Homonationalisme, sexualisation de la politique d’intégration des immigrés et de leurs descendants dans la France contemporaine, hétéro- et homo-normativités publiques sous la surveillance d’une République prétendument progressiste, séculière et transparente : voici entre autres les thèmes abordés par Mehammed Mack dans son livre Sexagon, Muslims, France, and the Sexualization of National Culture, récemment paru aux Etats-Unis.

Y sont analysés certains discours médiatiques français actuels, certaines figures fabriquées par l’establishment culturel pour asseoir sa domination, problématiques qui recoupent et prolongent les travaux de Todd Shepard récemment présentés ici.

Mehammed Mack est maître de conférence à Smith College, Northampton, Massachusetts, où il enseigne au sein des French Studies. Ses recherches portent sur la politisation du genre et de la sexualité dans les débats autour de l’immigration. Cet entretien a été publié initialement sur Jadaliyya, le 29 mai 2017. 

 

Jadaliyya (J) : Qu’est-ce qui vous a fait écrire ce livre?

Mehammed Mack (MM) : J’ai écrit ce livre à partir d’une frustration de nature à la fois académique et personnelle. En tant que chercheur dans le domaine des Gender Studies, enquêtant sur l’altérité sexuelle et l’homo-érotisme au sein de la diaspora arabe, mais surtout en tant qu’être humain familier des espaces queer arabes, j’ai trouvé qu’il y avait des vides énormes, de même que de mauvaises interprétations flagrantes, dans le portrait que les médias euro-américains font des femmes et des hommes arabes/musulmans. Soit ils ne sont jamais dépeints comme queer, incapables de libération sexuelle et encore moins de plaisir, soit ils sont dépeints comme sexuellement intolérants.

Je me suis particulièrement intéressé à la queerité relative de pratiques homo-affectives courantes parmi les arabes et les musulmans de la diaspora, en relation avec les impératifs hétéro-normatifs et homo-normatifs qui gouvernent les expressions de genre, et les révélations de l’orientation sexuelle, en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis.

La plupart des portraits dans les médias susmentionnés déterminent l’altérité sexuelle arabe/musulmane comme inadmissible à cause de la zone de confort qu’elle se préserve à l’intérieur du cadre de la religion musulmane et de sa communauté, ainsi qu’au sein de ce qui semble être des cultures de la virilité. Ceci est visible à travers deux figures ayant émergé comme des curiosités dans les médias français : les « bandes de filles » de banlieue et leur incarnation de la virilité féminine, et les « racailles gay » arabes et noires, qui voient les espaces homosociaux de banlieue comme des terrains de premier choix pour des rencontres plutôt que comme des zones de danger, qui contournent tous les « quartiers gays » au profit d’internet.

Ainsi l’altérité sexuelle arabe/musulmane se voit dégagée du champ politique des tendances LGBT acceptables. Plutôt que d’essayer d’articuler la diversité sexuelle arabe et musulmane, presque toutes les études spécialisées et journalistiques que j’ai analysées durant ma phase de recherche, considèrent les arabes et musulmans comme « arriérés » en termes de maturité sexuelle, à une insurmontable distance du présent progressiste, de toute évidence toujours enfermés dans l’enfance des droits des gays et des femmes, destinés à répéter les étapes – et seulement ces étapes – que l’Euro-Amérique prit pour combattre le sexisme et améliorer sa réputation.

Dans cette littérature, il était inconcevable que le Moyen-Orient, ou sa diaspora, puisse jamais enseigner quelque leçon queer aux Euro-Américains. Les arabes et musulmans pourraient-il « queeriser la théorie queer » pour emprunter l’expression à Jarrod Hayes ? Au sein des structures condescendantes qui entourent les leçons, à sens unique, de la libération sexuelle allant du Nord/Ouest au Sud/Est, il apparut impossible de répondre à cette question.

