A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

 

Chapitre 10 — La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire

Bolcheviks et mencheviks s’affrontent sur la nature d’un gouvernement issu de la révolution

Les mencheviks, à la traîne de la bourgeoisie libérale, considéraient le but de la révolution comme une victoire de la bourgeoisie à la tête d’un gouvernement révolutionnaire. Leur conférence d’avril-mai 1905, réunie à Genève, adopta une résolution intitulée Sur la conquête du pouvoir et la participation au gouvernement provisoire, qui déclarait que la révolution étant de nature bourgeoise, son résultat serait un gouvernement provisoire qui serait obligé

… non seulement de poursuivre le développement de la révolution mais aussi de combattre ceux de ses facteurs qui menacent les fondations du système capitaliste.

Cela étant, la social-démocratie doit entreprendre de préserver tout au long de la révolution une position qui lui permettra de poursuivre au mieux la révolution, qui ne l’entravera pas dans son combat contre la politique inconsistante et égoïste des partis bourgeois, et qui l’empêchera de se dissoudre dans la démocratie bourgeoise. Par conséquent la social-démocratie ne doit pas se donner comme but de partager le pouvoir au sein du gouvernement provisoire mais doit rester le parti de la position révolutionnaire extrême.

Dans la ligne de cette conclusion, une conférence des mencheviks du Caucase déclarait :

La conférence est persuadée que la formation d’un gouvernement provisoire par les social-démocrates, ou leur entrée dans un tel gouvernement, mènerait, d’une part, à ce que les masses prolétariennes, déçues par le parti social-démocrate, ne l’abandonnent, parce que les social-démocrates, malgré la prise du pouvoir, ne pourraient pas satisfaire les besoins pressants de la classe ouvrière, y compris la construction du socialisme… et, d’autre part, amènerait les classes bourgeoises à se détourner de la révolution, diminuant ainsi son envergure.[1]

S’opposant à cela, Lénine déclara qu’on ne peut faire une révolution si on ne vise pas à se saisir du pouvoir d’Etat.

Pour mettre en place le programme minimum de la social-démocratie, une dictature révolutionnaire était nécessaire. Dans sa brochure La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire (écrite en mars-avril 1905), Lénine déclarait que

… le renoncement à l’idée de la dictature démocratique révolutionnaire au moment où s’écroule l’autocratie équivaut au refus de réaliser notre programme minimum. Rappelez-vous seulement les réformes économiques et politiques réclamées dans ce programme : la république, l’armement du peuple, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les libertés démocratiques intégrales, des réformes économiques radicales. N’est-il pas clair que la réalisation de ces réformes ne se conçoit pas en régime bourgeois sans dictature révolutionnaire démocratique des classes inférieures ?[2]

Il développa plus avant la même idée dans son livre Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (juin-juillet 1905) :

… la force capable de remporter une « victoire décisive sur le tsarisme » ne peut être que le peuple, c’est-à-dire le prolétariat et la paysannerie… La « victoire décisive de la révolution sur le tsarisme », c’est la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie.

Tel était le but de la révolution. Et il poursuit :

Et cette victoire sera précisément une dictature, c’est-à-dire qu’elle devra de toute nécessité s’appuyer sur la force armée, sur l’armement des masses, sur l’insurrection, et non sur telles ou telles institutions constituées « légalement », par la « voie pacifique ». Ce ne peut être qu’une dictature, parce que les transformations absolument et immédiatement nécessaires au prolétariat et à la paysannerie provoqueront de la part des propriétaires fonciers, des grands bourgeois et du tsarisme, une résistance désespérée. Sans dictature, il serait impossible de briser cette résistance, de faire échouer les tentatives de la contre-révolution.[3]

A l’argument de la conférence de Genève cité plus haut, Lénine répliquait :

