A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

Le onzième chapitre : « Le moujik se révolte »

Le douzième chapitre : « La grande répétition générale ». 

Le troisième chapitre : « Victoire de la réaction noire ».

Le quatorzième chapitre : « Stratégie et tactique (Lénine apprend de Clausewitz) ».

Le quinzième chapitre : « Semi-unité avec les mencheviks »

Le seizième chapitre : « Lénine exclut les gauchistes »

Le dix-septième chapitre : « La rupture finale avec le menchevisme ». 

Le dix-huitième chapitre : « La montée de la vague révolutionnaire ». 

Le dix-neuvième chapitre : « La Pravda ». 

 

Chapitre 20 — Le parti bolchevik devient un parti de masse

Les social-démocrates de la génération de Plékhanov auraient pu se compter en unités, puis en dizaines. La seconde génération, à laquelle appartenait Lénine (il était de 14 ans plus jeune que Plékhanov), entra en politique au début des années 90, époque à laquelle elle se comptait par centaines. La troisième génération, composée de gens d’environ dix ans de moins que Lénine (Trotsky, Zinoviev, Kaménev, Staline, etc.), qui avaient rejoint la social-démocratie vers le tournant du siècle, se comptait par milliers.

En décembre 1903, le POSDR n’avait à Saint-Pétersbourg que 360 membres (bolcheviks et mencheviks). Pendant l’hiver de 1904, les effectifs déclinèrent considérablement,[1] et au début de 1905 ils étaient inférieurs à 300. Le déclenchement de la Révolution de 1905 donna un élan à la croissance du parti. Ainsi dans un rapport au IIIe Congrès de 1905, le comité de Saint-Pétersbourg revendiquait des effectifs bolcheviks totaux de 737 adhérents.[2] L’Iskra menchevique prétendait en avril 1905 que les mencheviks avaient entre 1.200 et 1.300 membres à Saint-Pétersbourg.[3] Ainsi les effectifs totaux du parti à Saint-Pétersbourg au milieu de 1905 avoisinaient les 2.000. En janvier 1907, les bolcheviks avaient 2.105 adhérents et les mencheviks 2.156 – un total de 4.261.[4] A Moscou, les chiffres concernant le Parti Social-Démocrate bondirent de 300 en novembre 1904 à 8.000 en septembre 1905 – multipliés par 25 en moins d’un an.[5]

Une croissance comparable des effectifs eut lieu dans tout le pays. Sur la foi de rapports présentés au IIe Congrès (1903), le nombre des adhérents du parti ne dépassait pas quelques milliers – sans compter le Bund.[6] Mais à l’époque du IVe Congrès, on estimait que les chiffres atteignaient 13.000 pour les bolcheviks et 18.000 pour les mencheviks.[7] En 1907, les effectifs totaux se montaient à 150.000 : bolcheviks : 46.143, mencheviks : 38.174, Bund : 25.468, parti polonais : 25.645, et parti letton : 13.000.[8]

Le parti était devenu une organisation fondamentalement ouvrière, avec vraiment peu d’intellectuels : « … [les] jeunes ouvriers russes (…) représentent aujourd’hui, en Russie, les neuf dixièmes des marxistes organisés », écrivait Lénine en mai 1914.[9] Sur les intellectuels, il écrivait en 1912,

… la masse des représentants « cultivés » et « intelligents » de ce qu’on appelle la société (…) ne jouent pas au renégat avec une chance aussi forcenée et ne deviennent pas millionnaires, mais les neuf dixièmes, si ce n’est les quatre-vingt-dix-neuf centièmes, jouent justement ce jeu, à commencer par les étudiants radicaux, pour finir par les titulaires de « places lucratives » dans telle ou telle administration ou affaire.[10]

A la fin de mars 1913, Lénine écrivait à L.B. Kaménev :

« Tous les « intellectuels » sont chez les liquidateurs. Les masses ouvrières chez nous (…), mais les ouvriers ont un mal fou à former leurs propres intellectuels. C’est lent et pénible. »[11]

Et le 20 décembre 1913, dans une lettre à V.S. Voitinsky, il écrivait :

« … les intellectuels se sont retirés (c’est ce qu’ils avaient de mieux à faire ces p…) et les ouvriers eux-mêmes se sont dressés contre les liquidateurs. »[12]

Badaïev, décrivant le travail du comité du parti de Saint-Pétersbourg, se réfère encore et encore au manque d’intellectuels dans le parti. « Les tracts sont d’une grande importance, c’est pourquoi le Comité de Parti a consacré toutes ses forces pour avoir les moyens techniques d’imprimer des tracts. On est obligé de rédiger les tracts soi-même. Le comité est constitué entièrement d’ouvriers, il est difficile de trouver des intellectuels pour corriger un tract écrit par des ouvriers. »[13] S.V. Malichev, secrétaire de la Pravda en 1914, jusqu’à son arrestation, mettait l’accent sur la difficulté qu’il y avait à