J’ai senti que beaucoup de notions de ce que « devrait » être une attitude progressiste envers le genre et la sexualité devaient être interrogées, à la lumière de la pression que la diaspora arabe/musulmane exerce par rapport à la compréhension normative de l’homosexualité. C’est particulièrement le cas dans une France post-coloniale où le débat sur l’immigration a vu l’attitude gay-friendly et la tolérance sexuelle devenir politisées comme valeurs supposément non partagées par les immigrés musulmans.

Les queers franco-arabes sont de toute évidence toujours dépeints dans le journalisme mainstream comme vivant une double vie de manière schizophrène (une pour leur famille et une pour leurs amis séculiers et gays) : ils sont enfermés dans le « placard » et ont parfois abandonné l’idée de faire entièrement leur coming-out. Cette caractérisation est liée à une peinture plus large des hommes franco-arabes comme « machos » et misogynes, et des femmes franco-arabes comme victimes soumises sans aucun pouvoir d’agir (agency). Selon ce schéma, les minorités sexuelles franco-arabes doivent devenir des sortes de réfugiés sexuels qui fuient les quartiers d’immigrés et les cités, pour un centre-ville plus ouvert sexuellement, avec son quartier gay.

Pour contraster avec ces représentations, mon but est de montrer que certains comportements des hommes franco-arabes, qui peuvent être vus de l’extérieur comme des exceptions à la règle (hétérosexuelle), sont en fait assez répandus, notamment dans les espaces où l’on dit que les hommes machos multi-ethniques dominent : l’affection homo-sociale par exemple (qui se mélange parfois, mais pas toujours, avec l’homosexualité), la bisexualité, ou un engagement affectif et sexuel envers des personnes trans. Mon argument est que beaucoup des minorités sexuelles de banlieue ou immigrées se soustraient à l’impératif de « sortir du placard », non pas parce qu’elles seraient toujours « piégées » par leur culture d’origine, mais plutôt pour des raisons qui ont peu à voir avec l’oppression sexuelle.

En effet, j’affirme que vivre dans des zones et des communautés qui sont constamment scrutées par les appareils de sécurité et enjointes à se rendre visibles par la culture dominante, change l’attitude que l’on peut avoir par rapport à la nécessité de faire son coming-out, et rend l’intimité de nouveau plus attractive. De cette manière, le versant souterrain de l’économie des immigrés, tout comme le versant souterrain de la sexualité discrète des hommes non-blancs (dans le « placard », « incognito »), sont liés. Ces personnes opteraient pour le « placard » non pas à cause d’une culture rétrograde qui les retiendrait, mais plutôt pour des raisons contemporaines qui ont à voir avec la densité de la vie urbaine, et l’impact de l’état de surveillance.

Je suggère donc que les sujets franco-arabes et musulmans, qui peuvent ne pas avoir signé pour une libération du style Stonewall, frustrent les gardiens auto-proclamés du progressisme sexuel, parce que ces sujets optent visiblement pour ce qui semble être des expressions régressives de genre, même lorsque l’option existe pour eux de « sortir du placard », d’adopter une identité métrosexuelle, ou d’être « open » sur leurs vies privées. Je soutiens que nous avons besoin d’une nouvelle terminologie – « pro-régressions » – pour décrire les manières dont les minorités ethniques en France optent souvent pour ce qui semble être des expressions de genre « d’antan », en raison d’une opposition à une homo-normativité et une hétéro-normativité qui correspondent désormais à l’assimilation nationale.

 

J : Quels sont les sujets, les problèmes et les littératures, dont traite votre livre?

MM : Le livre rend compte de la manière dont la sexualité a été, dans la France contemporaine, politisée dans le débat sur l’immigration. Alors que dans le passé les immigrés étaient jugés selon leur degré d’intégration en termes de citoyenneté ou de niveau de langage ; désormais c’est leur attitude par rapport au genre et à la sexualité qui importe. Ce changement dans la manière de tester l’intégration a lieu parce que les vagues les plus récentes d’immigration en France se composent de musulmans, dont on présume qu’ils ont des attitudes régressives envers la sexualité.

