Astrid de Garces (Collectif féministe de SciencesPo) et Morgane ont fait partie des animatrices de #NousAussi, une coalition de collectifs féministes qui a largement contribué à l’énorme succès de la manifestation contre les violences sexuelles et sexistes du 24 novembre, et est parvenue à y défendre une politique féministe intégrant une série de revendications spécifiques et cruciales.

On pourra lire sur Contretemps ce texte dans lequel Nous aussi explique sa démarche et ses objectifs, et relire également notre dossier : « Défaire le genre, refaire le féminisme ».

 

Comment est né #NousAussi ? 

Morgane : Lorsque Nous Toutes a été lancé, plusieurs collectifs qui pressentaient (un pressentiment légitimé par une certaine expérience du féminisme ces 15-20 dernières années en France) que leurs problématiques spécifiques ne seraient pas prises en compte par une telle mobilisation, ont commencé à se rencontrer pour discuter ensemble de comment se positionner par rapport à cette initiative. Ensemble, on a reconnu qu’une telle initiative était bienvenue, dans le sens où on est d’accord pour dire qu’on a vraiment besoin, en France, d’une mobilisation massive sur la question des violences sexistes et sexuelles et donc, que ce qui serait intéressant n’allait pas être de faire quelque chose en concurrence, comme ça a pu être le cas ces dernières années, où on avait des manifestations différentes, mais de se joindre à cette manifestation, afin d’être sûres que ces problématiques à la fois spécifiques, et qui, souvent, font débat au sein du mouvement féministe, puissent être portées, visibles, et entendues, lors de cette marche.

 

Pourquoi organiser une nouvelle initiative précisément ce 24 novembre 2018 ? 

Astrid : Le 25 novembre est la journée internationale contre les violences faites aux femmes. Le samedi d’avant est donc une date appropriée. Surtout, on se situe après des mois de « libération de la parole » grâce à #BalanceTonPorc et #MeToo. Mais la libération de la parole ne suffit pas, il faut qu’elle soit suivie d’une politisation. Maintenant que le coup de pied a été donné dans la fourmilière il faut construire quelque chose. C’est le but de #NousAussi, on tente de repolitiser cette question qui a été un peu trop réduite à des logiques de comportement individuel. Surtout que l’actualité s’y prête, et ce pour toutes les femmes, que ça soit l’augmentation des agressions homophobes visant les lesbiennes, l’islamophobie toujours plus considérée comme légitime dans le débat public, la traque des migrant.e.s, les retombées de la loi de pénalisation du client de 2016 qui sont maintenant indéniables, la politique de répression, notamment la verbalisation du harcèlement de rue… Toutes ces nouvelles appellent à une mobilisation féministe importante et intraitable sur ces questions.

 

Quel est le but de cette initiative ? Est-ce qu’il s’agit juste de descendre une fois dans la rue, ou est-ce que vous visez une construction sur du plus long terme ?

Morgane : Je ne crois pas qu’on puisse opposer « un jour de manifestation » et « une organisation à plus long terme » : pour en arriver au cortège #NousAussi de ce samedi, il a précisément fallu une organisation qui ne se limite pas à « descendre dans la rue » : si aujourd’hui ce sont plus de 80 collectifs qui appellent à un cortège « nous aussi », c’est justement parce qu’un travail d’organisation a été mené depuis plus de deux mois, et donc qu’on se situe déjà dans quelque chose qui va au-delà du simple fait de descendre dans la rue. Maintenant, sur le plus long terme, il faut comprendre que #NousAussi s’est vraiment constitué sur la seule base du 24 novembre ; alors évidemment ce n’est pas trop s’avancer que de dire qu’il est souhaitable qu’une telle dynamique perdure sur le long terme, mais est ce que #NousAussi aura, sous cette forme, qui est celle d’un regroupement de collectifs, un rôle à y jouer, ce n’est pas quelque chose qu’il est possible de savoir aujourd’hui.

Astrid : Même si le collectif s’est formé sur l’idée d’une action, ce qui suit est toujours difficile à estimer. On espère quelque chose de positif : s’organiser entre associations, collectifs, organisations ou même simples individus de différents horizons permet de créer des liens, de forger des alliances concrètes. On ne pourra pas mettre en place un mouvement d’ampleur satisfaisante sans construire ces ponts entre nous. Donc on ne peut peut-être pas parler d’une « construction » sur le long terme, mais plutôt d’une reconnaissance et d’une entraide mutuelle dans le futur.

