Même au cours d’un processus révolutionnaire, le pouvoir n’est pas toujours à prendre, loin de là, soit parce que les forces de l’ennemi demeurent trop puissantes, soit parce que le camp des exploité·e·s et des opprimé·e·s reste trop faible, divisé et désorienté pour conquérir et conserver le pouvoir.

Les bolcheviks étaient parfaitement conscients de ce danger et voulaient éviter que la Révolution russe subisse le même sort que la Commune de Paris, écrasée dans le sang par la bourgeoisie française. C’est pourquoi ils refusèrent de s’emparer du pouvoir en juillet 1917, malgré la pression exercée par les secteurs populaires les plus combatifs, pressés d’engager le combat contre un gouvernement provisoire incapable d’en finir avec la guerre, de partager les terres et d’améliorer les conditions de vie des masses.

 

En 1917, la Russie compte plus de 165 millions de citoyens, dont seulement 2,7 millions vivent à Petrograd. 390 000 ouvriers d’usine (dont un tiers de femmes), de 215 000 à 300 000 soldats en garnison et autour de 30 000 marins et soldats stationnés à la base navale de Kronstadt peuplent la ville.

Après la révolution de février et l’abdication du Tsar Nicolas II, les soviets, menés par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (SR), cèdent le pouvoir à un gouvernement provisoire non-élu, souhaitant poursuivre l’engagement russe dans la Première Guerre mondiale et reporter la réforme agraire après l’élection de l’Assemblée Constituante, élection qui devait être ajournée indéfiniment par la suite.

Ces mêmes soviets appellent également à la création de comités de soldats et incitent ceux-ci à désobéir à tout ordre officiel qui irait contre les ordres et les décrets du soviet des délégués des travailleurs et des soldats.

Ces décisions contradictoires produisirent une structure du pouvoir duale et instable, marquée par des crises gouvernementales fréquentes. La première de ces crises éclate en avril 1917 au sujet de la guerre et ne se termine qu’une fois que les principaux leaders bourgeois – Pavel Milioukov du parti Kadet (parti constitutionnel-démocrate) et Alexander Guchkov du parti octobriste – sont évincés. Cela révèle en outre l’impuissance du gouvernement dans la garnison de Petrograd : les troupes obéissent davantage au Comité Exécutif du soviet de Petrograd qu’au Général d’alors, Lavr Kornilov.

L’ordre numéro 1 du Soviet de Petrograd, publié le 14 mars 1917. Ce document appelle les soldats à élire des Comités de soldats, à envoyer des représentants au Soviet, et à n’obéir à leurs officiers et au Gouvernement Provisoire que si leurs ordres ne contredisent pas les ordres et décrets du Soviet de Petrograd. Toutes les armes devaient être données aux Comités « et ne devaient jamais, même sur demande, être rendues aux officiers. »

Le gouvernement de coalition qui émerge de cette crise est composé de neuf ministres de partis bourgeois et six de partis dits socialistes. Le Prince Georgy Lvov demeure premier ministre et ministre de l’intérieur, mais le ministre de la Guerre et de la marine, Alexander Kerensky, un membre du parti socialiste-révolutionnaire, devient bientôt l’étoile montante du gouvernement. Le conseil des ministres comprend également les menchéviks Irakli Tsereteli, comme ministre des postes et des télégraphes, et Matvey Skobelev comme ministre du travail. Les socialistes-révolutionnaires Viktor Tchernov et Pavel Pereverzev rejoignent également la coalition respectivement comme ministre de l’agriculture et ministre de la justice.

 

Le parti bolchevik pendant l’été 1917

Les bolcheviks connaissent des difficultés pendant la première moitié de 1917. Ils s’étaient opposés initialement aux manifestations pour la journée internationale de la femme, qui avait conduit à la révolution de février. Le parti bolchevik expérimente ensuite un net décalage vers la droite au milieu du mois de mars, lorsque Lev Kamenev, Josef Staline et M.K. Muranov, reviennent de Sibérie et prennent le contrôle de l’organe central du parti, la Pravda. Sous leur contrôle, le journal défend alors un soutien critique du Gouvernement Provisoire, et rejette le slogan « En finir avec la Guerre », tout en appelant à une cessation des activités désorganisées sur le front.