… savoir comment organiser et gérer un journal ouvrier. Nous n’avions pas eu l’occasion d’aller à l’école. Nous étions tous des bolcheviks à demi illettrés – nous remettions l’étude aux périodes où nous étions emprisonnés, comme nous l’étions presque toujours. Là, jour après jour, nous copiions des déclinaisons, des verbes, des propositions subordonnées et des participes. Quand nous étions libérés de prison, nous nous asseyions à un bureau de secrétaire ou de responsable de la publication aux ordres du parti.[14]

La composition de classe du parti bolchevik correspondait à son programme de classe. En dehors du parti, des scissions, des combinaisons et de nouvelles scissions était à l’ordre du jour. Mais les bolcheviks, qui plongeaient leurs racines profondément dans les masses, ne souffrirent pas de scissions, ni même d’exclusions individuelles, dans les années 1912-1914. C’est la puissance des masses qui soudait le parti bolchevik.

Les groupes qui n’ont pas de racines dans les masses sont portés à vaciller dans la pratique. Lénine observait :

A la place d’une ligne ferme et claire, qui séduirait les ouvriers et que sanctionnerait l’expérience de la vie, on voit régner dans ces groupuscules une diplomatie de coterie. L’absence de liaison avec les masses, l’absence de racines historiques dans les courants de masse de la social-démocratie russe (…), l’absence d’une ligne conséquente, homogène, claire, définie de bout en bout et vérifiée par une expérience de nombreuses années, c’est-à-dire l’absence de réponses aux questions de tactique, d’organisation, de programme : tel est le terrain sur lequel se développe la diplomatie de coterie, tels sont ses symptômes.[15]

Il disait la même chose ailleurs :

« … en politique, d’une façon générale, et dans le mouvement ouvrier en particulier, on ne peut prendre au sérieux que les courants ayant une influence de masse »[16] ; « une politique sans les masses est une politique aventurière ».[17]

Alors que la Révolution de 1905 avait considérablement renforcé la croissance du parti, pendant la période de réaction il fut proche de la désintégration. Il n’y a pas pour la période de chiffres auxquels on puisse se fier, mais en 1910 les effectifs globaux n’étaient probablement pas supérieurs à ce qu’ils étaient avant la Révolution de 1905. Malgré tout, comme la période séparant la fin de la première révolution et la montée d’une nouvelle lutte révolutionnaire fut relativement courte – quatre ou cinq années – beaucoup des ouvriers qui avaient quitté le parti pendant la période de réaction y revinrent par la suite.

Les bolcheviks récoltaient désormais les fruits de leur labeur dans la clandestinité. Ceux qui, peu nombreux, avaient tenu, recrutaient maintenant par milliers. En fait, l’histoire montre qu’il est plus facile de passer de mille à dix mille membres que de dizaines, comme au début des années 1890, à un millier. Lénine et ses collaborateurs eurent la possibilité de pénétrer dans les masses et de faire usage des opportunités légales, sans sacrifier un seul instant leur intransigeance politique et leurs principes révolutionnaires sans compromis.

 

L’ « instabilité » et la stabilité du bolchevisme

L’histoire du bolchevisme fournit des indices d’instabilité et de discontinuité – conséquences largement inévitables des conditions illégales dans lesquelles le parti fonctionnait.

Un militant bolchevik vétéran estimait que, du fait de l’intervention de la police, la durée de vie moyenne d’un groupe social-démocrate au début du siècle était de seulement trois mois.[18] En 1903, un rapport venant de Tver, une petite ville sur la ligne ferroviaire reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, et un centre important de la social-démocratie russe, faisait état d’un renouvellement important dans les rangs des cercles ouvriers : « un grande partie d’entre eux venaient régulièrement, certains, après être venus deux ou trois fois, désertaient le cercle. »[19] De même, Lénine écrivait en novembre 1908 :

« … la majorité des militants révolutionnaires de la première période de notre révolution [1905 – TC] n’a pas eu sans doute en moyenne plus de quelques mois de vie militante. »[20]