 

Comment cette initiative s’est-elle structurée ? Est-elle développée à l’échelle nationale ? Est-elle en lien avec des organisations ? 

Morgane : Au départ c’était une petite dizaine de collectifs, et quelques individus, et petit à petit car tout ça s’est d’abord fait de bouche à oreille, et au fil des réunions – même si on a fait seulement 4 ou 5 réunions en tout durant ces deux-trois mois de mobilisation – d’autres personnes, d’autres collectifs sont venus. Notamment lorsque l’appel est sorti fin octobre, on a reçu beaucoup de messages par Internet, de collectifs qui voulaient signer et soutenir l’initiative, et nous ont donc rejoints.

Quant au développement à l’échelle nationale, il faut comprendre qu’à la base, on voulait juste faire un appel pour appeler à donner une dimension plus politique au 24 novembre. Comme on était nombreuses sur Paris, on a commencé à débattre plus précisément de si on visait de prendre la tête du cortège. Mais dès le début, on était aussi en contact avec des camarades d’autres villes, parfois impliquées dans Nous Toutes au niveau local, et ça nous permettait donc d’avoir un assez bon panorama de ce qui se préparait au niveau local, tant du côté « nous toutes » que du côté plus radical.

Tout ça a évidemment pris une autre dimension quand l’appel a été publié, puisqu’il a alors pu être repris par des militantes d’autres villes ; certaines donc étaient dans un comité Nous Toutes local, et d’autres justement, étant mal à l’aise avec la communication Nous Toutes, ont pu se dire que finalement il était peut-être possible d’organiser quelque chose sur la base de cet appel. Tout ça a au final été très spontané, et donc très diversifié : depuis la demande de « est-ce que vous êtes d’accord pour qu’on ait une banderole Nous Aussi dans notre ville ? » à la constitution d’événements plus ou moins autonomes des comités Nous Toutes officiel : dans certaines villes, militantes Nous Toutes et Nous Aussi travaillent ensemble, dans d’autres, c’est plus tendu.

En fait nous voilà : on est juste des collectifs et personnes ayant lancé un appel, mais on espère évidemment que partout pourra se faire entendre ce féminisme plus politique autour duquel nous on s’est rassemblées.

 

Comment pensez-vous parvenir à vous adresser à la fois aux étudiantes, aux femmes au foyer, aux femmes retraitées et aux femmes travailleuses ? 

Morgane : Je crois pas qu’on se soit posé la question en ces termes ; en fait on s’est retrouvées autour des problématiques qui nous parlent et donc qui de fait vont constituer un éventail assez large de thématiques, puisqu’à nous toutes on est des gouines, on est des travailleuses du sexe, on est des meufs non-blanches, on est des meufs ayant des handicaps, on est des meufs précaires, on est des meufs avec des gosses, on est des meufs sans gosse, on est des meufs qui travaillent, on est des étudiantes, on est des femmes au foyer, on est des femmes qui ont pu être sans foyer aussi… Et surtout on le dit, et c’est ça qui nous réunit : c’est qu’en le disant, on affirme du coup tout de suite l’inséparabilité de la lutte féministe des autres luttes sociales, notamment anticapitaliste et antiraciste.

Astrid : Je vais un peu faire une non-réponse : on a tendance à considérer que le féminisme, comme d’autres luttes de « minorités », serait un combat complètement détaché du reste de la société. C’est faux d’imaginer la situation comme ça. Les luttes féministes sont liées à toutes les autres luttes. Reprenez la question de l’IVG dans les années 1970, qui étaient les femmes qui étaient poursuivies pour avortement illégal ? C’étaient des femmes précaires, des ouvrières, des mères divorcées élevant leurs enfants seules, etc. Trois des femmes inculpées au procès de Bobigny étaient des contrôleuses dans le métro.

Plus actuellement, dans le rapport du Défenseur des droits de l’Homme concernant le harcèlement sexuel au travail, une femme sur 5 déclare en avoir été victime. Sur ce chiffre, 3 femmes sur 10 étaient dans une situation de travail précaire. Quant à l’université, l’enquête VIRAGE de 2017 la décrit comme le premier lieu de violences sexuelles. La question du sexisme, et tout particulièrement des violences sexuelles et sexistes, concerne l’ensemble des femmes.

