A l’occasion de la 4ème édition du Festival Ciné-Palestine, Contretemps s’est entretenu avec ses organisateurs, qui évoquent la genèse de ce festival, et la richesse du cinéma palestinien, dont cette édition sera une nouvelle fois le reflet. Celle-ci se déroule du 25 Mai au 3 Juin, dans ses cinémas partenaires, le Luminor Hôtel de Ville et Les 3 Luxembourg à Paris, le Méliès à Montreuil, l’Écran à Saint-Denis et Le Studio à Aubervilliers. Depuis 2015, le Festival Ciné-Palestine est au service de la promotion, auprès du public français, d’un cinéma palestinien riche et varié. Il soutient, en particulier, une nouvelle génération d’artistes qui investit tous les domaines de la création cinématographique, jusqu’aux plus novateurs.

À l’écoute des souhaits de son public et des attentes des artistes, cette 4ème édition va élargir considérablement son projet, tant au niveau du nombre et de la diversité des événements proposés, que des publics visés.

Le FCP 2018 coïncide avec le 70ème anniversaire de la Nakba, “La Catastrophe”, événement central dans l’histoire palestinienne, qui désigne le nettoyage ethnique, le déplacement de la population et la destruction de centaines de villages palestiniens lors de la création de l’État d’Israël en 1948. La commémoration de ce fait historique constitue le fil conducteur de la programmation de 2018, avec le focus « 1948, la Nakba », dans lequel nous avons privilégié la parole des réalisateurs et réalisatrices palestinien-ne-s. Ils apportent leurs propres témoignages et racontent, en images, leur expérience de ce traumatisme collectif de l’exil et de la dépossession, élément capital de l’identité palestinienne.

Le FCP souhaite ainsi opposer un contre-récit au récit dominant israélien qui nie l’existence de ces événements, alors même qu’ils se poursuivent aujourd’hui encore sous diverses formes. Ce focus comprend neuf films répartis au long de la programmation. Dans ce focus, 1948 La Nakba, le festival propose différents films et initiatives qui illustrent deux enjeux majeurs de cet événement historique.

Bon festival ! Retrouvez le programme ici.

 

Le Festival Ciné-Palestine (FCP) existe depuis 4 ans. Quel était votre projet initial et comment a-t-il évolué au fil des ans ?

Le projet du Festival Ciné-Palestine a été lancé avec l’objectif de montrer en France le cinéma palestinien dans toute sa richesse et sa diversité. Nous sommes animés par l’ambition de découvrir et de lancer des talents émergents, et nous souhaitons devenir une vitrine pour ces artistes, afin qu’ils racontent leur côté de l’histoire et leurs propres histoires, tout en brisant les préjugés rattachés à la Palestine. Le FCP veut sensibiliser un public de plus en plus large à la qualité et la singularité du cinéma palestinien, et ainsi combler le déficit de diffusion dont il souffre en France.

Le cœur du projet n’a pas changé, puisqu’il est toujours porté par un groupe de bénévoles cinéphiles et amoureux du cinéma palestinien, il a su évoluer et grandir grâce au succès des éditions précédentes. Ce succès croissant nous autorise à ajouter régulièrement des contenus tout en gardant l’exigence absolue d’une programmation qualitative. Chaque année nous offrons un focus thématique, qui est consacré cette année à la commémoration des 70 ans de la Nakba, et une rétrospective que nous dédions à Mai Masri. L’année dernière nous avons lancé un concours de court-métrages ouverts aux talents émergents, cette année le concours évolue et devient une compétition officielle, qui se déroulera le 29 mai au cinéma Les 3 Luxembourg.

Deux nouveautés s’invitent au programme de cette 4ème édition :

 la Nuit du FCP, avec une programmation nocturne autour d’un documentaire de référence, Route 181, fragments d’un voyage en Palestine-Israël de Michel Khleifi et Eyal Sivan, au cinéma le Studio, à Aubervilliers, le samedi 2 juin à partir de 19h.

– Les premières rencontres professionnelles du festival, FCP Industry Days, à la Cité internationale des arts, les 28 et 29 mai.

