Entretien avec Sébastien Roux, sociologue, auteur d’une thèse sur le tourisme sexuel en Thaïlande1

Comment analysez-vous l’emballement politique et médiatique autour de l’affaire Frédéric Mitterrand ? 

Il est surprenant que ce livre soulève de telles réactions alors qu’il a été écrit il y a plusieurs années. Le FN ressort l’affaire dans le cadre d’une stratégie politicienne qui vise à dénigrer Frédéric Mitterrand suite à ses propos sur l’affaire Polanski. Le FN se sert en réalité de la sexualité comme point d’entrée d’une critique qui se veut politique en attaquant Frédéric Mitterrand sur une vie privée qu’il a rendue publique, et en jouant sur l’imprécision qui entoure le tourisme sexuel. En effet le tourisme sexuel choque, émeut, suscite des réactions violentes, mais appelle pourtant des précisons supplémentaires. Or Marine Le Pen joue sur l’amalgame entre tourisme sexuel et violences pédophiles et reprend à son compte l’assimilation douteuse entre homosexualité et pédophilie qui peut faire sens pour une partie de son électorat.

Les discours sur le tourisme sexuel – ou plutôt sur la prostitution touristique – fonctionnent en fait sur une représentation fantasmée des espaces concernés. Et lorsqu’on évoque la prostitution à Bangkok, nous avons tous des représentations assez misérabilistes de situations scabreuses, d’exploitation sexuelle ou de violence radicale. Pourtant, ces images sont assez différentes des relations qui peuvent s’observer sur place et qui apparaissent autrement plus banales. Pour saisir ce décalage, il importe de rappeler l’histoire du tourisme sexuel, non comme phénomène mais comme idée. Depuis quand et pourquoi parle-t-on de tourisme sexuel ? C’est en réalité une catégorie assez récente, née à la fin des années 1970. Elle est le produit d’une mobilisation qui réunit à l’origine des militantes asiatiques engagées contre les visites de touristes japonais en Corée du Sud et en Asie du Sud-est (les fameux sex-tours), des activistes chrétiens en lutte contre le tourisme international, des féministes et des abolitionnistes qui condamnent la prostitution. Cette réunion hétéroclite cherche à dénoncer l’exploitation sexuelle de femmes du Sud par des hommes du Nord dans une vision assez mécanique des rapports de pouvoir internationaux. Cette mobilisation rencontre à l’origine un succès mitigé… mais au début des années 1990, suite à la succession de plusieurs faits divers scabreux impliquant des Occidentaux et des enfants asiatiques, la perspective évolue. Menée par quelques « entrepreneurs de morale », des agents engagés dans l’universalisation de leurs prises de position, le tourisme sexuel devient le « TSIE », ou Tourisme Sexuel Impliquant des Enfants. Il s’agit désormais de lutter contre ce qui est alors perçu comme un nouveau « fléau », une « urgence », une « indignité » : la prostitution des enfants. Bien sûr, il ne s’agit pas a posteriori de minimiser l’horreur de la prostitution pédophile, mais on assiste alors à un véritable emballement politique, militant et médiatique autour de ces questions. C’est l’époque des estimations statistiques incontrôlées et des récits pathétiques stratégiquement mis en scène. La protection des mineurs devient alors prioritaire et des agents parviennent à inscrire la criminalisation des violences pédophiles comme un nouvel impératif international (comme ECPAT, une ONG devenue célèbre dans la protection de mineurs). Mais il faut saisir que cette focalisation sur le corps des enfants permet en réalité de proposer un mode de traitement consensuel de la prostitution internationale. Si la prostitution des adultes suscite un grand nombre de débats et de prises de positions concurrentes (forme d’exploitation ou choix ? liberté ou contrainte ?), la prostitution des mineurs est universellement condamnée. Et, à travers le corps de l’enfant, il devient possible de proposer un mode de régulation juridique et policier du tourisme sexuel, avec, par exemple, le développement des lois extraterritoriales. Aujourd’hui, l’indétermination qui continue d’entourer tourisme sexuel et violence pédophile continue de produire ses effets. L’affaire Mitterrand – si tant est qu’il s’agisse d’une affaire – apparaît justement symptomatique de cette très forte sensibilité sociale dès que l’on aborde les violences sexuelles sur mineurs, conjuguée à une méconnaissance des formes que prend aujourd’hui la prostitution touristique.