Pensez donc : ne pas entrer au gouvernement provisoire parce que cela obligerait la bourgeoisie à se détourner de la révolution dont l’envergure serait ainsi amoindrie! Mais ne sommes-nous pas en présence, ici, de toute la philosophie néo-iskriste, sous un aspect pur et logique : la révolution étant bourgeoise, nous devons nous incliner devant la platitude bourgeoise et lui céder le pas. Si nous nous laissons guider, ne serait-ce que partiellement, ne serait-ce qu’une minute, par cette idée que notre participation peut amener la bourgeoisie à se détourner de la révolution, ne cédons-nous pas entièrement la primauté dans la révolution aux classes bourgeoises ? Nous livrons complètement par là le prolétariat à la tutelle de la bourgeoisie (tout en conservant notre entière « liberté de critique »!!), l’obligeant à la douceur et à la modération, afin que la bourgeoisie ne se détourne pas.[4]

 

Bolcheviks et mencheviks d’accord sur la nature bourgeoise de la révolution

Les bolcheviks et les mencheviks étaient en désaccord sur la nature du gouvernement qui pouvait et devait sortir de la révolution. Les bolcheviks appelaient à une dictature démocratique des ouvriers et des paysans, alors que les mencheviks souhaitaient un gouvernement bourgeois. Mais il y avait un point sur lequel les deux ailes de la social-démocratie russe étaient d’accord, c’était que la révolution à venir devait être de nature bourgeoise. Cela signifiait une révolution résultant d’un conflit entre les forces productives du capitalisme, d’une part, et l’autocratie, les propriétaires fonciers, et autres vestiges du féodalisme, de l’autre.

Il n’est pas besoin de répéter que c’était là l’opinion des mencheviks. Mais le fait que Lénine ait eu à l’époque la même position, et qu’il l’ait conservée ensuite pendant de nombreuses années, nécessite une démonstration, en particulier à la lumière de la victoire dans les faits de la Révolution d’Octobre, qui alla bien plus loin que les limites d’une révolution bourgeoise.

Ainsi, Lénine écrivait à propos de la future révolution russe dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique :

Elle pourra, dans le meilleur des cas, procéder à une redistribution radicale de la propriété foncière au profit de la paysannerie, introduire la démocratie de façon totale et conséquente jusques et y compris la proclamation de la république ; extirper non seulement de la vie des campagnes, mais aussi de la vie des usines, les survivances du despotisme asiatique ; commencer à améliorer sérieusement la condition des ouvriers et à élever leur niveau de vie ; enfin, last but not least, étendre l’incendie révolutionnaire à l’Europe. Cette victoire ne fera encore nullement de notre révolution bourgeoise une révolution socialiste. La révolution démocratique ne sortira pas directement du cadre des rapports sociaux et économiques bourgeois.[5]

Encore une fois,

« cette révolution démocratique en Russie, loin de l’affaiblir, renforcera (…) la domination de la bourgeoisie… »[6]

Du fait de l’attardement de la Russie et de l’étroitesse de sa classe ouvrière, il écartait

… l’idée absurde, semi-anarchiste, de l’application immédiate du programme maximum, de la conquête du pouvoir pour la révolution socialiste. Le degré de développement économique de la Russie (condition objective) et le degré de conscience et d’organisation des grandes masses du prolétariat (condition subjective indissolublement liée à la condition objective) rendent impossible l’émancipation immédiate et totale de la classe ouvrière. Seuls les gens les plus ignares peuvent méconnaître le caractère bourgeois de la révolution démocratique en cours…

Qui veut marcher au socialisme par une autre voie que celle de la démocratie politique en arrive infailliblement à des conclusions absurdes et réactionnaires, tant dans le sens économique que dans le sens politique.[7]

De plus,

« nous, marxistes, nous devons savoir qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir pour le prolétariat et la paysannerie d’autre chemin vers la liberté véritable que celui de la liberté bourgeoise et du progrès bourgeois. »[8]

Dans le même livre, Lénine indique clairement que le programme de la révolution devrait être limité à des réformes dans le cadre du capitalisme :

