Jean Grondin, Hans Gadamer. Une biographie, Paris, Grasset, 2010.

 

Gadamer (1900-2002) est-il plutôt le lointain héritier d’une exégèse luthérienne qu’il aurait laïcisée, celui qui a renouvelé en profondeur la critique de la raison instrumentale, celui qui a « urbanisé la campagne heideggérienne », selon le mot d’Habermas, et révélé à ce dernier l’importance de la « communication » et de « l’espace public », celui qui a inspiré à Alain Badiou et à d’autres leurs développements sur « l’événement » et « l’écoute », ou seulement un habile philosophe conservateur aux travaux duquel sont allés puiser de plus en plus d’autres « habiles » (y compris au sens que Pascal prêtait à ce terme) ? Il y a en tout cas diverses raisons de s’intéresser à son « herméneutique » et aux conditions dans lesquelles il l’a élaborée. Canadien francophone mais aussi germaniste spécialiste de cette herméneutique, J. Grondin fut suffisamment proche de Gadamer dans le dernier quart de sa longue existence pour que celui-ci lui permette d’enquêter sur son itinéraire et l’encourage à publier en allemand une biographie « autorisée » que nombre de lecteurs estimèrent par trop officielle et complaisante à sa parution en 1999. Plus libre de ton du fait de la disparition de son modèle et de son impérieuse épouse, la présente édition française a aussi bénéficié de mises à jour et de recherches nouvelles qui en font une contribution importante à l’histoire des idées du siècle passé.

Cette « biographie n’est pas celle de Heidegger », prévient d’emblée l’auteur, qui indique en avoir conçu le projet au plus fort des polémiques provoquées par le brûlot de Victor Farias, Heidegger et le nazisme (1987). Si Gadamer fut l’un des principaux, des plus admiratifs et fidèles de ses disciples, s’il poursuivit sa carrière d’enseignant dans les universités nazifiées en profitant des vides laissés par la suspension ou l’expulsion de ses collègues juifs, s’il fit acte d’allégeance au nouveau régime dès 1933 et se porta volontaire en 1935 pour une session de rééducation politique, s’il se prêta à des tournées de propagande au Portugal et en France occupée, s’il marqua sa lâcheté en maintes circonstances — notamment quand son amie étudiante, qu’il épouserait ultérieurement en secondes noces, fut arrêtée et jugée pour complicité dans l’attentat de von Stauffenberg —, jamais il n’adhéra au NSDAP comme son maître ni ne rédigea de déclaration aussi explicite que le fameux Discours du rectorat. Du reste, les autorités soviétiques n’auraient pas approuvé son élection en 1946 comme recteur de l’université de Leipzig si elles l’avaient soupçonné d’une quelconque sympathie pour le nazisme et ses œuvres.

Telle est l’argumentation formant le « plat de résistance », si l’on ose dire, de cette biographie, dont seul le dernier quart (chapitres 14 et suivants, sur un total de 18) évoque Vérité et méthode, « chef-d’œuvre inattendu » d’un Gadamer déjà sexagénaire. L’un des grands intérêts de cette partie finale est de montrer par quelles voies ce livre s’est trouvé hissé peu à peu au rang d’ouvrage majeur de la seconde moitié du xxe siècle. D’abord remarqué en Allemagne quand il fut contesté par le jeune Habermas engagé dans la « critique des idéologies », il s’imposa outre-Atlantique quand le retraité Gadamer alla délivrer des conférences régulières dans des universités américaines (catholiques pour beaucoup), jusqu’à la fin des années 1980.  Si, comme l’observe J. Grondin, son œuvre reste peu connue en France où Vérité et méthode n’a longtemps été disponible que dans une version partielle et fautive, c’est certainement sous l’effet indirect de cette audience américaine plus récente que d’autres de ses livres ont été traduits en français (dont plusieurs par son biographe) dans ce dernier quart de siècle. Du reste, nombre d’auteurs qui débattent aujourd’hui des propositions de Gadamer s’inscrivent dans un courant « herméneutique » international dont les visées paraissent plus universitaires et professionnelles que véritablement critiques.

En laissant de côté la question de savoir si Gadamer, professionnel apprécié de l’enseignement de la philosophie traditionnelle, a ouvert ou non des perspectives nouvelles, son itinéraire universitaire tel que le reconstitue J. Grondin ne manque pas d’enseignements. Concernant la période nazie, Nicolas Weill (Le Monde, 13 janvier 2011) a eu raison de reprocher au biographe un excès d’empathie, « une certaine indulgence » et « une tendance à l’exonération », et de lui reconnaître aussi le mérite de n’avoir fait « nulle concession sur les faits » tout en livrant une « excellente description de la façon dont fonctionnaient les universités allemandes à la veille de leur massification dans les années 1960 ». À côté de « l’intimité régnant entre savants titulaires et aspirants, faite d’exploitation et d’adhésion parfois sectaire », le statut précaire de Privatdozent  (docteur habilité à enseigner sans rémunération comme le fut Gadamer de 1929 à 1936, n’obtenant sa titularisation qu’en 1939), invitait à multiplier les publications destinées à appuyer les candidatures, sinon les gestes de soumission à l’égard des autorités universitaires et politiques pourvoyant les postes d’enseignants rémunérés. On ne peut manquer de songer à la situation actuelle des universités d’Europe et d’ailleurs, dont les contractuels et vacataires de plus en plus nombreux sont réduits à devenir des « artistes de la survie », comme N. Weill dit justement de Gadamer. Mais la démission morale et intellectuelle choisie par ce dernier pour « survivre » n’était pas inévitable, et telle est l’autre leçon en forme de contre-exemple que suggère le bon livre de J. Grondin.

 

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