Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, « L’horizon des possibles », 2018, 21€.

Présentation du livre

Le manque de temps est l’une des pathologies de l’homme moderne. Elle s’aggrave sans cesse dans notre monde soumis à la tyrannie de l’urgence, saturé d’écrans chronométriques et exigeant toujours plus d’efficacité, de rapidité, de calculs et d’anticipations à court terme. Quant à notre rapport au temps historique, au passé et au futur, il a été entièrement bouleversé au cours des dernières décennies. Alors que dominaient jadis la foi dans le progrès et la certitude d’un avenir meilleur, nous vivons désormais le règne sans partage du présent perpétuel.

Dans une langue à la fois lumineuse et érudite, cet essai intense s’efforce, en s’appuyant notamment sur l’expérience rebelle des zapatistes du Chiapas, d’identifier des modalités émergentes du rapport au temps et à l’histoire – ce dont découlent aussi quelques propositions visant à arracher le savoir historique à l’étouffement présentiste. Sans en revenir au futur de la modernité, connu d’avance et garanti par les lois de l’histoire, il s’agit – et c’est un enjeu politique majeur de notre époque – de rouvrir le futur, de faire place au désir de ce qui n’est pas encore, sans l’enfermer dans aucune forme de planification.

Jérôme Baschet nous invite ainsi à repenser la temporalité révolutionnaire, loin des schémas convenus d’un Grand Soir toujours remis à plus tard ou d’un enfermement dans le pur instant de l’action immédiate. Il s’agit au contraire de poser les bases qui permettent de tenir ensemble incandescence du maintenant et souci de l’à-venir, agir présent et anticipation stratégique, sens de l’urgence et nécessité de la préparation.

 

Une histoire (vraiment) débarrassée des mythologies progressistes

Prétendre rompre avec une histoire linéaire, conçue comme matérialisation d’un Progrès continu, est, en ces temps postmodernes, d’une grande banalité. On aurait tort cependant de tenir pour accompli l’impératif de penser l’histoire à rebrousse-poil qui, pour W. Benjamin, impliquait de briser la vision d’une histoire unilinéaire identifiée au Progrès[1]. Car il n’est pas si aisé de déjouer du Progrès qui soutient encore très largement les représentations les plus courantes de l’histoire, celles du sens commun et des constructions scolaires, mais bien souvent aussi de la recherche. Il serait instructif de se demander jusqu’à quel point on ne continue pas de considérer, par exemple, que l’État apporte de l’ordre là où régnait auparavant le chaos politique, que les Modernes sont dotés de savoirs scientifiques et de capacités techniques qui valent mieux que l’empire de la croyance et de la religion qui prévalait jusqu’à eux. Bref, que c’est quand même mieux aujourd’hui qu’hier ! D’où il découle que l’un des présupposés du régime moderne d’historicité se survit, malgré tout, à lui-même.

La représentation de l’histoire comme progrès concourt à l’apologie de l’ordre existant, posé comme aboutissement (provisoire) d’un long mouvement ascendant. Même si le présentisme est, en la matière, plus efficace encore, il apparaît indispensable de saper ce qui subsiste de cette représentation, afin que l’histoire puisse œuvrer à la lutte contre le présentocentrisme. Cette dernière, on l’a dit, est l’un des enjeux majeurs de la démarche historique, tant il est vrai que le présentocentrisme contribue à consolider la domination sociale, en opérant un rétrécissement de l’expérience humaine et en faisant passer l’état de fait présent pour naturel et, par conséquent, inéluctable. Ainsi, la connaissance anthropo-historique des mondes sociaux non capitalistes permet de faire apparaître l’extrême singularité – et pour tout dire, l’anomalie historique – des formes d’organisation et des représentations caractéristiques de la modernité, et ainsi de les dénaturaliser. Faire vaciller les évidences du contemporain est le cœur de la fonction critique de la discipline historique, en cela fermement unie à l’anthropologie. Sans qu’il puisse jamais être question de reproduire le passé, il y a là un point d’appui important pour la réflexion qui accompagne le cheminement vers un monde post-capitaliste.

