« Les interventions – qu’elles soient de nature intellectuelle ou autre – doivent  toujours être comprises à partir de la situation dans laquelle elles se proposent d’intervenir » (Fredric Jameson, L’inconscient politique : le récit comme acte socialement symbolique).

« Marx expose la corrélation causale entre l’économie et la culture. Ici, ce qui importe, c’est la corrélation expressive. Il faut présenter non plus la genèse économique de la culture mais l’expression de l’économie dans la culture. Il s’agit, en d’autres termes, d’une tentative pour saisir un processus économique comme un phénomène originaire visible d’où procèdent toutes les formes de vie qui se manifestent dans les passages » (Walter Benjamin, Paris, Capitale du XIXème siècle).

 

L’œuvre de Fredric Jameson (né en 1934) occupe une position centrale dans le champ des théories critiques contemporaines. Sa volonté d’explorer, à partir du marxisme, les différentes modalités d’appréhension de la totalité sociale, et de redéfinir par là les conditions de possibilité d’une rationalité dialectique effective, constitue une intervention tout à fait cruciale dans une conjoncture marquée par un redéploiement et une redéfinition du contenu des pensées critiques. Peu connue dans le monde francophone et souvent réduite à la seule théorie du postmodernisme, elle s’est imposée internationalement comme l’une des plus ambitieuses tentatives de reconstruction du matérialisme marxien. De ses premiers écrits comme Marxism and Form: Twentieth-century Dialectical Theories of Litterature1 à ses textes les plus récents comme Valences of the Dialectic2 ou Representing capital3, une même idée-force est à l’œuvre : le capital comme rapport social global doit pouvoir être saisi à partir d’une théorie de l’interprétation. L’idée d’une expérience propre au capitalisme tardif qu’il s’agirait de conceptualiser d’une manière  rigoureuse est en effet inséparable d’une intuition « épistémo-critique » : « Désormais, c’est l’étude du Capital qui est notre véritable ontologie »4. Autrement dit, renouer avec la dimension proprement dialectique et critique du marxisme implique de faire sien le nécessaire cadre d’historicisation tel qu’il s’exprime dans le modèle théorique formulé par la critique de l’économie politique. La question de l’élaboration d’une forme représentationnelle adéquate à une totalité au premier abord irreprésentable – celle du capitalisme globalisé – est au cœur de la réinterprétation jamesonienne du marxisme. Le mode de production capitaliste, pour être correctement appréhendé, doit être soumis à une méthode herméneutique d’allégorisation : « L’interprétation est ici conçue comme un acte d’essence allégorique qui consiste à réécrire un texte donné à partir d’un code-maître interprétatif »5. En d’autres termes, il faut pouvoir appréhender les différentes productions  idéologiques, textuelles, etc., en les insérant dans un processus de totalisation : celui de l’histoire envisagée comme articulation de séquences de modes de production. C’est là tout le sens du projet élaboré dans L’Inconscient politique, texte fondamental de critique littéraire qui parut en 1981 et qui est aujourd’hui traduit magistralement par Nicolas Vieillescazes pour les éditions Questions théoriques : celui d’offrir un cadre conceptuel qui puisse permettre à un impératif d’historicisation ayant le marxisme comme instance méta-théorique fondamentale de se déployer.  Et c’est de cette ambition théorique, remarquable par son ampleur et jusqu’à présent inégalée, qu’il s’agira ici de rendre compte.

 

