Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg était tuée à Berlin par les corps francs, dans le cadre de la répression du soulèvement spartakiste. Son assassinat avait reçu l’accord tacite du gouvernement social-démocrate de Friedrich Ebert (président de la république de Weimar), de Philipp Scheidemann (chancelier) et de Gustav Noske (ministre de la Guerre). Pour commémorer le centenaire de sa mort, nous publions le discours prononcé lors de son enterrement, le 13 juin 1919, par Paul Levi, qui avait été son avocat lorsqu’elle était poursuivie pour “propagande antimilitariste” en 1914, son amant et son camarade au sein de la Ligue spartakiste.

Le texte de Paul Levi rend également hommage à Karl Liebknecht qui a dirigé la Ligue spartakiste avec Rosa Luxemburg et a été tué en même temps qu’elle ; à Leo Jogiches, qui avait fondé avec elle en Pologne un parti socialiste non nationaliste, puis contribué à la création de la Ligue spartakiste, et a été assassiné en prison le 10 mars 1919 ; et à Eugen Leviné, dirigeant de la République des conseils de Bavière (qui tenait notamment la ville de Munich en avril 1919 avant d’être réprimée d’une manière sanglante) qui est exécuté le 5 juin. Et il se termine par une évocation pleine d’espoirs des jeunes régimes soviétiques de Russie mais également de Hongrie (une République des conseils y fut en place du 21 mars au 6 août 1919), ainsi que des mouvements sociaux quasi-insurrectionnels qu’ont connus la France (grève de la métallurgie de juin 1919), l’Italie (biennio rosso de 1919-1920 marqué notamment par des conseils ouvriers et des occupations d’usines et de terres) et le Royaume-Uni (grande grève de janvier 1919 à Glasgow et Belfast).

 

Chères camarades, chers camarades !

Après cinq mois, voici que nous enterrons ce qui, de Rosa Luxemburg, doit être enterré. Depuis cinq mois, son corps erre, dans la mort encore haï, dans la mort encore profané, dans la mort encore maudit par ceux qui l’ont assassinée.

Mais ce corps mort se lève, et avec lui s’élève une malédiction, une triple malédiction pour les coupables. Cette malédiction ne porte pas sur les bourreaux qu’on nous montre, mais, derrière eux, sur ceux qui sont responsables de l’assassinat et qui ont gardé leurs postes de ministres. La triple malédiction pèse sur ceux qui, à la honte d’une guerre de cinq ans, ont ajouté à la honte une honte encore mille fois plus grande.

Le corps mort se lève et juge les coupables. Le corps mort se vengera, car les esprit entendront son appel à la vengeance, et l’accompliront.

Ils ont tué le corps, mais l’esprit n’est pas mort !

L’esprit n’est pas mort avec ceux qui furent abattus à côté de Rosa Luxemburg. Il n’est pas mort avec l’assassinat de Karl Liebknecht, avec la mort de Leo Jogiches. L’esprit n’est pas tombé sous les balles qu’on tire à Munich aujourd’hui encore. Il n’est pas mort avec Leviné et ne le sera pas quand nous serons tous enterrés. L’esprit vit, il vit aujourd’hui plus que jamais.

Camarades !

Pensez seulement à l’Allemagne, pensez à cette Allemagne où la contre-révolution triomphe aujourd’hui. Dans cette Allemagne, ils ont abattu la révolution. Pensez à tout ce que les prolétaires ont appris dans ce pays ces cinq derniers mois. Comment, dans les épreuves matérielles, ils sont devenus grands et forts en esprit. Pensez au prolétariat allemand qui se dresse aujourd’hui, plus droit et plus déterminé que jamais. S’il avait été tel en janvier, la défunte serait encore en vie aujourd’hui.

Son esprit est désormais partout vivant. De l’Ouest nous vient un bruit sourd, les profondeurs se meuvent, on sent le volcan qui peut entrer en éruption aujourd’hui ou demain.

C’est l’esprit de Rosa Luxemburg, de la meilleure tête de l’Internationale, qui est là-bas de passage. C’est pourquoi, chers camarades, je vous le dis, le monde n’a pas encore vu d’enterrement, de funérailles comme celles-ci. Au repos de ce corps participent aujourd’hui partout les cœurs prolétaires. La moitié du monde interrompt son cours pour honorer la défunte. Nos frères, dans la puissante Russie, en Hongrie, la célèbrent aujourd’hui. Et nous le savons, en France, en Italie et en Angleterre, certains prolétaires interrompent déjà travail, d’autres n’en sont pas encore là, mais leurs pensées à tous se recueillent ici.

Le monde entier est ici aujourd’hui !

Camarades !

C’est de ce lieu que va partir le monde nouveau. La pensée de Rosa Luxemburg deviendra vivante et forte, et lorsque finalement le jour viendra où les peuples reconnaîtront dans le communisme leur salut, que nous soyons encore sur terre ou déjà enterrés, les peuples viendront ici en pèlerinage, et les pères diront à leurs enfants : Déchaussez-vous, car le sol que vous foulez est un sol sacré.

Les peuples, qui se sont déshonorés et souillés, retrouveront alors un visage humain, et c’est à Rosa Luxemburg qu’ils adresseront leur premier sourire.

Ainsi, son esprit ne reposera pas. Il créera et témoignera, et il donnera lumière au monde comme une colonne de feu dans la nuit.

Camarades !

Nous ne pouvons pas aujourd’hui exprimer nos émotions personnelles, nous ne pouvons pas, sur cette tombe, exprimer comme nous le souhaiterions l’amour et la fidélité que nous avons à lui donner, ni combien nous lui sommes attachés. Nous ne le pouvons pas, car c’est comme combattante qu’est morte Rosa Luxemburg.

Nous ne pouvons donc pas faire nos adieux selon notre cœur, nous n’avons pas le droit aux plaintes ni aux hésitations.

Nous ne pouvons pas mettre en terre la défunte au son étouffé des tambours. Lorsqu’on enterre un cavalier, on sonne la retraite comme dernier salut et de même, nous devons adresser aujourd’hui à la défunte le salut qui sera repris, nous le savons, par des millions et des millions d’hommes dans le monde entier.

Notre ultime salut à la défunte, aujourd’hui, sera le salut du monde prolétarien, le salut de l’Internationale, le salut de la vie, l’appel : « Vive la révolution mondiale. »

 

Texte traduit par Ulysse Lojkine

Source : Archiv der sozialen Demokratie, Friedrich Ebert Stiftung; NL Levi, Box 142, Mappe 285 reproduit dans Die Zeit, 04.06.2009 Nr. 24.

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