Nous publions ici un entretien avec l’historien Hakim Adi à propos de son livre Pan-Africanism. A History, publié l’année passée. Concernant Pan-Africanism and Communism, son précédent livre, nous renvoyons à un autre entretien publié par la revue Période en janvier 2017.

Cet entretien a été réalisé par Selim Nadi.

Contretemps (CT) : Pourquoi utilisez-vous le terme de « panafricanisme » plutôt que celui d’ « internationalisme noir » par exemple ?

Hakim Adi (HA) : J’utilise le terme panafricanisme car c’est celui qui a été utilisé lors de tous les rassemblements panafricains majeurs d’Africains (y compris ceux de la diaspora africaine) depuis 1900. Par panafricanisme, je fais référence au mouvement pour la libération sociale, économique, culturelle et politique de l’Afrique et des peuples africains, y compris ceux de la diaspora africaine. On peut considérer ce mouvement comme une rivière, avec de nombreux affluents et courants différents. Ce qui sous-tend les multiples visions et approches du panafricanisme et des Panafricains est le fait de croire en l’unité, à une histoire commune et à un but commun des peuples d’Afrique et de la diaspora africaine, ainsi qu’à l’idée selon laquelle leurs destins sont interconnectés.

Autant que je sache, personne n’a utilisé le terme d’« internationalisme noir » pour décrire des organisations ou des meetings. Le terme « internationalisme noir » a été inventé dans les années 1920 par Jeanne Nardal, originaire de Martinique mais active à Paris, aux côtés de sa sœur Paulette. Toutes deux ont été des figures importantes, engagées dans le développement d’un Panafricanisme francophone d’où a émergé ultérieurement le mouvement de la négritude. On pourrait dire des sœurs Nadral qu’elles sont les mères de la négritude. Jeanne utilisait le terme d’« internationalisme noir » pour se référer aux intérêts et aux préoccupations communs des « noirs de toutes origines et nationalités », à une « certaine fierté d’être noir » et au « retour à l’Afrique, berceau des noirs, rappelant une origine commune ». Elle avait également à l’esprit le mouvement du congrès panafricain, initié par W.E.B. Du Bois, et l’influence de l’UNIA de Marcus Garvey. Mais cette expression a globalement disparu après qu’elle l’ait utilisée une première fois dans La Dépêche Africaine, en 1928. Plus récemment, elle a été redécouverte par des universitaires états-uniens qui l’utilisent pour faire référence aux luttes qui « bien que se situant à des endroits bien particuliers » sont « liées par la notion plus globale de libération noire ». C’est là une description du panafricanisme, je ne vois donc aucune raison d’utiliser un autre terme.

 

CT : Au-delà de l’expérience historique du panafricanisme, à quel point ce concept vous semble-t-il pertinent pour penser le monde contemporain ?

HA : Si l’on examine l’histoire du panafricanisme, on peut voir que celle-ci concerne les efforts des Africains pour s’unir afin de faire face à des défis communs : l’esclavage, le colonialisme, le racisme, etc. Dans la mesure où de tels problèmes, ainsi que leurs héritages, continuent d’exister, je pense que le panafricanisme reste pertinent. Dans la période qui a suivi 1945, le panafricanisme s’est plus fortement ancré en Afrique, s’inscrivant dans les luttes anticoloniales en cours. Nkrumah et d’autres ont imaginé une Afrique unie, des États-Unis d’Afrique, comme moyen nécessaire de faire avancer les intérêts de l’Afrique et de réaliser la libération totale du continent africain. Deux organisations continentales, l’OAU et l’AU ont depuis été créées, toutes deux basées sur les principes du panafricanisme, mais pour diverses raisons, on ne peut pas dire que la libération totale de l’Afrique et de ses peuples ait été réalisée. C’est pour cette raison que l’on peut affirmer que le panafricanisme sous sa forme continentale reste pertinente et, comme l’on sait, l’AU embrasse toute la diaspora africaine en tant que sixième région. Le mois dernier encore, Julius Malema, le célèbre politicien sud-africain, parlait de l’importance du panafricanisme, du besoin d’une lingua franca en Afrique et de beaucoup d’autres questions apparentées.

 

CT : Pourquoi avoir écrit toute un chapitre sur les luttes africaines au XVIIIe siècle ?