Marxisme et théorie de l’interprétation

Le projet conceptuel de L’Inconscient politique est véritablement singulier dans la constellation des marxismes et autres critical theory. A partir d’une théorie de l’interprétation, Jameson s’engage dans une opération de synthèse au premier abord déroutante pour un lecteur habitué aux clivages soi-disant insurmontables qui caractérisent la théorie continentale. Il ne s’agit ni plus ni moins que de faire cohabiter l’héritage d’une tradition dialectique hégélo-marxienne (celle des Lukács, Adorno, Sartre, Bloch, etc.) avec le structuralisme althussérien. Un œcuménisme à priori problématique pour qui connaît la déconstruction par Althusser et son école de ce que la pensée de Marx peut encore avoir en commun avec un certain hégélianisme. Car si pour un grand nombre d’interprètes, ces deux grandes traditions peuvent paraître antinomiques, il n’en est rien pour Jameson qui s’engage dans un syncrétisme novateur. « Je considérais pour ma part que, malgré les batailles qui faisaient rage, çà et là, au sujet de la totalisation et de l’herméneutique, un profond lien de parenté unissait les oppositions binaires du structuralisme avec la dialectique développée de l’autre côté du Rhin, et que l’un comme l’autre nous offraient de puissantes armes pour lutter contre les habitudes unidimensionnelles de la société américaine. L’un et l’autre étaient subversifs ; et, pour le dire de but en blanc, l’un et l’autre revendiquaient un rapport organique à Marx et au marxisme, un rapport bien évidemment scandaleux pour le « libéralisme » de la culture anglo-américaine hégémonique« 6.

Il convient donc, pour bien saisir l’ambition théorique qui caractérise L’Inconscient politique, d’appréhender l’itinéraire intellectuel de Jameson comme le développement d’une réflexion sur les conditions de possibilité et de manifestation d’une forme particulièrement sophistiquée de rationalité dialectique. Que l’on se rapporte à ses premières études sur Sartre7 ou sur le structuralisme8, c’est toujours la même volonté d’interroger le statut de la totalisation, véritable signification d’un marxisme correctement compris, qui caractérise la pensée du jeune Jameson. Mais c’est surtout avec The Political Unconscious que se met en place un dispositif herméneutique des textes littéraires qui affirme la primauté de l’Histoire, entendue comme articulation de modes de production. Totalisation équivaut ici à historicisation, et le Sartre de la Critique de la Raison dialectique rejoint le Althusser de Lire Le Capital dans l’élaboration d’un cadre interprétatif dont le marxisme constitue l’horizon de référence ultime. Il s’agit d’opérer sur les textes, ou autres productions culturelles, comme s’ils étaient toujours déjà inscrits dans un codage idéologique et interprétatif préalable. « Always-already-read » écrit Jameson ; par là il signifie que la dynamique de l’interprétation correspond à la reconnaissance de structures d’appréhension qui fondent toute lecture et compréhension. Le texte ne se donne jamais tel quel, dans une pureté monadique et formelle, mais s’inscrit plutôt dans une sédimentation de codes et autres récits. Et c’est de cette cette manière que le marxisme s’impose comme métacommentaire ; il dépasse la validité locale d’autres types de discours et se constitue en code-maître (mastercode) englobant, seul capable de se hisser au niveau de la totalité sociale.

A quoi correspond donc, dans ce contexte, l’hypothèse d’un inconscient politique ? Pour Jameson, cela renvoie à la nécessaire représentation d’un récit (narrative) autour duquel doit s’adosser le dispositif herméneutique précédemment évoqué. Toujours, les objets textuels sont liés à un imaginaire social censé se rapporter à l’Histoire. Un récit ininterrompu, celui du collectif humain, constitue le fondement de cet inconscient politique et structure la pratique jamesonienne d’interprétation. « En affirmant un inconscient politique, nous nous proposons donc d’entreprendre une analyse « en dernière instance » et d’explorer les multiples chemins qui nous conduiront à démasquer les artefacts culturels comme des actes socialement symboliques. L’inconscient politique projette une herméneutique rivale à celles que nous avons énumérées ; mais il le fait non pas tant en rejetant leurs découvertes qu’en montrant qu’il possède un primat philosophique et méthodologique de fond sur des codes interprétatifs plus spécialisés, dont le pouvoir de pénétration présente une limite stratégique, due aussi bien à leurs origines situationnelles qu’aux modalités étroites ou locales dont ils construisent leurs objets d’étude »9.

