Dans cet article publié en 2005 dans la revue Inprecor, Gilbert Achcar revient sur l’héritage intellectuel et politique du théoricien marxiste et militant révolutionnaire Ernest Mandel, mort il y a 20 ans le 20 juillet 1995.

Gilbert Achcar, enseignant à la SOAS (School of Oriental and African Studies), collaborateur du Monde Diplomatique et d’Inprecor, a dirigé la publication du recueil Le marxisme d’Ernest Mandel, PUF, Actuel Marx, Paris, 1999. Il a notamment publié Le Peuple veut (Actes Sud, 2013), Le choc des barbaries (rééd. 10/18, Paris, 2004) et L’Orient incandescent. Le Moyen-Orient au miroir marxiste (éd. Page deux, Lausanne, 2003).

 

Ernest Mandel est décédé le 20 juillet 1995, au milieu de la dernière décennie du XXe siècle. C’était un moment de reflux du mouvement marxiste international : l’offensive néolibérale du capitalisme mondial battait son plein tant et si bien que, quoiqu’ils aient dû leur élection à un sursaut contre ses effets, Clinton poursuivait le travail commencé par Reagan, et les sociaux-démocrates européens allaient bientôt continuer ce que leurs concurrents conservateurs avaient entamé. Les États d’origine stalinienne venaient de s’effondrer, illustrant de manière aussi saisissante qu’imprévue — en sens inverse — la « théorie des dominos ». Une masse d’idéologues partageant l’opinion selon laquelle l’URSS et le marxisme étaient aussi inextricablement liés que le sont le Vatican et le catholicisme — qu’ils aient été des ennemis jurés de Moscou ou qu’ils aient fait partie de ses thuriféraires ou alliés — proclamaient que Marx, cette fois-ci, était vraiment mort.

Ce contexte politique et idéologique a lourdement pesé sur la perception du décès de Mandel. La tendance naturelle était de ne voir en lui qu’un représentant d’une génération surdéterminée par l’expérience de l’Union soviétique — une génération qui avait vu le jour au cours des premières années du régime « communiste » russe et qui s’éteignait à l’heure de son effondrement. Mandel pouvait aisément apparaître ainsi comme un représentant d’un marxisme spécifique du XXe siècle, dont les principales tendances se rapportaient à l’Union soviétique, que ce fut de façon admirative ou critique. Ceux qui souhaitaient continuer un combat d’inspiration marxiste contre le capitalisme préconisaient un « retour à Marx » (qui, bien sûr, était bien vivant, ce que chacun put constater assez rapidement). Pour certains, cela s’est traduit par la mise au rancart tant de l’héritage du « marxisme soviétique » que de celui de ses critiques, tandis que d’autres cherchaient à combiner un Marx relooké avec des tendances de la pensée philosophique critique aussi éloignées de la question de l’URSS qu’elles l’étaient de la lutte de classes réelle – et qui, de ce fait, n’avaient pas été affectées par le grand tournant historique.

En réalité, toute vision confinant l’héritage d’Ernest Mandel à un chapitre de l’histoire du marxisme lié à l’existence de l’Union soviétique, est forcément ignorante de son œuvre. En effet, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir des nombreuses contributions de Mandel au sujet de l’Union soviétique — qui peuvent être considérées comme la partie la moins originale de ses travaux, car elles étaient consacrées essentiellement à une défense orthodoxe des analyses de Trotsky — elles ne représentent qu’une petite partie de la masse volumineuse de ses écrits. Ernest Mandel a toujours protesté énergiquement — et à juste titre — contre toute tentative de définir le profil théorique et politique du mouvement international qu’il a inspiré, et par conséquent son propre profil, comme principalement, sinon uniquement, « anti-stalinien ». Il a toujours insisté sur le fait que la dimension la plus essentielle du combat qu’il menait avec ses camarades était dirigée contre le capitalisme, et que le stalinisme était un phénomène beaucoup plus éphémère que ce dernier.

À vrai dire, si le « retour à Marx » doit être considéré comme le trait caractéristique du marxisme moderne, Ernest Mandel est le plus actuel des marxistes de la dernière époque. La partie principale de son œuvre est fondée, en effet, sur une réappropriation et une actualisation directes du marxisme originel. Plusieurs de ses principaux travaux théoriques entrent dans cette catégorie, et notamment le Traité d’économie marxiste, La formation de la pensée économique de Karl Marx et ses introductions aux trois volumes de l’édition anglaise du Capital de Marx en format de poche (Penguin). Mandel s’est ainsi affirmé comme l’un des principaux interprètes modernes de la théorie économique de Marx, et aucun « retour à Marx » — dans le domaine économique à tout le moins — ne peut, s’il est sérieux, s’épargner la nécessité de lire Mandel en tant qu’adjuvant des plus utiles et des plus instructifs de la pensée économique de Marx.

Si Mandel n’avait écrit que les œuvres mentionnées ci-dessus, son intérêt pour le marxisme moderne serait déjà évident. Mais il a fait bien plus que cela : il a écrit un ouvrage que Perry Anderson, le meilleur connaisseur de l’histoire des idées marxistes, a décrit comme « la première analyse théorique du développement global du mode de production capitaliste depuis la Seconde Guerre mondiale, conçue dans le cadre des catégories marxistes classiques »1.

En fait, le Troisième âge du capitalisme, le chef-d’œuvre de Mandel, n’est pas la première tentative d’interprétation de la dynamique du capitalisme de l’après-guerre, mais est bien la première — et, à ce jour, la seule — tentative de s’atteler à cette tâche considérable d’une façon globalisante. L’auteur s’est efforcé de mettre à jour les catégories de Marx et de les utiliser pour analyser non seulement la sphère économique, mais aussi les autres sphères, sociale, politique et idéologique, produisant une analyse du « mode de production capitaliste » d’après la Seconde Guerre mondiale dans le sens le plus globalisant de cette formule marxiste.

