Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.

 

Insolite, ce livre ne l’est pas seulement par son titre évoquant de façon délibérément vieillotte des questions contemporaines, mais par son sujet central, les œuvres d’un certain Tiphaigne de la Roche (1722-1774), et la gymnastique qu’il requiert de ses lecteurs, censés se reporter à des versions électroniques desdites œuvres, notamment L’Empire des Zaziris sur les humains, ou la Zazirocratie (Paris, 1760), sur lequel s’appuie une large partie du volume sans en offrir le texte, que sa brièveté aurait pourtant permis de reproduire. A-t-on là un essai d’histoire littéraire, une démonstration de lecture savante à l’usage des étudiants et de leurs maîtres (l’auteur est professeur à l’université de Grenoble), ou un ouvrage de philosophie politique sur les grands défis du monde actuel ? Zazirocratie tient de tout cela à la fois, et au-delà du goût clairement affiché d’Y. Citton pour le « pot-pourri » (la satura des auteurs latins) il faut peut-être aussi y voir une tentative d’en finir avec la crise persistante de l’enseignement des « humanités » à laquelle il a également consacré un livre récent (L’Avenir des Humanités, La Découverte, 2010). 

Médecin et littérateur des environs de Coutances, Tiphaigne a laissé au moins une dizaine d’œuvres, à caractère « moral, critique et satirique » pour la plupart, la première (L’Amour dévoilé ou le systême des simpathistes, où l’on explique l’origine de l’amour, des inclinations, des aversions, des antipathies, etc. 1749) semblant dériver des théories émanatistes de l’Antiquité, illustrées notamment par les effluves et simulacres de Lucrèce. Selon une biographie du temps, son dernier roman, Sanfrein ou Mon dernier séjour à la campagne (1765), « obtint le suffrage de Fréron », cet ennemi des Philosophes qui le surnommaient « Frelon », « la guêpe » ou même « le J.-F. ». L’œuvre de Tiphaigne le range en effet dans ce que Voltaire appelait la « fréronaille », et Y. Citton souligne à juste titre ce qu’a d’anti-matérialiste sa fable plus ou moins ironique des esprits invisibles ou « zaziris » gouvernant les passions humaines selon l’arbitraire le plus capricieux, le plus malfaisant, le mieux à même de faire estimer très doux le « bon plaisir » des rois de France.

Ainsi, cet adversaire déclaré des Lumières, admirateur du Boileau des Satires et du La Bruyère des Caractères, médiocre pasticheur de Swift et de Lucien de Samosate, livrerait des arguments critiques aux lecteurs d’aujourd’hui confrontés à l’expansion du capitalisme et des « biopouvoirs » ? Y. Citton ne cache pas son mépris pour cette œuvre « indigeste », mélange « de radotage, d’antimodernisme réactionnaire, de contradictions patentes » aboutissant à « un objet textuel qui ressemble… à du n’importe quoi », mais il a fait « le pari » de dégager, à travers les écrits de cet « écrivaillon mineur du troisième ou quatrième rayon… la nature profondément collective de l’interaction littéraire », en partant de l’hypothèse « qu’en prenant n’importe quel corpus émanant de n’importe qui, une interprétation littéraire pourra en tirer une singularité scripturale et un sens capable d’éclairer nos problèmes contemporains. » Mais ne serait-ce pas alors « le regardeur qui fait le tableau », comme disait Duchamp ? Lequel ne prenait pas précisément Vinci ou Rembrandt pour « du n’importe quoi »…