(…) programme conforme à la situation historique objective et aux tâches de la démocratie prolétarienne. Il s’agit là de tout le programme minimum de notre parti, programme des transformations politiques et économiques immédiates, parfaitement réalisables (…) sur le terrain des rapports économiques et sociaux actuels…[9]

Lénine ne changea d’opinion qu’après la Révolution de Février 1917. Dans La guerre et la social-démocratie russe (septembre 1914), par exemple, il continuait à écrire que la Révolution Russe devait se limiter aux

« trois conditions fondamentales d’une transformation démocratique conséquente : république démocratique (avec l’égalité complète des nations et leur droit à disposer d’elles‑mêmes), confiscation des terres des grands propriétaires fonciers et journée de travail de 8 heures. »[10]

Il est clair, au surplus, que selon tout ce que Lénine a écrit jusqu’en 1917, il prévoyait que toute une période s’écoulerait entre la révolution bourgeoise à venir et la révolution socialiste, prolétarienne. Son traitement de la question agraire, comme nous le verrons dans le chapitre 11, illustre ce point. La nationalisation de la terre, exposait-il en insistant fortement, n’est pas une revendication socialiste, mais capitaliste, même si, en défrichant le terrain pour le développement capitaliste, elle devrait mener à une augmentation rapide du nombre des prolétaires et à une exacerbation de la lutte des classes. Cela rendrait possible une « voie américaine du développement capitaliste », c’est-à-dire un développement qui ne serait pas entravé par des vestiges de féodalisme.

« L’abolition de la propriété privée de la terre est la suppression au maximum possible en société bourgeoise de toutes les barrières qui s’opposent au libre emploi du capital dans l’agriculture et au libre passage du capital d’une branche de production à une autre. » « La nationalisation permet au maximum d’abattre toutes les barrières du régime de possession foncière et de « nettoyer » toute la terre pour un faire-valoir nouveau correspondant aux exigences du capitalisme »[11]

Il est évident que si Lénine avait prévu que la révolution bourgeoise se transformerait, dans son développement, en révolution socialiste, il n’aurait eu aucune raison de marteler de tels arguments sur la nationalisation de la terre.

 

Trotsky

Trotsky, comme Lénine, était convaincu que la bourgeoisie libérale était incapable de mener à bien de façon conséquente une tâche révolutionnaire, et en particulier que la révolution agraire, élément fondamental de toute révolution bourgeoise, ne pouvait être réalisée que par une alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie. « La question agraire en Russie est un poids énorme pour le capitalisme, un appui et en même temps la difficulté principale pour le parti révolutionnaire, la pierre d’achoppement pour le libéralisme, un memento mori pour la contre-révolution. »[12] Mais il divergeait fondamentalement de Lénine dans sa vision de la nature de la révolution russe à venir.

Dans toutes les révolutions depuis la Réforme allemande, les paysans avaient soutenu une fraction ou une autre de la bourgeoisie, mais en Russie la force de la classe ouvrière et le conservatisme de la bourgeoisie devaient forcer la paysannerie à soutenir le prolétariat révolutionnaire. Et même si, dans la révolution contre le tsar et les grands propriétaires fonciers, une alliance devait être conclue entre les ouvriers et la majorité des paysans, le gouvernement qui s’ensuivrait ne serait pas une coalition de deux forces indépendantes, mais serait dirigé par le prolétariat. Dans des termes ne prêtant à aucune confusion, Trotsky proclamait que la révolution ne pouvait par conséquent se limiter à la mise en œuvre des tâches démocratiques bourgeoises, mais devait appliquer immédiatement des mesures prolétariennes socialistes :

Le prolétariat croît et se renforce avec la croissance du capitalisme. En ce sens, le développement du capitalisme est aussi le développement du prolétariat vers la dictature. Mais le jour et l’heure où le pouvoir passera entre les mains de la classe ouvrière dépendent directement, non du niveau atteint par les forces productives, mais des rapports dans la lutte des classes, de la situation internationale et, enfin, d’un certain nombre de facteurs subjectifs : les traditions, l’initiative et la combativité des ouvriers… Imaginer que la dictature du prolétariat dépende en quelque sorte automatiquement du développement et des ressources techniques d’un pays, c’est tirer une conclusion fausse d’un matérialisme « économique » simplifié jusqu’à l’absurde. Ce point de vue n’a rien à voir avec le marxisme.