Les couches supérieures de l’appareil dirigeant du parti n’étaient pas beaucoup plus stables. Les membres du comité central et ses agents étaient, en fait, encore plus exposés à la persécution policière. Très peu d’entre eux restaient longtemps en liberté après leur retour de l’étranger. Des bolcheviks du premier rang, Doubrovinsky, Goldenberg, Tomsky, Breslav, Chvartsman, Sérébriakov, Zaloutsky, Staline et Sverdlov furent tous arrêtés dans les trois mois de leur retour en Russie. Ordjonikidzé, Inès Armand, Golochtchékine, Kaménev, Piatnitsky et Spandarian furent arrêtés dans l’année. Seuls quatre échappèrent complètement à l’arrestation : Biélostotsky, Zévine, Malinovsky et Iskraïannistov, ces deux derniers étant des agents de la police. Seulement 15 restèrent en liberté en Russie pendant un an ou plus : Rykov, Kostrov, Biélostotsky, Zévine, Golochtchékine, Spandarian[21], Lobova, Chvartsman, Rozmirovitch, et les six députés à la Douma. Cet état de choses n’est pas surprenant : comme nous l’avons remarqué, il n’y eut pas une seule conférence bolchevique à laquelle fût présent au moins un agent de la police ![22]

Les comités du parti étaient très instables. Cela prit des années pour constituer un bureau russe du comité central – ce qui fut finalement réalisé en 1912.[23] Il n’y eut pas de comité de Saint-Pétersbourg avant novembre 1912.[24] Un comité avait été formé à Moscou en été 1912, mais s’était désintégré au printemps 1913.[25] Au printemps de 1914, Kroupskaïa se plaignait d’un effondrement virtuel de l’organisation du parti.[26] En juillet 1914, trois membres du comité du parti de Saint-Pétersbourg étaient des agents de la police.[27] Entre janvier et juillet 1914, le comité fut réduit par des arrestations à cinq reprises. Comme nous l’avons vu, les comités du parti n’étaient pas homogènes ; ils vacillaient fréquemment et étaient très souvent en conflit avec Lénine.

Des changements majeurs intervinrent dans la direction du parti. Dans les années 1896-1900, les alliés de Lénine étaient Martov et Potressov. Entre 1900 et 1903, Plékhanov, Axelrod et Zassoulitch étaient à la direction. Pendant la scission de 1903-1904, Lénine resta seul. En 1904, il fut rejoint à la direction par Bogdanov, Lounatcharsky et Krassine. Puis ce trio rompit avec Lénine et quitta finalement le parti (Krassine en 1907 et les autres en 1909). La direction fut alors constituée de Lénine, Zinoviev et Kaménev. Pendant les évènements de 1917, ces deux-là s’opposèrent à l’insurrection d’Octobre et rompirent avec Lénine.

Pourquoi y avait-il un renouvellement aussi rapide de la direction ? Le processus même de sélection de cadres dirigeants du parti comporte des dangers. Les gens qui arrivent au sommet sont naturellement enclins à adapter leurs méthodes de travail, leur pensée et leur comportement aux besoins spécifiques et immédiats du moment. Le mouvement révolutionnaire russe connut de nombreux changements de cap résultant de changements dans la lutte des classes. Un dirigeant qui s’adaptait aux besoins immédiats d’une période se trouvait en décalage au tournant suivant. Par exemple, Bogdanov, Lounatcharsky et Krassine convenaient à la période de montée de la tourmente révolutionnaire de 1905. Mais ils ne purent s’adapter à la réaction et à la marche ralentie qui suivit. Zinoviev et Kaménev apprirent à la dure que c’était une erreur d’exagérer les possibilités révolutionnaires immédiates, qu’il fallait entreprendre le travail lent et systématique d’organisation et d’agitation pendant la période de réaction, et la période subséquente d’actions limitées – l’activité de la Douma, la campagne des assurances sociales, et ainsi de suite. Lorsqu’arrivèrent les évènements tumultueux de 1917, Zinoviev et Kaménev furent pris en défaut.

Les comitards n’avaient pas à prendre de décisions politiques essentielles, à l’inverse de la direction du parti. Par conséquent, plus il était haut placé dans le parti, plus un dirigeant était susceptible de s’adapter aux circonstances immédiates, plus il devenait conservateur. Pour faire écho à l’observation d’Herbert Spencer : tout organisme est conservateur en proportion directe avec sa perfection. Cela s’applique également aux organisations politiques. La vertu se transforme en vice. Lénine était unique, parmi les dirigeants du parti, pour sa capacité à s’adapter, tout en poursuivant sans relâche le même but – le pouvoir des travailleurs.