 

La sélection de cette année combine des productions récentes, voire des courts sollicités par le festival, et des films plus anciens. Comment concevez-vous cette articulation entre tradition, mémoire et nouveauté ?

Depuis la deuxième édition, en 2016, nous sommes retournés aux sources pour montrer les grands classiques du cinéma palestinien, en proposant une rétrospective du réalisateur de Noces en Galilée, Michel Khleifi. La même année, nous avons proposé un focus “Archives et mémoire” pour replonger dans les archives du cinéma palestinien, projetant des films du Centre Cinématographique Palestinien de l’OLP, dirigé par Mustapha Abu Ali et Khadija Habashneh, et donner ainsi une nouvelle vie à ces films oubliés.

L’envie de faire émerger des films oubliés, palestiniens ou qui traitent de la Palestine, a toujours été une des volontés de la programmation du Festival. A chaque édition, nous essayons de présenter des œuvres rares, que le festival traduit pour la première fois en français, comme par exemple le film de Kais Al-Zubaidi, Palestine, a People’s Record (1984), lors de la 3ème édition, ou cette année encore, où nous projetterons Les Dupes du réalisateur égyptien Tawfiq Saleh, une pépite cinématographique de 1972, adaptation du roman de Ghassan Kanafani, Des hommes dans le soleil.

Malheureusement, les copies de ces films en 35mm sont difficilement trouvables et elles s’abîment ou périssent dans des sous-sols de musées français. Leur restauration coûte cher et il n’y a pas de volonté politique de les digitaliser et de préserver ainsi le patrimoine cinématographique arabe de cette époque.

Ces films sont très importants pour nous, puisqu’ils reflètent une époque qui s’oublie, et montrent de surcroît les changements de la société palestinienne, marquée par le fait colonial qui entraîne à la fois l’enfermement et l’oppression systématique des Palestiniens. A travers nos choix de programmation, nous souhaitons engager une réflexion plus large sur ce que ces films de patrimoine nous expliquent de la situation actuelle, en nous permettant de faire une médiation entre le passé et le présent.

Le festival veut également être une vitrine pour les réalisateurs contemporains et pour les productions récentes qui ont, à quelques exceptions près, du mal à se faire une place dans les salles de cinéma en France. C’est dans cette optique que le festival s’efforce de proposer des avant-premières françaises et des films récents qui pour beaucoup rencontrent un succès dans le circuit des festivals majeurs. Ainsi, l’année dernière, nous avons ouvert la 3ème édition du FCP avec le documentaire iconoclaste de Raed Andoni, Ghost Hunting, qui a remporté le prix du meilleur documentaire à la Berlinale de 2017. Et cette année, pour ouvrir le bal des festivités, nous projetons en avant-première française The Reports on Sarah and Saleem, le second long métrage de Muayad Alayan, qui a remporté deux prix lors de son avant-première mondiale à Rotterdam en janvier 2018.

Ces réalisateurs que nous mettons en avant, font partie d’une “nouvelle vague” palestinienne qui dépasse l’horizon d’attente, et qui s’inscrit de plein droit dans la scène internationale d’un cinéma d’auteur indépendant et de qualité. Comme nous l’a très bien expliqué le réalisateur Kassem Hawal l’année dernière, le cinéma palestinien est aujourd’hui l’un des plus riches et florissants du monde avec une production très créative, politiquement puissante par la forme et le contenu, et qui cherche à expérimenter des langages cinématographiques différents. C’est dans cette veine que nous proposons cette année un zoom sur le cinéma documentaire expérimental de Kamal Aljafari, qui sera présent pour rencontrer notre public et offrira une master class.

Enfin, un grand nombre de réalisateurs et réalisatrices palestinien-ne-s émergent-e-s se distinguent par la diversité et la multiplicité de leurs pratiques artistiques. A cet égard on peut citer Khaled Jarrar, présent lors de la 1ère édition du Festival, ou encore Larissa Sansour, dont le court métrage de science-fiction In the Future They Ate from the Finest Porcelain, projeté l’année dernière, fait partie d’un tryptique combinant court métrage, installation vidéo, exposition de photos et création d’artefacts en céramique. Cette édition fait la part belle à cette nouvelle génération d’artistes, avec Razan AlSalah, Basma Alsharif, Dima Hourani ou encore Jumana Manna, ces réalisatrices qui ont plusieurs cordes à leur arc, et qui sont par ailleurs des figures reconnues de l’art contemporain arabe. Ces cinéastes et artistes visuelles et/ou plasticiennes ont su construire des ponts entre les genres, en proposant des œuvres qui se jouent des codes de représentation cinématographique classiques.

