Que pensait le jeune Antonio Gramsci de la Révolution russe ? Dans ce texte d’abord paru sur Jacobin, Alvaro Bianchi et Daniela Mussi reviennent sur le rôle central que joua Octobre 17 dans la formation de la pensée gramscienne.

Alvaro Bianchi est professeur au sein du département de science politique de l’université d’État de Campinas (Unicamp, Brésil). Il est l’auteur d’O Laboratório de Gramsci  (Alameda, 2008) et éditeur du blog Junho. Daniela Mussi est une chercheuse, post-doctorante à l’université de Sao Paulo et éditrice de la revue Outubro.

 

Il y a quatre-vingts ans, le 27 avril 1937, mourait Antonio Gramsci, après une décennie dans les geôles fascistes. Reconnue plus tard pour la portée du travail théorique de ses carnets de prison, la contribution politique de Gramsci débute durant la Grande Guerre, alors qu’il était un jeune étudiant en linguistique à l’université de Turin. Déjà à cette époque, ses articles dans la presse socialiste remettaient en cause, non seulement la guerre, mais aussi la culture libérale, nationaliste et catholique de son Italie natale.

Au début de l’année 1917, Gramsci travaillait comme journaliste dans une publication socialiste locale de Turin, Il Grido del Popolo (Le cri du peuple) tout en collaborant avec l’édition piémontaise  de l’Avanti ! (En avant !). Dans les premiers mois qui ont suivi la révolution russe de février, les informations parvenant jusqu’en Italie étaient encore rares. Elles étaient très largement cantonnées à la reprise d’articles émanant des agences parisiennes et londoniennes. Dans l’Avanti ! apparaissait néanmoins une couverture des événements russe, signée par un certain « Junior ». Un pseudonyme de Vasilij Vasilevitch Suchomlin, un révolutionnaire russe socialiste en exil.

Pour fournir les socialistes italiens en informations fiables, les leaders du Parti Socialiste Italien (PSI) envoyèrent un télégramme à leur représentant Oddino Morgari, stationné à La Hague, lui demandant d’aller à Petrograd et de rencontrer les révolutionnaires. L’aventure tourna court et Morgani retourna en Italie au mois de juin.

Le 20 avril, l’Avanti ! publia un article, écrit par Gramsci, consacré à la tentative de voyage du député, l’appelant « l’ambassadeur rouge ». Son enthousiasme pour les événements russe est palpable. À cette époque, Gramsci considère que la force du potentiel des classes laborieuses italiennes face à la guerre est intrinsèquement lié à celle du prolétariat russe. Il est convaincu du fait qu’avec la révolution russe, ce sont toutes les relations internationales qui vont être fondamentalement modifiées.

La guerre mondiale était à son paroxysme et la mobilisation militaire affectait lourdement la population italienne. Angelo Tasca, Umberto Terracini et Palmiro Togliatti, amis et camarades de Gramsci, furent envoyés sur le front. Destin dont Gramsci fut exempté en raison de sa santé fragile.

C’est ainsi que le journalisme devint son « front ». Dans l’article sur Morgari, Gramsci cite favorablement une déclaration des révolutionnaires socialistes russes, publiée en Italie par le Corriere della Sera, appelant tous les gouvernements européens à renoncer aux manœuvres offensives pour se contenter de mesures défensives contre les attaques de l’Allemagne. C’était la position de « défensisme révolutionnaire » adoptée en avril par une large majorité à la conférence pan-russe des soviets. Quelques jours plus tard, Avanti ! reprenait la résolution de cette conférence, traduite par Junior.

Mais, à la lumière des informations qui arrivaient, Gramsci a commencé à développer sa propre interprétation de ce qui se passait en Russie. A la fin du mois d’avril 1917, il publia dans Il Grido del Popolo un article intitulé « Note sulla rivoluzionne russa » (Note sur la Révolution russe). Contrairement à la plupart des socialistes de l’époque, qui voyaient dans la révolution russe une nouvelle Révolution française, Gramsci en parle comme d’un « acte prolétarien » qui mènerait au socialisme.

Pour Gramsci, la révolution russe était bien différente du modèle jacobin, perçu comme une simple « révolution bourgeoise ». Dans son interprétation des événements de Petrograd, Gramsci expose un programme politique pour l’avenir. Pour pouvoir continuer le mouvement et se diriger vers une révolution des travailleurs, les socialistes russes doivent absolument rompre avec le modèle jacobin que l’on associait alors avec une utilisation systématique de la violence et une faible activité culturelle.

