Lucien Cancouët, Mémoires d’un authentique prolétaire, Paris, Vendémiaire, 2011, 384 pages.

Pour qui s’intéresse à l’histoire du mouvement ouvrier, raconté par ses acteurs eux-mêmes, voici un ouvrage particulièrement intéressant. L’auteur y raconte en détail son parcours qui le mène d’une enfance miséreuse dans une ferme normande à la fin du XIXè siècle à la direction de la fédération CGT des chemins de fer durant l’entre-deux guerres. Autant le dire tout de suite, nous n’avons que peu de sympathies pour la fin de son parcours, qui l’amena dans l’orbite des mouvements collaborationnistes – notamment le RNP. Mais cet aspect de la biographie de l’auteur ne doit pas conduire à négliger un témoignage sur son engagement syndical et sur l’époque qui se révèle par bien des aspects passionnant ! Car en mettant par écrit son parcours et ses combats, Cancouët s’était fixé également comme objectif d’être utile à la nouvelle génération syndicaliste, celle qui devait reprendre le flambeau aux lendemains de 1945. Il consacre du temps à exposer ses opinions et se révèle prodigue en conseils pratiques, qui bien souvent n’ont rien perdu de leur actualité.

 

Du paysan au prolétaire

Le petit Lucien passe une partie de son enfance à la ferme. Nous sommes bien loin des images d’Epinal de la vie au grand air. Les conditions quotidiennes sont souvent misérables pour le plus grand nombre. Les premiers chapitres dressent un portrait vivant de la condition paysanne de la fin du XIXè siècle. C’est dans cette atmosphère de travaux éprouvants que le garçon fait son premier apprentissage politique, prenant peu à peu conscience des intérêts  qui opposent les différentes personnes vivant à la ferme. Et le père Cusson, personnage haut en couleur, mi-ouvrier agricole et mi-contrebandier, joue également un rôle dans cette première éducation politique appuyée sur un solide bons sens populaire : « Quant à ton père, il a beau travailler à la ville, avoir un costume de velours et une montre, c’est un gueux comme moi et tu es le fils d’un gueux. Alors, vois-tu, faut pas te laisser éblouir par les riches et faut te méfier de leurs menteries… » (p. 28). Ces premiers enseignements seront utiles à l’enfant parti vivre à Paris avec son père. Il n’en a pas fini avec les travaux harassants, la difficulté d’apprendre un métier, de trouver une place et de se cultiver. C’est alors que le jeune Cancouët croise le chemin de la CGT : « Nous étions maintenant en 1906 ; le 1er mai approchait et, pour la première fois, j’entendais parler des syndicats, de la CGT, de revendications. Mes patrons affectaient un air particulièrement dédaigneux en parlant des syndiqués, des révolutionnaires. Il était surtout question du repos hebdomadaire et de la journée de huit heures » (p. 65). Nous avons peine à imaginer l’atmosphère qui entoura cet appel de la CGT : « Je ne prenais pas part aux discussions, mais j’écoutais avidement tout ce qui se disait. La CGT annonçait d’importantes manifestations pour le 1er mai et les commerçants craignaient des troubles, parlaient de fermer leur boutique. Paris respirait un air de fièvre, voire de panique » (p. 66) Les journaux de l’époque se font l’écho de patrons qui barricadent leur usine ! Cancouët n’est pas encore militant syndical, mais il se sent solidaire des manifestants et perçoit cette force du mouvement ouvrier (« Les bourgeois avaient tremblé »)1.

