Hector Mendez, Le pouvoir populaire. La pensée de la transformation sociale en Amérique latine, L’Harmattan, 2015, 520 p.

 

Force est de reconnaître que l’Amérique latine est actuellement un laboratoire d’expériences très riches en ce qui concerne le développement des projets intellectuels anti-hégémoniques et de l’épanouissement des mouvements sociaux d’émancipation. Certes, on est loin du paradis éco-socialiste, rêvé pour ceux et celles qui luttent pour une autre société, mais les ruptures avec la logique néolibérale et la pensée unique sont tout à fait évidentes dans certains pays latino-américains. Pour comprendre les nouvelles idées sur l’émancipation, esquissées, mais aussi mises en pratique, le philosophe Hector Mendez nous offre un travail remarquable qui articule parfaitement la philosophie politique et l’histoire des idées.

Issue d’une thèse en philosophie, soutenue à l’Université Paul Valery de Montpellier, cet ouvrage tente de « proposer une réflexion académique différente en dehors de la pure dénonciation et animée par la conviction que dans la question du « que faire », le plus important n’est pas souvent le « que », mais le « faire » » (p. 12). Sa thèse principale est, en effet, que c’est seulement à partir de l’action des masses populaires, qui est toujours transformatrice, que naissent les idées de transformation sociale capables de trouver un écho dans les masses dans la mesure où elles expriment leur agir. Cette thèse est fondamentale, selon l’auteur, pour comprendre l’idée centrale du pouvoir populaire. Il est donc clair que nous sommes face à une philosophie engagée qui envisage la transformation radicale de la société, autrement dit, une théorie critique dans laquelle le rôle de la praxis est crucial.

Dans la première partie de l’ouvrage intitulée « La construction du pouvoir social et politique des classes subalternes », l’auteur défend l’idée du pouvoir conçu comme une construction sociale et non comme un objet dont on peut s’emparer. Pour lui, le pouvoir populaire ce n’est pas le pouvoir politique mais le pouvoir social du peuple, qui est l’instrument principal de l’émancipation. Sa problématique se situe ainsi, en grande partie, en dehors de la question classique du pouvoir, une question qui a été toujours attachée historiquement à l’étude des aspects institutionnels étatiques et de domination. Le  pouvoir populaire ne peut pas, par conséquent, se limiter à des abstractions comme celle du gouvernement du peuple pour le peuple. Sa construction doit être forcément en rapport intime avec les visées de transformation sociale émancipatrice dont il est, en même temps, « la garantie, l’instrument et la préfiguration » (p. 30).

C’est à partir des révolutions sociales (la Révolution cubaine de 1959 et nicaraguayenne de 1979) ainsi que des mouvements sociaux latino-américains (tels que le néo-zapatisme ou les « piqueteros » de l’Argentine) que Mendez identifie les sources principales des idées du pouvoir populaire en Amérique latine, à savoir : un marxisme humaniste et hétérodoxe, propre à l’Amérique latine, la théologie de la libération, la sociologie critique et la philosophie de la libération. En s’appuyant sur les apports de théoriciens et d’intellectuels tels que Miguel Mazzeo, Enrique Dussel, Franz Hikelammert, Antonio Gramsci, Guillermo Caviasca et Helio Gallardo, l’auteur mobilise et articule les multiples notions (telles que « éthique du bien commun »,« politique préfigurative »,« autonomie », « hégémonie » ou « volonté de vivre ») qui caractérisent la pensée du pouvoir populaire.

Mais surtout, pour lui, les organisations sociales populaires doivent avoir le rôle central. C’est en leur sein que se développe la lutte pour des rapports sociaux autres que ceux basés sur l’argent et la valeur d’échange. Elles sont aussi des espaces de sociabilité alternative (thérapeutiques pour les forces populaires, dit Mazzeo) qui résistent à l’espace mercantile bourgeois, et dans lesquels on lutte pour éliminer la concurrence entre travailleurs et les rapports basés sur la valeur d’échange, en créant des rapports humains non objectivés par l’argent » (p. 235). Le pouvoir populaire conçoit, en somme, l’autonomie des organisations populaires, leurs combats et leurs constructions préfiguratives, comme la seule garantie du processus de changement social auquel elles donnent, en même temps, le sens.

