On l’a déjà souvent noté, mais il faut y insister, tant la chose est rare : chez Daniel Bensaïd, le militant ne côtoyait pas le théoricien. Il fait partie du petit nombre de ceux qui ont su vivre et penser de sorte que ces deux dimensions s’intriquent continûment et surtout s’alimentent l’une à l’autre, tout au long d’une trajectoire à la fois cohérente et inventive, ponctuée de livres et d’interventions, de responsabilités assumées et d’initiatives lancées, présentant toujours cette double portée. Le dire ainsi n’est pas sans risque pourtant, car la thèse classique de l’unité de la théorie et de la pratique semble surtout être l’un de ces slogans typiques du marxisme abstrait dont il était si loin. Car, ou bien une telle formule est un truisme vain ; ou bien elle omet de se présenter comme visée, qui reste à définir autant qu’à réaliser.

En ce sens, si unifier concrètement la théorie et la pratique, consiste à toujours relier une conjoncture à ses perspectives de transformations possibles et exigibles, c’est bien à ce travail de Sisyphe marxiste que s’était voué Daniel Bensaïd et cela, sans jamais désarmer, au cours d’une période de recul politique et de défaite sociale de longue durée. C’est cet effort constant, enraciné dans un temps singulier, que prend en charge, dans son œuvre la plus philosophique, le vocabulaire insistant du « contretemps », de la « discordance des temps », de l’« intempestif » et du « pari », de la « lente impatience » et du « temps brisé ». Revendiquant sa filiation hétérodoxe, celle de Walter Benjamin notamment, cette conception est moins messianique qu’attentivement, résolument révolutionnaire, dans une filiation qui est aussi et notamment celle de Lénine pour sa saisie de la temporalité propre du politique, y compris durant les périodes glaciaires. C’est bien la politique et la pensée que Daniel Bensaïd s’est sans cesse attaché à lier mais aussi à délier, à éprouver l’une à l’autre, sans que jamais ne tarisse la dialectique difficile de leurs désaccordements et de leurs ré-harmonisations toujours provisoires.

C’est en ce sens qu’être marxiste en politique ne renvoie en rien à une quelconque science de l’histoire mais bien plutôt à un art, au sens antique du terme qui est celui de la capacité à intervenir en circonstance, et à en conserver la mémoire critique. Mais un tel art, dans sa version politique moderne, est aussi informé par ses pratiques collectives, réussites et échec inclus, et par leur analyse : art théorisé donc, mais surtout ouvert sur l’innovation radicale et l’irruption sociale et politique qu’il appelle. Une « ardente prudence » en somme, écho stratégique à la « lente impatience » biographique, et dont la version décidément subversive s’éloigne fort de sa source aristotélicienne. Car il faut rappeler qu’au danger de la disjonction du théorique et du pratique, ou plus exactement à l’oubli du moment stratégique, répond le danger symétrique de leur confusion, ligne politique mécaniquement déduite ou, à l’inverse, illustration philosophique après coup d’une décision initiale. Contre ces deux options, le propre du marxisme politique, alliage paradoxalement aussi fondateur que rare, est d’inscrire le débat sans concession et la diffusion d’une culture théorique, aujourd’hui encore largement combattue et ignorée, au rang des tâches critiques les plus urgentes, tout aussi constitutive de la lutte que ses autres moments.

Et c’est aussi cette pratique de la confrontation attentive avec les auteurs du passé comme avec ceux du présent -parfois même de faible envergure lorsqu’ils sont de fort impact idéologique- qui caractérise le travail théorique de Daniel Bensaïd. Ainsi, c’est bien le qualificatif de « marxiste », toujours revendiqué, qui désigne au mieux cet effort et s’en trouve en retour revivifié, bien loin des contresens et des mésusages du terme dont le 20e siècle aura été prolifique. Pour évoquer  plus précisément la nature de cet apport, on s’arrêtera brièvement sur deux questions majeures, auxquelles Daniel Bensaïd a consacré une partie importante de son travail philosophique, notamment ces dernières années, travail qui recroise sans cesse la réflexion même de Marx mais aussi et surtout la question du rapport à Marx aujourd’hui : ces questions sont celles de la propriété et de la démocratie.