 

Syndicaliste

Il adhère plus tard à la CGT et en restera membre, avec quelques éclipses, jusqu’à la scission de 1947. A ses côtés, nous vivons le quotidien du militant syndical : la rédaction du journal du syndicat, les réunions, l’élaboration des revendications, la difficulté à syndiquer les collègues, etc. Il parvient à exposer de façon vivante sa conception du syndicalisme, les débats avec les militants communistes, avec la CGT-U, l’animation d’une assemblée générale. Il nous fait part également de ses convictions religieuses, de ses activités au patronage comme les cercles d’études par exemple, avant de prendre de plus en plus de distance avec les autorités spirituelles. C’est la petite histoire sociale, quotidienne, prosaïque, dont les multiples ruisseaux viennent gonfler le courant du mouvement ouvrier qui se dresse régulièrement contre ses exploiteurs : 1906, bien sûr, mais aussi la grève des charbonniers au Havre – et l’injuste condamnation de Jules Durand –, juin 1936 et le Front populaire…

 

Il revient également sur la grande grève de 1920, et sur ses conséquences pour les employés des chemins de fer : « Puis les sanctions arrivèrent. Elles étaient lourdes, car le gouvernement avait eu peur. 25 000 des nôtres furent révoqués et des milliers d’autres furent très durement sanctionnés » (p. 253). La bourgeoisie se venge toujours violemment des peurs que lui causent les exploités ! Tout ce qui est susceptible de conduire à l’unité la plus large du prolétariat, tout ce qui exprime sa force et sa capacité de renverser cet ordre social doit être impitoyablement réprimé. Cancouët le montre bien lorsqu’il évoque les années qu’il passa au front lors de la Première Guerre mondiale. Un évènement en particulier le frappa : « Quand il revint, il nous apprit la vérité. Elle était terrible. Toutes les batteries du secteur avaient fait le même tir que nous et au même instant. Tous ces obus étaient destinés à notre infanterie pour la faire rentrer dans ses tranchées. Ils avaient pour mission de faire comprendre aux malheureux fantassins que ni la boue, ni le froid, ni l’inondation des tranchées n’autorisaient la fraternisation avec l’ennemi » (p. 199). Nous sommes plongés, au côté d’un ouvrier et d’un militant, dans les bouleversements de la première moitié du XXè siècle.

 

Un ouvrage d’éducation ouvrière

La force de l’ensemble du récit repose sur d’indéniables qualités d’écriture. Incontestablement, il y a du Jack London chez Cancouët, le London social, lutte de classe, qui rédigea La Route et Le Peuple d’en bas2. Les récits de la vie de quartier, des difficultés quotidiennes, le voyage à pied de Paris au Havre, dans l’espoir d’un emploi, ainsi que les descriptions des asiles de nuit font véritablement écho à ces textes majeurs de l’écrivain américain : « Nous faisions la queue dès cinq heures car nous avions appris que tous les soirs l’asile refusait du monde. Nous étions dans les premiers et l’heure venue, nous entrâmes en même temps qu’une cohue de pauvres diables sans âge définissable, hirsutes et sales, aux vêtements délavés par la pluie et n’ayant plus forme humaine. » (p. 114). De la même façon, il sait faire preuve d’une grande empathie envers les exclus de toute espèce et maintient en permanence une position de classe. Il y a aussi un côté Martin Eden chez cet homme qui fut tour à tour commis en boucherie, trimardeur, domestique, ouvrier, cheminot et se plongea avec beaucoup d’ardeur dans la lecture et l’éducation.

Un homme en particulier joue un rôle important dans sa formation intellectuelle, le philosophe Alain, qui lui proposa notamment de tenir une rubrique sur le syndicalisme dans la revue qu’il animait, Libre propos. Ce professeur renommé signe d’ailleurs la préface de l’ouvrage, dans laquelle il confie son amitié à l’égard de Lucien, « véritable homme du peuple qui depuis la guerre comme après, par la parole et par l’écrit, n’a jamais cessé de batailler pour le salaire, pour la dignité, pour le loisir, pour la culture de l’ouvrier » (p. 7). Cette relation renforce chez Lucien la volonté d’apprendre, mais jamais uniquement pour son propre compte : « Alain m’encouragea beaucoup à réaliser mes cours et me fit faire la connaissance d’une poignée de « normaliens » qui acceptèrent de venir nous donner le soir des leçons de français, de mathématiques et même de philosophie. Nous avions organisé tout cela à l’école communale de la rue Falguière ; en outre, chaque dimanche matin, un cours de sociologie avec libre discussion attirait beaucoup de monde » (p. 260).