Par conséquent, genre et sexualité présenteraient le meilleur paradigme afin de rejeter les immigrés et leurs descendants nés en France qui sont déjà français. Cela crée une crise d’intégration là où auparavant il n’y en avait pas, puisque les immigrés de l’Afrique du Nord et de l’Ouest sont déjà intégrés d’après les indicateurs les plus pertinents. Ce test bien sûr ne cherche pas à savoir si les musulmans (français et étrangers) sont effectivement sexuellement intolérants, mais présuppose plutôt ceci comme vrai et s’en tient aux cas qui le confirment. Un tel examen de populations au regard de leur religion devrait être illégal sous la loi française. En l’absence de véritables éléments statistiques, à la question « les musulmans sont-ils homophobes », on ne peut trouver d’autre réponse que « oui ».

Contrairement à des études en sciences sociales existantes, mon intervention explore comment cette diabolisation et cette création de l’autre opèrent au niveau des productions culturelles. Le livre est donc fondé sur une approche qui emprunte aux cultural studies et aux analyses discursives afin d’examiner cinq champs dans lesquels il me semble que la sexualisation de l’immigration et la politisation de la sexualité ont été les plus significatives : la rhétorique activiste gay à propos des banlieues, le commentaire psychanalytique présentant les musulmans comme une menace envers la civilisation française, la littérature qui explore des rapports inter-raciaux et inter-religieux, les films qui exposent le corps et la vie privée des arabes/musulmans, la pornographie qui fait passer le plus explicitement les anxiétés sexuelles envers les immigrés arabes/musulmans et leurs descendants.

Ma thèse est que la diabolisation sexuelle des franco-arabes et des musulmans conduit à de tels extrêmes, qu’à la fin du processus, les banlieues, l’immigration, et surtout l’islam lui-même, acquièrent un genre : le masculin universel. L’islam genré attaque une France symbolisée comme féminine, là où un délicat équilibre entre les sexes était supposé avoir été atteint, malgré beaucoup d’échecs évidents.

 

J : En quoi ce livre est-il lié ou s’écarte-t-il de vos travaux précédents ?

MM : C’est mon premier livre ! Avant d’entrer à l’université, j’étais journaliste et je dois dire que je suis embarrassé car il fut un temps où j’ai porté le même regard sur la « régression » sexuelle des arabes/musulmans que j’interroge actuellement.

 

J : Qui, espérez-vous, lira ce livre, et quel impact voudriez-vous qu’il ait ? 

MM : Mon espoir est que ceux qui souscrivent à l’idée que les arabes/musulmans doivent être « éclairés sexuellement » afin de rejoindre le progrès de la civilisation occidentale, liront le livre.

Cela ne s’applique pas seulement aux membres du mainstream gay et lesbien, mais particulièrement aux alliés qui peuvent utiliser leur côté gay-friendly et leur tolérance sexuelle comme des moyens exceptionnellement légitimes pour discriminer les arabes/musulmans. Je dis « exceptionnellement légitimes », car tandis qu’il est politiquement incorrect de généraliser à propos des musulmans pour ce qui concerne la sécurité nationale, il est encore acceptable de le faire quand il s’agit de la tolérance sexuelle.

Ce qui m’intéresse, c’est d’amplifier les voix queer, à la fois arabes/musulmanes et non arabes/musulmanes, qui appellent à résister à cette manipulation de l’attitude gay-friendly, et qui s’opposent clairement au nationalisme sexuel et à l’homonationalisme qui opèrent aux États-Unis et en Europe. J’espère aussi que des jeunes gens, qui peuvent avoir grandi en pensant que leur religion, leur ethnie, et leur ethnicité sexuelle, pouvaient être irréconciliables, prendront le livre et découvriront comment cette incompatibilité est en fait construite et politisée.

 

J : Sur quels autres projets travaillez-vous désormais?

MM : Mon prochain projet provisoirement intitulé : Eurabia: Visions of Reverse-Crusades in European Culture (Eurabie, visions de croisades inversées dans la culture européenne), étudie la fiction dystopique qui imagine ce qui arriverait à l’Europe si les tendances démographiques et les types d’immigration actuelles restaient non maîtrisées : des frontières perméables et un taux de natalité « explosif » se résoudraient dans un scénario cauchemardesque de l’invasion arabe appelée « Eurabie ».