Sur ces deux plans, on peut considérer que la voie d’une réflexion marxiste en politique fut largement désertée en France au cours des dernières décennies, pour des raisons historiques et politiques précises, qui tiennent bien évidemment à l’histoire de la gauche française et plus généralement à l’histoire de l’après-guerre et à la longue défaite qui l’a suivie, jusqu’à aujourd’hui inclus. Concernant la question de la propriété, c’est la difficulté d’une partie de cette gauche à penser en termes d’alternative globale et de contre-offensive qui fut cause de son abandon. Concernant la politique et ses voies propres, les motifs sont plus complexes : ils combinent contradictoirement la désertion qu’on vient d’évoquer -concernant cette fois la question de l’Etat- à l’électoralisme étroit qui l’accompagne ici, et à au refus, là, de toute réflexion institutionnelle et de toute perspective de transformation, incluant son moment électoral sans le fétichiser. Autant dire que ces deux questions sont destinées pour longtemps à demeurer des points nodaux de la politique contemporaine, en crise profonde sur toute l’étendue son spectre et sur toute la profondeur de ses strates.

La question de la propriété, d’abord : dans un petit livre, somptueusement intitulé Les dépossédés, publié aux éditions La Fabrique en 2007, Daniel Bensaïd présentait dans une longue préface les articles de jeunesse de Marx, parus en 1842 dans la Gazette rhénane et consacrés à la question du vol de bois par des paysans miséreux dans les forêts récemment privatisées, et aux débats de la Diète rhénane à leur sujet. Question strictement érudite, au premier abord. Au cours son analyse, savante et pourtant jamais académique, Daniel Bensaïd insiste sur la singularité de la situation de la Rhénanie au début des années 1840, alors que cette région est en train de rompre avec le féodalisme et qu’elle se trouve de ce fait en décalage croissant avec l’empire prussien, qui ne lui accorde qu’une autonomie politique toute relative. Il est frappant que la question de la propriété privée apparaisse alors d’entrée jeu comme un problème éminemment politique, ce qu’avait alors perçu Marx lui-même, sans être encore en mesure de le théoriser pleinement.

De ce point de vue, l’analyse de la politisation du jeune Marx confronté à cette question politico-économico-sociale fait écho à la nécessaire repolitisation contemporaine de l’économie, qu’aborde Daniel Bensaïd à la fin de son texte. Du côté de la situation rhénane, tout d’abord, il met en évidence la relation étroite qui associe chez Marx la revendication d’une presse libre et une première approche de la question du droit de propriété, dans une perspective qui reste celle du libéralisme rhénan. Mais c’est d’emblée le dépassement de cette mouvance libérale, héritière des Lumières, qui se joue lors de cette première confrontation de Marx à son temps : loin que sa radicalisation soit ici présentée comme l’effet nécessaire et quasi-mécanique de la rencontre de la réalité économique et sociale telle qu’en elle-même, c’est bien plutôt ce positionnement politique initial de Marx, en cours de maturation, intimement lié à ce qui est d’ores et déjà son implication militante en tant que rédacteur en chef de la Gazette rhénane, qui éclaire, de façon non déductive mais bien plutôt inventive et bouleversante, son passage rapide au communisme, puis à la redéfinition de celui-ci.

De ce fait, c’est tout la complexité du capitalisme qui commence à lui apparaître : abolissant les anciens rapports d’allégeance, le capitalisme montant supprime aussitôt les vieilles protections féodales contre la pauvreté extrême. Mais le droit ancestral des pauvres ne saurait fournir une protection ou une critique suffisantes face à la propriété privée capitaliste. Au creuset d’une telle contradiction, c’est l’urgence d’une autre perspective qui émerge, celle-ci demeurant à inventer. La foudroyante accélération sociale et politique de 1848, quelques années plus tard, fournira à Marx et à d’autres l’occasion de construire, du même élan, pratique et pensée révolutionnaires, marquées l’une comme l’autre par l’effort de leur ajustement infini au cours d’une lutte qui, en ce qui concerne Marx et Engels, se confondit avec leur vie même.