La vision progressiste de l’histoire posait un point zéro, dont on peut craindre qu’il soit toujours largement actif : la « préhistoire », comme image d’une humanité nue, incapable de satisfaire ses besoins élémentaires et démunie face à la puissance de la nature. Et il n’y a rien de plus réjouissant ici que de rappeler la magistrale contribution de Marshall Sahlins à la démolition de ce socle d’une histoire tendue vers le Progrès, lorsqu’il a fait de l’âge de pierre un « âge d’abondance », dans lequel les besoins humains pouvaient être satisfaits moyennant un temps d’activité restreint, de l’ordre de deux heures par jour, le reste étant consacré à la détente, aux plaisirs de la vie et de la fête, ou encore au soin des enfants[2]. À partir de ce retournement, l’histoire change radicalement de signification et ne peut plus être vue comme la conquête progressive des moyens de surmonter un manque initial et de satisfaire les besoins élémentaires des humains ; et c’est plutôt l’affirmation d’une soumission de plus en plus drastique au travail et à l’exploitation que l’on peut être tenté de repérer dans le devenir historique, sans toutefois pouvoir l’identifier à un processus si sommairement unifié. Un enjeu similaire tient aux jugements de valeurs qui se mêlent au regard porté sur les sociétés traditionnelles : le préjugé d’archaïsme n’est jamais très loin, car il est le faire-valoir de l’image de la modernité comme libération des entraves de la tradition. Et il ne s’agit certes pas de remplacer cette vision apologétique par son image inversée ni d’idéaliser les sociétés traditionnelles. Ce dont il s’agit, en revanche, c’est de saisir la multiplicité des processus historiques et de faire place, en leur sein, à une reconnaissance des promesses de la modernité et à une compréhension de celle-ci comme perte, comme destruction des savoirs de subsistance et dessaisissement de la puissance autonome de faire par soi-même, comme soumission croissante à des formes de travail hétéronomes, à des modes de vie chosifiés et à un illusionnisme social de plus en plus sophistiqué[3].

Enfin, on peut signaler que la vision progressiste de l’histoire a indûment enrôlé à son service une théorie de l’évolution naturelle mal comprise. Il est donc important de se débarrasser de l’image d’une évolution du vivant entendue comme complexification croissante, depuis les organismes unicellulaires jusqu’à l’homme – image qui fournit un support naturaliste à la vision d’une histoire linéaire, allant des sociétés anciennes les plus simples aux sociétés modernes les plus complexes. Or les relectures récentes des évolutions naturelles perdent leur linéarité et font apparaître l’évolution vers la complexité comme une illusion ou, du moins, comme une exception[4]. On rappellera également combien les sciences du vivant se sont écartées d’une approche gradualiste de l’évolution pour privilégier un modèle fait d’alternance entre des phases relativement stables et des moments de rupture, marqués par des sauts relativement brusques[5]. En histoire aussi, plutôt que d’adopter des modèles temporels qui s’en tiennent au déploiement lent et continu des processus, on peut faire place à une approche discontinuiste, qui permet de combiner l’analyse de dynamiques saisies dans la longue durée et celle de moments de rupture et de basculement : ces deux dimensions peuvent être articulées, si l’on prend en considération la trajectoire longue d’éléments qui se forment et s’accumulent peu à peu, mais auxquels une reconfiguration systémique donne, de manière relativement soudaine, un sens profondément nouveau[6].