Dans les mois de cette même année 1917 qui suivirent, Gramsci s’est rapidement aligné sur les Bolcheviks. Une position qui exprime sans détour son affiliation aux franges les plus radicales et pacifistes du PSI. Dans son article du 28 juillet « I massimalisti russi » (Les maximalistes russes), Gramsci apporte son soutien total à Lénine et à ce qu’il appelle la politique « maximaliste ». Cette dernière représentait, selon lui « la continuité de la révolution, le rythme de la révolution » et donc « la révolution elle-même ». Les maximalistes étaient l’incarnation de « l’idée limitante du socialisme » sans aucun souci du passé.

Gramsci est formel : la révolution ne saurait être interrompue et devrait renverser le monde bourgeois. Pour le journaliste d’Il Grido del Popolo, le risque principal de toute révolution, a fortiori dans le cas de la révolution russe, était le développement d’un sentiment selon lequel le processus révolutionnaire aurait atteint son point de conclusion. Les maximalistes constituaient la force d’opposition à cette interruption, et par la même « le dernier maillon logique de ce processus révolutionnaire ». Dans le raisonnement de Gramsci, le processus révolutionnaire tout entier, constituait un ensemble propulsé dans un mouvement où les plus forts et les plus déterminés étaient à même d’entraîner les plus faibles et les plus indécis.

Le 5 août, une délégation russe représentant les soviétiques arrive à Turin. Parmi eux se trouvent Josif Goldembert et Aleksandr Smimo. Le voyage avait été autorisé par le gouvernement italien qui avait espoir que le nouveau gouvernement russe s’engage dans une guerre contre l’Allemagne. Après avoir rencontré les délégués russe, les socialistes italiens exprimèrent leur perplexité face aux idées toujours d’actualité chez les soviétiques russes. L’éditeur d’Il Grido del Popolo s’interroge dans l’édition du 11 août :

« Quand on entend les délégués des soviétiques se prononcer en faveur de la poursuite de la guerre au nom de la révolution, nous demandons vivement si cela ne signifie pas plutôt accepter (ou même souhaiter) que la guerre perdure pour protéger les intérêts de la classe capitaliste dominante russe contre les avancées prolétariennes »

Malgré cela, la visite de la délégation soviétique était une occasion de plébisciter publiquement la révolution, et les socialistes italiens ont saisi l’opportunité. Après un passage à Rome, à Florence, puis Bologne et enfin Milan, la délégation retourna à Turin. En face de la Casa del Popolo, quarante mille personnes accueillirent la révolution russe dans la première manifestation turinoise depuis le début de la Grande Guerre. Depuis le balcon du bâtiment, Giacinto Menoti Serrati, alors leader de l’aile maximaliste du parti et opposant convaincu à la guerre, traduisit le discours de Goldemberg. Alors que le délégué parlait, Serrati affirma que les russes voulaient la fin immédiate de la guerre et conclu sa « traduction » en criant « Vive la révolution italienne ». Ce à quoi la foule cria en retour : « Longue vie à la révolution russe ! Longue vie à Lénine ! »

Gramsci relata avec enthousiasme ce meeting avec les délégués russes dans Il Grido del Popolo. Pour lui, la manifestation offrait le spectacle « [du] prolétariat et des forces socialistes, solidaires de la révolution russe ». Quelques jours plus tard, ce spectacle se jouerait à nouveau dans les rues de Turin.

À l’aube du 22 août, survint une pénurie de pain dans la capitale piémontaise, parachevant une longue crise d’approvisionnement provoquée par la guerre. À midi, les travailleurs commencèrent à arrêter le travail dans les usines de la ville. A 17h, une fois la quasi-totalité des usines à l’arrêt, la foule commença sa marche à travers la ville, pillant les boulangeries et les entrepôts. L’insurrection spontanée, sans appel des organisations, se répandit et submergea la ville. Le retour de l’approvisionnement en pain ne mit pas fin au mouvement, qui prit rapidement un tournant politique.

