peut jamais être séparée d’une lutte politique indépendante, et surtout de la lutte révolutionnaire des masses elles-mêmes. Seule l’action éduque la classe exploitée, seule elle lui donne la mesure de ses forces, élargit son horizon, accroît ses capacités, éclaire son intelligence et trempe sa volonté.[5]

Et c’est précisément dans cet éveil d’immenses masses populaires à la conscience politique et à la lutte révolutionnaire que réside la portée historique du 22 janvier 1905.[6]

Même si les ouvriers n’avaient pas gagné la révolution, la révolution avait gagné les ouvriers.

… par la lutte héroïque qu’il a soutenue trois années durant (1905-1907), le prolétariat russe a procuré au peuple et s’est procuré à lui-même des avantages que les autres nations ont mis des dizaines d’années à conquérir. Il a réussi à soustraire les masses ouvrières à l’influence traîtresse d’un libéralisme veule et méprisable. Il s’est assuré un rôle directeur dans le combat pour la liberté et la démocratie, comme un facteur conditionnant la lutte pour le socialisme. Il a conquis pour toutes les classes opprimées et exploitées de Russie l’art de conduire la lutte révolutionnaire des masses, lutte sans laquelle nulle part dans le monde on n’a rien pu acquérir de sérieux dans la voie du progrès de l’humanité.[7]

La masse des travailleurs n’oublierait jamais 1905 :

Patience, il y aura un autre 1905. Voilà ce que pensent les ouvriers. Pour eux, cette année a fourni le modèle de ce qu’il faut faire. Pour les intellectuels et les petits bourgeois renégats au contraire, elle est une « année folle », l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Pour le prolétariat, reprendre et assimiler de façon critique l’expérience de la révolution, revient à apprendre à mieux appliquer les méthodes de lutte utilisées alors, et cela afin d’élargir, de concentrer et de rendre plus consciente une grève comme celle d’octobre ou une lutte armée comme celle de décembre 1905.[8]

On dit que la défaite est une bonne école pour les armées… Mais il est une conquête des premières années de la révolution et des premières défaites des masses dans la lutte révolutionnaire qui n’est pas douteuse : c’est le coup mortel porté à l’ancienne mollesse, à l’ancienne veulerie des masses. Les lignes de clivage sont plus nettement dessinées. Les classes et les partis se sont délimités.[9]

La révolution avait imprimé à chacun des principaux partis politiques une forme permanente que les vicissitudes de la lutte ne pourraient jamais changer complètement.

… c’est précisément dans les périodes de lutte révolutionnaire directe que sont implantées profond les bases solides des groupements de classe et que s’opèrent les clivages entre les grands partis politiques, qui, par la suite, ne changent pas au cours des périodes de stagnation, celles-ci dussent-elles se prolonger pendant de longues années. Certains partis politiques peuvent se réfugier dans l’illégalité, ne plus donner signe de vie, disparaître du devant de la scène politique : mais au moindre signe d’animation, on verra inévitablement les principales forces politiques se manifester à nouveau. Leur action pourra prendre une forme différente, mais son caractère et son orientation seront inévitablement les mêmes tant que les tâches objectives de la révolution qui a essuyé une défaite n’auront pas été menées à bien.[10]

 

L’accent mis par Lénine sur l’initiative des masses

Ce que 1905 signifiait plus que tout autre chose pour Lénine était la confirmation pratique de sa foi dans les extraordinaires capacités créatrices de la classe ouvrière. Dans La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier, écrit en mars 1906, il dit :

… ce sont précisément les périodes révolutionnaires qui se distinguent par une plus grande ampleur, une plus grande richesse, une plus grande conscience, qui sont plus méthodiques, plus systématiques, plus audacieuses et plus éclatantes dans l’activité créatrice historique que les périodes de progrès petit-bourgeois, cadet, réformiste … [les libéraux] présentent les choses à l’envers ! Ils font passer l’indigence pour de la riche activité créatrice historique. Ils considèrent l’inactivité des masses étouffées ou écrasées comme le triomphe du « système » dans l’activité des fonctionnaires et des bourgeois. Ils hurlent à la disparition de la pensée et de la raison, lorsqu’au lieu du furetage de toutes sortes de petits bureaucrates et de penny-a-liners libéraux (écrivaillons payés à la ligne) autour des projets de lois, commence une période d’activité politique directe de la « populace », qui, en toute simplicité, brise incontinent les organes d’oppression du peuple, s’empare du pouvoir, prend pour elle ce qui était considéré comme appartenant en propre à tous les détrousseurs du peuple, lorsqu’en un mot, s’éveille justement la pensée et la raison de millions de gens écrasés, et qu’elle s’éveille non pas simplement pour lire quelques bouquins, mais pour l’action, pour une action vivante, humaine, pour l’activité créatrice historique.[11]