A notre avis, la révolution russe créera des conditions favorables au passage du pouvoir entre les mains des ouvriers — et, si la révolution l’emporte, c’est ce qui se réalisera en effet — avant que les politiciens du libéralisme bourgeois n’aient la chance de pouvoir faire pleinement la preuve de leur talent à gouverner.[13]

Si la révolution remporte une victoire décisive, le pouvoir passera à la classe qui joue le rôle dirigeant dans la lutte, en d’autres termes, à la classe ouvrière.[14]

Le prolétariat au pouvoir sera, aux yeux des paysans, la classe qui les aura émancipés.[15]

Mais n’est-il pas possible que la paysannerie se débarrasse du prolétariat et prenne sa place ? Non, cela est impossible. Toute l’expérience historique parle contre une telle hypothèse. L’expérience historique montre que la paysannerie est absolument incapable d’assumer un rôle politique indépendant. L’histoire du capitalisme est l’histoire de la subordination de la campagne à la ville.[16]

La domination politique du prolétariat est incompatible avec son esclavage économique. Sous quelque drapeau politique que le prolétariat ait accédé au pouvoir, il sera obligé de prendre le chemin d’une politique socialiste. Il serait du plus grand utopisme de penser que le prolétariat, après avoir accédé à la domination politique par suite du mécanisme interne d’une révolution bourgeoise, puisse, même s’il le désirait, borner sa mission à créer les conditions démocratiques et républicaines de la domination sociale de la bourgeoisie… La barrière entre le programme minimum et le programme maximum tombe dès que le prolétariat accède au pouvoir.[17]

Il y avait un autre élément important dans la théorie de la révolution permanente de Trotsky, à savoir le caractère international de la révolution russe à venir. Il pensait qu’elle commencerait à l’échelle nationale, mais qu’elle ne pourrait être achevée que par la victoire de la révolution dans les pays plus développés :

Jusqu’à quel point la politique socialiste de la classe ouvrière peut-elle être appliquée dans les conditions économiques de la Russie ? Il y a une chose que l’on peut dire avec certitude : elle se heurtera d’autant plus vite à des obstacles politiques qu’elle trébuchera sur l’arriération technique du pays. Sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra rester au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. A ce sujet, aucun doute n’est permis. Mais il n’y a non plus aucun doute qu’une révolution socialiste à l’Ouest nous rendra directement capables de transformer la domination temporaire de la classe ouvrière en une dictature socialiste.[18]

Le caractère absolument correct de la vision de la révolution russe qui était celle de Trotsky a été corroboré par les faits en 1917. Il a été démontré qu’il avait raison non seulement contre les mencheviks, mais aussi contre Lénine et son pronostic, de 1905 à 1916, d’une dictature démocratique des ouvriers et des paysans. Cela dit, malgré la clarté de sa vision du futur, Trotsky a fait une erreur grave dans son appréciation des perspectives concrètes de développement du bolchevisme contre le menchevisme. D’un point de vue abstrait, les bolcheviks, en prétendant que la révolution russe était une révolution bourgeoise, n’étaient pas moins dans l’erreur que les mencheviks. Tous deux devaient être, selon Trotsky, des obstacles sur la voie du développement révolutionnaire. Ainsi écrivait-il, en 1909, dans un article intitulé Nos différends, publié dans le journal marxiste polonais de Rosa Luxemburg Przeglad social-demokratyczny :