Défaire l’image d’une histoire linéaire, c’est aussi récuser une conception étroite et univoque de la causalité. Les sciences naturelles elles-mêmes se sont éloignées des modèles mécanistes étroitement déterministes, pour aboutir à une « réinterprétation probabiliste des lois de la nature » ; celle-ci fait une large place à la contingence entendue comme intersection de séries causales indépendantes, mais aussi à des formes de chaos dans lesquelles l’instabilité et la sensibilité aux conditions initiales entraînent une part d’aléatoire[7]. Les sciences sociales ont, elles aussi, quelques raisons de ne pas récuser par principe toute réflexion sur la relation entre l’existant et le possible[8]. Certes, on pourrait craindre qu’une histoire des possibles n’entretienne la mode du tout-fictionnel, ne conforte le retour à des formes historiographiques éculées (l’événementiel, le rôle des grands hommes) ou ne détourne de l’essentiel (comprendre les trajectoires historiques avérées). Cependant, le fait de prendre en compte différentes trajectoires possibles, à partir d’une même configuration, peut permettre de forger un outil expérimental pertinent – lequel n’est du reste pas sans rapport avec le comparatisme (qu’on évoquera un peu plus loin). En effet, il s’agit alors de mieux comprendre ce qui est advenu en le confrontant à ce qui pouvait advenir. Comme le comparatisme, c’est donc un moyen de mieux voir et de mieux problématiser ce que l’on analyse, par différenciation avec d’autres options – ici non matérialisées, mais relevant de possibilités réelles, inscrites dans le faisceau des trajectoires envisageables. C’est aussi assumer une certaine conception du devenir historique, dans laquelle les tensions constitutives d’une situation où s’entrecroisent des paramètres multiples sont porteuses de plusieurs résolutions potentielles, de sorte qu’une trajectoire historique peut être analysée moins comme le déploiement linéaire et nécessaire d’une force de détermination univoque que comme un processus de sélection progressive au sein d’un faisceau d’options possibles[9]. Enfin, dès lors qu’on refuse de se laisser enfermer dans le présent perpétuel et d’attribuer à l’état de fait un caractère d’inéluctabilité, il est judicieux de prêter attention aux passés non advenus, vaincus ou étouffés, souvent à même d’entrer en résonance avec les aspirations présentes à un futur différent. Ces passés oblitérés par la force de multiples formes de domination ont tous leur place dans une histoire pensée depuis l’anticipation d’un « pas encore advenu[10] ».

Exit donc la conception unilinéaire de l’histoire. Cependant, on peut se rappeler, avec T. Ingold, que toutes les lignes ne sont pas à rejeter et que les mondes non occidentaux font place aussi à certains types de linéarité[11]. Ce qui constitue l’icône de la modernité, c’est la ligne droite, accompagnant la réduction de phénomènes complexes à une perspective unique, tandis que la ligne fragmentée serait propre à la postmodernité. Mais on peut plutôt s’intéresser à des lignes sinueuses, conçues comme des trajets, c’est-à-dire des lignes actives, des parcours en train de se faire, par opposition à des lignes qui se contenteraient de relier un point à un autre. Comme on l’a déjà fait remarquer, la coïncidence est frappante avec les conceptions zapatistes de l’histoire, qui recourent abondamment à l’image du chemin, ou plutôt des chemins multiples, qui ne sont pas tracés par avance mais se font en marchant, en posant des questions, c’est-à-dire qui se construisent dans le cours même de leur propre processus[12]. On peut, sur ce modèle, penser des faisceaux de trajectoires historiques qui ne soient ni unilinéaires ni totalement fragmentées, mais spiralantes, entrecroisées, multidirectionnelles, faites de dynamiques entrelacées, de brisures et de branchements multiples – et toujours incertaines.

 

Une histoire vue d’en bas

Assumer le point de vue d’en bas est une autre dimension de cette histoire à rebrousse-poil qui, selon W. Benjamin, scrute sans s’y associer le « cortège triomphal » des maîtres de toutes les époques, foulant aux pieds les corps des vaincus[13]. L’histoire vue d’en bas a été très en vogue durant les années 1960 et 1970, promue alors par des historiens tels que Edward P. Thompson ou Eric Hobsbawm, avant d’assumer une forme spécifique, dans la décennie suivante, au sein du courant des études subalternes, nées en Inde[14]. Puis, elle semble avoir, un long moment durant, glissé dans l’oubli[15]. Sans qu’on puisse y voir l’unique explication de cette éclipse, elle est peut-être tombée dans le piège qui ferait préférer une histoire des dominés, plutôt qu’une histoire pensée du point de vue des dominés. Une telle histoire des groupes subalternes, pris en eux-mêmes, conduit à les isoler dans une sorte de ghetto doré, et oscille entre une approche victimaire et misérabiliste, et une histoire-sanctification, idéalisante et identitaire. On pourrait en dire de même de l’histoire des femmes, que la notion de genre a toutefois grandement aidée à sortir de ce piège[16]. Et on pourrait en dire autant d’une histoire pensée du point de vue indien qui finirait par se réduire à une simple histoire des Indiens, ou de tel peuple indien, alors qu’elle ne peut avoir de sens qu’en assumant une histoire des relations entre Indiens et non-Indiens, qui interpelle l’histoire nationale, sinon l’histoire globale, et les oblige à une réinterprétation radicale.

