1. Le constat : soumission et intensification du travail

Le constat que l’on peut faire de la dégradation du rapport de force des travailleurs, et en particulier de leurs conditions de travail, est très sombre. Si pendant les « Trente Glorieuses », l’assujettissement dans le travail salarié (par la taylorisation et la soumission au rythme de la machine, par l’omniprésence des chefs, par l’absence de toute autonomie dans le travail) s’était accompagné, et avait en quelque sorte été « compensé », par des augmentations de salaires, des acquis sociaux en terme de mensualisation, de protection sociale et de congés payés, ce compromis est fini.

Il ne s’agit plus de distribuer des salaires pour que les salariés puissent consommer et acheter les produits fabriqués. Face à la surproduction, les marchés de consommation sont maintenant ailleurs, dans les pays émergents. Les salaires les plus bas aussi, ainsi que l’absence de contraintes environnementales.

Parallèlement, la gestion des entreprises – de plus en plus rachetées par des multinationales et des fonds de pension – est maintenant dominée par des logiques financières, et non plus productives. Cela se traduit par l’introduction, généralisée depuis vingt à trente ans, des logiques managériales néolibérales, et par une intensification sans précédent de la productivité et des rythmes de travail (entraînant stress, suicides, maladies professionnelles). Alors que la productivité du travail n’a jamais été si élevée en France, cela ne se traduit pas par une augmentation du pouvoir de négociation ou de décision des salariés sur la production ; au contraire, le chantage à la délocalisation permet de juguler toutes les revendications.

Enfin, la montée de la précarité et de la sous-traitance, l’éclatement des collectifs de travail qui en a résulté, ont considérablement affaibli le pouvoir des organisations syndicales, sans parler du tournant gestionnaire opéré par la plupart d’entre elles.

 

2. Un tsunami industriel

Ces dernières années ont vu la France subir un véritable tsunami industriel. La destruction des emplois industriels, qui n’est pas nouvelle, continue et s’amplifie avec la crise financière de 2008 et ses conséquences sur l’économie réelle. Comme Guillaume Duval le souligne dans Alternatives économiques de janvier 2010, 269 000 emplois ont été supprimés dans l’industrie entre début 2008 et fin 2009, soit une baisse de 7,7 % sur des effectifs pourtant déjà fortement comprimés au cours des années précédentes ; ceci alors même que les suppressions d’emploi des intérimaires travaillant dans l’industrie ont concerné 121 000 personnes.

Yves Mamou, dans la page du Monde consacrée au conflit de Total1, rappelle qu’en 2010 l’industrie emploie 500 000 personnes de moins qu’il y a dix ans, et la direction du Trésor2 estime que deux millions d’emplois industriels ont disparu en trente ans, tandis que la perte de valeur ajoutée pour l’industrie est sur cette période de 40 %.

 

3. Des luttes importantes, mais sans montée en généralité

Dans ce tableau sinistré, l’année 2009 a été marquée par des vagues de licenciements dans les entreprises industrielles et également tertiaires, et jalonnée de luttes acharnées des salariés concernés par les plans sociaux : Molex, Freescale, Continental, Caterpillar, New Fabris, Chaffoteaux et Maury, Ford, General Motors, Goodyear… pour ne citer qu’eux, ont défrayé la chronique en recourant à diverses actions plus ou moins spectaculaires : pose de bonbonnes de gaz devant l’usine, manifestations, jusqu’à poser nus pour un calendrier, tout a été tenté pour toucher l’opinion publique et interpeller le gouvernement.

Les succès ont été rares, et dans la plupart des cas, les plans sociaux ont été appliqués, jetant dans le chômage des salariés qui craignent de ne pas retrouver d’emploi dans des bassins d’emploi sinistrés.

Nous avons voulu donner la parole aux salariés concernés par ces plans sociaux, et avons rendu visite aux salariés des différentes entreprises les plus médiatisées. Au vu des résultats de cette enquête, on ne peut pas parler de fatalisme ou de passivité des salariés concernés. Ces derniers se sont en effet défendus bec et ongles et ont mené des luttes acharnées, déterminées, et d’une grande ténacité.