HA : J’ai écrit un chapitre introductif qui revient sur l’histoire du panafricanisme à partir du XVIIIe siècle, bien que certains affirmeront qu’il y en a eu des manifestations avant cette époque. J’ai simplement essayé de montrer qu’il existe des exemples de cette unité et de cet objectif commun parmi les Africains, particulièrement ceux de la diaspora, bien avant le premier congrès panafricain de Londres, en 1900. Olaudah Equiano et les Sons of Africa à Londres, au XVIIIe siècle, est un bon exemple d’Africains, d’origines diverses, s’unissant afin de faire face à des problèmes communs posés par l’oppression. Ils se sont unis pour surmonter cette oppression commune, le trafic d’êtres humains d’Afrique à travers l’Atlantique, à cette époque. Je mentionne également la révolution dans la colonie française de Saint-Domingue. Les Africains parlant différentes langues se sont eux-mêmes organisés, ont détruits le système esclavagiste, se sont libérés eux-mêmes, ont créé la première république africaine moderne, développé le premier concept moderne de droits de l’Homme et établi un havre et un symbole de liberté pour d’autres Africains. On peut également dire de la Révolution haïtienne qu’elle est un exemple avant l’heure de panafricanisme en action.

 

CT : Quel était le rapport de Du Bois au panafricanisme ? Qu’entend-il par pan-négroïsme ?

HA : La contribution principale de Du Bois a été d’organiser quatre congrès panafricains de 1919 à 1927. Le premier s’est déroulé à Paris et était destiné à présenter la voix de l’Afrique et des Africains dans les conditions de l’immédiat après-guerre. À cette époque, les forces victorieuses de la Première Guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne, se repartageaient le monde entre elles. C’est bien évidemment pour cette raison qu’il y a eu la guerre et Du Bois avait déjà écrit son célèbre article « The African Roots of War ». Ils ont redivisé l’Afrique, ont confisqué les colonies de l’Allemagne et les ont incorporé à leurs propres empires coloniaux. Du Bois (ainsi que Garvey) s’opposait à ce désossement et affirmait que ces territoires « mandatés » devraient être administrés par des Africains. Ils n’ont pas réussi à faire triompher cet argument, pour des raisons évidentes, mais ils l’ont défendu lors de ces congrès et ont également exigé diverses réformes du système colonial, tout comme une campagne contre les manifestations de racisme anti-Africains.

Le pan-négroïsme de Du Bois peut être considéré comme une forme précoce de panafricanisme. Il utilise ce terme dans un article publié en 1897, « la conservation des races ». Dans celui-ci, il s’intéresse principalement à la position et au futur des Africains-Américains, ainsi qu’à la création de l’American Negro Academy. Son principal argument est que les Africains-Américains doivent s’unir et se considérer comme un seul corps et établir leurs propres institutions afin de défendre leurs intérêts. Plus précisément, Du Bois et d’autres croyaient que cela pouvait être fait grâce à un enseignement supérieur éclairé, à travers ce qu’il appelait le « dixième talent. » Dans le même temps, il affirmait que les Africains-Américains faisait partie de la grande « race » et que cette reconnaissance devait guider « l’édification d’un idéal de race en Amérique et en Afrique, pour la gloire de Dieu et l’exaltation du peuple noir. »

 

CT : Quelle importance ont eu le cas de Scottsboro, ainsi que l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste dans les années 1930, sur le développement du mouvement panafricain ?

HA : Ces deux enjeux ont été largement abordés dans mon livre précédent, Pan-Africanism and Communism. Les deux ont engendré des campagnes mondiales qui ont unis les Africains, tout comme d’autres peuples. Des deux, c’est l’invasion fasciste qui a été la plus importante, car l’Éthiopie était le seul pays indépendant d’Afrique à conserver sa souveraineté grâce à des prouesses militaires. C’était un symbole de liberté africaine. L’invasion fasciste n’a pas seulement mis en lumière le danger du fascisme et de la guerre, mais a également braqué les projecteurs vers les conquêtes coloniales de la Grande-Bretagne et de la France. Elle a contribué à une augmentation de l’organisation anticolonialiste et panafricaine, incluant des personnes volontaires pour partir combattre, qui a culminé dans le fameux congrès panafricain de Manchester en 1945. Cet événement devait initialement se tenir à Paris, mais a été déplacé à Manchester à la dernière minute – peut-être en raison des meilleures conditions climatiques ?

 

CT : Le chapitre 5 de votre livre se concentre sur la France : à quel point le rapport des organisations panafricaines avec le PCF était-il important dans l’entre-deux guerres ?