Pour éviter de tels écueils, une histoire vue d’en bas doit partir de sa vertu spécifique. Alors que le point de vue des dominants implique, pour l’essentiel, une acceptation de la réalité sociale telle qu’elle est, puisqu’il constitue le point de vue de ceux qui ont intérêt à la naturalisation de l’ordre existant, le point de vue des dominés peut être porteur d’une charge critique conséquente. Selon R. Koselleck, « la condition de vaincu recèle visiblement un potentiel inépuisable d’accroissement de connaissance[17] ». Certes, il n’y a ici nulle essence vertueuse : les opprimés ne voient pas nécessairement mieux l’oppression qui s’impose à eux ; et c’est au contraire un trait constitutif de l’oppression que de ne pas permettre qu’elle soit vue comme telle, du moins dans ses dimensions principales. Mais il est suffisant de considérer que le point de vue des opprimés est potentiellement pertinent pour comprendre la domination, dès lors qu’il entreprend de la dévoiler[18]. Il y a là un ressort critique dont les sciences sociales ne sauraient se désintéresser[19].

Une fois écartée la tentation d’une simple histoire des dominés (ou même des formes culturelles occultées), une histoire pensée du point de vue des dominés se doit d’être une histoire des relations de domination – et des formes de résistance qu’elle suscite[20]. L’historien a pour tâche d’en mettre à jour tous les rouages, surtout les moins visibles, en faisant effort pour prendre conscience de ce que signifie cette domination du point de vue des dominés – ce point de vue qui la rend non naturelle et illégitime – et en luttant contre le risque de réintroduire dans cette analyse le point de vue des dominants eux-mêmes – un risque très élevé puisque ce sont eux qui produisent la plus grande partie des documents qui permettent de la comprendre[21].

Enfin, on notera qu’on retrouve ici une logique du double point de vue. Il ne s’agit pas, en effet, de s’enfermer dans le seul point de vue des dominés (et, moins encore, sur les dominés), lequel court le risque d’une idéalisation des groupes subalternes. Quel que soit l’enthousiasme que suscite souvent une démarche qui permet de faire entendre des voix occultées ou de pénétrer dans les bas-fonds du monde social, où se joue peut-être l’imperceptible gestation de forces destinées ensuite à se manifester ouvertement, le point de vue d’en bas ne saurait consister à regarder seulement en bas[22]. Il a pour visée principale la relation dominants/dominés ; mais il doit faire plus encore : se projeter au-delà de la coupure haut/bas, fort de la conviction qu’il ne saurait y avoir d’issue à la domination au sein même du jeu opposant les forces en présence. En effet, on ne peut sortir d’un système de domination en adoptant (seulement) le point de vue de l’une des forces qui s’y affrontent, fût-ce celui des dominés. Cela n’est possible que par un double mouvement consistant à adopter ce point de vue, tout en se situant en même temps au-delà de lui[23].

 

Notes

[1]Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire, op. cit., thèse VII, ainsi que XIII.

[2]Marshall Sahlins, Âge de pierre, Âge d’abondance, Gallimard, Paris, 1976. Pour un renversement de même ordre, sur le plan politique, voir Pierre Clastres, La Société contre l’État, Minuit, Paris, 1974 et sa discussion in Miguel Abensour (dir.), L’esprit des lois sauvages. Pierre Clastres ou la nouvelle anthropologie politique, Seuil, Paris, 1987. Pour écarter tout risque d’une vision idyllique de la « préhistoire » et pour une analyse des mécanismes de différenciation sociale et politique au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs, voir Alain Testart, Éléments de classification des sociétés, Errance, Paris, 2005 et Avant l’histoire, Gallimard, Paris, 2012.

[3]Pour une analyse de la modernisation comme « guerre contre la subsistance » et destruction des savoirs vernaculaires, voir Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, op. cit., p. 83-100, qui s’inspirent d’Ivan Illich, Le Travail fantôme, repris in Œuvres complètes, Fayard, Paris, 2005.