Les « Contis » ont fait la une de l’actualité en 2009. Leur lutte fut à de nombreux égards exemplaire, car les salariés ont constitué un comité de lutte avec les syndiqués de divers syndicats et des non syndiqués. Cette unité a été une des clés du succès. Ils ont lutté contre la fermeture de leur entreprise car elle était rentable. Ils n’ont pu en proposer la reprise. C’est un cas de délocalisation pure et dure, où les machines sont parties en Roumanie. L’État n’est pas intervenu, et la CGT n’a pas apporté de soutien. Aussi les salariés se sont-ils battus pour que leur licenciement coûte le plus cher possible au patron : ils ont obtenu les plus grosses indemnités parmi les entreprises victimes de plans sociaux. Leur détermination dans l’unité s’est maintenue face à la répression et au procès intenté à sept d’entre eux. La leçon qu’ils en tirent : « On n’est jamais mieux servis que par soi-même, et il ne sert de rien de déléguer la lutte aux syndicats. »

 

Au centre d’appels du Club Med, le PSE3 a été préparé en amont par le détournement des appels sur les agences. En l’absence d’unité syndicale, la lutte a épuisé les salariés, et FO a dû se concentrer sur la négociation de primes de départ alors qu’il voulait défendre l’emploi. Pour Sébastien Déthorey, l’un des animateurs de la lutte : « Dans de tels cas, une loi contre les plans sociaux paraît indispensable. »

 

Renault-Trucks dans la banlieue lyonnaise est un cas emblématique de stratégie d’entreprise globale. Après avoir vécu de subventions publiques, le groupe construit une usine en Russie et y transfère le savoir-faire de l’entreprise, tandis que des bureaux d’études concurrents sont créés en Inde et en Turquie. Pour l’entreprise française, la surcapacité est organisée. Parallèlement, les nouvelles méthodes de management induisent stress et suicides, dénoncés par la CGT, qui lutte contre les délocalisations, en l’absence d’unité syndicale.

 

Le cas de Sanofi-Aventis à Neuville-sur-Saône est celui d’une entreprise qui de fusion en fusion atteint des records de productivité et des profits très élevés, mais qui avec l’arrivée d’un PDG anglo-saxon met en place un management par le stress, des suppressions de postes, une dégradation des conditions de travail, le recours à l’intérim et à la sous-traitance. Quant aux effectifs, ils vont de coupe sombre en coupe sombre, malgré une rentabilité très élevée. Face à cette politique, la réactivité des salariés unis en intersyndicale est forte. Ils se battent pour la sauvegarde des emplois, plus encore que pour les augmentations de salaires que justifieraient des profits exceptionnels.

 

Sous-traitant de France Télécom, Téléperformance est emblématique d’une mondialisation qui met tous les sites de travail en concurrence en tirant les salaires et les conditions de travail vers le bas. Il y a une volonté délibérée de mettre certains sites en difficulté pour justifier les plans sociaux. La création de groupes de mobilisation syndiqués/non syndiqués a pour objet de pallier la mollesse des syndicats.

 

La SBFM à Caudan, c’est l’exemple, assez rare, d’un franc succès de la lutte, menée par un personnel exceptionnellement soudé et massivement syndiqué à une CGT très combative, avec une forte tradition de lutte dans l’entreprise. La lutte – jointe au besoin qu’a Renault de cette fonderie – a conduit à la reprise de l’entreprise par Renault. Les salariés se battent pour la pérennité de l’entreprise et pour des investissements nouveaux sur le site. Ils ont fait l’expérience de gérer la production en autogestion pendant cinq mois en 2009.

 

À Goodyear Amiens, la lutte continue, notamment juridique, contre le projet de fermeture d’un site rentable, mais mis en péril par des investissements en Pologne, en Chine, l’absence de modernisation et d’investissements, et le projet de Goodyear de céder la production de pneus agraires et d’arrêter la production de pneus de tourisme. Il n’y a pas d’unité syndicale et l’UNSA a été créée comme interlocuteur du patron. La lutte de SUD et de la CGT se concentre sur la sauvegarde de l’outil de production, tout en dénonçant l’intensification du travail.

 

Heuliez est manifestement un cas à part parmi les entreprises en lutte que nous avons rencontrées. D’abord parce qu’elle était restée jusqu’à il y a peu une entreprise familiale. Ensuite parce qu’elle est sur un nouveau produit d’avenir, la voiture électrique, et que son personnel a montré ses compétences en matière d’innovation industrielle. Mais aussi enfin parce qu’Heuliez a conservé sur son site principal toutes les parties de la production, de la conception, par son bureau d’études intégré, à l’emboutissage et à l’assemblage.

Le comportement paternaliste de son directeur précédent a produit une culture syndicale de conciliation et d’arrangement, ce qui ne l’a pas préservée de deux plans sociaux…Mais le principal syndicat, la CFDT, en accord avec la CGC, a revendiqué le maintien du site quitte à faire des concessions, comme le niveau très bas des indemnités de départ de ceux qui ont dû quitter l’entreprise. Par contre, c’est l’une des rares entreprises à avoir obtenu la mise en œuvre d’une sécurisation des parcours professionnels.