Entrer plus avant dans la théorie de l’interprétation que Jameson élabore nécessite de bien saisir la liaison effectuée entre historicisation et totalisation, c’est à dire d’interroger l’objet singulier qu’il construit. En effet, le texte, dans L’Inconscient politique, dépasse le simple statut de production littéraire et esthétique, appréhendable tel quel de manière autonome et formaliste. Précisément, il est ce par quoi un processus d’allégorisation prend forme, ouvrant la problématique de la représentation du capital comme totalité. C’est dans l’important chapitre intitulé De l’interprétation que Jameson s’attache à définir le plus précisément possible sa conceptualité. Partant d’une discussion critique avec les courants issus du structuralisme français en interrogeant l’offensive que ces derniers ont lancé contre tout type d’herméneutique – rappelons que nous sommes en 1981 –,  il s’attache à réhabiliter cette figure contre les différentes formes de liquidations anti-dialectiques alors au goût du jour. Son interlocuteur privilégié demeure Althusser qui, dans Lire Le Capital, et sa célèbre distinction des trois formes canoniques de causalité (ou d’ « efficace »), explore le problème éminemment épistémologique posé par la théorie marxiste. Le concept de causalité structurale élaboré par le philosophe de la rue d’Ulm prend en effet ses distances avec un certain hégélianisme très présent dans la tradition marxienne. A la différence des deux formes de causalité traditionnelles – celle, mécaniste et d’origine cartésienne, pour laquelle la relation de cause à effet renvoie à un rapport de transitivité ; et celle, leibnizienne que l’on retrouve jusque chez Hegel, pour laquelle l’expression du tout au sein des parties qui le constituent relève d’un rapport organique, d’une essence intérieure et surplombante de la totalité exprimée dans chaque élément – Althusser prétend déceler dans sa notion de causalité structurale ce qui constitue la véritable rupture opérée par la critique de l’économie politique : l’idée d’une cause absente pour laquelle le capital comme rapport social global implique un mode particulier de présence et de représentation de la structure dans ses effets (comme immanente à ses effets). Nous touchons là le cœur de la critique althussérienne de l’idéalisme historiciste de type hégélien, de son refus de toute forme de subjectivisme et de téléologie. Si la forme de causalité proposée ici est dite absente, c’est précisément parce qu’elle réside toute entière dans son auto-déploiement, qu’elle ne préexiste pas dans une position d’extériorité comme télos ou méta-sujet ; mais relève d’un type de détermination propre qui est celui de la structure, c’est à dire une détermination du tout (le Capital) comme présence-absence fondamentale : la notion de mode de production, nulle part repérable et localisable en un point particulier, mais expression et représentation toujours à l’œuvre de la totalité sociale. Et c’est précisément à partir de là que Jameson s’attache à redéfinir son concept d’interprétation. La notion de causalité structurale, articulée aux grandes tentatives de dialectisation de types lukácsiennes et sartriennes, lui permet d’élaborer un cadre herméneutique véritablement efficient dans la mesure où elle implique un repérage et décodage assez fin des différents niveaux de détermination de l’objet. A l’encontre d’une mauvaise compréhension des concepts hégéliano-marxistes pour qui les différentes instances (politiques, idéologiques, juridiques, etc.) ne se rapportent en fin de compte qu’à la simple expression/reflet du tout, il s’agit d’insister sur l’autonomie relative de ces différents niveaux au sein du schéma global de la causalité structurale. Et c’est à partir de celle-ci que s’éclaire ce concept d’inconscient politique : « l’histoire n’est pas un texte, ni un récit, maître ou autre, mais, en tant que cause absente, elle nous est inaccessible sauf sous forme textuelle ; notre approche de l’histoire et du Réel lui-même passe nécessairement par une textualisation préalable, par une narrativisation de l’inconscient politique« 10.