C’est ce qu’on a cherché à exprimer : chacune des nous peut avoir un rapport différent à ce sujet, mais il est indéniable que, sous une forme ou une autre, nous sommes toutes des cibles. Une lutte en amène à une autre : l’étudiante se fait harceler par un prof, la femme travailleuse subit une avance sexuelle de son patron, et à un moment les deux se retrouvent autour d’une table et il y a une solidarité qui se construit.

 

D’ailleurs vous adressez-vous uniquement aux femmes ? 

Astrid : À mon sens, le féminisme est par et pour les femmes. C’est un mouvement d’émancipation, pour faire des choses qu’on n’oserait ou ne pourrait pas faire en présence de mecs, à partager des savoirs et des connaissances entre nous, à mettre en place des réseaux de soutien. De plus, d’un point de vue systémique, les violences sexuelles concernent avant tout les femmes. Donc je pense qu’il faut être honnête sur la question : ce combat doit être avant tout un combat de femmes, parce qu’il s’agit de leur corps, de leur vie, et de leur propre défense contre les violences.

La défense d’une femme par un homme contre un autre homme n’a pas grand-chose d’émancipateur. C’est comme l’excuse du « j’ai déjà un copain » quand vous vous faites draguer dans la rue : le mec vous lâche, mais c’est parce qu’il vous voit comme la propriété d’un autre plutôt qu’une personne. Donc une vraie libération des violences sexuelles et sexistes ne pourra être conquise que par les femmes.

Ensuite, dans une action comme celle-ci, où il s’agit de faire une démonstration de force, de montrer du nombre, tous les soutiens sont nécessaires. C’est du pragmatisme. Donc non, je ne me couperai pas en 4 pour mobiliser les hommes, cela dit, si certains trouvent cette cause importante, j’espère qu’ils comprendront pourquoi ils ne sont pas les premiers auxquels je m’adresse et qu’ils viendront quand même montrer leur soutien par leur présence.

Morgane : Quand on parle des hommes ici, on parle évidemment des hommes cis hétéro. Je pense, et les collectifs qui nous ont rejoint le montrent, que les luttes queer peuvent être partie intégrante du combat féministe. Mais quand je dis luttes queer, je ne parle pas de la sur-représentation des problématiques de certains gays, mais bien d’un mouvement pour l’émancipation notamment sexuelle de tou·te·s, au-delà des assignations de genre.

 

Quels canaux allez-vous utiliser ou utilisez-vous déjà pour toucher les personnes auxquelles vous souhaitez vous adressez ? 

Astrid : Internet, très clairement. Déjà parce que nous n’avons ni l’influence ni les moyens d’apparaître à une heure de grande écoute, dans des médias grands publics. Nous sommes constituées de personnes tout de même peu écoutées, ou quand nous faisons la « une », c’est soit en tant que victime, soit parce que quelqu’un a décidé de nous cracher politiquement dessus.

Aussi, on va se l’avouer, pas mal de monde est sur Internet aujourd’hui. Ma tante cinquantenaire tient un compte Facebook, le grand père d’un ami a un compte Instagram. Et Internet permet énormément de bouche à oreille : vous voyez l’info d’une marche plutôt intéressante passer, pour une fois elle s’adresse à vous, vous en parlez en dîner de famille, et votre cousine est intéressée, vous lui envoyez le lien, etc.

Pour une mobilisation comme celle-ci, où on a tenté de toucher des populations plus ou moins marginalisées et qu’assez souvent le féminisme mainstream ou étatique ignore, voire méprise, on compte sur l’effet communautaire. Que les gens en parlent, commentent, en famille, au lycée, au travail, entre amies. On a tenté d’aller au plus proche. Enfin, on doit aussi remercier certains medias communautaires qui ont signé notre appel et l’ont diffusé, c’est la même logique.

 

Quels ont été les retours à votre initiative ? Dans le champ politique et militant, dans les médias ? 

Astrid : Haha ! Malheureusement, si on doit être honnête, il faut bien avouer que la question féministe n’intéresse pas grand-monde à part nous dans ce pays. Nous avons vu quelques soutiens politiques à gauche, mais sans grand enthousiasme. Dans le cercle féministe militant, celles qui ne sont pas d’accord avec nos idées l’ont bien rappelé, comme d’habitude, et la caravane passe. Ce qui est très agaçant au final, c’est que l’essentiel de la médiatisation politique a été sous deux angles.