 

À New Fabris Châtellerault, face à la mise en liquidation de cette entreprise sous-traitante de PSA et de Renault, et en l’absence d’unité syndicale, la CGT a réussi à obtenir des indemnités de départ non négligeables après une occupation. Il en reste une fierté d’avoir lutté, même si l’emploi n’a pu être sauvé, et un comité CGT Privés d’emploi.

 

À Caterpillar Grenoble, malgré une lutte acharnée (dix semaines), des envahissements des deux usines et des usines sous-traitantes, une séquestration, pour préserver l’emploi, il y a eu 600 licenciements, dont 50 licenciements disciplinaires. La CGT n’a pas atteint ses objectifs mais a acquis une aura, des primes de 24 000 à 70 000 euros, ceci en l’absence d’unité syndicale.

 

À Delphi Blois, la CGT dénonce les délocalisations de la production en Turquie et Roumanie, le chômage partiel, l’absence d’augmentations de salaires, l’intensification du travail (suicides), et plus généralement, une nouvelle race de managers, des financiers et non plus des industriels.

 

L’exemple de Ford à Blanquefort est celui d’une lutte acharnée et sans relâche menée par la CGT – en l’absence d’unité syndicale – en amont de tout projet de fermeture et pour sauvegarder l’emploi. C’est l’exemple d’un succès, puisque la reprise s’est faite sans licenciement ni perte de salaire. La lutte a fait largement appel à la solidarité de la population, avec la création de comités de soutien locaux.

 

L’aventure de Philips à Dreux est celle de la disparition programmée de la production de téléviseurs en France, avec les délocalisations en Europe de l’Est et en Chine, et finalement la fermeture du site français. La CGT – dissidente – a mené une grosse bataille juridique pour retarder l’échéance, a tenté de reprendre le contrôle de la production, a fait des propositions de reconversion, en vain.

 

À Molex à Villemur-sur-Tarn, la fermeture de cette usine très rentable et de pointe a déclenché une lutte de onze mois, dont un mois de grève. C’est un cas flagrant de « clonage » de l’entreprise et de transfert de son savoir-faire aux États-Unis et en Chine. Epuisés par la lutte, les salariés ont accepté l’accord de licenciements avec des primes de 26 000 à 65 000 et neuf mois de reclassement payés à 100 % ; mais le fonds d’investissement, qui a touché 12 millions d’euros pour reprendre l’entreprise, ne reprend que 15 à 20 salariés, sans qu’aucun motif économique n’ait été fourni au PSE. La CGT a envisagé de reprendre l’entreprise, mais les salariés n’ont pas suivi.

 

Renault Flins, alors que la production n’a jamais été aussi forte, connaît délocalisations en série, augmentation de la productivité et travail en sous-effectifs, départs volontaires massifs. La CGT se bat pour des primes et augmentations de salaires, pour la semaine de cinq jours et des embauches, pour la production d’un nouveau véhicule.

 

Quant à Renault Douai, c’est une grosse usine en train d’être « détricotée » pour ne faire plus que l’assemblage, les effectifs fondent par des ruptures conventionnelles, une nouvelle organisation du travail entraîne stress, suicides, dégradation des conditions de travail. Une CGT très démarquée de la ligne fédérale se bat pour obtenir la production d’un véhicule low cost.

 

Enfin, à Renault Technocentre à Guyancourt, malgré de gros problèmes de stress dû aux mutations arbitraires, à la gestion par objectifs individuels, au manque de personnel, il n’y a pas à proprement parler de lutte ni d’unité syndicale. Les réductions d’effectifs ont pris la forme de licenciement de 1 000 prestataires, d’un plan de départs volontaires de 1 000 salariés. Le chômage partiel sévit, et les délocalisations de technocentres ont lieu avec transfert de savoir-faire, en Europe de l’Est, en Inde, en Chine.

 

À Freescale Toulouse, après cinq semaines de grève menées par trois syndicats sur six contre un PSE de 821 suppressions de postes, l’usine a été vendue à un fonds de pension qui la dépèce, n’investit plus, et concentre la production aux États-Unis. La lutte est menée dans l’unité syndicale par un comité de lutte, et a permis d’obtenir jusqu’ici un engagement pour des indemnités de 40 à 50 000 euros.