Dans cette optique, l’enjeu de la lecture conjointe d’Althusser et de la tradition hégélienne (Sartre, Lukács, Adorno, etc.) renvoie à ce que pourrait signifier une théorie de la codification quant à l’optique marxienne de totalisation/historicisation. Et cette pratique herméneutique peut assurément être qualifiée de dialectique, dans la mesure où elle pose la question de la totalité et de son déploiement historique dans une perspective qui renvoie explicitement à la problématique marxiste du mode de production ; et aussi en ce qu’elle nous montre comment les différents artefacts culturels peuvent être appréhendés à partir d’un « sous-texte » qui trouve son fondements dans un code interprétatif globalisant – l’Histoire, la cause absente ou encore la Totalité si chère à la gauche hégélienne. Le mot d’ordre jamesonien « Always historicize » devient ici un impératif « épistémo-critique » de textualisation, de transcodage permettant à différents codes interprétatifs de communiquer et de circuler dans un cadre d’appréhension global. Ainsi, les conceptualisations de Greimas ou de Nothrop Frye, modèles de critique littéraire, sont intégrées au schéma marxiste, seul à même de leur fournir une légitimité véritable. Dans tous les cas, le modèle interprétatif que propose Jameson correspond à une logique de la réécriture qui est celle du texte et de l’allégorie, seule capable de permettre à la totalité sociale d’accéder à une forme d’intelligibilité : « Dans cette optique, toute « interprétation » au sens étroit du mot suppose de transformer, vigoureusement ou imperceptiblement, un texte donné en une allégorie de son code-maître particulier ou de son « signifié transcendantal »(…) »11.

Cette opération de lecture/interprétation va se constituer selon plusieurs niveaux d’appréhension (ou horizons sémantiques) qui correspondent à autant de phases de construction/reconstruction de l’objet-texte au sein du processus interprétatif. Tout d’abord, il s’agit d’appréhender le texte comme acte symbolique, c’est à dire comme expression formelle de contradictions sociales réelles. Pour Jameson, il s’agit d’une analyse interne de l’œuvre qui vise à décrypter l’idéologie comme immanente à la préformation sociale du texte. Celui-ci est envisagé comme acte socialement symbolique, c’est à dire comme solution imaginaire à des contradictions objectives. Ce premier niveau correspond à celui de l’événementialité politique, d’une conjoncture politico-historique précise permettant la saisie de l’objet textuel comme production imaginaire censée s’y rapporter. Dans un second temps, il s’agit d’accéder à un autre niveau d’analyse, celui du langage collectif de classe dans lequel le texte d’inscrit (« moment où les catégories autour desquelles l’analyse s’organise deviennent celles des classes sociales »12). Ainsi, se met en place une logique de réécriture des texte en idéologèmes, unités minimales de la langue de classe que les différents objets-textes réinvestissent afin de s’inscrire dans le cadre unitaire du code-maître. Enfin, troisième moment du dispositif, il faut pouvoir inscrire le schéma interprétatif dans le cadre de l’Histoire conçue comme procès d’articulation entre les différents modes de production.

Ces trois niveaux de lecture et d’interprétation fonctionnent ainsi comme une grille herméneutique se déployant selon cette logique coextensive de construction/reconstruction de l’objet textuel. Jameson rompt de cette manière avec une approche trop linéaire et téléologique du processus historique, s’engageant plutôt dans un subtil dispositif d’historicisation des phénomènes idéologiques. Il s’agit d’éviter tout type de réductionnisme économique, tout autant qu’un relativisme apolitique, pour s’engager dans la voie d’une saisie de l’Histoire par l’intermédiaire d’une méthode de totalisation véritablement singulière.

 