Et à nouveau :

… l’activité organisatrice du peuple, particulièrement du prolétariat, et après lui, de la paysannerie, se manifeste dans les périodes de tourbillon révolutionnaire, avec des millions de fois plus de vigueur, de richesse et d’efficacité que dans les périodes de progrès historique dit calmes (c’est-à-dire à l’allure du char à bœufs). [12]

Des années plus tard, Lénine revenait au même thème :

« … quelles que soient les illusions qu’il puisse parfois nourrir en ce qui concerne les intérêts et les aspirations des masses, le démocrate croit en la masse, en l’action des masses, en la légitimité de l’état d’esprit, en la justesse des méthodes de lutte des masses. »[13]

Dans la conférence de Zurich déjà mentionnée, Lénine disait, à propos de 1905, que cela avait montré

… combien grande peut être l’énergie qui sommeille au sein du prolétariat. Cela indique qu’à une époque révolutionnaire – et je l’affirme sans la moindre exagération, d’après les données les plus précises fournies par l’histoire de la Russie — le prolétariat peut déployer une énergie combative cent fois plus intense qu’à l’ordinaire, dans les périodes d’accalmie. Il en ressort que jusqu’en 1905, l’humanité ne savait pas encore quelle force énorme et grandiose le prolétariat est à même de déployer et déploiera quand il s’agit de lutter pour un but vraiment sublime, d’une façon vraiment révolutionnaire ![14]

 

Apprendre des masses

Nous avons vu que le Parti bolchevik était à la remorque des masses entre le 9 janvier et la création du soviet de Saint-Pétersbourg. Lénine insistait toujours sur le fait que le parti devait faire confiance aux masses :

« Le fait que les mots d’ordre des révolutionnaires, non seulement ne sont pas restés sans écho, mais ont été en retard sur la vie, est un indice particulièrement frappant et sûr (…) de la puissance de l’élan révolutionnaire. Le 9 janvier, puis les grèves massives et le « Potemkine », ces événements ont devancé les appels directs des révolutionnaires. »[15]

Le rôle central du parti était de « déployer dans toute son ampleur l’activité créatrice révolutionnaire des couches inférieures du peuple, qui ne participent à cette activité que faiblement en temps de paix, mais qui deviennent dans les époques de révolution un facteur de premier plan »[16], de se rendre compte que sa « principale force [est] une opinion consciente des masses »[17], de situer « au-dessus de tout le développement de la conscience politique et de classe des masses. »[18]

Le parti doit toujours être avec les masses en lutte, dans la victoire comme dans la défaite, qu’elles agissent correctement ou qu’elles commettent des erreurs. Comme le disait Lénine de nombreuses années plus tard, après la victoire de la Révolution d’Octobre :

Etre indissolublement lié à la classe ouvrière, savoir y faire une propagande constante, participer à chaque grève, faire écho à chaque revendication des masses, voilà ce qui est primordial pour un parti communiste.[19]

Lorsque les masses luttent, les erreurs sont inévitables : les communistes, tout en voyant ces erreurs, en les expliquant aux masses, en cherchant à les rectifier, en luttant sans relâche pour la victoire de la conscience sur la spontanéité, restent avec les masses.[20]

Lorsque Lénine parlait des masses en lutte, il ne voulait pas nécessairement dire la majorité de la classe ouvrière. Un parti révolutionnaire doit être basé dans la classe ouvrière, mais pas forcément dans la classe dans son ensemble. Pendant toute une période historique, il peut n’être établi que dans une minorité de la classe – son avant-garde. Comme Lénine l’écrivait le 22 août 1907 :

Renoncer à « forcer » le mouvement de la minorité révolutionnaire notoire, cela signifie au fond cesser de recourir aux moyens révolutionnaires de lutte. Car il est absolument indiscutable que c’est la minorité révolutionnaire notoire qui prit part aux événements révolutionnaires tout au long de l’année 1905 : c’est précisément parce qu’elles combattirent seules que les masses de cette minorité ne virent point leur lutte remporter un plein succès. Il n’en demeure pas moins que toutes les victoires à inscrire à l’actif du mouvement de libération en Russie, et de façon générale, toutes ses conquêtes, furent dans leur intégralité et sans exception le fruit de la seule lutte des masses appartenant à cette minorité.[21]