Si les mencheviks, en partant de cette conception abstraite : « Notre révolution est bourgeoise », en viennent à l’idée d’adapter toute la tactique du prolétariat à la conduite de la bourgeoisie libérale jusqu’à la conquête du pouvoir par celle-ci, les bolcheviks, partant d’une conception non moins abstraite, « dictature démocratique mais non socialiste », en viennent à l’idée d’une auto-limitation du prolétariat détenant le pouvoir à un régime de démocratie bourgeoise. Il est vrai qu’entre mencheviks et bolcheviks il y a une différence essentielle : tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchevisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu’il y a d’anti-révolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace — mais la menace n’en est pas moins sérieuse — que dans le cas d’une victoire révolutionnaire.[19]

Mais Trotsky se trompait sur Lénine, dont la vision de 1905, telle que décrite ci-dessus, ne comportait pas seulement la limitation de la révolution imminente aux tâches démocratiques bourgeoises, mais également sa dynamique interne d’action indépendante de la classe ouvrière. Et lorsqu’il s’agit de l’épreuve décisive en 1917, le bolchevisme, après une lutte interne, brisa sa croûte démocratique bourgeoise. Lénine découvrit qu’une armée révolutionnaire porteuse d’un programme limité pouvait dépasser les limites de ce programme, à condition qu’elle soit authentiquement révolutionnaire, indépendante, et hégémonique dans la lutte. On s’engage, et puis … on voit.

Dans la position de Lénine sur les perspectives de la révolution russe, il y avait une contradiction entre les tâches démocratiques bourgeoises de la révolution et sa direction prolétarienne. Le premier élément n’oppose pas le bolchevisme et le menchevisme, contrairement au second qui les sépare fondamentalement.

Alors que les bolcheviks conféraient au prolétariat le rôle de chef dans la révolution démocratique, les mencheviks le ramenaient à celui d’« opposition extrémiste ». Alors que les bolcheviks définissaient de façon positive le caractère de classe et la signification de classe de la révolution, disant : une révolution victorieuse, c’est une révolution qui conduit à la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie », les mencheviks con­tinuaient d’interpréter le concept de révolution bourgeoise de façon si erronée qu’ils en arrivaient à accepter pour le prolétariat un rôle de subordonné et de vassal de la bourgeoisie dans la révolution.[20]

(Les social-démocrates) comptent absolument et exclusivement sur l’activité, la conscience, l’organisation du prolétariat, sur son influence dans la masse des travailleurs et des exploités[21]

Au point de vue prolétarien, l’hégémonie appartient, dans la lutte, à celui qui combat avec le plus d’énergie, à celui qui saisit tout prétexte pour frapper l’ennemi, à celui dont les paroles correspondent aux actes, et qui est, pour cette raison, dans le domaine des idées, le chef de la démocratie, un chef critiquant toute équivoque.[22]

A partir de l’indépendance et de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise il n’y a qu’un pas vers la proposition de Lénine selon laquelle, dans le processus révolutionnaire, le prolétariat pourrait dépasser les limites démocratiques bourgeoises : « la révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, — et dans la mesure précise de nos forces, dans la mesure des forces du prolétariat conscient et organisé, — la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. »[23]

En bref, Lénine donne deux réponses différentes à la question de savoir ce qui se passera après la victoire de la révolution. La première, que l’on trouve principalement dans Deux tactiques et dans ses écrits de la période allant de 1905 à 1907, consiste à dire qu’il y aura une période de développement capitaliste. La seconde peut se résumer ainsi : prenons le pouvoir, et ensuite nous verrons.

Trotsky ne comprenait pas la position de Lénine parce qu’il ne la saisissait pas dialectiquement. Il faut prendre en compte les forces dynamiques sur lesquelles Lénine s’appuyait et qu’il modelait : la lutte du prolétariat contre le tsarisme et contre ses complices de la bourgeoisie libérale ; la lutte du prolétariat agissant comme fer de lance de la paysannerie ; le prolétariat dirigeant une insurrection armée ; le parti marxiste luttant pour la conquête du pouvoir, etc. Dans cet algèbre de la révolution, la valeur effective de l’inconnue ou de l’élément douteux dans l’équation de Lénine – jusqu’où la révolution irait au-delà du programme minimum – serait largement décidée par la dynamique de la lutte elle-même.