D’abord en mettant en exergue les divergences entre #NousToutes et #NousAussi (et en nous faisant tout de même largement porter la responsabilité de cette « division »), parce qu’apparemment en 2018, les questions féministes sont toujours à traiter comme des « crépages de chignon entre bonnes femmes » qui ne méritent pas plus d’analyse que ça.

Dans un second temps, en nous opposant aux « Gilets jaunes », désireux de vouloir bloquer Paris le 24. Certains médias ont donc écrit que l’on s’inquiétait que les Gilets Jaunes viennent éclipser notre propre action. C’est vrai, cependant on se demande où étaient ces mêmes journalistes quand il s’agissait de médiatiser notre marche jusque-là.

 

A votre avis, comment expliquer l’existence et la persistance de violences structurelles faites aux femmes ? 

Morgane : Expliquer l’existence des violences sexistes dépasse un peu le cadre d’un entretien qu’on veut lire en moins de 8 heures, car il faudrait commencer par définir de quelle existence on parle : à quelle époque, dans quelle société, etc. En revanche à partir du terme de « persistance » on peut dire des choses intéressantes, précisément parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une persistance, comme si on était face à un phénomène passé qui ne ferait que continuer ; au contraire, le système de violences sexistes et sexuelles est constamment renouvelé au gré des évolutions du système capitaliste.

Elles ne sont pas une persistance d’un système rétrograde, dont on garderait des traces malgré un certain nombre d’évolutions sociales, mais bel et bien un produit de la modernité capitaliste. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y avait pas de violences avant le capitalisme, mais qu’aujourd’hui à l’échelle mondiale, le capitalisme néolibéral, dans ses dimensions impérialiste, produit et reproduit les femmes en tant que catégorie à exploiter spécifiquement, et donc en tant que catégorie qui va également être spécifiquement victimes de violences.

Astrid : Les violences faites aux femmes proviennent avant tout d’un constat simple : un rapport de domination. Cette domination est protéiforme, elle se retrouve dans la justice, dans notre culture, dans la police, dans la vie politique et médiatique. Elle est économique, sociale, légale, médicale etc. Tant que ce rapport n’aura pas été renversé, alors les violences sexuelles et sexistes resteront un problème structurel.

Vous ne pouvez par exemple pas détacher la question du harcèlement sexuel de celle de l’égalité salariale, celle des violences conjugales des procédures de divorce… Il ne s’agit pas uniquement de faire un travail de pédagogie, c’est à peine une question d’éthique en fait. Les agresseurs agressent parce qu’ils savent que leur acte n’aura aucune conséquence pour eux, et que bon nombre de femmes n’ont pas ou peu de voies de sortie ou de recours. C’est là que le rééquilibrage doit avoir lieu.

 

Quelles sont les revendications qui émergent ou qui sont en train d’émerger autour de la question des violences aujourd’hui en France ? 

Astrid : Personnellement je pense que les questions de violences médicales sont en train d’être de plus en plus médiatisées, et c’est tant mieux. En quelques mois, on a entendu parler du point du mari, de l’ignorance concernant l’endométriose. Il y a également eu la question des mauvais diagnostics, tout particulièrement pour les femmes racisées, rappelée tragiquement par la mort de Naomi Musenga, dont les symptômes ont été ignorés. La grossophobie, médicale notamment, est aussi beaucoup plus discutée, notamment grâce au travail du Gras Politique.

Plus spécifiquement aussi, la communauté trans travaille énormément pour changer les procédures de transition médicale, lourdes, restrictives, et énormément contrôlées par des médecins pas forcément bienveillants. Tous ces mouvements sont particulièrement positifs à mon sens, car ce sont des questions extrêmement dures à traiter tant la différence d’informations entre un professionnel et une patiente peut être forte. Donc le fait que les femmes s’informent, ne prennent plus des accusations douteuses de somatisation comme parole d’évangile, me réjouit. C’est reprendre contrôle de son corps, ce qui est tout de même la première des libérations.

Morgane : On voit en effet que ce qui réunit ces différentes revendications c’est la question de la réappropriation de son corps, qui reste la question historique du féminisme. Mais ce qui se pose peut-être plus clairement en ce moment, c’est comment à travers la réappropriation de son corps, ce qui se joue c’est aussi la réappropriation de sa vie face au capitalisme patriarcal qui, justement, formate et discipline nos corps pour mieux les exploiter. Ce sont des questions très présentes par exemple aussi bien dans certains courants transféministes et/ou queer matérialistes, mais aussi dans des mouvements comme Ni una menos qui présentent les perspectives de luttes féministes en termes de grève, c’est-à-dire de réappropriation de sa vie face à l’appropriation et l’exploitation capitaliste.

