Louis Gill, Georges Orwell. De la guerre civile espagnole à 1984, Montréal, LUX éditeur, 2011.

 

Parler de George Orwell, de son œuvre, et rappeler qu’il fut également partie prenante de la guerre d’Espagne en s’engageant dans les milices du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) n’est pas chose nouvelle. Mais la force du livre de Louis Gill, c’est la clarté avec laquelle il expose sa thèse centrale : Georges Orwell s’est inspiré directement de son expérience pendant la guerre d’Espagne pour écrire La Ferme des Animaux et 1984. Le vocabulaire même de ses livres, les concepts qu’ils développent et leurs intrigues reproduisant l’opposition entre Trotsky et Staline, doivent tout à l’expérience d’Orwell en Espagne.

L’ouvrage est découpé en deux parties. La première offre une synthèse particulièrement efficace et stimulante du conflit espagnol. Décrivant la situation de l’Espagne depuis sa tardive et limitée révolution industrielle, jusqu’à la fin de la guerre civile en 1939, elle sait surtout éclairer par les faits la réalité de la guerre menée à l’intérieur du camp républicain.

La guerre civile fut en effet avant tout une révolution. Gill rappelle l’importance de celle-ci dans le contexte mondial de l’époque. Elle suscita une peur dans la bourgeoisie européenne mais aussi chez Staline et la bureaucratie soviétique, expliquant l’implication de l’URSS. Trop souvent présentée comme le conflit avant-coureur de l’affrontement entre démocratie et fascisme, c’est-à-dire comme une pré-édition en miniature de la Seconde guerre mondiale, la guerre d’Espagne fut avant tout un conflit de classe, un conflit politique.

Pour Staline, l’enjeu n’était rien de moins que de maintenir son hégémonie sur les partis de gauche en Europe. La formule du « socialisme dans un seul pays », slogan avancé par Staline dès 1924 comme arme de guerre contre Trotsky, constituait le socle idéologique de son pouvoir. Son attitude procédait également du jugement fort cynique selon lequel la réussite d’un mouvement révolutionnaire en Europe de l’Ouest, dans des pays capitalistes avancés, aurait été la ruine de ses prédictions, de ses choix et in fine, la remise en question de son pouvoir et de celui – limité à l’époque – de l’URSS.

Le Parti Communiste Espagnol et ses alliés furent donc les acteurs majeurs du passage de la Révolution sociale initiale à une « normalisation » qui entendait rétablir une république bourgeoise, y compris avec l’aide des partis bourgeois et des milieux d’affaires – notamment britanniques et américains. Gill, en citant des sources primaires, appuie cette démonstration et rappelle ainsi aisément ce que Staline aurait eu à perdre en cas de victoire des Républicains. Républicains qui, rappelons-le, étaient majoritairement affiliés aux partis anarchistes, au POUM ou aux partis socialistes. A part ces derniers (le PSUC) qui s’alignent sur le PCE, les anarchistes et le POUM seront liquidés.

Dès le mois de mai 1937, des combats violents opposent à Barcelone le camp stalinien aux partisans de la révolution sociale immédiate (collectivisation, autogestion). La Catalogne étant de fait contrôlée par ses derniers (CNT-FAI, UGT, POUM), la révolution sociale avait tendance à s’étendre progressivement de la Catalogne à l’Aragon. De fait, au mois d’août 1937, le POUM est interdit et la CNT-FAI se trouve exclue de toutes les directions. Nombreux seront ces militants liquidés par des tribunaux ou des exécutions illégales. Ce qui est souvent présenté comme une désunion dommageable à la poursuite de la guerre était de fait une initiative soviétique prise délibérément, assurant ainsi à terme la défaite de la République.

Cette politique soviétique peut s’expliquer également par la volonté de Staline de conclure des alliances militaires avec la France et le Royaume-Uni face à la menace grandissante de l’Allemagne hitlérienne, cette préoccupation primant sur un soutien à une révolution prolétarienne internationale qui risquerait de lui aliéner ces pays.

Des techniques staliniennes désormais bien connues – noyautage de la police, de l’armée, usage de la terreur, de l’assassinat, notamment d’Andreu Nin leader du POUM, réécriture de l’histoire, procès truqués, mais aussi créations d’un PCE de masse grâce à une aide essentielle mais conditionnée – furent expérimentées en Espagne avec une efficacité certaine. Cette hégémonie soviétique fut possible parce que l’URSS était le seul pays vers lequel la République espagnole pouvait se tourner pour obtenir de l’aide et des armes. La décision de non-intervention du gouvernement du Front Populaire français fut de ce point de vue décisif pour assurer la montée rapide du PCE.

Le prestige de l’URSS, et donc du PCE, vint en effet en Espagne, de l’aide – pourtant limitée en armes, en chars, en matériel de guerre et en hommes – qu’elle était la seule à assumer. Les brigades internationales étaient également largement composées de communistes « orthodoxes », et rapidement sous le contrôle des staliniens. Cette aide lui permit d’assurer le contrôle de la révolution espagnole, puis de décapiter les partis anarchistes et marxistes – comme le relate Orwell dans Hommage à la Catalogne ou Ken Loach dans Land and Freedom.

Ce livre qui mériterait d’être placé entre toutes les mains est à la fois synthétique, efficace, contextualisé et documenté. Il sait rappeler au lecteur les rapports de force et notamment l’importance des partis communistes stalinisés dans les milieux de gauche, y compris anglais, et la facilité des intellectuels à tomber dans une mentalité « campiste », favorable ou complaisant vis-à-vis du totalitarisme stalinien. Louis Gill rappelle d’ailleurs une des leçons décisives qu’Orwell proposa de son expérience en Espagne grâce à une de ses citations :

« Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’est jamais relaté avec exactitude dans les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai vu l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti ». Ce genre de choses me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde. »

La capacité à considérer la vérité objective comme un concept dépassé, à s’en tenir à une version falsifiée, à réécrire l’histoire aux dépens des faits, voilà des pratiques intellectuelles qui nous concernent toujours.

Le croisement de la réalité historique, des lettres et écrits d’Orwell offre non seulement une bien meilleure compréhension d’un moment décisif pour l’histoire de l’Europe, mais, comme tous les ouvrages importants, invite à de nouvelles réflexions. Soulignant le rôle décisif des intellectuels, Orwell nous offre une clef pour comprendre les racines de notre monde post-moderne. Luc Boltanski a pu décrire 1984 comme un ouvrage de sociologie décrivant une idéologie pour dominant (le régime de « l’Angsoc » du roman). Gill nous rappelle surtout qu’il s’agit d’une préfiguration saisissante de la réalité actuelle, tant celle-ci puise dans notre passé immédiat.

 

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