Il est mille manières, particulièrement en France, de ne pas prendre l’islamophobie au sérieux. On peut par exemple l’attribuer à la seule extrême droite, oubliant ce faisant que la droite et des pans entiers de la gauche (et même de l’extrême gauche) ont diffusé le venin islamophobe depuis les années 1980. Certains ont été – et vont – jusqu’à revendiquer le « droit d’être islamophobe », soit au nom d’une liberté d’expression qui n’est bien souvent que le paravent d’un discours de stigmatisation, soit au nom de la peur prétendument légitime que devraient inspirer l’islam et les musulmans au regard des attentats commis par des groupes se revendiquant de l’islam.

L’islamophobie est également perçue et présentée à gauche comme un simple moyen, pour les gouvernements, de faire diversion et de diviser le camp des exploité·e·s. Il est bien évident que faire diversion et diviser peut entrer dans les intentions de ceux qui cherchent à mettre la question de l’islam au premier plan de l’agenda politico-médiatique, mais il faudrait se demander comment la manœuvre peut fonctionner aussi efficacement. Car si les partis de gauche et les mouvements sociaux arrivent à se laisser sans cesse diviser et anesthésier par l’islamophobie depuis quinze ans, c’est qu’ils ne la prennent généralement pas pour ce qu’elle est :

– un racisme d’État qui emprunte largement au répertoire idéologique issu du colonialisme (notamment français) et qui se manifeste à travers des lois (celle notamment du 15 mars 2004 sur les signes religieux dits « ostentatoires ») et circulaires (la circulaire Chatel par exemple sur les accompagnatrices scolaires) qui se réclament de la laïcité mais qui en réalité la dévoient pour stigmatiser et exclure les musulman·e·s ;

– une discrimination systémique qui dégrade la vie de millions de personnes quotidiennement et dans tous les secteurs (éducation, travail, logement, loisirs, rapports aux institutions, etc.) ;

– et un instrument du nationalisme identitaire lui permettant de bâtir une « communauté nationale » contre les musulman·e·s, considéré·e·s comme autant de potentiel·le·s traîtres à la nation (et donc cibles de toutes sortes de violences pouvant aller jusqu’aux tentatives d’assassinat).

Les articles qui composent le dossier publié ici convergent donc vers une compréhension de l’islamophobie comme oppression raciste au sens plein du terme, irréductible à d’autres formes de racisme mais qui peuvent lui être associés (négrophobie, antisémitisme, etc.). Or, à partir d’une telle compréhension, qui devrait être commune à toutes celles et ceux qui aspirent à l’égalité, à la justice sociale et à la dignité, il est clair que la réponse à l’offensive islamophobe en cours ne peut consister à détourner le regard et à se concentrer sur de prétendus « vrais sujets ». C’est seulement par l’émergence d’un vaste mouvement combattant frontalement l’islamophobie, sous ses formes institutionnelles et idéologiques, que l’on surmontera réellement les divisions attisées par nos adversaires.

C’est là une tâche centrale de la période historique qui est la nôtre : pour contrer l’autoritarisme d’État et les interventions impérialistes (qui se légitiment au prétexte de la lutte contre la « radicalisation islamiste »), pour faire reculer le racisme sous toutes ses formes (car à travers l’islamophobie se diffuse une tendance à la déshumanisation qui prend et prendra pour cible non seulement les musulman·e·s mais toutes les minorités), pour affronter la montée du fascisme (dont les succès se construisent en partie, dans les pays occidentaux notamment, sur la haine de l’islam et des musulman·e·s).

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Multiplicité et unité des violences islamophobes. De quoi Claude Sinké est-il le nom ?, par Saïd Bouamama

Islamophobie et dispositions d’exception, par Olivier Le Cour Grandmaison

Islamophobie et antisémitisme chez Zemmour et Drumont. Extrait du livre de Gérard Noiriel

L’islamophobie en France, une offensive raciste, par Ugo Palheta

À lire : des extraits de Sexagon, Muslims, France, and the Sexualization of National Culture, de Mehammed Mack

Les musulmans, la France et la sexualisation de la culture nationale. Entretien avec Mehammed Mack

À lire : un extrait de Nous (aussi) sommes la Nation. Pourquoi il faut lutter contre l’islamophobie, de Marwan Muhammad

« Il est temps de marcher avec notre boussole politique ». Entretien avec Omar Slaouti

À lire : un extrait de Communautarisme. Enquête sur une chimère du nationalisme français, de Fabrice Dhume

La gauche de l’entre-soi et le burkini, par Philippe Marlière

Sur l’antisémitisme et l’islamophobie en Europe. L’islamophobie européenne suit-elle la même voie que l’antisémitisme du XIXe siècle ?, par Sara Farris

À lire : un chapitre de Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », de Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed

Débats politiques et débats scientifiques autour du concept d’islamophobie, par Houda Asal

Quelques points sur la lutte contre le racisme, par Richard Seymour

« Les femmes musulmanes sont une vraie chance pour le féminisme ». Entretien avec Zahra Ali

L’islamophobie, un racisme d’État. Entretien avec Pierre Tevanian à propos de son livre Dévoilements

La fabrique de la haine : xénophobie et racisme en Europe, par Enzo Traverso

Les intellectuels italiens et l’islamophobie, par Bruno Cousin et Tommaso Vitale

Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes pour résister, par Lisbeth Sal et Capucine Larzillière

Il existe déjà un code de la laïcité : la loi de 1905 contre la persécution religieuse, par Christine Delphy

Interdire les minarets : Les apories discriminatoires du libéralisme productiviste, par Claude Calame