Trajectoire du roman et construction du sujet

L’ un des objets principaux de L’Inconscient politique, à côté de l’élaboration rigoureuse d’une herméneutique matérialiste, est l’exploration de la forme romanesque et la manière dont elle s’affirme au tournant des XIXème et XXème siècles. Ceci constitue l’objet des quatre autres chapitres de l’ouvrage (si l’on excepte la conclusion qui se donne pour objectif de penser la dimension utopique d’une théorie politique de l’interprétation), et est l’occasion pour Jameson de mettre en œuvre sa pratique novatrice de l’Ideologiekritik. A partir de l’étude de la constitution du sujet bourgeois tel qu’il se déploie à travers le roman dans les phases du modernisme et du haut-modernisme, il s’agit de mettre en relief la modalité narrative comme acte socialement symbolique susceptible de rendre compte de l’incroyable bouleversement des conditions de vie induit par le développement du capitalisme. La modernité industrielle, imposant une forme de vie dominée par la marchandise et la rationalité technicienne, conduit à une mutation des formes d’expression de la subjectivité. La notion de réification, bien évidemment empruntée à Lukács, s’ajoute ici à la problématisation post-althussérienne de la causalité absente/structurale, et permet à Jameson de problématiser le développement du sujet bourgeois moderne ; ceci à partir d’une clé herméneutique qui est celle de l’objectivation fétichisée des différentes sphères de la réalité. Appréhender la construction de la subjectivité dans une perspective matérialiste et dialectique nécessite évidemment un détour par le moment de l’allégorisation et de la construction d’une forme représentationnelle adéquate  : « Afin d’être lue ou vue en tant qu’image, afin d’être saisie comme un acte symbolique producteur d’images, (…), pareille transformation du monde en images doit toujours être marquée comme une réunification de données qui étaient à l’origine chaotiques et fragmentaires »13. Il paraît donc clair que l’acte interprétatif consiste bien en une opération de transcodage, c’est à dire par l’articulation de différents niveaux narratifs et interprétatifs dans une perspective globalisante qui est celle ici de la manière dont le sujet se construit au travers de différentes formes romanesques. Saisir le déploiement historique de la subjectivité ne peut se faire sans le détour nécessaire par le roman comme modalité d’expression d’un sujet qui, de Balzac à Conrad en passant par Gissing, s’affirme comme le lieu constitutif d’une nouvelle forme d’objectivité : « à sa mission subjective et critique, analytique, corrosive, doit à présent s’ajouter la tâche de produire comme pour la première fois ce monde vécu, ce « référent » – l’espace désormais quantifiable de l’étendue et de l’équivalence marchande, les nouveaux rythmes du temps mesurable, le nouvel objet-monde profane et « désenchanté » du système de la marchandise, avec sa vie quotidienne post-traditionnelle et son ahurissante Umwelt, empirique, « dénuée de sens », et contingente – dont ce nouveau discours narratif se posera ensuite comme le reflet « réaliste » »14. Le mythe typiquement moderniste d’un sujet centré, monadique, se voit bousculé par la théorie du fétichisme, c’est-à-dire l’idée d’une expérience mutilée par une rationalité instrumentale et marchande. Jameson, en prenant comme fil conducteur l’impact du développement historique du système mondial capitaliste sur la forme-roman et la manière dont cette dernière réfléchit la subjectivité, opère de nombreux déplacements quant aux canons de l’esthétique marxiste (et surtout lukácsienne). Ainsi, il arrache Balzac à une certaine définition dogmatique du réalisme, à la relation causale univoque de l’œuvre comme expressions de rapports sociaux, pour s’engager dans une lecture de La comédie humaine qui doit autant à Lacan qu’aux marxistes traditionnels. Car Jameson, à travers les trois figures le plus longuement analysées dans L’Inconscient politique (Balzac, Gissing, Conrad), interroge le basculement d’un classicisme de type réaliste aux formes émergentes de modernisme en le rapportant à une crise de la totalité narrative. La modernisation capitaliste et la fragmentation de la vie sociale qu’elle induit, dont le modèle de la grande ville et de ses évocations littéraires semblent paradigmatiques, est à mettre en rapport avec la mise en crise du modèle traditionnel de sujet que l’on peut trouver dans les grandes entreprises de la modernité littéraire. L’évolution notable d’un réalisme perdant progressivement sa position dominante au profit d’une importance accrue des tentatives formalistes est à comprendre dans cette perspective. Mais il ne s’agit pas comme chez Lukács de condamner par avance toute forme de modernisme comme par essence décadente et réactionnaire. Bien au contraire, Jameson entreprend de réévaluer, s’inscrivant en cela dans l’héritage d’Adorno (avec une différence notable qui est celle de sa réévaluation des formes culturelles populaires), les différentes entreprises modernistes qu’il comprend comme autant de critiques de la réification. Jameson va ainsi mettre en avant une dialectique de la forme romanesque qui, tout au long du XIXème siècle, va consister en une réabsorption et réélaboration des différents récits traditionnels (renvoyant tous à des formes de vie antérieures à la révolution industrielle) au sein d’un processus de totalisation qui se rapporte au capital-monde se constituant définitivement. Et pour suivre l’ordre d’exposition monographique par chapitres de L’Inconscient Politique, les trois grands noms-moments retenus par Jameson – à savoir Balzac (ch. 3) et un stade du capitalisme encore national et quasi-féodal, Gissing (ch. 4) et la grande ville de la révolution industrielle et enfin Conrad (ch. 5) et ses récits maritimes évoquant l’impérialisme marchand et mondialisé – sont paradigmatiques des différentes phases par lesquelles se constitue l’inconscient politique de l’expérience propre au capitalisme moderne.