Ce travail commun entre syndicalistes et normaliens est aussi une illustration grandeur nature des idées de Marcel Martinet sur la culture prolétarienne et l’importance vitale de cette éducation collective, de la dynamique que créent les études en groupe et l’importance de s’intéresser à l’ensemble des domaines du savoir, de s’y confronter pour développer son esprit critique. Il nous faut ici citer longuement Martinet : « Une propagande qui récite et qui fait réciter, sans appel à l’expérience, au contrôle critique et à l’initiative des intéressés, un catéchisme sommaire et truqué, d’une intransigeante rigidité de dogme et dont en fait on change les articles de semaine en semaine, comme au jeu de bonneteau, selon les convenances opportunistes d’une politique de secret, selon les promotions et les limogeages qui se trafiquent dans l’ombre des états-majors, un catéchisme imposé du dehors au prolétariat par des hommes qui se croient des chefs, une telle propagande, si excellentes que puissent être les intentions finales des nouveaux maîtres qui l’édictent, une telle propagande est une trahison, trahison de l’homme et immédiatement trahison du prolétariat »3. Les débats d’alors résonnent aujourd’hui avec une vigueur renouvelée.

Ils n’étaient pas nombreux, celles et ceux qui s’efforçaient de lutter contre ces mensonges propagés par toutes les bureaucraties. Parmi eux, l’on voit passer, au détour d’une page, la figure de Simone Weil, engagée dans les luttes syndicales et politiques, au côté de ces militants qui combattaient l’emprise grandissante et toujours plus forte du stalinisme sur le mouvement ouvrier. A ce sujet, il est dommage que l’éditeur ait pris la décision d’écarter le chapitre que Cancouët a consacré à l’évocation de la philosophe4. Publier l’ensemble d’un seul tenant aurait d’ailleurs permis de mieux saisir la fin du parcours de Cancouët, sur lequel il est plus discret, ce que l’éditeur présente pudiquement en quatrième de couverture comme des « prises de positions très controversées, au seuil du second conflit mondial, qui l’amenèrent à privilégier l’internationalisme des travailleurs plutôt que la lutte contre l’occupation allemande. » Pierre Rigoulot, qui signe la postface, en dit trop ou trop peu sur le sujet. Visiblement, il ne saisit pas bien les dynamiques qui conduisirent des militants comme Cancouët dans les marécages des milieux collaborationnistes. Ces errements s’expliquent en grande partie par la conjonction d’un pacifisme qui vient de l’horreur devant la guerre de 1914-1918 et d’un anticommunisme viscéral, explicable par la violence des affrontements dans la CGT réunifiée, et en passe d’être dominée par les staliniens dont les méthodes allient mauvaise foi, manipulations, calomnies, etc. Simone Weil échappe aux erreurs de Cancouët dans la mesure où elle comprend, après Munich mais avant le début de la guerre, que le pacifisme traditionnel est une impasse face à Hitler. Ces débats et ces tensions auraient mérité d’être mieux soulignés.

 

Un monde encore à gagner !

Ce récit ne serait que l’évocation d’un monde disparu ? C’est comme cela que Pierre Rigoulot qualifie le portrait de l’existence ouvrière ainsi que le Paris populaire dépeints par Cancouët. Cette façon de présenter les choses omet un premier aspect : cette disparition n’est pas un événement extérieur, produit d’une catastrophe naturelle. L’évolution du monde ouvrier parisien et de ces conditions de vie et de travail est le résultat de la lutte menée par des milliers et des milliers d’hommes et de femmes qui durent arracher pied à pied les moyens d’améliorer leurs conditions d’existence à la bourgeoisie et au patronat. Et c’est bien ce qui constitue le cœur de ce texte. Car n’en déplaise à ce monsieur, il se pourrait que de nombreuses réalités d’alors fassent encore partie de notre quotidien.