Ces positions contrastent nettement avec les vues que Lénine exprime dans ses « Lettres d’Afar », et il n’est pas surprenant que la Pravda ne publie alors que la première de celles-ci, avec plusieurs passages occultés. Si on se réfère au témoignage d’Alexander Chliapnikov :

Le jour de la parution du premier numéro de la « Pravda réformée », le 15 mars, fut un jour de triomphe pour les « défencistes ». L’entièreté du Palais de Tauride, des membres du comité de la Douma aux comité exécutif, le cœur de la démocratie révolutionnaire, ne réagissait qu’à une seule nouvelle : la victoire des bolcheviks modérés et raisonnables sur les plus extrémistes. Même dans le Comité Exécutif lui-même on nous regardait avec des sourires venimeux.

Ces opinions prévalaient parmi les leaders Bolchéviks à Petrograd lorsque Lénine, le 3 Avril, arrive à la Station Finlande de la ville. Le jour suivant il présente ses désormais célèbres « Thèses d’Avril » aux délégués Bolcheviks de la Conférence des délégués des soviets de travailleurs et de soldats de toute la Russie. A la différence de Kamenev et Staline, Lénine réaffirme son refus total d’un « défencisme révolutionnaire » et défend la fraternisation au front. Il adopte également la perspective de Trotsky, définissant le « moment présent » comme une transition entre le premier stade « bourgeois-libéral » de la révolution et le second stade, « socialiste », durant lequel le pouvoir sera transféré dans les mains du prolétariat.

Lénine s’oppose ainsi au « soutien limité » au Gouvernement Provisoire proposé par Staline et Kamenev, se prononçant au contraire pour son rejet complet, tout comme il se prononce contre l’idée selon laquelle les bolcheviks et les mencheviks, moins radicaux, devaient se réunifier en un seul parti socialiste.

A partir de ce moment, les bolcheviks appellent à transférer tout le pouvoir aux soviets, qui armeraient le peuple, aboliraient la police, l’armée et la bureaucratie d’État, tout en confisquant les biens des propriétaires terriens et en transférant le contrôle de la production et de la distribution aux travailleurs. A la septième Conférence de toute la Russie du parti bolchevik, tenue à Petrograd du 24 au 29 avril, la position de Lénine, sur la guerre comme sur le Gouvernement Provisoire, obtient une majorité de soutiens.

Les premières pages des « Thèses d’Avril » de Lénine, publiées originellement dans la Pravda.

Le parti bolchevik demeure petit au début de l’année 1917, avec seulement 2 000 membres à Petrograd, ce qui représente 0,5 % de la classe ouvrière de la ville. Au commencement de la Conférence d’avril, les membres du parti sont déjà plus de 16 000 dans la capitale seulement (Petrograd). Fin juin, leurs effectifs ont encore doublé. 2 000 soldats en garnison ont rejoint l’organisation militaire bolchevik, et 4 000 de plus s’associent au Club Pravda, une organisation hors du parti, destinée aux militaires, que faisait fonctionner l’Organisation Militaire bolchevik.

Cette croissance rapide et massive des adhésions transforme l’organisation. Ses rangs se fournissent de recrues impétueuses, qui connaissent très peu le marxisme mais sont désireux d’actions révolutionnaires. Entre-temps, les bolcheviks commencent à incorporer des organisations existantes. Le 4 mai, le jour précédant la formation du gouvernement de coalition, Trotsky revient d’exil. Maintenant que lui et Lénine ont trouvé un terrain d’entente, Trotsky commence à connecter son organisation, le Mezhraiontsy (ou Organisation inter-district de Petrograd), au parti de Lénine.

Malgré cette croissance exponentielle, les bolcheviks se trouvent toujours en minorité. Ils ne représentent que 10 % des délégués au premier Congres de toute la Russie des délégués des soviets des travailleurs et soldats, qui commence le 3 juin. Cette réunion nationale implique 1090 délégués, dont 822 peuvent voter, qui représentent plus de 300 soviets de travailleurs, soldats et paysans et 53 soviets régionaux, provinciaux ou de quartiers. Les bolcheviks ont la troisième représentation, avec 105 délégués, derrière les socialistes-révolutionnaires (285 délégués) et les mencheviks (248 délégués).