 

Idéologie et utopie

C’est au couple de notions idéologie et utopie, à l’articulation que le marxisme doit pouvoir établir entre ces deux concepts via une pratique dialectisée de l’interprétation, que L’Inconscient Politique s’attache fondamentalement. En effet, l’effort de décodage du matériau romanesque précédemment évoqué prend tout son sens lorsqu’il est rapporté à la thématique éminemment marxienne de la critique de l’idéologie. Et nous voudrions insister ici sur la profonde parenté qui unit Jameson et une tradition singulière de la critique idéologique : celle qui, de Adorno à Bloch en passant par Benjamin, lie très explicitement pratique herméneutique et tentative de sauvetage d’une rationalité utopique. L’élaboration d’une théorie de l’interprétation de la totalité sociale ne prend sens que si elle est rapportée à l’utopie comme perspective historique globale. Il y a en quelque sorte un usage régulateur, transcendantal, de l’utopie qui permet de relier et d’articuler les différentes modalités de la critique. Et Jameson ne déroge pas à ce modèle, il en représente même une des formulations les plus achevées : « Voilà qui n’est guère surprenant si nous envisageons la pensée dialectique comme l’anticipation de la logique d’une collectivité non encore advenue. En ce sens, se donner pour impératif de penser l’idéologique comme uni à l’utopique, et l’utopique comme uni à l’idéologique, c’est formuler une question dont la seule réponse concevable réside dans une dialectique collective »15. L’hypothèse d’une expression narrative de l’inconscient politique ne peut s’entendre que si le grand récit d’une histoire comprise comme séquences de modes de production laisse toujours ouverte la possibilité d’un mode de production alternatif, dont la visée, même non-intentionnelle, constituerait la clé de la praxis des groupes sociaux. Car l’idéologie n’est pas uniquement ici thématisée comme fausse conscience ; elle est aussi et surtout appréhendée comme puissance imaginaire de projection historique. Ainsi, pour reprendre l’exemple du roman, la bourgeoisie projette par ce type de mise en récit sa position historique, et ses constructions narratives sophistiquées se déploient, par-delà la simple illusion mystificatrice, pour viser un au-delà du texte qui serait anticipation d’un ordre social supérieur et tout autre. La conscience de classe devient, dans ce contexte, modélisation d’une conscience anticipatrice qui est la véritable clé de l’herméneutique matérialiste développée par Jameson : « Le concept de classe est donc par excellence le lieu où l’on pourra mettre à l’épreuve une version marxienne de l’herméneutique du sens, une conception non instrumentale de la culture, en particulier parce que c’est de ce même concept de classe sociale que découle également la forme la plus forte de l’ « herméneutique négative » marxienne – de la nature et de la fonctionnalité de classe caractérisant l’idéologie en tant que telle »16.