La critique de gauche ou, plus exactement, la position exprimée par Benoît Hamon, est également révélatrice de cette imprécision, de ce flou général. S’il pense produire un discours critique qui dénonce le tourisme sexuel comme rapport d’exploitation internationale, il reste en réalité prisonnier de cette incapacité contemporaine à penser la prostitution touristique indépendamment de la pédophilie. Et il ne fait que reproduire un discours moral entendu qui privilégie le profit politique à court terme à une réflexion plus distanciée. Pourtant, un tel discours gagnerait à être mis en perspective car la frontière peut être mince entre dénonciation des inégalités et des rapports de pouvoir en situation de prostitution, et hiérarchisation de la dignité des pratiques sexuelles, sur arrière fond de normativité hétérosexuelle et conjugale.

Frédéric Mitterrand se retrouve ainsi dans une situation complexe où il reconnaît à mots couverts avoir été client d’un système de prostitution (la lecture du livre est à ce propos plus explicite) ; pour autant, en France, avoir des rapports sexuels monnayés entre majeurs n’est pas un crime. Mais il y a une indicibilité qui entoure aujourd’hui ces activités et qui, évidemment, a un lien direct avec ses fonctions actuelles. C’est pourquoi il tend à se défendre sur un mode moral : « je regrette », « j’ai honte », « ma culpabilité », etc. propos que l’on retrouvait déjà dans son ouvrage La Mauvaise Vie. Mais là encore, il y a un déplacement. La culpabilité dans La Mauvaise Vie servait l’érotique. Pour le dire vite, c’est notamment la conscience d’une transgression qui rendait l’expérience d’autant plus jouissive. Dorénavant, elle sert davantage l’expiation, ou plutôt la mise en scène de sa justification.

 

Qu’explique Frédéric Mitterrand dans son ouvrage ?

 

L’un des chapitres de La Mauvaise Vie (intitulé Bird) traite notamment d’un quartier de prostitution de Bangkok en Thaïlande, qui constitue le terrain sur lequel j’ai travaillé durant ma thèse (Patpong). Frédéric Mitterrand explique qu’il va dans des bars pour y rencontrer « des garçons », qu’il paie pour des services sexuels et qu’il est excité par ces expériences. Or, il convient de préciser que les bars évoqués dans ce chapitre sont insérés au tissu urbain, et se trouvent au cœur d’un quartier de prostitution régulé, encadré, connu et fréquenté. Il n’y a pas d’enfants mis en scène ou prostitués dans de tels espaces. Certes, Frédéric Mitterrand a des relations sexuelles avec des hommes plus jeunes mais ce ne sont pas des mineurs ; en effet, la plupart des hommes qui travaillent dans ces bars oscillent entre 18 et 30 ans.

Sans chercher à banaliser la prostitution, il convient de mettre ces offres sexuelles en perspective, ce qui peut d’ailleurs permettre de comprendre le succès que rencontrent de tels espaces. Ils proposent des offres sexuelles relativement faciles d’accès et encadrées. Ce quartier de Bangkok est sûr, éclairé, le plus souvent bondé et extrêmement touristique. Patpong se présente ainsi comme un endroit festif, un espace de loisirs nocturnes. Il y a la possibilité d’un exotisme, d’un encanaillement sans risque. Et Frédéric Mitterrand témoigne justement de son attrait – voire, parfois, de sa fascination – pour ce type de lieu et les relations qu’il est possible de nouer.

 

 

Est-ce que c’est véritablement du tourisme sexuel ?