Le lendemain après-midi, l’armée assuma l’exercice du pouvoir et prit le contrôle du centre de Turin. Les pillages et la construction de barricades se poursuivit dans les faubourgs de la ville. A Borgo San Paolo, un bastion socialiste, les insurgés saccagèrent et incendièrent l’église de San Bernardino. La police ouvrit le feu sur la foule. Les conflits s’intensifièrent tout au long de la journée du 24 août. Au matin, les protestataires tentèrent en vain d’atteindre le centre-ville. Quelques heures plus tard, ils essuyèrent des tirs d’armes automatiques et de véhicules blindés. Au final, le bilan s’élève à vingt-quatre morts et plus de 1 500 prisonniers. La grève subsistait le lendemain, mais sans barricades. Puis les deux douzaines de leaders socialistes furent arrêtés et Il Grido Del Popolo ne parut pas durant cet épisode et ne reprit ses activités que le premier septembre, dorénavant sous la direction de Gramsci, remplaçant Maria Giudice arrêtée avec les autres leaders socialistes. La censure d’État n’autorisa la publication d’aucune référence à l’insurrection. Gramsci saisit alors l’opportunité pour faire une courte référence à Lénine : « Kerensky représente la fatalité historique, mais c’est certainement Lénine qui représente l’avenir du socialisme, et nous l’accompagnons de tout notre enthousiasme ». C’était une référence aux journées de juillet en Russie, et à la persécution des Bolcheviks qui les avait suivies et qui avaient forcé Lénine à trouver refuge en Finlande.

Quelques jours plus tard, le 15 septembre, alors que les troupes menées par le général Lavr Kornilov marchaient en direction de Petrograd pour restaurer l’ordre après la révolution, Gramsci fit de nouveau référence à cette « révolution des consciences ». Puis, le 29 septembre, Lénine fut encore décrit comme « l’agitateur des consciences, l’éveilleur des âmes dormantes ». Les informations accessibles en Italie n’étaient toujours pas fiables, filtrées à travers les traductions de Junior dans l’Avanti !. A ce moment, Gramsci se représentait encore le révolutionnaire socialiste Viktor Chernoy comme « l’homme qui a un programme concret à réaliser, un programme entièrement socialiste, qui n’admet aucune collaboration, un programme que les bourgeois ne peuvent accepter, parce qu’il renverse le principe de la propriété privée, parce qu’il ouvre enfin la révolution sociale ».

Pendant ce temps, la crise politique se poursuivait en Italie. Après la défaite de l’armée à la bataille de Caporetto le 12 novembre, la faction socialiste du Parlement, menée par Filippo Turati et Claudio Treves, s’oriente ouvertement vers le nationalisme et s’engage dans la défense de la « nation », prenant ses distances avec le « neutralisme » des années précédentes. Dans les pages de la Critica Sociale, Turati et Treves publièrent un article dans lequel ils affirmaient que le prolétariat avait besoin de défendre le pays pendant les périodes de danger

De son côté, la faction révolutionnaire intransigeante du parti s’organisait également pour affronter ce nouveau contexte politique. En novembre, ses leaders appelèrent à une réunion secrète à Florence pour débattre de « la future orientation de notre parti. » Gramsci, qui commençait à jouer un rôle important dans la section de Turin, participa à la rencontre en tant que représentant. Il s’y rangea du côté de ceux qui, comme Amadeo Bordiga, pensaient qu’il était nécessaire de militer activement, tandis que Serrati et d’autres défendaient l’idée de maintenir les vieilles stratégies neutralistes. La réunion s’acheva par une réaffirmation de l’internationalisme révolutionnaire et de l’opposition à la guerre, mais sans aucune orientation pratique sur ce qu’il fallait faire.

Gramsci interpréta les événements d’août à la lumière de la révolution russe, et à son retour de la réunion il était convaincu que l’action était nécessaire à ce moment précis. Animé par cet optimisme et les échos qu’il avait de la prise de pouvoir des bolcheviks en Russie, il écrivit en décembre son article « La rivoluzioné contro ‘Il Capitale’ » (« La révolution contre « le Capital » »), où il déclara : « La Révolution des bolcheviks s’est définitivement enracinée dans la révolution générale du peuple russe ».

Après avoir empêché que la révolution stagne, les partisans de Lénine arrivèrent au pouvoir dans une position qui leur permit d’établir « leur dictature » et d’élaborer les formes socialistes dans lesquelles la révolution devra finalement se couler pour continuer à se développer harmonieusement ». En 1917, Gramsci n’avait pas de véritable compte-rendu des différences politiques qui existaient entre les révolutionnaires russes. De surcroît, ses idées concernant la révolution socialiste reposaient sur l’hypothèse qu’il y aurait un mouvement continu « sans de trop grands heurts».