[4]S. Jay Gould a montré comment des scénarios unilinéaires, imprégnés par la mythologie du Progrès, ont été créés de toutes pièces en sélectionnant certaines lignées évolutives fort peu représentatives, alors que « la constance de la valeur modale bactérienne est la caractéristique marquante de l’histoire de l’ensemble des êtres vivants » (L’Équilibre ponctué, op. cit., p. 463-472). Voir aussi cette ironique description (p. 500) : « On isole au sein du buisson évolutif la voie tortueuse ayant abouti à la lignée encore existante aujourd’hui ; on la soumet au bulldozer des préconceptions anagénétiques pour la rendre rectiligne et transformer cette route cahoteuse en une grande voie principale ; pour finir on dépeint ce mince chemin évolutif vers le dernier hoquet du clade comme la grande voie du progrès suivie par la tendance générale en son sein. » À cela, S. Jay Gould oppose un modèle buissonnant de l’évolution, par déboîtement soudain et multiplication des lignes (spéciation par cladogenèse).

[5]Sur le modèle de l’équilibre ponctué de S. Jay Gould, voir supra, chap. 4, note 80.

[6]Pour une ébauche de ce modèle discontinuiste, je me permets de renvoyer à Jérôme Baschet, « Jacques Le Goff et la juste place des discontinuités en histoire », in Jacques Le Goff et l’Italie, actes du colloque de Rome, juin 2015.

[7]Ilya Prigogine, La Fin des certitudes, op. cit., notamment p. 103-124 et 217 et 224 (elles « décrivent les événements en tant que possibles, sans les réduire à des conséquences déductibles et prévisibles de lois déterministes »).

[8]Voir Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Seuil, Paris, 2016, et Réalité(s) du possible en sciences humaines et sociales, Tracés, no 24, 2013 (notamment l’introduction de Laurent Jeanpierre, Florian Nicodème et Pierre Saint-Germier, « Possibilités réelles », <http://traces.revues.org/5614> et Ivan Ermakoff, « Contingence historique et contiguïté des possibles », <http://traces.revues.org/5617>).

[9]À la différence de l’approche contrefactuelle, qui peut mobiliser des possibles hautement improbables à des fins démonstratives ou, plus largement, par différence avec une approche faiblement déterminée qui identifie le possible à l’ensemble du « pensable », on s’intéresse ici à des possibilités fortement déterminées, inscrites dans l’interaction contingente des séries causales ou dans le jeu non structural toujours associé à la force des déterminations structurales (comme on le verra plus loin). À cet égard, l’analyse du structural et celle des possibles n’ont rien d’incompatibles et doivent au contraire être perçues comme complémentaires.

[10]Ernst Bloch, Le Principe Espérance, op. cit., p. 270-300.

[11]Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, op. cit.

[12]Voir supra, chap. 4, notamment les notes 56 et 57 (textes zapatistes) et 74 (citation de Tim Ingold).

[13]Thèse VII sur l’histoire, dans Michael Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie, op. cit., p. 55. À l’inverse, on doit se demander « avec qui l’historiographie historiciste entre en empathie. La réponse est inéluctable : avec le vainqueur. Or quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs » (ibid.).

[14]Voir la récente traduction française d’Edward P. Thompson, Les Usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre, xviiie-xixe siècles, EHESS/Gallimard/Seuil, Paris, 2015 (incluant l’article célèbre sur l’« économie morale de la multitude »), ainsi que Ranajit Guha, The Small Voice of History, Permanent Black, Ranikhet, 2009 et, avec Gayatri C. Spivak (dir.), Selected Subaltern Studies, Oxford University Press, Londres/New York, 1988. Mentionnons également, de cette dernière, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Amsterdam, Paris, 2009 (1988).

[15]Une réémergence semble se dessiner. L’article de Simona Cerutti (« Who is below ? E. P. Thompson, historien des sociétés modernes : une relecture », Annales HSS, no 4, 2015, p. 931-955) se focalise sur la question du who ? et récuse une identification a priori entre le below et les classes populaires ; elle préfère caractériser l’histoire par le bas comme analyse des systèmes de signification qui ont perdu la bataille pour la légitimité et tendent à être occultés.