A cette époque Petrograd a trois différentes organisations du parti bolchevik : le Comité central, composé de neuf hommes, l’Organisation Militaire de toute la Russie, et le Comité de Petrograd. Chaque organisation a ses propres responsabilités, les soumettant à des pressions différentes et parfois conflictuelles. Le Comité central, qui doit considérer la situation de tout le pays, se trouve souvent dans la situation de devoir réfréner les groupes les plus radicaux.

L’Organisation Militaire Bolchevik. 

 

Préparer la scène

L’Organisation Militaire bolchevique prépare une manifestation armée pour le 10 juin, dans le but d’exprimer l’opposition de masse aux intentions du Gouvernement Provisoire de préparer une offensive militaire et à la tentative de Kerensky de ré-instituer la discipline dans les casernes ainsi qu’à la menace grandissante de transfert des troupes sur le front. Cette manifestation est annulée à la dernière minute, le parti fléchissant devant l’opposition rencontrée au Congrès.

Certains éléments du Parti Bolchevik, particulièrement au Comité de Petrograd et dans l’organisation militaire, virent en cette manifestation annulée une occasion de soulèvement potentiel. Cette tendance est tellement importante que Lénine lui-même doit intervenir dans une réunion d’urgence pour défendre la décision du Comité Central d’annuler la mobilisation. Il explique ainsi que le Comité Central doit suivre l’ordre formel du Congrès des Soviets et que la contre-révolution avait pour but de se servir de cette manifestation pour ses propres fins. Il ajoute :

Même dans les simples luttes il arrive que des offensives préparées doivent être annulées pour des   raisons stratégiques, et cela a encore plus de chance d’arriver dans une lutte de classes… Il est nécessaire d’établir quelle est la situation et d’être audacieux dans nos décisions.

Le Congrès des Soviets avait en effet voté pour organiser sa propre marche une semaine plus tard, le 18 Juin et ordonné à toutes les unités de garnisons de participer, sans armes. Les bolcheviks transformèrent cela en manifestation massive contre le gouvernement, avec plus de quatre cent mille manifestants.

Nikolai Sukhanov, ayant vécu le moment, se remémore ainsi que :

Tout les travailleurs et les soldats de Petrograd y participèrent. Mais quelle était la nature politique de cette manifestation ? « Encore bolchevik. » je remarquais, en regardant les slogans, « et    derrière eux encore des bolcheviks »… «  Tout le pouvoir aux Soviets ! », « Finissons-en avec les   dix ministres capitalistes ! », « Paix sur les taudis, guerre sur les palaces ! ». De cette façon rugueuse et pesante les travailleurs-paysans de Petrograd, l’avant-garde du monde et de la révolution Russe,         exprimaient leur volonté.

Les bolcheviks avaient organisé la manifestation originelle avec la Fédération anarcho-communiste de Petrograd, un des deux principaux groupes anarchistes en fonctionnement à ce moment. Le Comité Anarchiste Révolutionnaire Provisoire décida même de surpasser son allié et de libérer F.P Khaustov, éditeur du journal principal de l’organisation militaire bolchevik, de la prison de Vyborg.

En réponse le gouvernement fit des descentes dans les sièges anarchistes, tuant un de leurs leaders. Combiné à l’offensive de juillet de Kerensky et les nouvelles demandes d’armes et d’hommes, le meurtre d’Asnin intensifia l’agitation militaire, particulièrement dans le Premier Régiment de mitrailleurs. Ces soldats planifièrent ainsi un soulèvement immédiatement, avec les encouragements des anarcho-communistes, dès le premier juillet.

A la Conférence de toute la Russie de l’Organisation militaire bolchevik, les délégués furent avertis de ne pas faire le jeu du gouvernement en organisant un soulèvement désorganisé et prématuré. Le discours de Lénine le 20 juin sonnait comme un avertissement annonciateur :

Nous devons être particulièrement attentifs et précautionneux, pour ne pas nous perdre dans une provocation… Un mauvais mouvement de notre part peut tout gâcher… Si nous étions en capacité actuellement de nous saisir du pouvoir, il serait naïf de croire qu’une fois saisi nous pourrions le tenir.

Nous avons dit plus d’une fois que le seul gouvernement révolutionnaire possible est un Soviet composé des députés des travailleurs, des soldats et des paysans.