Un exemple parmi d’autres, le récit de la grève et de l’activité auprès des nettoyeurs de wagons : « Il s’agissait d’entreprises qui soumissionnaient des marchés avec les réseaux pour assurer ce genre de travail. Or, pour obtenir un contrat, elles soumissionnaient au plus bas prix et payaient de ce fait un salaire dérisoire à leurs ouvriers. […] La majorité du personnel était composée de Nord-Africains, main d’œuvre sans défense » (p. 293). Difficile en lisant ces lignes de ne pas penser à la condition des travailleurs sans-papiers, comme à celle de toutes ces femmes exploitées dans les entreprises de sous-traitance du nettoyage. Autre exemple, l’exposé que fait Cancouët à plusieurs reprises de ses relations avec la maîtrise et les différentes directions, à l’occasion du dépôt de revendications : « Nous quittâmes le chef du personnel fort troublés. Nous nous étions heurtés à un mur. Au cours de la discussion, nous avions pourtant fait le tableau de la misère qui existait dans certains foyers de chargés de famille. Peine inutile. Certes, nous savions que l’homme qui nous avait parlé, et qui était maire d’une commune de banlieue, n’était pas particulièrement mauvais, mais, en l’occurrence, c’était un chef qui représentait le patronat et, à ce titre, il jouait son rôle » (p. 227).

Aujourd’hui encore, les militants syndicaux sont confrontés au même mur : le changement sur cette question, c’est que certains ont décidé de s’y adapter, de prendre du temps pour le repeindre et non plus pour l’abattre. Et encore ne s’agit-il pas d’une radicale nouveauté : l’histoire du mouvement ouvrier est émaillée de ces tentatives d’unir salariat et patronat afin d’abolir la lutte des classes. La politique de la CFDT par exemple n’est pas d’une radicale nouveauté, c’est la forme rénovée des thèses de Detoeuf par exemple, « un puissant magnat de l’électricité, qui […] tentait de rapprocher humainement les ouvriers et les patrons dans le domaine économique et social » (p. 274). Enfin, les débats sur l’unité syndicale entre CGT et CGT-U, loin de nous être étrangers, résonnent avec une acuité renouvelée dans cette période d’offensive anti-sociale, où la construction de capacités d’action en commun, sur le terrain (et pas dans les antichambres des ministères), est une condition nécessaire de la puissance des exploités. En définitive, bien des choses ont changé dans l’organisation de la ville, dans le quotidien de Paris comme dans l’organisation de la production, mais la réalité du salariat et de l’exploitation reste. Et avec elle, restent les nécessités de l’organisation autonome des salariés afin de combattre l’exploitation et la domination du plus grand nombre.

 

Pour toutes ces raisons, loin d’être un voyage dans un monde disparu, cet ouvrage se révèle une vivante introduction aux combats sociaux qui font notre actualité. Les errements de l’auteur à la fin de sa vie, comme le fait que ce soit l’Institut d’Histoire Sociale – une officine néo-conservatrice qui n’a plus grand-chose à voir avec la structure fondée par Boris Souvarine en 1935 comme annexe parisienne de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam – qui ait établi cette édition, n’ôtent rien à la qualité de ce récit qui nous fait (re)découvrir un pan ignoré de l’histoire du syndicalisme : ceux qui s’opposèrent à la mainmise du stalinisme porté par le PCF sur le mouvement ouvrier, mais ne surent pas éviter les pièges du réformisme et de l’anticommunisme à la différence, par exemple, du « noyau » de la revue de Pierre Monatte, La Révolution prolétarienne.

 

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références   [ + ]

1. Sur cette période, on se reportera utilement à deux ouvrages publiés par les éditions Agone : Déposséder les possédants, textes rassemblés par Miguel Chueca, et Emile Pouget, L’Action directe et autres textes syndicalistes.
2. Ces deux ouvrages sont disponibles chez Phébus, dans la collection Libretto.
3. Marcel Martinet, Culture prolétarienne, Agone, coll. Mémoires sociales, 2004, p. 59
4. Le chapitre manquant sur Simone Weil est à paraître dans les Cahiers Simone Weil, avec une présentation de Charles Jacquier. J’en profite pour le remercier pour sa relecture et ses précieux conseils.