 

La catégorie de tourisme sexuel est une catégorie militante, qui peine en réalité à recouvrir des pratiques spécifiques : elle semble faire sens mais personne n’est capable de la définir très précisément. Peut-être vaut-il mieux, pour penser la prostitution touristique, repartir des pratiques et expliciter ce qui s’observe sur place. Il faut d’abord rappeler que la Thaïlande est célèbre pour ses quartiers de prostitution, et ce depuis les années 1970. En effet, durant la guerre du Vietnam, ce pays a servi de base arrière pour les GI américains. Dans certains lieux de détente, des hôtels se sont ouverts pour accueillir des militaires en repos. Des bars (classiques…) sont apparus à côté des hôtels, ont attiré de jeunes prostituées locales et une activité prostitutionnelle s’est progressivement mise en place. A la fin de la guerre, les infrastructures d’accueil des GI ont permis à la Thaïlande de se reconvertir très rapidement en profitant du boom du tourisme international : les touristes civils ont remplacé les militaires, mais les quartiers de prostitution n’ont pas disparu, bien au contraire. Ils se sont même développé avec des offres codifiées et spécifiques, comme les fameux bars a-go-go ou les sex shows, ces spectacles sexuels que l’on voit dans Emmanuelle par exemple. Aujourd’hui, les principaux espaces de prostitution dédiés aux touristes se situent à Bangkok, Phuket ou Pattaya, ces deux dernières villes étant des stations balnéaires populaires. Au sein de ces destinations touristiques, des quartiers se sont spécialisés pour accueillir des touristes étrangers, occidentaux surtout (des farangs), mais aussi – et de plus en plus – des touristes arabes, indiens, ou japonais. Evidemment, ces clients sont en grande majorité des hommes, la prostitution masculine hétérosexuelle étant assez peu répandue, même s’il existe une petite clientèle de femmes attirées par les hommes disponibles ; ce sont notamment des touristes japonaises, pour qui l’homme viril du Sud est un Thaï, alors que les Occidentales tendent davantage à considérer viril le corps des hommes africains ou caribéens.

Il faut comprendre que ces espaces sont véritablement dédiés aux étrangers. Il existe en Thaïlande une prostitution importante de Thaïlandaises pour clients thaïlandais mais ces offres sexuelles sont distinctes, séparées et isolées. Or si la prostitution est officiellement interdite en Thaïlande, elle est tolérée dans ces espaces dédiés aux touristes internationaux, puisque ces bars sont en réalité considérés comme des « lieux festifs » (entertainment places). Au sein de ces quartiers, les offres sont multiples. Les plus connus restent bien sûr les bars a-go-go ; ces établissements présentent les femmes, le plus souvent en maillot de bain sur une estrade centrale, qui dansent le long d’une barre accrochée au plafond. Les clients les sélectionnent et négocient avec elles des relations tarifées qui se déroulent dans un hôtel à l’extérieur de l’établissement. Ce type de bar ne peut présenter sur scène que des danseuses et des danseurs majeurs, encadrés par les autorités, le plus souvent recensés et dont le statut sérologique est régulièrement contrôlé.

Si les danseuses a-go-go pratiquent un sexe monnayé, d’autres jeunes filles agissent de manière plus euphémisée, à l’extérieur de ce type d’établissement, dans des espaces de rencontres plus classiques (bars, restaurants). Elles recherchent des Occidentaux (farangs), avec l’idée qu’un bon farang est celui qui serait capable de « prendre soin » d’elles, avec toute l’imprécision que l’idée de « prendre soin » peut recouvrir… Cela va des rémunérations financières à des rétributions symboliques en passant par toute la gamme des cadeaux ou formes de compensations : invitations au restaurant, au cinéma, achats de vêtements, de téléphones portables, etc. Certains « bons » farangs continuent même de leur envoyer de l’argent d’Europe, d’Australie ou des Etats-Unis. D’ailleurs les jeunes femmes sont le plus souvent à la recherche de ce type de relations suivies. Parfois, certaines unions peuvent se transformer et aboutir à un mariage ; mais les cas sont rares et la finalité première reste avant tout de se garantir un soutien régulier. C’est ainsi qu’on peut observer une certaine évolution dans la gestion du nombre de « petits copains » : si les débutantes se consacrent le plus souvent à des relations exclusives, les jeunes femmes qui ont davantage d’expérience jonglent le plus souvent entre plusieurs farangs… dans une logique quasi entrepreneuriale. Les revenus ainsi cumulés peuvent atteindre des sommes très importantes équivalentes à plusieurs mois de salaire d’un fonctionnaire (infirmier, policier ou instituteur). Mais, bien sûr, les revenus les plus importants sont réservés à une minorité (les plus jolies ou les plus habiles).