Quel est le poids exact de notre faction au Soviet ? Même dans les soviets des deux capitales, pour ne pas parler des autres, nous ne représentons qu’une infime minorité. Qu’est-ce que ce fait montre ? On ne peut pas l’écarter. Il montre que les masses sont majoritairement hésitantes mais croient toujours les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks.

Lénine ré-exprime cette idée dans un éditorial de la Pravda :

L’armée a marché vers la mort parce qu’elle croyait qu’elle faisait un sacrifice pour la liberté, la révolution et la paix.

Mais l’armée n’est qu’une partie du peuple, qui, à ce stade de la révolution, suit les Partis socialistes- révolutionnaire et mencheviks. Ce fait basique et central, la confiance de la majorité dans les politiques petites-bourgeoises des Mencheviks et des Socialistes Révolutionnaires, qui sont dépendantes des capitalistes, détermine la conduite et la position de notre Parti.

Trotsky analyse différemment la situation, pour lui les travailleurs et les soldats…

… se sont souvenus qu’en Février leurs leaders avaient été prêts à sonner la retraite quand la victoire était proche ; qu’en Mars la journée de huit heures avait été gagnée par une action venant de la base ; qu’en Avril Miliukov avait été expulsé par des régiments qui étaient descendus dans les rues de leur         propre initiative. Une récollection de ces faits augmenta le tempérament impatient et crispé des masses.

Des chefs d’unité de l’Organisation Militaire de Petrograd soutenaient largement l’action directe et immédiate contre le Gouvernement Provisoire, et bien des membres de base du Parti Bolchevik considéraient déjà un soulèvement précoce comme à la fois inévitable et même désirable.

Toutefois quand l’offensive était sur le point d’être défaite le gouvernement se retrouva dans une autre crise : quatre ministres du Parti Constitutionnel Démocrate quittèrent la coalition, protestant contre le compromis de Kerensky avec le Conseil Central d’Ukraine. Cette défection abrupte laissa le gouvernement, désormais composé de six socialistes et seulement cinq ministres capitalistes, désorganisé et vulnérable. Lorsque les journées de juillet débutèrent, les bolcheviks gagnèrent une majorité dans la section des travailleurs dans le Soviet de Petrograd, témoignant de leur influence grandissante au sein des masses.

 

La manifestation armée

La série d’événements désignée sous le nom de « journées de juillet » débute le 3 juillet, quand le Premier régiment de mitrailleurs lance une rébellion avec le soutien de plusieurs autres unités militaires. L’explosion du soulèvement coïncide avec la seconde Conférence du comité bolchevik de la ville de Petrograd, qui débute le 1er juillet.

Ce n’est que lorsqu’il devient clair que les régiments, soutenus par une masse de travailleurs, sont descendus dans la rue et que des membres de base du parti bolchevik participent aux événements que le Comité Central rejoint le mouvement et conseille aux manifestants de continuer les manifestations le jour suivant sous les auspices bolcheviks. Bien que le Comité Central comprenne que les manifestants veulent s’équiper d’armes, les recommandations du parti ne disent rien quant à un soulèvement armé ou la prise des institutions gouvernementales. En lieu et place, la résolution officielle répète l’appel des bolcheviks à un « transfert du pouvoir au Soviet des députés des travailleurs, soldats et paysans. »

Ainsi l’Organisation militaire bolchevik assume la direction d’un mouvement de rue qui s’est originellement développé hors de son contrôle. Cette éruption inattendue jette le désordre dans le parti. Ceux qui suivaient l’avis du Comité Central et se positionnent en faveur d’un ajournement de la révolution se retrouvent en conflit avec d’autres, particulièrement les membres de l’Organisation militaire du comité de Petrograd, qui préconisent une action immédiate.

Bien sûr, un parti révolutionnaire connaît une croissance exponentielle pendant une révolution : nous avons déjà vu que le parti bolchevik à Petrograd avait connu une croissance de 1600 % en moins de cinq mois. Cela soumet le parti à une pression sans précédent, qui se manifeste de différentes façons et avec des intensités différentes dans les organes du parti, et menace de déchirer l’organisation. Aucun aménagement organisationnel ne peut prévenir cela ; c’est tout un ensemble de circonstances – parmi lesquelles la confiance que la direction du parti avait gagné – qui a eu un impact sur le dénouement des événements révolutionnaires. C’est pour cela que la construction d’un parti ne peut être entreprise dans l’agitation du moment, comme la Révolution allemande le montrera en 1918.