Nombreuses et variées, et de ce fait impossibles à résumer ici, les « démonstrations » d’Y. Citton impressionnent par leur brio, sans pouvoir dissiper ce qu’elles appellent de critiques à la fois politiques et historiques. Ses développements sur la « biopolitique » s’inspirent explicitement de Foucault, Deleuze, Agamben, Negri et des contributeurs plus récents de la revue Multitudes, dont il est lui-même membre de la rédaction. Incontestablement anticapitaliste et d’intention généreuse, ce courant de pensée ne s’excepte malheureusement pas du vaste mouvement de « découragement » auquel Daniel Bensaïd avait entrepris de s’attaquer dans son dernier ouvrage inachevé : « L’affirmation vulgaire, extrapolée de Foucault, selon laquelle “le pouvoir est partout” est mystifiante. Elle confond, sous un même gros concept, toute position de domination ou d’influence. “Tel qu’on l’utilise”, ce concept de pouvoir omniprésent devient même un “concept écran” qui dispense de “penser la politique” » (Le spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise, p. 34, avec citations en italiques de Claude Lefort). De même le pouvoir omniprésent des « zaziris » n’encourageait-il guère les lecteurs de La Zazirocratie à « penser la politique » de leur temps, aspect sur lequel Y. Citton ne s’étend pas. Il aurait dû.

Tiphaigne aimait apparemment à jardiner, à améliorer les végétaux et leur rendement, et semble en avoir déduit toutes les métaphores de semences et de graines (y compris d’humains) encombrant toujours et fondant parfois ses écrits. Voilà qui pourrait selon Y. Citton renouveler « la critique de la croissance », parce que « notre imaginaire de la Croissance est hanté par un modèle végétal » dont « l’écrivaillon » normand a laissé des formulations intéressantes. Plus intéressantes, plus déterminantes surtout, furent pourtant à la même époque les formulations des Économistes et parmi eux principalement de Quesnay, qu’on s’étonne de ne voir cité ni en bibliographie, ni à l’index, et à peine dans une note (p. 205), à propos de Messmer et du magnétisme ( !). « Une graine semée produit plusieurs graines », il y a un « surcroît de récolte », comme il y a un « accroissement du produit des bœufs et des troupeaux » débouchant sur une « augmentation continuelle de richesses »… lit-on aux articles « Fermiers » et « Grains » de l’Encyclopédie, où Quesnay développe aussi cette règle d’économie politique capitaliste sur le « juste prix » : « Il n’y a que la facilité du débit à bon prix qui puisse maintenir l’abondance et le profit. »

Serait-ce pour rien que Marx avait si longuement étudié et commenté Quesnay, signalant en lui, avant tous les autres « physiocrates », le fondateur de l’économie politique moderne ? Si de Marx lui-même Y. Citton ne fait mention que deux fois, et toujours de façon assez dérisoire, c’est peut-être aussi qu’à ses yeux la « biopolitique », les « biopouvoirs » et les « modèles » qu’en aurait fournis Tiphaigne, tout comme la croissance et son « modèle végétal », auraient cessé de relever de l’économie politique pour ne plus appartenir qu’à l’analyse littéraire et à une philosophie critique « extrapolée de Foucault », comme il le reconnaît lui-même. Quand, en pleine bataille mondiale des matières premières, la question est aujourd’hui dans tant de pays celle de l’autosuffisance alimentaire et pour tant de gens celle de ressources minimales (à l’instar du salaire dit dans ce pays-ci « interprofessionnel de croissance » qui permet seulement de garder la tête hors de l’eau), et que l’espèce humaine se voit ramenée pour son plus grand nombre à ces « crises de subsistances » qui « hantaient » la France du xviiie siècle beaucoup plus sérieusement que « notre imaginaire » ne l’est « par le modèle végétal » de la Croissance, est-il utile de lire les variations d’Y. Citton sur les « zaziris » de Tiphaigne ? Certainement si l’on a le loisir voulu, et qu’on parachève cette lecture par tout ce qu’on voudra de Quesnay et de Marx, souvent disponible aussi en version électronique. Là sont toujours les « Humanités de l’avenir », tant qu’on ne croit pas, avec Y. Citton, que « l’Avenir des Humanités » est à chercher dans le plus décourageant de l’idéalisme classique (et bourgeois), ce qu’il nomme lui-même (et peut-être un peu vite) le « n’importe quoi ».

 

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