Le fait que, malgré tous ces facteurs encourageant l’instabilité, le parti ait survécu avec toute la vigueur qui a été la sienne était dû à son enracinement profond dans la classe, dans sa nature de véritable parti ouvrier de masse. Bien sûr, toutes les grandeurs sont relatives. Un recensement du parti de 1922 couvrant 22 goubernias (provinces) et oblasts montrait que 1.085 membres avaient adhéré au parti avant 1905.[28] Une estimation grossière donne le double de ce chiffre pour les zones exclues du recensement. Si l’on considère qu’un grand nombre des membres du parti avaient dû perdre la vie pendant la révolution et la guerre civile, nous constatons une continuité considérable des effectifs entre 1905 et 1922. Ceux-ci étaient les cadres qui donnèrent au parti sa stabilité. Pour un parti opérant dans les conditions de l’illégalité, une organisation de plusieurs milliers de cadres survivant pendant de nombreuses années est une réalisation remarquable.

 

Saint-Pétersbourg, l’avant-garde

Saint-Pétersbourg joua un rôle dominant dans le développement du parti bolchevik et du prolétariat dans les années 1912-1914 – donnant un avant-goût des évènements de 1917.

Malgré tout, elle n’avait pas cette importance en 1905. Pendant la Révolution de 1905 les mencheviks étaient plus nombreux que les bolcheviks à Saint-Pétersbourg, alors que c’était l’inverse à Moscou. Même pendant les années immédiatement postérieures à la révolution, les bolcheviks n’étaient pas très forts à Saint-Pétersbourg. C’était particulièrement le cas dans le district de Vyborg, au nord-ouest de la ville, le centre de l’industrie mécanique la plus moderne. En 1907, Lénine faisait référence au « district de Vyborg, le bastion menchevik ».[29] Lors de l’élection du comité de Saint-Pétersbourg du 25 mars 1907, les mencheviks faisaient 267 voix à Vyborg, les bolcheviks seulement 155. Dans le district de la Néva, où étaient situées les usines Poutilov, les mencheviks avaient 231 voix et les bolcheviks 202. Par contre, à Okrouzhkov, les bolcheviks recueillaient 300 voix et les mencheviks 50.[30]

Pour ajouter aux difficultés des bolcheviks à Saint-Pétersbourg, dans les années 1905-1907 ils se voyaient disputer l’influence sur les ouvriers d’industrie par les socialistes-révolutionnaires, héritiers de narodniks. Lors des élections à la IIe Douma, en 1907, 17 social-démocrates (plus un sympathisant social-démocrate) furent élus à Saint-Pétersbourg comme électeurs, contre 14 socialistes-révolutionnaires. Es socialistes-révolutionnaires avaient les meilleurs résultats dans les très grandes usines – neuf de leurs électeurs ouvriers venaient de deux usines géantes : la Semianikovki zavod et l’Oboukhovski zavod. Si on prend les quatre usines les plus grandes, on a les chiffres suivants : le nombre total des électeurs était de 14, dont 11 socialistes-révolutionnaires et 3 social-démocrates. Dans les petites fabriques, 15 social-démocrates et 3 socialistes-révolutionnaires furent élus. Le soutien principal des social-démocrates se trouvait dans les usines moyennes, entre 50 et 100 ouvriers.

La raison pour laquelle les socialistes-révolutionnaires avaient d’aussi bons résultats dans les grandes usines était l’immaturité de la classe ouvrière en général et en particulier celle des grandes usines, qui comptaient une proportion importante d’ouvriers sans qualification récemment arrivés de la campagne.

Pendant les années de réaction, les cadres du Parti Socialiste-Révolutionnaire furent victimes, encore plus que les mencheviks, des maladies de l’intelligentsia : instabilité, pessimisme, fractionnisme, liquidationnisme – le parti cessa presque d’exister à Saint-Pétersbourg. Les mencheviks connurent un sort semblable.

En même temps, les ouvriers de Saint-Pétersbourg avaient mûri dans les aléas de la lutte. « Celui qui a été fouetté en vaut deux qui ne l’ont pas été », dit un proverbe paysan que Lénine citait souvent. Les années de révolution et de réaction développèrent la conscience de la section avancée de la classe ouvrière russe, dont le fer de lance était à Saint-Pétersbourg. La quantité de journées de grève à Saint-Pétersbourg était bien supérieure à celle de Moscou, même s’il n’y avait à Saint-Pétersbourg que la moitié des ouvriers d’industrie de Moscou. Le nombre de grévistes à Saint-Pétersbourg en 1905 était de 1.033.000, alors qu’à Moscou il n’était que de 540.000.[31] A Saint-Pétersbourg, les salaires étaient presque du double de ceux de Moscou. Le district de tête était celui de Vyborg, un nom destiné à apparaître à nouveau à de nombreuses reprises.