Avec l’irrésistible force culturelle qui lui était propre, « la matière même de la Révolution des bolcheviks est davantage l’idéologie que les faits » Pour cette raison, on ne pouvait pas lire la révolution « à la lettre [dans le texte] de Marx. » En Russie, ajoutait Gramsci,  « Le Capital de Marx était le livre des bourgeois plus qu’il n’était celui des prolétaires » Gramsci faisait référence à la Préface de 1867 ; Marx y affirmait que les nations où le capitalisme était plus développé pavaient le chemin pour les moins développées, et indiquaient les « étapes naturelles » du progrès que l’on ne pouvait éviter.

Sur la base de ce texte, les Mencheviks avaient articulé une lecture du développement de la société en Russie, dans laquelle ils affirmaient la nécessité que se forme une bourgeoisie et que se constitue une société industrielle complètement développée avant que le socialisme devienne possible. Mais les révolutionnaires qui suivent Lénine, selon Gramsci, « ne sont pas marxistes » au sens strict du terme ; c’est-à-dire que tant qu’ils ne refusent pas « la pensée immanente » de Marx, ils vont  « renient quelques affirmations du Capital » et refuser de considérer l’ouvrage comme  une doctrine extérieure, faite d’affirmations dogmatiques, et qu’il ne s’agit pas de discuter. »

Selon Gramsci, les prédictions que Marx propose dans Le Capital concernant le développement du capitalisme seraient correctes dans les situations de développement normal où la formation d’une  « volonté populaire collective » apparaîtrait via « une vaste série d’expériences de classe. » Mais la guerre a accéléré cette temporalité d’une façon imprévisible, et en trois ans les travailleurs russes en avaient fait l’intense expérience :  « La famine était imminente, la faim, la mort par la faim pouvait les cueillir tous, broyer d’un coup des dizaines de millions d’hommes. Les volontés se sont mises à l’unisson, mécaniquement d’abord, activement, spirituellement après la première révolution ».

Cette volonté collective du peuple était encouragée par la propagande socialiste. Cela avait permis aux travailleurs russes, dans une situation exceptionnelle, de vivre l’histoire complète du prolétariat en un instant seulement. Les travailleurs reconnaissaient les efforts qu’avaient faits leurs ancêtres pour s’émanciper « des chaînes de la servilité » et développèrent rapidement une «conscience nouvelle », devenant « des témoins actuels d’un monde à venir ». En outre, étant parvenus à cette conscience à une époque où le capitalisme international était arrivé à maturité dans des pays tels que l’Angleterre, le prolétariat russe pouvait rapidement atteindre la maturité économique, condition nécessaire du collectivisme.

En 1917, malgré sa connaissance encore limitée des idées bolcheviques, le jeune éditeur d’ Il Grido del Popolo avait naturellement gravité autour d’idées proches de la révolution permanente de Trotski. Gramsci voyait dans Lénine et les bolcheviks l’incarnation d’un programme de renouvellement de cette révolution qui avait été interrompue. Une révolution qu’il voulait aussi voir se réaliser en Italie.

Vingt ans plus tard, Gramsci mourut prisonnier du fascisme italien. Ce genre de regard rétrospectif sur les événements pourrait nous laisser penser que cette destinée tragique aurait amené Gramsci à remettre en question les grands espoirs qu’il avait fondés sur la révolution d’octobre. Ou même que ses Cahiers de prison seraient un exercice lui permettant de trouver de « nouvelles voies » plus modérées ou d’adapter les formes de lutte contre le capitalisme.

Et pourtant il n’y aucun abandon de ce type ! Dans ses écrits de prison, Gramsci a présenté une théorie politique dans laquelle la force et le consensus ne sont pas indépendants et où l’État est conçu comme le résultat d’un processus historique d’interaction entre les forces, produisant rarement des conditions favorables pour les groupes dominés. Il a écrit sur la nécessité de mener la lutte dans tous les domaines de la vie ainsi que sur les risques des accords hégémoniques et du « transformisme » politique. Il a mis l’accent sur le rôle (presque toujours délétère) des intellectuels dans la vie du peuple, et sur l’importance de proposer le marxisme comme une vision du monde à part entière, une philosophie de la praxis.

Rien, dans ses années d’emprisonnement, n’indique donc que Gramsci aurait abandonné l’idée de considérer la révolution russe comme référence programmatique et historique pour l’émancipation de la classe ouvrière. La Révolution russe est restée bien vivante dans l’esprit et le cœur de Gramsci jusqu’à sa mort, en avril 1937.

 

Traduit par Lou Stauder-Fricker.

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