[16]Pour une pleine intégration du genre comme dimension transversale de l’histoire, voir par exemple les études pionnières de Joan W. Scott, Gender and the Politics of History, Colombia University Press, New York, 1999. Notons qu’une analyse historique des formes de domination fondée sur le genre doit partir d’une compréhension de la façon dont la distinction de sexe a été entièrement reconfigurée au sein de la modernité (sur ce point, voir Irène Théry, La Distinction de sexe. Une nouvelle approche de l’égalité, Odile Jacob, Paris, 2007).

[17]Reinhart Koselleck, L’Expérience de l’histoire, op. cit., p. 247 (et p. 239 : « Les gains historiques de connaissance proviennent des vaincus »). Un des aspects de cette supériorité est bien indiqué par F. Hartog : « Alors que l’histoire des vainqueurs ne voit qu’un seul côté, le sien, celle des vaincus doit, pour comprendre ce qui s’est passé, prendre en compte les deux côtés » (« Le témoin et l’historien », repris in Évidence de l’histoire. Ce que voient les historiens, EHESS, Paris, 2005, p. 214).

[18]Ceci est tout à fait sensible dans l’expérience zapatiste de l’histoire (voir supra, excursus). Voir aussi : « Les sciences sociales, c’est là où il s’agit d’expliquer pourquoi nous sommes exploités, pourquoi nous sommes humiliés, pourquoi il y a des riches et pourquoi il y a des pauvres », Teniente Coronel Moisés, « Palabras del Teniente Coronel Moisés », Contrahistorias, no 8, 2007, p. 52.

[19]Plus exactement, les sciences sociales elles-mêmes sont traversées par une disjonction entre deux modes de relation à la domination, dont P. Bourdieu énonce ainsi les termes : il leur faut « choisir entre deux partis : mettre leurs instruments rationnels de connaissance au service d’une domination toujours plus rationalisée, ou analyser rationnellement la domination et tout spécialement la contribution que la connaissance rationnelle peut apporter à la monopolisation de fait des profits de la raison universelle » (Méditations pascaliennes, op. cit., p. 121).

[20]Les textes programmatiques du premier volume des Subaltern Studies faisaient porter l’accent sur la relation de domination/subordination, en même temps que sur la capacité d’action propre des dominés (voir Ranajit Guha, « Preface » et « On some aspects of the historiography of colonial India », in Ranajit Guha [dir.], Subaltern Studies I : Writings on South Asian History and Society, Oxford University Press, New Delhi, 1982).

[21]Un témoignage personnel, concernant le champ de l’histoire médiévale : alors que, dans les années 1960 et 1970, faisaient florès les travaux sur la culture populaire, la marginalité et les formes de déviance, une partie au moins des historiens de ma génération est largement revenue vers une analyse de la culture des dominants, et notamment des cadres ecclésiaux de l’organisation sociale. À juste titre, car on avait fini par se rendre compte qu’il était impossible de cerner ce qui était hétérogène aux représentations cléricales, tant qu’on n’était pas en mesure de reconstituer de façon satisfaisante les logiques de ces dernières, beaucoup plus complexes et dynamiques qu’on ne le pensait initialement. Il s’agissait alors d’engager une histoire des formes de domination, qui impliquait un lourd effort de compréhension des logiques des dominants eux-mêmes, avec le double risque de ne plus parvenir à s’en détacher et d’être trop oublieux des formes de l’expérience sociale et des représentations non informées par la puissance ecclésiale.

[22]Pour l’importance de la première démarche, voir l’œuvre de James Scott et notamment l’importance qu’il accorde aux « discours occultes » (La Domination et les arts de la résistance. Fragments d’un discours subalterne, Amsterdam, Paris, 2009, ainsi que Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, Paris, 2013). Pour la seconde, voir notamment Marcus Rediker, Les Hors-la-loi de l’Atlantique. Pirates, marins et flibustiers, Seuil, Paris, 2017 et, avec Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, Amsterdam, Paris, 2008.

[23]Voir Moishe Postone (Temps, travail et domination sociale, op. cit.), qui récuse l’approche classique du mouvement ouvrier, luttant contre le Capital au nom du Travail et qui montre que le dépassement du capitalisme ne peut pas être l’œuvre du prolétariat en tant que classe définie par le Travail.