Les bolcheviks, continuant leur travail dans la clandestinité sans désemparer pendant les années de réaction, prirent progressivement de l’ascendant dans la classe ouvrière. A partir de 1912, ils étaient loin en tête dans la direction des ouvriers de Saint-Pétersbourg, Dans la Troudovaïa Pravda du 2 juillet 1914, Lénine pouvait écrire :

C’est Pétersbourg qui est à la tête du mouvement ouvrier de ces dernières années. Alors que le prolétariat de certaines régions de province (aujourd’hui peu nombreuses) est encore incapable de secouer son lourd sommeil de la période 1907-1911, et que celui d’autres régions commence seulement à s’engager dans la voie qui l’amènera au niveau du prolétariat de Pétersbourg, ce dernier a déployé une intense activité, et réagi comme un baromètre de précision à tous les évènements qui intéressent le mouvement ouvrier. Le prolétariat de Pétersbourg est en tête…[32]

La montée de la lutte des classes était reflétée et assistée par la montée du bolchevisme à Saint-Pétersbourg.

Les mois de la Révolution de 1905 avaient laissé une impression profonde dans les cœurs et les esprits de millions d’êtres. C’était particulièrement vrai des membres du parti, même ceux qui avaient déserté le parti pendant la période de réaction et tardaient à sortir de leur torpeur. Des milliers d’anciens membres du parti avaient gardé non seulement leurs souvenirs, mais aussi beaucoup de littérature, de brochures et de journaux des semaines enivrantes de la révolution. Dans les années 1912-1914, avec le renouveau de la lutte révolutionnaire, ils revenaient au parti par milliers. Et alors qu’en 1905-1906, les mencheviks avaient l’avantage sur les bolcheviks, il y eut en 1907 un léger déplacement en faveur des bolcheviks, qui prirent la haute main parmi les ouvriers organisés, spécialement à Saint-Pétersbourg.

Les chiffres que nous avons cités au chapitre précédent sur le nombre de groupes ouvriers faisant des donations à la Pravda, et le nombre des lettres et des rapports envoyés au journal montrent clairement que dans les années 1912-1914, les bolcheviks devinrent un parti révolutionnaire de masse (par rapport à la dimension de la classe ouvrière industrielle). En août 1913, Lénine estimait les effectifs du parti à un chiffre situé entre 30.000 et 50.000.[33] Mais c’était probablement une exagération.

Malgré tout, Lénine était fondé à déclarer :

« Le parti se trouve où se trouve la majorité des ouvriers marxistes conscients qui participent à la vie politique ».[34] « Pour la première fois, on voit aujourd’hui se constituer solidement le véritable fondement prolétarien d’un véritable parti marxiste. »[35] « L’unique – mais en revanche inépuisable – source d’où découle la force du mouvement ouvrier, c’est la conscience des ouvriers et l’ampleur de leur lutte, c’est-à-dire la participation à celle-ci de la masse des ouvriers salariés. »[36]

Le directeur de la police confirma l’évaluation par Lénine des forces du bolchevisme en 1913 :

Dans ces dix dernières années… l’élément le plus énergique, le plus vigoureux, le plus capable de mener une lutte inlassable, de résister et de s’organiser constamment, ce sont les organisations et les personnes qui se groupent autour de Lénine… L’âme qui organise constamment toutes les entreprises quelque peu sérieuses du parti, c’est Lénine… La fraction des léninistes est toujours mieux organisée que les autres, plus forte dans son unanimité, plus inventive dans la propagande de ses idées parmi les ouvriers… Quand, dans ces deux dernières années, le mouvement ouvrier s’est mis à se renforcer, Lénine, avec ses partisans, s’est trouvé plus près des ouvriers que les autres et fut le premier à proclamer des mots d’ordre purement révolutionnaires… Il y a maintenant des cercles, cellules et organisations bolchévistes dans toutes les villes. Une correspondance et des contacts permanents ont été établis avec presque tous les centres industriels. Le Comité central fonctionne presque régulièrement et se trouve entièrement dans les mains de Lénine… Vu ce qui vient d’être dit, il n’est rien d’étonnant à ce qu’actuellement le rassemblement de tout le parti clandestin se fasse autour des organisations bolchévistes et que ces dernières représentent en fait le Parti ouvrier social-démocrate russe.[37]

Pendant que Lénine exprimait son optimisme et sa confiance dans les racines de masse du bolchevisme, Martov se plaignait de la faiblesse organisationnelle des mencheviks. Ainsi, en septembre 1913, en recevant la nouvelle d’une victoire des bolcheviks aux élections du Syndicat des Ouvriers Métallurgistes, Martov écrivait à Potressov :

Je suis dégoûté par l’histoire du Syndicat des Ouvriers Métallurgistes qui expose nos faiblesses encore plus qu’à l’accoutumée. Il est tout-à-fait probable qu’au cours de cette saison, notre position à Pétersbourg va se réduire encore. Mais ce n’est pas cela le plus terrible. Le pire, c’est que du point de vue de l’organisation, le menchevisme… reste un petit cercle faible.[38]