 

Le postmodernisme comme inconscient politique du capitalisme tardif

Au moment de la rédaction de L’Inconscient politique, Jameson n’a pas encore thématisé, avec toute l’ampleur que l’on connaitra par la suite, la catégorie de postmodernisme. La question d’une forme idéologique propre au capitalisme tardif, périodisation dont la caractérisation est principalement empruntée à Ernest Mandel et son fameux Troisième âge du capitalisme17, semble pourtant constamment en gestation. Il faudra toutefois attendre 1984 et le fameux article « Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif » (qui deviendra un livre imposant et 199118) pour voir s’appliquer l’herméneutique jamesonienne à cet objet historique singulier : la catégorie de postmoderne envisagée comme complexe idéologique se rapportant aux mutations les plus récentes du mode de production capitaliste. Et pour le dire rapidement, ce qui s’est joué de fondamental dans les restructurations à l’œuvre à partir de la deuxième moitié des années 1970 – déclin de la production industrielle pour ce qui concerne l’occident, développement des activités de service, diffusion des «nouvelles technologies de l’information», importance accrue de la sphère financière, redistribution des rapports de force géopolitiques, dissolution du bloc soviétique, etc. – implique un nouveau type de conscience historique. Aux grandes perspectives progressistes et émancipatrices généralement associées au capitalisme industriel traditionnel se substitue progressivement la représentation d’un éternel présent déréalisé correspondant au nouvel espace du capital globalisé. Une logique du simulacre et des lignes de fuite réticulaires s’impose comme allégorisation de la totalité sociale, et devient le nouvel esprit d’un néo-capitalisme qu’il s’agit pour Jameson de cartographier. Car le geste jamesonien est ici avant tout politique et radicalement historiciste : « à savoir que toute prise de position sur le postmodernisme dans la culture – qu’elle relève de l’apologie ou de la stigmatisation – est, simultanément et nécessairement, aussi une position politique, implicite ou explicite, à l’égard de la nature du capitalisme multinational aujourd’hui »19.

Nous pouvons dès lors mieux comprendre de quelle manière le modèle herméneutique de L’Inconscient politique s’avère fondateur dans l’œuvre de Jameson. C’est en effet à partir des problématiques de l’allégorisation et de l’interprétation qu’il va s’engager dans l’élaboration d’une théorie matérialiste du décodage des formes culturelles et idéologiques. Cette intervention théorique s’avère profondément critique dans un contexte longtemps marqué par un reflux des modalités hégéliennes et marxistes d’appréhension de l’histoire. « C’est à ce prix, à ce prix seulement, au prix donc de reconnaître que le texte artistique accomplit simultanément des fonctions idéologiques et utopiques, que l’étude marxiste de la culture pourra espérer jouer un rôle dans la praxis politique, qui reste bien sûr la raison d’être du marxisme »20. Et ce n’est pas le moindre mérite de L’Inconscient politique que de nous engager à penser l’histoire avec cet horizon.

 

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références   [ + ]

1. F. Jameson, Marxism and Form: Twentieth-Century Dialectical Theories of Litterature, Princeton, Princeton University Press, 1971.
2. F. Jameson, Valences of the Dialectic, Londres, Verso books, 2009.
3. F. Jameson, Representing Capital, Londres, Verso books, 2011.
4. F. Jameson, La totalité comme complot, Trad. fr,  N. Viellescazes, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2007, p.123.
5. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.6.
6. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p. 3.
7. F. Jameson, Sartre : The Origins of a Style, New heaven, Yale University Press, 1961.
8. F. Jameson, The Prison-House of Language : A Critical Account of Structuralism and Russian Formalism, Princeton, Princeton University Press, 1972.
9. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit.,  p.18.
10. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.39.
11. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.67.
12. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.100.
13. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., pp.295-296.
14. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., pp.190-191.
15. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.366.
16. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit.,  p.366.
17. E. Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Trad. fr. B. Keiser, Paris, Les Editions de la Passion, 1997.
18. F. Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, trad. fr. Fl. Nevoltry, Paris, ENSBAP Editions, 2007.
19. F. Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op.cit., p.36.
20. F. Jameson, L’Inconscient politique, op. cit., p.383.