Le 3 juillet, la manifestation armée essaye sans succès d’arrêter Kerensky avant d’aller au Palais de Tauride, le siège du Comité Exécutif du Soviet Central. Ils ont l’intention de forcer ce groupe à se saisir du pouvoir du Gouvernement provisoire. La foule – estimée de 60 000 à 70 000 personnes – submerge les défenses du palais et présente sa demande. Le Comité Exécutif refuse. Trotsky saisit bien l’ironie du moment quand il observe que, alors que des centaines de milliers de manifestants demandaient aux dirigeants des soviets de prendre le pouvoir, ceux-ci souhaitaient utiliser les forces armées contre les manifestants.

À la suite de la Révolution de février, les travailleurs et les soldats ont donné le pouvoir aux mencheviks et aux socialistes-révolutionnaires. Mais ces partis essayaient de le donner à la bourgeoisie impérialiste, préférant une guerre contre le peuple plutôt qu’un transfert sanglant du pouvoir entre leurs propres mains. Lorsque les manifestants de juillet réalisent que la direction du Soviet ne lâchera pas ses alliés capitalistes – dont la plupart avaient quitté le gouvernement de leur propre fait de toutes façons – la situation aboutit à une impasse.

 

« Prends le pouvoir, fils de pute, quand on te le donne ! »

Le jour suivant, Lénine, qui était à l’étranger, en Finlande, se précipite au siège du parti bolchevik, la Demeure Kshesinkaia. Bientôt des marins de la base navale de Kronstadt y arrivent également. Le dernier discours public de Lénine, le suivant sera après l’insurrection d’Octobre, ne correspond pas à ce que les marins attendent : il y souligne le besoin d’une manifestation pacifique et exprime sa certitude que le slogan « Tout le pouvoir aux Soviets » gagnera. Il finit par implorer les marins à la réserve, la détermination et la vigilance.

Les Journées de juillet présentent le Comité central bolchevik, et plus particulièrement Lénine, sous un jour peu familier : ils permettent d’éviter un soulèvement prématuré dans la capitale, qui, eût-il été un succès, aurait pu isoler les bolcheviks et mettre un terme à la révolution, connaissant un destin similaire à la Commune de Paris en 1871 et au soulèvement spartakiste de Berlin en 1919.

Une procession de 60 000 personnes se dirige vers le Palais de Tauride, pour ne rencontrer que le feu des snipers au croisement de la Rue Nesky et Liteiny, puis au croisement de la rue Liteiny et Panteleymonov. La plupart des victimes furent le fait d’un affrontement avec deux escadrons de cosaques, qui ont même utilisé l’artillerie contre les manifestants. Après ces virulentes batailles de rues, les marins de Kronstadt, menés par Fyodor Raskolnikov, atteignent le Palais de Tauride, ou ils rejoignent le Premier Régiment de mitrailleurs.

4 Juillet 1917, Petrograd. Les manifestants sur la perspective Nevsky cherche un refuge après que les troupes aient ouvert le feu.

C’est là que l’un des événements les plus spectaculaires et tragi-comiques de ces Journées de Juillet se produit : Victor Tchernov, le prétendu théoricien des socialistes-révolutionnaires, est envoyé calmer les contestataires. La foule le saisit et un travailleur au poing tremblant lui dit : « Prends le pouvoir, fils de pute, quand on te le donne ! ». Ils déclarent ensuite Tchernov en état d’arrestation et l’emmènent dans une voiture à proximité. C’est l’intervention opportune de Trotsky qui sauve le ministre. Soukhanov décrit cette scène étrange :