Plus de la moitié des exemplaires de la Pravda étaient vendus à Saint-Pétersbourg. Dans les collectes pour la Pravda effectuées entre le 1er janvier et le 13 mai 1914, Saint-Pétersbourg apporta 13.943,24 roubles, réunis par 2.024 groupes ouvriers, sur un totale de 18.934,10 roubles collectés par 2.873 groupes. Ainsi, Saint-Pétersbourg comptait pour 70 % des groupes et 74 % de l’argent collecté.[39] De tous les groupes ouvriers qui recueillaient des donations pour des journaux ouvriers à Saint-Pétersbourg, 86 % donnaient à la Pravda, alors que seulement 14 % donnaient au journal menchevik. Par contre, dans les provinces, 32 % des ouvriers soutenaient les mencheviks.[40]

L’organisation du parti bolchevik était impressionnante à Saint-Pétersbourg dans les années 1912-1914. En décembre 1911, une lettre publiée dans la Rabotchaïa Gazéta (un journal populaire que Lénine faisait paraître à Paris) indiquait que des liens entre les diverses cellules du parti avaient été établis, et qu’un comité de Saint-Pétersbourg avait été formé. Il avait des liens avec les districts suivants de la ville : Narvsky, Vyborgsky, Pétersbourgsky, Gorodovskoï, et Vassiléostrovsky. De ceux-ci, l’organisation de Vassiléostrovsky était la meilleure, car elle possédait à la fois des comités de quartier et de sous-quartier.[41]

A la fin de janvier 1913 une réunion de l’exécutif du comité de Saint-Pétersbourg fut tenue, qui adopta le plan suivant pour la structure de l’organisation de la ville : un large comité de Pétersbourg démocratique, élu partout où c’était possible, avec pas plus d’un tiers de cooptations, et un exécutif conspirateur étroit de trois membres ; ce dernier était essentiellement coopté, dans les intérêts de la sécurité et de la continuité de l’activité, les cooptations devant être ratifiées par le comité de Saint-Pétersbourg. Le comité acquit de plus en plus d’influence. Les organisations ouvrières de toutes sortes le considéraient comme la seule organisation locale autorisée du POSDR.[42]

Dès la fin janvier 1913, l’organisation avait accru la fermeté de ses fondations. Chaque quartier avait un groupe, et il y avait des représentants dans les comités de quartiers de plus en plus nombreux. Le comité de Saint-Pétersbourg tenait désormais des réunions régulières toutes les deux ou trois semaines, et son exécutif était très actif. Il était composé de trois membres et de deux candidats, dont trois étaient des ouvriers et deux des intellectuels. Il se réunissait deux fois par semaine et discutait de la situation en cours et de ce que devait être la réaction du parti. L’exécutif maintenait également le contact avec le comité central à l’étranger et l’informait de toutes les activités dans la ville.

En septembre 1913, Badaïev fit un rapport à la conférence bolchevique de Poronino sur l’organisation bolchevique de Saint-Pétersbourg et sur la nature du travail qu’il accomplissait. Ce rapport faisait une claire description de l’état des choses existant, qui fut à l’évidence considéré comme très satisfaisant.

Toute l’activité du district de Saint-Pétersbourg est maintenant contrôlée par le comité de Saint-Pétersbourg, qui fonctionne depuis l’automne de l’année dernière. Le comité a des contacts dans toutes les fabriques et les usines et est informé de tout ce qui s’y déroule. L’organisation des districts est ainsi conçue : A l’usine, les membres du parti forment des noyaux dans les divers ateliers et les délégués des noyaux forment un comité d’usine (dans les petites usines, les membres constituent eux-mêmes le comité). Chaque comité d’usine, ou le noyau d’atelier dans les grandes usines, nomme un trésorier qui lors de chaque jour de paie recueille les cotisations et les autres fonds, les abonnements au journal, etc. Un contrôleur est aussi nommé pour visiter les institutions pour lesquelles les fonds sont levés, et vérifier que les montants corrects ont bien été reçus et collecter l’argent. Par ce système, des malversations dans la manipulation de l’argent sont évitées.

Chaque comité de district élit à bulletin secret une commission exécutive de trois membres, et l’on prend soin que le comité dans son ensemble ne sache pas de qui la commission exécutive est effectivement composée.

Les commissions exécutives de district envoient des délégués au comité de Saint-Pétersbourg, essayant à nouveau de s’assurer que les noms ne soient pas connus par tout le comité de district. Le comité de Saint-Pétersbourg élit lui aussi une commission exécutive de trois personnes. Parfois, pour des raisons de confidentialité, il a pu être considéré comme non souhaitable que les représentants de la commission de district soient élus et ils ont été cooptés à la direction du comité de Saint-Pétersbourg.