Un tel épisode peut-il nous donner la moindre leçon politique encore actuelle ? Là n’est pas la question si l’on est en quête de vérités qui vaudraient pour tous les temps et toutes les circonstances. Mais il en va bien autrement si l’on replace les événements dans leur contexte et si l’on songe aux espoirs révolutionnaires défaits qui suivirent cet inoubliable « printemps des peuples » et qui restèrent durablement liés à la matrice de 1848. Pour Daniel Bensaïd, 1968 fut, toute proportion gardée, l’écho lointain de cet impact, en vertu non de l’appartenance à une génération, tout autre, mais d’une fidélité au nouage singulier de l’événement et de l’engagement. Dans les toutes premières pages d’Une lente impatience, il écrit :

« ‘rester fidèle à ce que l’on fut’, c’est être fidèle à la déchirure de l’événement et à l’instant de vérité, où ce qui est ordinairement invisible se révèle soudain. C’est ne pas céder à l’injonction des vainqueurs, ne pas se rendre à leur victoire, ne pas rentrer dans leur rang »[1].

Cette leçon-là, et on peut en effet la nommer ainsi, s’impose. Elle ne relève pas seulement du courage personnel et de la détermination -de cela aussi, bien sûr-, mais elle renvoie tout aussitôt à la question politique de l’engagement, et à cette fameuse unité de la théorie de la pratique, sous son mode le plus concret, c’est-à-dire aussi le plus fragile et singulier : à l’unité de l’individu et de ses choix résolus, de la pensée au travail et du combat politique en dépit même d’une défaite désormais plus que quarantenaire.

C’est en ce point, et contre toute attente, qu’on se trouve directement ramené à la question de la propriété : car une telle question constitue l’essence même du capitalisme, matérialisant l’alliance de ses règles de droit, de son fonctionnement institutionnel, de sa violence répressive, de son art de l’exploitation toujours renforcée et, bien entendu, de ses inégalités sociales désormais croissantes. C’est pourquoi elle est aussi au cœur de l’alternative communiste et soumet aussitôt la critique du capitalisme à l’exigence de son dépassement effectif, à la définition d’un mode de production alternatif qui aborde frontalement, et réélabore en marchant, cette question décisive de la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. La marchandisation généralisée du monde, force de travail et connaissances incluses, donne toute son urgence à une telle question. A la fin de son texte sur le vol de bois, Daniel Bensaïd écrit :

« le principe du logiciel libre enregistre à sa  manière le caractère fortement coopératif du travail intellectuel qui s’y trouve cristallisé. Le monopole privé du propriétaire y est contesté non plus, comme chez les libéraux, au nom de la vertu innovante de la concurrence, mais comme entrave à la libre coopération »[2].

S’il ne s’agit que d’un indice de perspectives plus radicales, l’exemple a le mérite de dessiner au présent les contours complexes de la question et d’en révéler l’omniprésence sourde.

Plus fondamentalement, c’est la perspective de biens communs de l’humanité, de biens foncièrement inappropriables, qui ressurgit sous version transformée : si cette réflexion gagne à s’inscrire dans la filiation d’une critique de la propriété née au 19e siècle, et notamment dans la descendance de la puissante analyse marxienne, elle doit être renouvelée à la lumière des données qui sont celles du capitalisme contemporain, de ses dégâts humains et écologiques présents et à venir, mais aussi des protestations et des volontés de réappropriation qu’ils suscitent et ressuscitent. La relecture du Manifeste du parti communiste de Marx et d’Engels sous un tel angle permet d’y rencontrer la critique, non de la propriété en général, mais du mode d’appropriation « fondé sur l’exploitation du travail d’autrui »[3], opposant alors propriété privée et propriété individuelle. Une telle analyse, largement méconnue, permet non seulement d’en finir avec l’image repoussoir du collectivisme, négateur de l’individu, mais aussi avec l’anthropologie libérale du propriétaire. Elle débouche sur une réflexion éminemment politique et contemporaine : il reste à unifier et à dépasser les contestations locales, qui s’en prennent les unes aux brevets portant jusque sur le vivant lui-même, les autres aux logiciels marchands imposés, les autres encore à la privatisation accélérée des services publics, appelant leur reformulation politique mobilisatrice.