 

Chez Chaffoteaux et Maury, entreprise très innovante qui fabriquait un produit de pointe, une lutte acharnée de quatre mois, très médiatisée (calendriers) a été cassée par la demande de primes de départ par FO, alors que la CGT se battait pour sauver l’emploi. Là encore, après un rachat d’entreprise familiale, les machines sont parties en Italie et dans les pays de l’Est, ainsi qu’en Chine, où a été transféré le savoir-faire.

 

Chez PSA Aulnay, face à un vaste plan de départs volontaires, plan social déguisé, les résistances sont affaiblies par le manque d’unité syndicale et les indemnités de départ offertes.

 

4. La question de la reprise

D’un conflit à l’autre, une question court, sous-jacente, rarement posée en tant que telle, mais omniprésente dans l’inconscient collectif : et si les salariés reprenaient l’outil de production ? Cela d’autant plus quand ils ont eu l’expérience d’une autogestion de fait de l’entreprise sans patron, comme à la SBFM de Caudan, dans le Morbihan, de février à juin 2009.

Pourquoi un tel projet s’avère-t-il si difficile à mettre en œuvre ?

Les raisons en sont nombreuses, mais l’une des premières est l’internationalisation des entreprises. Les unités de production appartiennent aujourd’hui soit à des groupes internationaux, soit à des sous-traitants de ces multinationales.

Les produits fabriqués sont de plus en plus rarement des produits complets, mais plus souvent des morceaux de produit fini : des pièces, des éléments de la production finale, qui suppose de rassembler des éléments venus bien souvent de plusieurs pays à la fois. Ces entreprises n’ont plus rien d’une entreprise familiale comme l’était Lip en 1973.

De plus, la concurrence s’est aiguisée et plus aucune entreprise n’est en position de domination ou de quasi-monopole sur son marché. Toute reprise de production par les salariés exige donc de leur part de recréer des débouchés bien souvent locaux, alternatifs et solidaires, comme ce peut être le cas des collectivités locales, de services publics, de réseaux militants.

Les concurrents étrangers offrent enfin des salaires plus bas et de moindres contraintes sociales et environnementales.

Début janvier 2010 éclate la nouvelle de la reprise de la production par les salariés de l’usine Philips à Dreux, promise à la fermeture à la fin du mois. 147 salariés décident de reprendre et de gérer la production, et stockent sous leur contrôle les téléviseurs produits. Ils démontrent ainsi que la production est possible et rentable, si le premier objectif n’est pas de satisfaire les appétits – démesurés – des actionnaires, et si les salariés prennent en charge la marche de l’entreprise sous leur contrôle. Hélas, dix jours après, lorsque la direction envoie des lettres menaçant de licenciement pour faute lourde les salariés chargés de livrer le matériel à la vente, une AG du personnel décide sous la pression de FO de lever le stockage des téléviseurs, se privant ainsi d’un moyen de pression essentiel, alors même que l’entreprise est promise à la fermeture et sera mise en lock-out le 15 février.

Or, il s’agissait là de la production d’un bien de consommation fini et entièrement produit sur place, qui aurait donc pu être vendu directement par les salariés auprès des consommateurs, un peu à l’image de ce qui fut fait à Lip. Imaginons ce qu’aurait été l’expérience avec le soutien de la région et des élus locaux (qui vont être confrontés à un bassin d’emploi sinistré), des forces politiques et syndicales de gauche, des militants… Une occasion de démontrer la viabilité de la reprise a été manquée, dans un contexte de luttes acharnées des salariés d’autres entreprises qui auraient pu s’inspirer de cet exemple…

 

Selon une étude réalisée en 2006 par les inspections des ministères des Finances et des Affaires sociales, les aides aux entreprises versées par le gouvernement ont représenté en 2005 pas moins de 65 milliards, soit 4 % du PIB, un peu plus que le budget de l’Éducation nationale, et le même ordre de grandeur que le total des dépenses hospitalières. C’est considérable. Or, des entreprises ayant bénéficié d’aides publiques ne se gênent pas pour licencier. Les exemples abondent… Cela devrait poser la question de la réappropriation collective des entreprises massivement financées par l’argent des contribuables…

Si l’on ne pose pas la question de la propriété des entreprises, on ne peut apporter une réponse à la désindustrialisation, aux restructurations-délocalisations et aux fermetures. Des entreprises qui ont accumulé les aides publiques – par milliards par exemple pour Total – ne sont-elles pas de fait des propriétés collectives, dont la gestion devrait être confiée aux salariés ?