Du fait de ce système, il a été difficile à la police de découvrir qui étaient les membres du comité de Saint-Pétersbourg, qui a donc pu mener à bien ses tâches, guider les activités des organisations, proclamer des grèves politiques, etc.[43]

La cheville ouvrière de la structure organisationnelle du parti, à Saint-Pétersbourg aussi bien qu’au niveau national, était le groupe des députés à la Douma. Le fait que ce groupe était dirigé par un agent de la police – Malinovsky – et que tous ses autres membres furent arrêtés peu après le déclenchement de la guerre, disloqua la structure. Mais cela fait partie des prochains développements.

En dehors de Saint-Pétersbourg, l’état de l’organisation du parti était véritablement très mauvais, même en 1914. Ainsi, Kroupskaïa écrivait à Eléna Stassova le 2 février 1914 :

L’organisation illégale est en morceaux. Il n’y a pas de solides centres régionaux. Les organisations locales sont coupées les unes des autres et dans la majorité des cas il n’y a que des ouvriers dans les organisations, les [révolutionnaires professionnels] ont disparu depuis longtemps. Il n’y a d’adresses secrètes nulle part, ni de pratiques conspiratives de ce genre.[44]

En termes d’organisation, les bolcheviks de Saint-Pétersbourg étaient bien loin devant leurs camarades d’ailleurs. Dans de nombreuses villes, les bolcheviks ne se séparèrent organisationnellement des mencheviks que bien après la Révolution de Février 1917.

Dans des centres industriels comme Ekatérinbourg, Perm, Toula, Nijni-Novgorod, Sormovo, Kolomna, Youzovka, les bolcheviks se séparèrent des mencheviks à la fin de mai. A Odessa, Nikolaïev, Elisavetgrad, Poltava et d’autres points en Ukraine, les bolcheviks n’avaient toujours pas d’organisations indépendantes à la mi-juin. A Bakou, Zlatooust, Bejetsk, Kostroma, les bolcheviks ne se séparèrent des mencheviks que vers la fin du mois de juin.[45]

En fait, 351 organisations du parti restèrent des organisations conjointes bolcheviks-mencheviks, dans de nombreux cas jusqu’en septembre 1917.[46]

Comme nous le verrons, en 1917, les organisations locales reprochèrent fréquemment au comité central – non sans justification – de n’être préoccupé que de Saint-Pétersbourg.

 

La vague révolutionnaire à la veille de la guerre

Nous avons déjà noté que le nombre des grèves politiques dans la première moitié de 1914 approchait celui de 1905. La manifestation du 1er Mai de 1914 fut bien plus grande que celles des années précédentes. A Saint-Pétersbourg, 250.000 ouvriers firent grève, et à Moscou près de 50.000 ; des grèves eurent également lieu dans un certain nombre de villes de province.

Le député archi-réactionnaire Pourichkévitch, parlant le 2 mai, donna son impression :

« Nous avons devant nous un tableau étonnant ; nous passons par une période qui nous rappelle les journées de 1904, et, si nous ne sommes pas aveugles, nous voyons, sinon une identité complète, en tous cas beaucoup de choses en commun entre ce qui se passe en ce moment et ce qui s’est passé en 1904. »[47]

Les bolcheviks de Saint-Pétersbourg appelèrent à la grève et à des manifestations le 7 juillet en protestation à des coups de feu tirés sur des ouvriers quelques jours plus tôt.

Le matin du 7 juillet la ville présentait un aspect qui rappelait les journées de 1905. A part quelques exceptions insignifiantes, toutes les usines et les fabriques étaient à l’arrêt. 130.000 personnes étaient en grève. En large vague, le mouvement ouvrier déferla dans les rues. La police n’avait pas les forces nécessaire pour refouler la foule des manifestants (…) Ils ne parvinrent qu’à empêcher toute manifestation sur la perspective Nevsky. De peur d’un « scandale » en présence du président français, d’énormes forces de police étaient concentrées là pour empêcher les ouvriers d’accéder au centre-ville.

L’acton du 7 juillet ne se limitait pas à une manifestation. Les ouvriers ont interrompu la circultation normale ; déjà les tramways (…) furent stoppés par les manifestants ouvrier. et les passagers forcés de descendre, et les contrôles furent supprimés. Des ouvriers occupaient les voitures et les empêchaient de bouger. Plus tard dans la journée, des hommes d’un des dépôts de tramways rejoignirent les grévistes… Les ouvriers avaient perdu toute crainte de la police ; ils combattirent vigoureusement les brutalités policières, et beaucoup d’échauffourées se produisirent.