La foule était agitée, aussi loin qu’on pouvait le voir… Tout Kronstadt connaissait Trotsky et, on pouvait le penser, lui faisait confiance. Mais il commença à parler et la foule ne se calma pas. Si un coup de feu avait retenti à ce moment, comme une provocation, un massacre immense aurait eu lieu et chacun de nous, et peut-être Trotsky lui-même, aurait été réduit en miettes. Trotsky, agité et ne trouvant pas les mots dans cette atmosphère féroce, ne pouvait qu’à peine se faire écouter par les rangs les plus proches de lui… Quand il essaya de rejoindre Tchernov les rangs autour de la voiture se sont déchaînés. « Vous êtes venus exprimer votre volonté et montrer que la classe des travailleurs du Soviet ne veut plus voir la bourgeoisie au pouvoir [dit Trotsky]. Mais pourquoi desservir votre propre cause en actes de violence sur des individus de seconde zone ?… Chacun de vous a montré sa dévotion à la révolution. Chacun de vous est prêt à donner sa vie pour elle. Je le sais. Donne moi ta main, camarade, ta main, frère ! » Trotsky tendit sa main à un marin qui protestait avec une violence particulière. Mais il refusa de répondre… Il me semblait que le marin, qui devait avoir entendu Trotsky à Kronstadt plus d’une fois, devait avoir le sentiment d’être un traître : il se souvenait de ses discours précédents et était confus…. Ne sachant quoi faire les marins de Kronstadt relâchèrent Tchernov.

Tchernov retourne au Palais de Tauride et écrit huit éditoriaux condamnant les bolcheviks. Le journal socialiste-révolutionnaire Delo Nadora en publie finalement quatre. Néanmoins, le Gouvernement provisoire prend sa revanche d’une façon bien plus perfide : le jour suivant, il débute une campagne de diffamation qui décrit Lénine – qui était arrivé en Russie en passant par l’Allemagne dans un train plombé – comme un agent du pouvoir allemand.

 

Le triomphe provisoire de la Réaction

Le 5 Juillet, le Comité exécutif du Soviet central et du Conseil militaire de Petrograd lance une opération militaire pour réaffirmer le contrôle de la capitale. Les troupes loyales au gouvernement occupent la demeure Kshesinskaia [centre du parti bolchevik], et détruisent l’usine de publication de la Pravda. Lénine s’en sort de justesse. Il est inutile de spéculer sur le fait de savoir si, eût-il été attrapé, il aurait rencontré le même destin que Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht après la révolte Spartakiste, mais on peut en avoir un indice dans une caricature publiée dans un journal de droite, Petrogradskaia, deux jours après :

« Lénine veut un poste haut placé ? Eh bien une position est prête pour lui. »

Les troupes loyales occupent la forteresse de Pieter et Paul, que le Premier Régiment de Mitrailleurs rendent sur ordre de l’Organisation militaire bolchevik. Le Comité central du parti ordonne à ses sympathisants d’en finir avec les manifestations de rues, appelant les travailleurs à retourner travailler et les soldats à retourner dans leur caserne.

Pendant ce temps le gouvernement ordonne l’arrestation des dirigeants Bolcheviks, dont Lénine, Kamenev, et Grigory Zinoviev, ainsi que Trotsky et Anatoly Lounatcharsky, les dirigeants de l’Organisation interdistrict. Bien que certains de ces prisonniers politiques, dont Trotsky, quitteront la prison pendant la tentative de putsch de Kornilov pour organiser la résistance des travailleurs, d’autres resteront en prison jusqu’à la Révolution d’Octobre.

C’est ainsi que se terminent les journées de juillet, qui furent, selon les mots de Lénine, « quelque chose de considérablement plus qu’une manifestation et moins qu’une révolution ». Certains des dirigeants principaux du parti bolchevik durent passer dans la clandestinité, et ses journaux fermèrent, mais le revers fut de courte durée. L’offensive ratée de la Onzième Armée sur le front sud-ouest face à une contre-attaque massive des Autrichiens et des Allemands, allant de pair avec une situation économique détériorée, renouvela la validité du slogan bolchevik.

En effet, les journaux bolcheviks réapparurent bientôt avec des noms légèrement différents, et les commissions du parti trouvèrent de nouvelles positions très rapidement. De plus désarmer les unités militaires rebelles, comme le gouvernement l’ordonnait, était plus facile à dire qu’à faire. L’échec du putsch de Kornilov en août 1917 renversa bientôt la situation, créant finalement les conditions favorables à une prise de pouvoir par les bolcheviks.

 

Traduit par Nathanael Colin-Jaeger. Cet article a été publié initialement en anglais par la revue Jacobin.

Illustration : Manifestation politique le 18 Juin 1917 à Petrograd. La bannière de gauche indique : « Paix dans le monde – Tout le pouvoir au peuple – Toutes les terres au peuple », et celle de droite : « En finir avec les ministres capitalistes », il s’agit de slogans Bolcheviks.

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