 

Pensez-vous qu’on puisse dire qu’on assiste à l’éveil d’une nouvelle vague du féminisme ? 

Astrid : C’est toujours difficile d’estimer une vague sur le moment présent, c’est surtout une analyse qu’on peut faire a posteriori. Mais je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler de nouvelle vague, ou alors ça fait des années qu’elle couve cette vague : ça fait des années qu’il y a des personnes trans qui manifestent, des travailleuses du sexe qui militent. La loi sur le port du voile à l’école, c’est 2004, et on ne peut pas dire que c’est une question qui n’est pas féministe.

S’il y a une différence, c’est dans le rapport de force, le fait que de nombreuses femmes ont décidé de l’ouvrir et d’organiser des actions, de former des collectifs. Ce qui a pu changer, c’est que ces groupes sont devenues tellement vocales qu’il est devenu difficile de les ignorer, ou qu’au contraire, quand elles sont attaquées, ces femmes ne reculent pas, comme dans le cas du collectif Mwasi et le festival Nyansapo. Les théories et analyses existaient déjà en fait, elles sont juste devenues plus difficiles à ignorer pour un paquet de gens.

Morgane : En France on a en effet l’impression que vient juste d’émerger dans le débat public – et même auprès d’un certain nombre de féministes des courants traditionnels – des problématiques qui sont débattues depuis les années 1970, voire bien avant, sur d’autres continents. Il semblerait d’ailleurs qu’en Argentine, les militantes parlent à l’heure actuelle de l’émergence d’une quatrième vague. Il va donc s’agir d’essayer de suivre ça du plus près possible depuis ici, car ces luttes ont semble-t-il vraiment beaucoup de choses à nous apprendre.

 

Comment expliquez-vous qu’alors que les mobilisations féministes connaissent un renouveau et un dynamisme important à l’échelle internationale depuis le début des années 2010, en France la question peine à émerger ? 

Astrid : Deux mots : universalisme et légicentrisme. Universalisme d’abord, parce qu’on a du mal dans ce pays à reconnaître l’importance des luttes communautaires. L’idée d’un citoyen totalement égal au sein de la République tue dans l’œuf pour beaucoup l’idée même d’une lutte menée spécifiquement par une partie de la population. Une mobilisation devrait pouvoir s’appliquer à tous, ou ne doit pas être. L’idée est profondément stupide, les progrès sociaux ont rarement été portés par des mobilisations universelles, mais bien par des groupes dominés : les ouvriers, les femmes, les personnes LGBT, les personnes racisées, les populations immigrées, etc.

Cette crispation, on la retrouve aujourd’hui dans la peur que la non-mixité serait une atteinte aux valeurs de la République, alors que c’est simplement un outil militant nécessaire. De plus, on a tendance dans ce pays à considérer qu’une fois qu’une loi a été votée sur la question, pouf le problème est immédiatement réglé. Là aussi c’est une impasse, ce n’est pas parce que le viol conjugal est dans le code pénal qu’il cesse instantanément d’être problème, aborder le problème est un véritable sujet de société, pas uniquement légal. Dans certains cas, la loi joue un rôle de cache-misère.

Un autre exemple : certes l’accès à l’IVG est garanti dans ce pays, et une loi a même été votée contre sa désinformation. Cela dit, si avec les hôpitaux qui ferment, les moyens médicaux qui diminuent, la clause de conscience des médecins, certains lobbys, vous ne pensez pas que l’IVG est menacé dans ce pays, particulièrement dans les déserts médicaux, c’est que vous avez de la suie dans les yeux.

Morgane : Il faut aussi prendre en compte le contexte de mobilisation féministe en France, qui se caractérise par l’hégémonie au niveau institutionnel d’associations coupées d’une grande partie des nouvelles générations militantes, nouvelles générations qui font actuellement les luttes ailleurs, mais qui en France donc sont coupés des associations traditionnelles, ces dernières se démarquant par leur professionnalisation et donc par leur rattachement notamment à cet universalisme dénoncé par Astrid.

Et puis la difficulté des luttes féministes à émerger est certainement à considérer également dans le contexte général de faiblesse des mouvements sociaux organisés traditionnels, de la faiblesse de l’extrême gauche en général.