 

Quelle signification donnez-vous au fait de jouer le festival à Aubervilliers, Saint-Denis et Montreuil ?

 En proposant des projections de films du cinéma indépendant palestinien dans plusieurs villes de la banlieue parisienne, dans des salles municipales et à des prix raisonnables, le festival veut accompagner le cinéma d’auteur et revenir ainsi à l’essence du cinéma, conçu comme un art populaire, accessible à tous.

Un des objectifs principaux du Festival Ciné-Palestine est d’élargir toujours plus le public de ce cinéma et le sensibiliser ainsi à la cause palestinienne. C’est ce qui nous motive à renouveler la soirée en plein-air que nous proposons sur le parvis de la basilique de Saint Denis, et qui comprend un spectacle, un repas palestinien et la projection d’un film. L’idée de cette soirée conviviale, gratuite et ouverte à tous est de permettre à un public qui n’irait pas forcément voir ces films en salle, de découvrir  le cinéma palestinien.

Enfin, c’est une façon d’ancrer notre présence dans ces territoires et d’y promouvoir ainsi des événements culturels de qualité. D’ailleurs, ces quartiers répondent très positivement à nos propositions et les gens assistent massivement à nos séances. Pour toutes ces raisons, nous avons à cœur de maintenir ce qui est désormais devenu une tradition : le week-end de clôture du FCP au cinéma Le Studio, à Aubervilliers, dont l’équipe nous a soutenus dès la première édition.

 

Quelle action menez-vous à destination des professionnels du cinéma en France ?

En ouvrant depuis 2014, pour que des réalisateurs et talents palestiniens débutants, émergents et confirmés, venus des quatre coins du monde, se rencontrent chaque année au cours du festival, le FCP est devenu un rendez-vous très attendu. S’il nous semble essentiel de permettre au public français de rencontrer les créateurs de ce cinéma et d’échanger avec eux, nous nous sommes rendus compte, en étant à l’écoute de nos invités, qu’il fallait également créer un espace consacré aux professionnels.

C’est pour répondre à cette attente que nous lançons la première édition des rencontres professionnelles du festival, les FCP Industry Days, qui aura lieu les 28 et 29 mai 2018 à la Cité internationale des arts à Paris. Cette proposition vise à créer un espace de travail et de rencontre pour les professionnels palestiniens -de Palestine comme de la diaspora-, français et internationaux, et leur permettre de partager des idées, d’échanger leur expertise, de créer des liens durables, et bien sûr, d’initier ou de développer des projets. Nous encourageons les artistes à présenter leurs projets à des potentiels financeurs, producteurs et distributeurs présents pour l’occasion.

Avec le soutien d’acteurs majeurs dans le domaine, comme l’Arab Fund for Arts and Culture (AFAC), le CNC ou la Mission Cinéma de la Ville de Paris, nous avons élaboré un programme très riche comprenant des conférences et tables-rondes, une étude de cas sur la co-production, des rendez-vous de réseautage ou encore une master class sur le cinéma de Raed Andoni.

Cette première édition est organisée en collaboration avec Filmlab:Palestine, qui œuvre sur le terrain pour développer et renforcer les fondations de l’industrie du cinéma palestinien. C’est dans cette optique que nous faisons partie cette année du tout premier Palestine Pavilion au Festival de Cannes, un projet porté par le Palestine Film Institute.

Nous espérons que notre initiative grandira au fil des futures éditions du FCP, non seulement comme un forum de discussion sur les enjeux, présents et futurs, de la production et de la distribution d’un cinéma palestinien indépendant, mais aussi un incontournable incubateur de projets pour tous les professionnels investis dans le cinéma palestinien.

 

Propos recueillis par Félix Boggio Éwanjé-Épée.

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