En janvier 1905, la plupart des travailleurs pensaient qu’on pouvait s’adresser au tsar en tant que personne honorable. Le « dimanche rouge » a ouvert les yeux de millions de gens. En octobre, ces mêmes travailleurs pensaient que brandir le poing face au tsar suffirait à le contraindre à faire des concessions. La grève générale d’octobre leur a montré que tel n’était pas le cas. L’usage des armes fut l’étape suivante. Mais, à nouveau, cette idée ne fut pas acceptée par la majorité de la classe ouvrière. Seule une minorité des travailleurs moscovites participa au soulèvement armé de décembre.

Le parti révolutionnaire, implanté dans la section avancée de la classe, apprend des travailleurs dans la lutte et leur enseigne en même temps.

 

1905 : une école pour les bolcheviks

La révolution de 1905 a été aussi une extraordinaire école pour le parti ouvrier révolutionnaire. La révolution est la meilleure théorie et le meilleur programme. Elle détruit toute forme d’ambiguïté et de fiction politiques. La révolution exige une inflexibilité idéologique. Elle purge la conscience des ouvriers avancés de la routine, de l’inertie et de l’irrésolution. En même temps, elle exige du parti, à cause des changements soudains que prend la direction de la lutte, une remarquable habileté tactique et une adaptabilité aux besoins rapidement changeants du mouvement.

La révolution a mis en évidence de façon aigüe le rapport du parti d’avant-garde à la classe, mais aussi celui du dirigeant vis-à-vis du parti. En 1905, le rôle dirigeant de Lénine sur sa propre fraction était dans l’ensemble incontestable. Mais cela exigeait de sa part un effort continu de pensée et d’organisation – il devait, en quelque sorte, réaffirmer son rôle et reconquérir son parti chaque jour. A partir des faits de 1905, confirmés par l’expérience de 1917, on pourrait écrire des chapitres instructifs sur le comportement de la direction léniniste en l’absence de Lénine. Si l’année 1905 a trempé les bolcheviks, elle a encore plus trempé Lénine. Ses idées, son programme et sa tactique subirent pendant ces journées le test le plus sévère.

Lénine était clair sur le rôle dirigeant du prolétariat et son indépendance envers les libéraux, sur le rôle du soviet comme forme d’organisation de la lutte révolutionnaire et forme du gouvernement révolutionnaire de l’avenir, sur l’art de l’insurrection. La Révolution de 1905 a été un échec malgré le fait que la tactique et la stratégie de Lénine étaient correctes. Elle a échoué parce que le prolétariat et son parti n’étaient pas suffisamment développés. Pour Lénine, 1905 a été une magnifique école d’entraînement, qui l’a préparé, lui et son parti, pour les grandes journées de 1917.

De la même manière que Marx et Engels, dans les années de morne « normalité » se retournaient constamment sur 1848 comme le point à partir duquel déterminer le schéma futur du mouvement révolutionnaire des travailleurs, Lénine se retournait au cours des années suivantes sur 1905. La lutte révolutionnaire de masse de cette période fut le point de départ de sa formulation et de sa reformulation de la stratégie et des tactiques du bolchevisme.

 

Notes

[1]Lénine, Œuvres, vol.15, p. 287

[2]ibid.

[3]ibid., p. 288.

[4]ibid.

[5]ibid., vol.23, p. 264.

[6]ibid., p. 261.

[7]ibid., vol.16, pp. 411-412.

[8]ibid., vol.15, p. 51.

[9]ibid., p. 227.

[10]ibid., p. 294.

[11]ibid., vol.10, p. 261.

[12]ibid., pp. 267-268.

[13]ibid., vol.17, p. 298.

[14]ibid., vol.23, p. 240.

[15]« Contre le boycottage », ibid., vol.13, p. 20.

[16]« L’armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaire », ibid., vol.8.

[17]« La sociale-démocratie et les élections à la Douma », ibid., vol.11, p. 459.

[18]« О «Вехах» », Полное собрание сочинений., vol.19, p. 167.

[19]Œuvres, vol.29, p. 568.

[20]« Les héros de l’Internationale de Berne », ibid., p. 401.

[21]« Notes d’un publiciste », ibid., vol. 13, pp. 63-64.

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