Par-dessus tout, le génie de Trotsky pour les grandes généralisations abstraites le menait dans une impasse. Il ne parvenait pas à juger des mérites du bolchevisme, non seulement en termes de différence des programmes, mais aussi en termes d’hommes, rassemblés, organisés et entraînés derrière ces programmes. De telle sorte que dans tout son livre consacré à l’histoire de la Révolution de 1905, il ne mentionne pas une seule fois les bolcheviks ou Lénine. Bien plus tard, il devait admettre :

Resté hors des deux fractions pendant la période de l’émigration, l’auteur n’appréciait pas pleinement l’importance du fait qu’en réalité, à partir du désaccord entre bolcheviks et mencheviks, se regroupaient d’un côté des révolutionnaires inflexibles, de l’autre des éléments qui glissaient de plus en plus sur la pente de l’opportunisme et de la conciliation.[24]

Il faut se rappeler que, pour ajouter aux incompréhensions entre Trotsky et Lénine, ce dernier n’a probablement pas lu Bilan et perspectives avant 1919. La première édition de 1906 avait été confisquée par la police. Il est vrai qu’il se référa à l’œuvre à quelques reprises, mais le fait qu’il ne l’ait jamais citée – et il avait l’habitude de citer encore et encore dans ses polémiques – porte à penser que sa première lecture fut celle de la deuxième édition.

Pour conclure, nous pouvons dire que la formule abstraite et algébrique de Lénine relative à la dictature démocratique se trouva traduite dans la réalité dans la langue de l’arithmétique et que les conclusions tirées furent le résultat de la somme totale de l’activité du parti bolchevik dirigeant la classe ouvrière.

 

Notes

[1]Dan, Origins, op. cit., p. 332.

[2]Lénine, Œuvres, vol.8, p. 286.

[3]ibid., vol.9, p. 51.

[4]ibid., p. 91.

[5]ibid., pp. 51-52.

[6]ibid., p. 18.

[7]ibid., p. 23.

[8]ibid., p. 110.

[9]ibid., p. 22.

[10]ibid., vol.21, p. 27.

[11]ibid., vol.13, p. 345.

[12]Trotsky, 1905, Paris, Minuit,1969, p. 42.

[13]Trotsky, Bilan et perspectives, in op. cit., pp. 419-420.

[14]ibid., p. 424.

[15]ibid., p. 427.

[16]ibid., pp. 427-428.

[17]ibid., pp. 452.

[18]ibid., pp. 454-455.
Cet aspect de la théorie de Trotsky était un développement de l’analyse faite par Marx de la Révolution de 1848. Avant même cette révolution, le Manifeste communiste avait prédit que du fait des « conditions avancées » et du « prolétariat développé » de l’Allemagne, « la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d’une révolution prolétarienne. » Et après la défaite de 1848, Marx déclara que, confrontée à l’incapacité de la bourgeoisie de mener à bien la révolution antiféodale, la classe ouvrière devait lutter pour la croissance de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne, et de la révolution nationale en révolution internationale.
Dans une Adresse au comité central de la Ligue Communiste (mars 1850), Marx disait :
« Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l’association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. »
Marx terminait cette adresse par la phrase : « Leur cri de guerre (des travailleurs) doit être : La révolution en permanence ! »

[19]Trotsky, 1905, op. cit., pp. 384-385.

[20]Lénine, « En douze ans », Œuvres, vol. 7.

[21]Lénine, « L’autocratie et le prolétariat », Œuvres, vol.8.

[22]Lénine, « Démocratie ouvrière et démocratie bourgeoise », Œuvres, vol. 8, p. 72.

[23]ibid.

[24]Trotsky, Bilan et perspectives, op. cit., p. 391.

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