HA : Il ne fait aucun doute que le PCF et l’Internationale Communiste avaient une influence considérable sur les panafricains en France, tout comme dans d’autres pays, dans l’entre-deux guerres. Le mouvement communiste était le seul organe international à être ouvertement anticolonial et antiraciste et à proposer une vision du monde et un programme d’action consistant à en finir avec la domination coloniale et le système impérial des États. De plus, le PCF a soutenu la création du Comité de défense de la race nègre, de la Ligue de défense de la race nègre et de l’Union des Travailleurs Nègre. Les communistes ont joué un rôle clé dans le mouvement contre l’invasion de l’Éthiopie et ont clairement eu une influence considérable sur des individus tels que Lamine Senghor, Aimé Césaire et d’autres, en France comme dans le monde francophone, comme André Aliker et Jacques Roumain.

 

CT : Alors que C.L.R. James a publié en 1938 un livre intitulé A History of Negro Revolt, il a renommé ce livre Histoire des révoltes panafricaines (éd. Amsterdam, 2018) en 1969. Comment expliquer l’importance prise par le panafricanisme après la Seconde Guerre mondiale et notamment dans les années 1960 et 1970 ?

HA : Comme je l’ai dit, un panafricanisme africano-centré a pris de plus en plus d’importance après 1945, après que certains aient affirmé que le panafricanisme devrait retourner chez lui. Il s’agissait d’un courant qui unissait les luttes anticoloniales en Afrique et présentait la nécessité pour les Africains de s’unir pour libérer tout le continent africain. Celui-ci a pris diverses formes, les écrits et activités de Nkrumah, la formation de l’OAU et de l’organisation panafricaine des femmes, les festivals culturels d’Alger en 1969 et de Lagos en 1977, l’émergence d’une conscience noire emmenée par Steve Biko en Afrique du Sud, le soutien à la lutte contre le colonialisme en Afrique australe. C’était une époque où les mouvements populaires progressaient malgré les conditions difficiles de la guerre froide. Les années 1960 ont été la décennie de la libération africaine mais dans les années 1970, le régime fasciste du Portugal a aussi été renversé grâce aux luttes anticoloniales en Afrique, au Mozambique, en Angola, en Guinée-Bissau, etc. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi eu l’important 6e congrès panafricain en Tanzanie, en 1974. Ces décennies étaient donc très importantes, la victoire semblait poindre à l’horizon, contrairement à aujourd’hui, où tout semble être en recul.

 

CT : Pourriez-vous revenir sur votre propre expérience des luttes panafricaines ?

HA : Selon moi, le panafricanisme est une orientation, comme je l’ai dit, une rivière avec de nombreux courants, mais la question est : lequel de ces courants fera avancer les choses ? Ainsi, ma propre expérience de collaboration avec et au sein d’organisations panafricaines, notamment dans les années 1980, est qu’il ne suffit pas d’être panafricain, l’important est de savoir quelle direction prendre et sur quels problèmes à résoudre se concentrer. Qui sont les ennemis et qui sont les alliés ? Quelles sont les perspectives pour avancer à tout moment ? Je me souviens que la guerre froide a engendré une importante confusion à cette époque. Quel était le rôle de l’Union Soviétique et d’autres pays en Afrique ? Était-il positif ou négatif ? Il y avait une tendance à se sentir contraint de prendre position, même en ce qui concerne les organisations de libération nationale en Afrique. Puis, en Grande-Bretagne, il y a eu la question des principaux enjeux autour desquels organiser les gens, et comment cela pouvait être fait. Je pense que la conclusion à cette question est que cela doit s’inscrire dans un mouvement plus large des peuples réclamant le changement et l’empowerment et c’était-là la perception des panafricains les plus visionnaires à travers l’histoire, comme Lamine Senghor, Jacques Roumain, Olaudah Equiano et ceux qui se sont rassemblés à Manchester en 1945.

 

CT : Comment voyez-vous l’avenir du panafricanisme ?

HA : L’avenir appartient aux peuples, c’est ce dont je suis sûr. Les panafricains doivent donc s’organiser dans cette perspective. Si l’on prend l’Afrique, il est clair que la lutte anticoloniale doit être achevée et la lutte consiste à débarrasser le continent des interventions étrangères et de tous les vestiges du colonialisme. En Europe, les panafricains peuvent jouer un rôle en mettant fin à l’intervention des grandes puissances en Afrique, en prenant à bras le corps la question de leur propre empowerment, en d’autres termes en jouant un rôle de premier plan pour ce mouvement d’empowerment en France, en Grande-Bretagne, etc. Imaginez si les panafricains faisaient partie des décideurs en Europe, dans des États avec des gouvernements anti-guerre, refusant par principe d’interférer dans les affaires africaines et prêts à payer les réparations pour les crimes passés et présents.

 

Entretien réalisé par Selim Nadi. Traduit de l’anglais par Sophie Coudray et Selim Nadi.