Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Le Livre de Poche, 2005.

« La grandeur de l’art véritable » disait Proust, « c'[est] de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus ». La littérature peut éclaircir la réalité et même nous donner l’impression de la devancer. Dans Le Ventre de l’Atlantique, roman autobiographique, publié en 2003, Fatou Diome peint le déchirement de Salie, immigrée en France, face aux espoirs de son jeune frère Madické, qui espère, comme tous les garçons de l’île de Niodor, au Sénégal, devenir footballeur à succès et enfin traverser l’Atlantique, cette prison qui entoure l’île.

L’Atlantique charrie toutes les violences d’une société en proie à la misère, les corps suppliciés des travailleurs exploités « prêts à fouiller le ventre de l’océan » pour un salaire dérisoire, celui de l’enfant illégitime de Sankèle, noyé par son grand-père, celui de Moussa, ancien espoir du football, qui, ne pouvant plus supporter la destruction de son rêve et les reproches des siens, s’est donné la mort. C’est l’Atlantique que rêvent de survoler les femmes qui désirent élever leurs enfants en France, c’est l’Atlantique que veut franchir Madické. C’est l’Atlantique qu’a traversé la narratrice, Salie, celle qui a obtenu le statut, si lourd à porter à Strasbourg mais si envié à Niodor, d’immigrée française, et qu’elle traverse de nouveau pour rendre visite aux siens, quitte à ressentir cruellement, à chaque voyage, son double statut d’étrangère, ce que le sociologue Sayad appelait la « double absence1  ».

Fatou Diome avait déjà raconté, avec un humour féroce, dans le recueil de nouvelles La préférence nationale, la situation des personnes immigrées en France. Dans Le Ventre de l’Atlantique, elle s’intéresse cette fois au désir de partir des jeunes d’Afrique, au mythe d’une Odyssée française à succès, soigneusement entretenu par ceux qui ont réussi ou qui ont les moyens de le prétendre.

Ce rêve prend la forme du ballon de football. Salie est harcelée par les coups de téléphone de son jeune frère Madické, qui lui demande de regarder et de lui raconter les matchs, puis de lui payer divers équipements et enfin de l’aider à venir en France, pour trouver un club. Que peuvent les appels à la prudence de Salie et de l’instituteur marxiste et syndicaliste Ndétare, contre les images diffusées par la télévision et l’absence d’avenir qui règne sur l’île : « Et après, on fait quoi ? Tu nous proposes de rester tranquilles en attendant de crever la gueule ouverte ? » Que peut d’ailleurs répondre Salie, qui explique à son jeune frère qu’il vaut mieux qu’il monte un projet vivable sur l’île plutôt que de poursuivre des projets chimériques en France, lorsqu’il lui lance : « Si tu trouves que c’est mieux de se débrouiller au pays, pourquoi ne reviens-tu pas, toi ? Viens donc prouver par toi-même que tes idées peuvent marcher. »

Il est frappant de constater que ces rêves et ces désillusions footballistiques, décrits par Fatou Diome dans un roman en 2003, sont plus que jamais d’actualité. L’Afrique est, de nos jours, le continent le plus précaire pour les salariés du football : l’Europe apparaît comme un Eldorado, surtout depuis que l’arrêt Bosman (en 1995), puis l’accord de Cotonou (2000) ont interdit les quotas de footballeurs étrangers autorisés à jouer dans une équipe professionnelle de l’Union Européenne, entraînant, plus qu’une ouverture, un vaste commerce (fait d’exploitations et d’escroqueries) de joueurs2.

Le rêve de Madické est celui de ces 6000 mineurs qui tentent chaque année de se rendre en Europe (légalement ou illégalement), avec un taux d’échec de 70%3. Le destin de Moussa, qui doit mentir sur son âge pour devenir un produit plus attractif, mais qui est finalement abandonné par son agent et se retrouve sans-papiers dans un pays étranger, est un de ceux décrits par B. Gaillard et C. Gleizes auteur d’un livre sur « l’esclavage » du football africain4. Gaillard et Gleizes n’hésitent pas à parler d’une « traite particulièrement opaque, où le footballeur africain ne vaut guère plus qu’un simple kilo de coton ou de cacao5 ». « Partir, vivre et mourir, comme une algue de l’Atlantique », écrit pour sa part Fatou Diome.

Le roman de Fatou Diome, tout comme les travaux de B. Gaillard et de C. Gleizes, utilise le football pour analyser le lien entre marché capitalisme et flux migratoires. Mais Le Ventre de l’Atlantique s’achève sur une note moins sombre avec les victoires des Lions de la Téranga (l’équipe du foot du Sénégal) et le revirement de Madické. La tendresse et l’espoir semblent l’emporter : n’est-ce pas le pouvoir de la littérature que de, comme le dit Fatou Diome, « transformer les pires colères en chants d’amour » ?

 

Notes

1Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’immigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, 1999

2Voir l’article de D. Garcia, « Misère du football africain », Le Monde diplomatique, juillet 2018

3Selon l’ONG Foot Solidaires

4 B. Gaillard et C. Gleizes, Magique système. L’esclavage moderne des footballeurs africains, Marabout, Paris, 2018.

5http://afriquefoot.rfi.fr/20180208-magique-systeme-ouvrage-envers-decor-foot-africain

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