Ce projet prolonge mes recherches passées, en ce sens qu’il analyse un usage contemporain de la figure du « viol de l’Europe » (originellement tirée de la mythologie grecque), l’utilisant comme un outil pour rendre intelligibles les anxiétés actuelles à propos de l’immigration arabe, amplifiées à la suite de la « crise des réfugiés » de 2015.

Le roman de Houellebecq Soumission est un point de départ, puisqu’il imagine une France islamisée, excessivement préoccupée par sa sensibilité culturelle soudain dirigée par un président musulman. La vision de Houellebecq émerge toutefois dans un climat qui a vu Marine Le Pen et le Front National obtenir leurs plus gros gains électoraux en France. L’un des chapitres d’Eurabia porte un regard sur les manuels scolaires et sur la manière dont ils enseignent la bataille de Poitiers (732), une bataille qui vit Charles – « le Marteau » – Martel repousser l’invasion musulmane, qui avait déjà fait son chemin à travers l’Espagne. Certains ont historicisé cette histoire comme le moment décisif où l’Europe s’est sauvée d’un destin musulman, y cimentant son identité chrétienne.

Je suis effectivement intéressé par la manière dont les élèves arabes/musulmans ont « entendu » cette leçon dans les classes de français de nos jours, et comment ils ont répondu à ce portrait de leurs ancêtres, considérés comme une menace pour l’existence de la France, qu’ils considèrent à présent comme leur pays. Les écrivains et les rappeurs franco-arabes reviennent souvent sur les lieux de salles de classe comme sur des sites de trauma et d’humiliation : ils se souviennent de leur sentiment, en voyant des descriptions d’invasions de musulmans barbares, comme un des premiers moments où ils étaient regardés avec suspicion par les enseignants et par leurs camarades.

Ce récit porté sur le nous-contre-eux part de leçons trompeuses qui ont été célèbres dans les écoles françaises, et par lesquelles les enseignants allaient décrire les Gaulois comme des ancêtres communs à tous les Français (quelle que soit la composition de leurs classes). J’ai commencé à remarquer une tendance progressive, s’étendant sur ces dernières décennies, à travers laquelle la bataille de Poitiers paraît prendre de moins en moins d’espace dans les livres d’école, peut-être, selon mes hypothèses, en réponse à la démographie actuelle des classes françaises, aux changements de vues sur l’importance de l’événement dans l’Histoire de France, et à la difficulté d’enseigner cette leçon particulière sans s’aliéner les élèves.

Les leçons d’histoire destinées aux enfants français ont souvent été sujets de politisation. Dans le passé récent, les forces de droite cherchèrent à mettre l’accent sur les « contributions » positives du colonialisme dans les programmes d’enseignement, et maintenant, l’extrême-droite veut ressusciter le déclinant Charles Martel, parce qu’elle le considère comme un héros national qui a battu « l’ennemi » d’aujourd’hui, bien qu’à une époque différente : Martel doit être sauvé des forces du politiquement correct qui essaieraient de réduire son influence. Plus important encore, Charles Martel est ressuscité comme une icône nationale résolument chrétienne, très différente de la plus séculière et révolutionnaire figure de Marianne, et on s’empare de son statut d’homme guerrier parce que, je le soutiens, on attend de sa masculinité qu’elle bataille contre un islam genré comme masculin également.

Dans un autre chapitre, je retourne au champ de la musique rap, encore une fois comme un antidote à ces visions peu réjouissantes. J’examine les paroles, les manifestes, les clips, les collaborations, et les espaces de subculture qui résultent exactement des changements démographiques les plus redoutés par les gardiens de la culture dominante alertant sur l’islamisation imminente de l’Europe. La richesse culturelle du monde du rap répond aux dystopistes qui assimilent la présence de non-européens en banlieue à la régression et à la disparition intellectuelles, l’hybridation à la dilution culturelle.

 

Traduction : Max Fraisier-Roux. 

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