Qui sont ces jeunes femmes ?

 

Elles sont le plus souvent issues d’Isan, sur le plateau de Khorat, une zone au nord-est de la Thaïlande, longtemps déclassée et défavorisée par rapport à la plaine centrale, historiquement plus riche et développée. Elles arrivent à Bangkok pour occuper des emplois peu qualifiés, principalement dans l’industrie, dans les usines de la périphérie de Bangkok. Le salaire minimum est garanti mais faible (environ 100 € par mois). Or, la prostitution pour étrangers peut rapporter plus, en travaillant moins… Elles gagnent ainsi autour de 25 000 à 30 000 bahts mensuels (550 à 600 €) même si ce chiffre moyen tend à cacher de grandes disparités. A titre de comparaison, un fonctionnaire gagne autour de 10 000 bahts… Ces jeunes femmes sont donc attirées par les espaces prostitutionnels ; le plus souvent des amies leur en parlent et les initient. Une grande part des revenus générés est renvoyée en province, dans leur famille qui tend à fermer les yeux sur les conditions dans lesquelles l’argent a été gagné. Cette situation a longtemps favorisé une lecture de la prostitution comme le résultat d’une sorte de proxénétisme familial… Mais la réalité est autrement plus banale et c’est davantage un mode de gestion par le silence d’une situation prostitutionnelle qui demeure gênante pour les jeunes femmes comme pour leurs parents.

Et en ce qui concerne la prostitution masculine ?

 

C’est principalement une prostitution pour une clientèle homosexuelle masculine. Les logiques sont relativement semblables pour les hommes prostitués, à quelques différences près. La principale demeure, à mon sens, le produit de la superposition actuelle entre espaces de rencontres et espaces de prostitution. Les principaux bars gays de Bangkok se trouvent à Patpong et sont ainsi intimement liés au monde de la prostitution. En Thaïlande, il existe une certaine tolérance par rapport à l’homosexualité masculine, relativement visible. Les bars gays en sont d’autant plus attractifs pour les touristes et les espaces de prostitution normalisés. Ainsi quand de jeunes garçons veulent sortir dans des espaces gays, ils se retrouvent rapidement attirés par le milieu prostitutionnel, les capitaux des farangs et la fascination qu’ils peuvent exercer. Il y a ainsi une proximité de fait entre espace de loisir et espace de prostitution. Paradoxalement, un quartier comme Patpong peut également apparaître comme un espace de réalisation, et la prostitution transformée en mode d’affirmation de soi. Cela n’enlève rien à la violence du processus, au contraire, mais traduit justement cette forte intrication qui existe entre des espaces qui, en Europe ou aux Etats-Unis, sont clairement séparés.

Au-delà de la prostitution masculine, c’est certainement l’une des principales difficultés que soulève ce type d’espace. S’ils ne se réduisent pas à la violence un peu univoque décrite par la plupart des discours militants, il est relativement délicat de saisir ce qui se joue tellement les rapports de pouvoir sont entrecroisés et finement imbriqués. Et, pour en revenir à la controverse suscitée par La Mauvaise Vie, la violence des débats qui entourent la vie sexuelle de Frédéric Mitterrand témoigne justement de l’émotion que la prostitution touristique continue de susciter et de la difficulté – que nous éprouvons tous – à se détacher d’une perspective malheureusement réductrice sur les relations qui conjuguent sexe et intérêt.

Propos recueillis par Sylvain Pattieu

1 ROUX, S. « Les économies de la prostitution. Sociologie du tourisme sexuel en Thaïlande », Thèse de sociologie sous la direction de Didier Fassin, EHESS, Paris, 2009, 475 p.

 

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