Ce marxisme-là est d’autant plus fidèle à ce que furent les motivations politiques de ses initiateurs, Marx et Engels, et à certaines de leurs descendances, qu’il ne s’agit jamais d’en réciter les leçons, pas plus que d’en oublier les apports, mais de garder en tête les débouchés et les moyens termes politiques contemporains à associer aux « armes de la critique » les mieux aiguisées. C’est bien pourquoi on peut rapprocher directement l’analyse de la propriété de ce qui n’est finalement que son autre pan dans l’œuvre de Daniel Bensaïd : la question des moyens et des médiations politiques, autorisant seuls d’envisager la refonte concrète de la propriété privée. Dans son analyse développée d’un autre texte du jeune Marx, La question juive, et dialoguant avec la lecture forte qu’en proposa Miguel Abensour, il écrit :

« associée au dépérissement de l’Etat, la « vraie démocratie » ne serait donc pas la « fusée révolutionnaire d’un instant », ou « une curiosité sans lendemain » mais bien la « matrice anti-étatique » persistante qui court sous les remaniements conceptuels successifs »[4].

Elle court, en effet, jusqu’aux textes que Marx consacre à la Commune de Paris. Dans la longue préface que Daniel Bensaïd lui consacre et qu’il intitule significativement « politiques de Marx », il continue de combattre le déterminisme économique qui lui est parfois et à tort imputé :

« Pas de mécanisme du progrès, ni d’accomplissement d’un destin, mais une histoire où l’événement, les individus, les caractères, ont toute leur place, où le possible n’est pas moins réel que le réel »[5].

C’est bien à cette invention du possible que s’est attelé pour sa part Daniel Bensaïd, sa vie durant, et c’est elle qui relie le travail théorique à ses enjeux politiques. L’un de ses derniers ouvrages, Eloge de la politique profane, se conclut une fois encore sur l’idée que la politique

« n’est ni une science de l’administration, ni une technologie des institutions, mais un art des conjonctures propices et de la décision »[6].

Une telle définition n’a rien de spéculatif, décidément. Cette orientation a conduit Daniel Bensaïd à réexplorer aussi la question des formes institutionnelles et juridiques, de la représentation tout particulièrement et, en un mot -mot aussi galvaudé et indispensable celui de « communisme »- : celui de « démocratie ».

Elle le place aussi loin de l’électoralisme à courte vue d’une certaine gauche, que des naïvetés de l’action directe et spontanée d’un certain gauchisme. Il faut alors y revenir :  il fut l’un des seuls, dans l’horizon du marxisme contemporain, à aborder ainsi frontalement les questions politiques concrètes et leurs écueils les plus immédiats, en les pensant sur fond de longue durée politique, historique et critique. Cette inspiration-là est sans doute la plus difficile à poursuivre, tant elle exige de finesse et d’attention, de culture et d’implication. Elle est aussi la plus urgente et c’est bien pourquoi il faudra lire et relire les livres de Daniel Bensaïd pour continuer de creuser au vif de notre présent, à l’image de la taupe, cet animal aveugle et têtu mais espiègle et inventif, totem de la critique toujours patiente et toujours ardente de ce qui est. A l’heure où la crise aggravée du capitalisme n’est par elle-même porteuse d’aucune solution politique immédiate, l’hommage à sa pensée ne saurait donc être funèbre.

Cet article a été initialement publié dans le n° 32 de la revue Lignes, dans le dossier consacré à Daniel Bensaid.

 

Notes

[1] Daniel Bensaïd, Une lente impatience, Paris, Stock, 2004, p. 11.

[2] Daniel Bensaïd, Les dépossédés – Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres –, Paris, La Fabrique, 2007, pp. 72-73.

[3] Ibid., p. 77.

[4] Karl Marx, Sur la question juive, Paris, La Fabrique, 2006, p. 91.

[5] Karl Marx et Friedrich Engels, Inventer l’inconnu -Textes et correspondance autour de la Commune-, Paris, La Fabrique, 2008, p. 92.

[6] Daniel Bensaïd, Eloge de la politique profane, Paris, Albin Michel, 2008, p. 355.