« Le sujet populaire et son autonomie », deuxième partie du livre, aborde les principales caractéristiques du processus de production des subjectivités émancipatrices tel que le conçoit le pouvoir populaire. Contrairement à la perspective libérale bourgeoise dans laquelle le sujet est un être de préférences, Mendez quant à lui propose de concevoir l’homme comme un être corporel de besoins, d’où l’importance de la corporéité souffrante – catégorie centrale dans la philosophie de la libération, soit dit en passant. Mais surtout, le sujet collectif de l’émancipation se construit dans un processus historique de lutte : « le sujet du pouvoir populaire, nous dit Mendez, est toujours le sujet rebelle » (p. 264). Ainsi, pour lui, le « peuple », le sujet historique de la transformation, n’est pas constitué et ne constitue pas une classe sociale particulière. Il est un sujet pluriel – composé par les classes et groupes subalternes en lutte.

En s’appuyant sur les apports d’Enrique Dussel et de Miguel Mazzeo, l’auteur met en lumière la pertinence de la catégorie de peuple dans une nouvelle théorie de l’émancipation sans pour autant faire une apologie du populisme comme le conçoit Laclau. Il considère que se réfugier dans le discours comme le fait ce dernier auteur, en tant que lieu absolu de construction des identités collectives, nie l’importance du social, et abandonne toute perspective d’une société nouvelle.

Mais le peuple ne peut pas se constituer sans affirmer leur autonomie par rapport aux forces du système. Dans la perspective du pouvoir populaire, l’autonomie n’est pas une question secondaire mais un élément essentiel dans le déploiement des stratégies de lutte. Parmi les manifestations les plus importantes de cette autonomie, l’auteur observe : les formes nouvelles d’intervention sociale, la projection politique émancipatrice, le refus de l’individualisme, l’affirmation du collectif et la méfiance à l’égard du capitalisme.

Finalement, dans « La stratégie et l’organisation politique du peuple », troisième partie de cet ouvrage, Mendez examine les trois axes de la stratégie politique du pouvoir populaire, le développement des instruments d’intervention politique, la construction d’une nouvelle hégémonie à caractère émancipateur et la prise de contrôle de l’appareil d’État par la voie démocratique. En critiquant les courants de l’anti-pouvoir (J. Holloway) et  du contre-pouvoir (T. Negri), mais sans tomber dans le fétichisme du parti, l’auteur appelle de ses vœux une organisation de base qui vise à l’articulation du social et du politique. Mais il reconnait aussi que d’importants apports politiques peuvent être effectués à travers un collectif de coordination et d’exécution politique comme c’est le cas du Mouvement de sans terre brésilien ou, en général, de toutes les expériences des organisations paysannes inspirées par la théologie de la libération. Pour la théologie de la libération, la nécessité des instances de contribution à la réflexion politique est indiscutable, même si elle revendique toujours le pouvoir de base. En tout état de cause l’objectif le plus important de cette organisation est la construction d’une hégémonie idéologique populaire dans la société. La lutte pour le pouvoir d’État n’est qu’un objectif, important certes, mais secondaire.

D’une façon générale, ce livre constitue d’ores et déjà un apport important dans l’architectonique d’une théorie sociale de l’émancipation dans laquelle le rôle de l’utopie n’est pas absent. D’ailleurs, la culture politique de l’auteur lui permet de ne pas tomber dans la piège du faux réalisme cher à la realpolitik, ni dans l’optimisme naïf de certains courants de gauche. En somme, nous ne pouvons que recommander la lecture de cet ouvrage tant aux chercheurs qu’aux militant-e-s qui luttent pour renverser la formation sociale hégémonique : la modernité capitaliste réellement existante !

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