Le même soir, le gouverneur de la ville et le ministre de l’intérieur eurent une consultation urgente sur les évènements de la journée et décidèrent de prendre des mesures fermes. Le matin suivant, le gouverneur de la ville lança une proclamation avertissant la population des conséquences des désordres et reproduisant, en fait, l’ordre célèbre de Trépov en 1905 : « N’économisez pas les cartouches. »

Malgré cela, il n’y eut pas de signe d’apaisement et le mouvement continua à grandir pendant les jours suivants jusqu’au 12 juillet. Le nombre des grévistes monta à 150.000, et le 9 juillet on vit des barricades dans les rues de Saint-Pétersbourg. Des tramways, des tonneaux, des poteaux, etc., servaient de matériel pour la construction de barricades qui furent érigées essentiellement dans le district de Vyborg. Tout trafic fut interrompu ; dans de nombreux endroits les ouvriers avaient le contrôle complet de la rue.[48]

Hélas, le mouvement de juillet 1914 fut interrompu par l’entrée en guerre de la Russie le 1er août. Le mouvement recula, puis ressurgit plus tard. La guerre devait finalement accélérer, renforcer et approfondir le mouvement révolutionnaire.

 

Illustration : manifestation à Krondstadt en 1917. 

 

Notes

[1]   Lane, op. cit., p. 72.

[2]   3-й съезд РСДРП : Протоколы, Moscou 1959, p. 547.

[3]   Искра, n° 97, avril 1905 ; Lane, op. cit., p. 74.

[4]   Lénine, Œuvres, vol.12, p. 403.

[5]   Pokrovsky, Brief History of Russia, op. cit., p. 155.

[6]   2-й съезд РСДРП, op. cit., pp. 514-685.

[7]   Lénine, Œuvres, vol.11, p. 271.

[8]   M. Liadov, « Лондонский съезд РСДРП в цифрах », Итоги Лондонского съезда, Saint-Pétersbourg 1907, p. 84.

[9]   Lénine, Œuvres, vol.20, p. 345.

[10] ibid., vol.18, p. 277.

[11] ibid., vol.35, p. 84.

[12] ibid., vol.43, p. 371.

[13] Badaïev, op. cit., p. 187.

[14] S.V. Malichev, in Молодая Гвардия, n° 2-3, 1925, pp. 138-9.

[15] Lénine, Œuvres, vol.20, pp. 499-500.

[16] ibid., p. 492.

[17] ibid., p. 374.

[18] O. Piatnitsky, Искровский период в Москве, Moscou-Leningrad 1928, p. 60.

[19] N. Angarsky, ed., Доклады Соц.-Демокpatических Комитетов второму Съезду РСДРП , Moscou-Leningrad 1930, p. 616.

[20] Lénine, Œuvres, vol.15, p. 311.

[21] Comme son temps de liberté a été exactement d’un an, je l’ai mis dans les deux listes.

[22] Longley, op. cit.

[23] История Коммунистической партии Советского Союза, Moscou 1966, vol.2, p. 338.

[24] ibid., pp. 384-5.

[25] Пролетарская революция, n° 2 (14), 1923, p. 452.

[26] Исторический архив, n° 1, 1957, pp. 26-7.

[27] A. Kiselev, « В июле 1914 года », Пролетарская революция, n° 7 (30), 1924.

[28] Lane, op. cit., p. 12.

[29] Lénine, Œuvres, vol.12, p. 25.

[30] ibid., p. 402.

[31] ibid., vol.16, p. 423.

[32] ibid., vol.20, p. 590.

[33] ibid., vol.19, p. 436.

[34] ibid., p. 477.

[35] ibid., vol.20, p. 291.

[36] ibid., p. 382.

[37] Cité in Trotsky, Staline.

[38] Cité in L. Harrison, « The Problem of Social Stability in Urban Russia, 1905-1917 », Slavic Review, décembre 1964.

[39] Lénine, Œuvres, vol.20, pp. 384-385,

[40] ibid., pp. 387-388.

[41] Партия большевиков в годы нового революционного подъема (1910-1914 гг.), Moscou 1959, pp. 284-7.

[42] ibid., p. 291.

[43] Badaïev, op. cit., p. 109.

[44] R.H. McNeal, Bride of the Revolution, London 1973, p. 145.

[45] Trotsky, Histoire de la révolution russe.

[46] V.V. Anikeev, in Вопросы Истории КПСС, n° 2 et 3, 1958.

[47] Badaïev, op. cit., p. 153.

[48] ibid., pp. 176-7.

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