 

A votre avis, pourquoi la question des violences est-elle centrale dans la mobilisation féministe internationale ? 


Astrid : Simplement parce que ce sont elles qui ont le plus d’impact dans nos vies. Un féminicide a lieu tous les 3 jours en France, en 2017, et on estime qu’il y a 250 000 viols ou tentatives de viol. Ce sont simplement des atteintes à notre sécurité, à notre santé physique et mentale, à notre intégrité, à nos vies. Quelle question plus pressante peut-il y avoir que celle de survivre ?

 

Êtes-vous en lien avec les mobilisations féministes internationales ?  


Astrid : L’appel du collectif a été relayé à l’étranger, notamment en italien, en turc, en anglais, en portugais du Brésil. Ensuite vu le peu de temps et de moyens dont nous disposions, il n’était pas vraiment possible de construire de grandes convergences internationales. Le mouvement féministe n’est peut-être tout simplement assez unifié pour ça, les enjeux de nos luttes sont tout de même relativement spécifiques, pays par pays. Ensuite, il est tout de même difficile de se réclamer de la cause féministe pour ne pas ressentir de l’empathie pour les activistes brésiliennes face à Bolsonaro ou américaines par rapport à Kavanaugh, pour ne citer que l’actualité la plus médiatisée.

Morgane : Après il me semble que même si on n’a pas de liens formels il y a de fait un lien plus diffus qu’on peut résumer en termes d’inspirations mutuelles entre féministe. On est nombreuses au sein de #NousAussi à avoir des camarades féministes dans d’autres pays finalement il y a tout de même notamment grâce à internet, des échanges informels nombreux et incessants entre les féministes de différents pays.

Par exemple le fait d’utiliser la pieuvre, ça a été inspiré de la pieuvre également utilisée l’année dernière par la Women’s Strike US, et cette année par les mobilisations actuelles au Québec pour la rémunération des stages, qui est une lutte principalement portée par des femmes qui popularisent ainsi les analyses féministes du travail gratuit.

 

Quelle est la situation du mouvement féministe français à l’heure actuelle ?  


Astrid : Je pense qu’il est aujourd’hui comme il a toujours été : divisé. On donne toujours cette impression que jusque dans les années 2000, le mouvement féministe était unifié et que tout le monde s’entendait très bien. Ce sont des bêtises. Prenez l’un des mouvements les plus emblématiques, le MLF : il était traversé de courants qui ne pouvaient pas se supporter les uns les autres.

Je pense que la grande différence aujourd’hui est une sorte de renouvellement : la nouvelle génération de militantes a grandi, ou tout du moins s’est formée politiquement, dans une France post-11 septembre. Elle a encaissé des violences et des remontrances pendant des années, et s’est retrouvée en désaccord avec bon nombre de féministes de la génération précédente, qui n’ont jamais cherché à les intégrer aux luttes ou même à les comprendre (pas toutes cependant). Du coup, cette génération elle a décidé qu’elle se démerderait, elle est retournée piquer des bouquins dans les bibliothèques, piocher des concepts dont on n’entendait pas parler jusque-là et maintenant elle forme ses propres collectifs.

Ce que moi personnellement je vois, c’est que certaines organisations, pour toute importantes qu’elles pouvaient être il y a 15 ans, apparaissent aujourd’hui beaucoup moins dynamiques. Simplement parce que le sang neuf et déterminé a décidé d’aller voir ailleurs.

 

A votre avis quelles directions stratégiques devrait-il prendre ?


Astrid : Je vais faire ma maline et citer Christiane Rochefort :

« Il y a un moment où il faut sortir les couteaux.

C’est juste un fait. Purement technique.

Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place.

Ce n’est pas son chemin.

Le lui expliquer est sans utilité. »

Morgane : Je crois qu’une chose qui n’est peut-être pas assez élaborée, y compris de « notre » côté, et sur laquelle il faudrait travailler, c’est la critique radicale de l’État capitaliste. C’est-à-dire, pas seulement une critique du sous-financement par l’État des associations d’aide aux femmes, ni du dysfonctionnement de certaines institutions parce qu’y régnerait une culture sexiste, mais une critique de l’État et de ses institutions en tant que garants du bon fonctionnement du capitalisme patriarcal.

 

Cet entretien a été réalisé par Aurore Koechlin, avant le 24 novembre.

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