Mandel a développé, en outre, des instruments-clés pour l’analyse de la phase dans laquelle est entré le capitalisme mondial après la fin du long boom de l’après-guerre, en particulier par le rôle capital qu’il a joué dans la réhabilitation et l’actualisation de la théorie des « ondes longues » du développement capitaliste. Il a également formulé une analyse majeure de la nature de la récession prolongée du capitalisme mondial en cours depuis les années 1970. Son interprétation est une des tentatives les plus stimulantes et les plus sérieuses visant à expliquer la dynamique historique du capitalisme mondial sur la longue durée, une tentative qui ne peut être ignorée qu’au prix de passer à côté d’un aspect essentiel de la discussion théorique marxiste en économie. Une des contributions les plus importantes de Mandel à cet égard a consisté à souligner fortement le rôle de la lutte des classes et des formes de la domination bourgeoise en tant que facteurs majeurs de la dynamique historique des économies capitalistes.

Il a correctement affirmé que les succès des efforts capitalistes visant à imposer une nouvelle forme de (dé)régulation de l’économie mondiale — ce que l’on nomme couramment à présent la « mondialisation » capitaliste — dépendraient en grande partie du rapport des forces sociales. Le regard fixé sur la fraction européenne du capitalisme mondial, il a conclu le dernier de ses livres publiés de son vivant, la nouvelle édition, mise à jour et augmentée, de Long Waves of Capitalist Development 2 parue en 1995, par le pronostic suivant, toujours actuel :

« Si les longues périodes de prospérité créent des conditions plus favorables pour le compromis et le consensus, les longues périodes de dépression sont propices aux conflits dans lesquels toutes les parties refusent de faire des concessions importantes. Ce qui tend à prévaloir, ce n’est pas une régulation réussie, mais des contradictions et des conflits croissant.

Il n’y aura donc aucun atterrissage en douceur de la longue dépression, seulement des phases d’expansion des cycles courts suivies de nouvelles récessions, avec une augmentation régulière du chômage, et des taux de croissance moyens à long terme très inférieurs à ceux du boom de l’après-guerre. »

Mandel, hautement fidèle à Marx à cet égard, considérait la lutte des classes comme un facteur déterminant de l’histoire et de la prédiction économiques, plutôt que de produire une version marxiste de la croyance dans l’omnipotence de la « main invisible » du marché, chère à l’école classique de l’économie politique bourgeoise, ou de la vision mercantiliste d’une économie mondiale où les États concurrents sont le facteur décisif. Il partageait la vision de Marx, parce que, comme Marx lui-même, il était profondément engagé dans la lutte des classes, aussi éloigné que possible du marxisme de salon. Toute sa vie, il a été un militant dévoué du mouvement ouvrier, consacrant la majeure partie de son temps à l’intervention politique dans le mouvement réel.

Il est malheureux que Mandel n’ait pas vécu assez longtemps pour assister au développement du nouveau mouvement mondial contre le néolibéralisme et les guerres impérialistes. S’il était encore à nos côtés et en bonne santé, il aurait, sans aucun doute, puissamment contribué à la construction de ce mouvement, lui apportant non seulement son érudition et son expérience immenses, mais aussi son enthousiasme révolutionnaire insatiable. À maints égards, il aurait été tout à fait en accord avec le nouveau mouvement et avec la nouvelle vague de radicalisation de la jeunesse, comme il l’avait été avec la vague de 1968 lorsqu’il avait déjà 45 ans.

L’héritage d’Ernest Mandel est aujourd’hui bien plus en harmonie avec la composante jeune du nouveau mouvement mondial que ne le sont bien de ses composantes plus âgées. C’est parce que son engagement révolutionnaire était toujours profondément éthique : loin de la vision cynique du monde que partagent les bureaucrates et les magouilleurs professionnels, l’inspiration de Mandel était profondément éthique. Son humanisme révolutionnaire — une caractéristique qu’il partageait avec cette icône de l’ardeur révolutionnaire juvénile, auquel il s’était lié d’amitié et qui portait le même prénom, Ernesto Che Guevara — était un des traits essentiels de sa personnalité et de sa production théorique.

Mandel était, en outre, d’autant plus en harmonie avec la jeune génération que la liberté et la démocratie faisaient partie à ses yeux des valeurs les plus élevées. En cela, il était sans doute, parmi les marxistes de la seconde moitié du XXe siècle, un des plus proches de l’esprit de la femme qu’il admirait profondément et qui a traversé l’épreuve du temps si remarquablement : Rosa Luxembourg. Toute personne familière des écrits politiques de Mandel sait qu’il était, de bien des manières, un « luxembourgiste », non seulement en raison de sa profonde croyance dans le potentiel révolutionnaire des masses, mais aussi à cause de son internationalisme intense et de sa conviction que les libertés démocratiques sont aussi indispensables au mouvement révolutionnaire que ne l’est l’air respirable aux êtres humains.

Ernest Mandel est une source unique pour le développement d’un marxisme du XXIe siècle.

 

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références   [ + ]

1. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspéro (PCM n° 194), Paris 1978.
2. L’ouvrage a enfin été traduit et publié en français l’an dernier : E. Mandel, Les ondes longues du développement capitaliste. Une interprétation marxiste, préface de Daniel Bensaïd, introduction de Francisco Louça et postface de Michel Husson, Paris, Éditions Syllepse, 2014. Voir un extrait ici.