À propos de : Eric Vuillard, L’ordre du jour, Paris, Actes Sud, 2017, 16 euros.

Faut-il écrire sur les nazis pour obtenir un prix littéraire ? Après Jonathan Littell en 2006 (Les Bienveillantes), c’est Éric Vuillard qui obtient le prix Goncourt (2017) pour L’ordre du jour, récit portant sur l’ascension du pouvoir nazi, la même année où Olivier Guez reçoit le prix Renaudot pour La disparition de Joseph Mengele, enquête sur le destin de Mengele, surnommé « le médecin d’Auschwitz ».

On aurait cependant tort de ne voir dans le couronnement des livres de Vuillard et de Guez qu’un simple effet de mode. Ces deux ouvrages représentent une recherche littéraire contemporaine, qu’on peut appeler la littérature documentaire, une littérature qui emprunte aussi bien à l’enquête journalistique, historique qu’à la réflexion sociologique et politique. Une littérature qui peut les frontières du fictionnel et du non-fictionnel – le livre de Vuillard est ainsi un « récit », non pas un roman. Il a pourtant reçu le prix Goncourt, qui d’ordinaire refuse de sélectionner les œuvres n’appartenant pas à la fiction (tout comme l’écrivaine Svetlana Alexievitch a reçu le prix Nobel de littérature pour une œuvre fondée sur la collecte de témoignages, œuvre qui est bien proche, elle aussi, du journalisme et de l’histoire). À quoi bon ces nouvelles formes ? S’agit-il encore de littérature ? Oui, d’une littérature qui emprunte à différents types de récits pour mieux dévoiler leurs lacunes, voire leurs mensonges. Ainsi, L’ordre du jour de Vuillard, revient sur différents événements qui ont accompagné la montée du pouvoir nazi et la Seconde Guerre Mondiale : certains sont connus (l’Anschluss), d’autres moins (la réunion des grands industriels allemands avec les dirigeants du parti nazis), voire pas du tout (le dîner de Ribbentrop à Downing Street). Les dates deviennent de brèves saynètes dramatiques, entrecoupées de réflexions. Une série de moments qui nous disent la Seconde Guerre Mondiale.

Mais le récit, comme toujours chez Vuillard, se fait dévoilement[1]. La parole s’élève contre les maques, les silences et les ignorances – qui sait les noms des chefs d’entreprise qui ont donné de l’argent au parti nazi, leur permettant ainsi d’accéder au pouvoir ? –, contre les récits simplistes de nos livres d’histoire qui nous disent que « les seuls adversaires sérieux du régime furent les puissances étrangères », contre les mémoires officiels de personnages historiques, comme ceux de Lord Halifax, ou de Schuschnigg. Contre les mots figés, les expressions toutes faites, que nous répétons trop facilement, comme la politique d’apaisement, un bel euphémisme pour dire une politique de lâcheté et de compromission, qui peut désigner aussi bien l’indulgence d’Halifax pour le national-socialisme que bien des manœuvres politiques contemporaines. Contre les chiffres appris trop vite, comme celui du vote des Autrichiens, à 99,75% pour le rattachement au Reich. Mais sait-on que, juste avant l’Anschluss, il y eut 1700 suicides en une semaine et que ce fut bientôt un acte de résistance des journaux que de simplement mentionner un décès ? Ce sont ces non-dits que développe le récit de Vuillard.

Vuillard nous raconte une autre histoire. Un moment de L’ordre du jour compare deux photos du chancelier de l’Autriche, Schuschnigg. La photo officielle de Schuschnigg a été recadrée pour lui donner un air digne. Mais si on regarde la photo originale, on aperçoit autre chose : sa poche de veste froissée, quelque chose d’informe dans sa main « et puis on aperçoit un étrange objet, une plante, peut-être, qui fait à droite intrusion dans le cadre ». Ce sont ces intrusions que développe L’ordre du jour. Vuillard élargit le cadre, nous fait remarquer certains détails étranges, certaines collusions insoupçonnées, certains développements absurdes. Nous redécouvrons ainsi ce que nous croyions connaître, comme le face-à-face d’Hitler et de Schuschnigg, ou les liens troubles entre Ribbentrop et Chamberlain. L’histoire se fait grinçante, un mélange d’horrible et de grotesque. Grotesque et absurde, quand Schuschnigg, qui a établi un pouvoir autoritaire en détruisant peu à peu toutes les libertés publiques n’a que la Constitution à opposer à Hitler – ce qui ne l’empêchera pas de devenir professeur de sciences politiques « un Américain modèle, un catholique modèle, un professeur d’université modèle, à l’université catholique de Saint Louis ». Grotesque et horrible quand la fiction mime la réalité et que le réfugié Günther Stern [Anders], accessoiriste à Hollywood, doit brosser des bottes nazies pour que les costumes soient bien entretenus. Horrible et grinçant quand le fils de Gustav Krupp, un des patrons ayant soutenu financièrement le parti nazi, ne consent que parcimonieusement, malgré son immense fortune, à dédommager certains rescapés de la Shoah, ce qui lui vaut malgré tout une publicité considérable.

C’est sur cette participation patronale au régime nazi que s’ouvre et s’achève le livre de Vuillard. Une participation qui ne se limita pas à un soutien financier puisque Bayer, BMW, IG Farben, et bien d’autres embauchèrent dans les camps de concentration des travailleurs et travailleuses dont l’espérance de vie se limitait à quelque mois. Autant d’entreprises qui existent encore, qui font toujours d’énormes bénéfices, qui s’immiscent par leurs produits dans nos vies quotidiennes. « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi », prévient Vuillard. L’histoire n’est pas achevée.

 

Notes

[1] Ainsi, un autre livre de Vuillard, Tristesse de la terre raconte à la fois le mythe (le Wild West Show de Buffalo Bill, sa version falsificatrice de l’Histoire américaine) et la vérité masquée (le massacre des Indiens)

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