La question de la réappropriation de la production est d’actualité, face aux ravages de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie. Certes, la place prise par les coopératives dans le paysage productif français reste très faible. On ne compterait en France que 1 950 SCOP, employant 41 000 salariés, ce qui est dérisoire et représente dix fois moins qu’en Italie ou en Espagne, et bien peu sont des reprises. Néanmoins, les SCOP de l’industrie auraient connu une hausse de leurs effectifs de 11 % entre 1997 et 2007, tandis que le secteur de l’industrie dans son ensemble perdait 10 % de ses effectifs4.

P.A.R.I.S Anticorps, société de biotechnologie reprise par sept associés après un dépôt de bilan il y a dix ans, est devenue rentable depuis quatre ans, avec un chiffre d’affaires en hausse de 20 à 30 % par an. Les Aciéries de Ploërmel, mises en redressement judiciaire fin 2004, transformées en SCOP par leurs salariés, sont en croissance et sur le point d’ouvrir une nouvelle usine, dans un secteur, la sidérurgie, pourtant sinistré. On peut citer encore l’entreprise de bâtiment Bouyer-Leroux, reprise en 1960 et employant 300 salariés sur trois sites, qui est leader du Grand Ouest dans les produits en terre cuite. Mais la plupart des SCOP ne comptent qu’une dizaine ou vingtaine de salariés.

Un cas très connu est celui de la coopérative de Mondragon au Pays basque, créée au départ en 1956 par un jeune vicaire, et devenue la Mondragon Corporation Cooperativa (MCC), qui regroupe 256 entreprises (dont 38 sites de production à l’étranger), atteint des effectifs de près de 100 000 travailleurs, étend son activité sur l’industrie, la recherche, la distribution et la finance, et représente le septième groupe industriel en Espagne. Elle possède sa propre sécurité sociale, sa propre banque, la Caja Laboral, c’est donc une petite multinationale. Mais au fil du temps et de l’expansion internationale, cette corporation a perdu beaucoup des caractéristiques d’une coopérative : la moitié de ses travailleurs ne sont pas des « socios », c’est-à-dire des coopérateurs, mais ont des contrats précaires. De plus, lorsque le groupe rachète des entreprises extérieures, comme dans le cas de Brandt racheté par Fagor, il licencie les salariés au nom de la concurrence5. L’éventail salarial, initialement de 1 à 3, est passé de 1 à 6. Certes des avantages subsistent, comme le fait que les salariés licenciés sont réembauchés dans d’autres entreprises ; une partie des bénéfices est également versée à un fonds inter-entreprises du groupe, qui investit dans le développement et aide les entreprises en difficulté. Cela pointe ce que pourrait être un secteur d’entreprises autogérées, comme l’écrit Joël Martine d’ATTAC Marseille6, qui plus est si un mouvement plus large de transformation sociale était engagé.

Des expériences étrangères vont beaucoup plus loin. Ce n’est pas un hasard si le mouvement des reprises d’entreprises sous forme de coopératives prend vraiment une réelle ampleur dans les pays engagés dans une profonde transformation sociale comme dans certains pays d’Amérique Latine. Même si le mouvement existe aussi en Équateur et en Bolivie, ainsi qu’au Brésil, c’est au Venezuela que ce phénomène des coopératives a pris récemment le plus d’ampleur, atteignant 300 000 créations de coopératives qui comptent 1 à 1,5 million de travailleurs, notamment dans l’agriculture, la pêche, l’artisanat. Au Brésil, le projet coopératif est porté essentiellement par le mouvement des sans-terre depuis 25 ans, et 1,5 million de personnes au moins y sont engagées. En Argentine, de nombreuses entreprises ont été reprises par leurs salariés lors de la crise financière de 2004. Elles ont tenu et fait leurs preuves. Une entreprise emblématique comme Zanon, entreprise de carrelage, a établi son circuit (court) de distribution en s’appuyant sur les commandes publiques des écoles, des hôpitaux et services publics, et des citoyens. Des exemples nombreux sont fournis par les coopératives d’Émilie Romagne (qui compte environ 8 100 coopératives de petite taille avec au total 60 000 emplois), du Lazio (Rome) et du Trentin au nord-est de l’Italie ; cette région forte d’une tradition de mouvement coopératif, et comptant beaucoup de petites entreprises coopératives dans l’agriculture, l’industrie, l’artisanat et les services, montre une résistance exceptionnelle à la crise et connaît un chômage très bas (4 %). Cela devrait susciter la réflexion. Un récent ouvrage sur l’autogestion7 passe en revue les expériences de contrôle ouvrier de par le monde et à travers l’histoire, avec l’ambition de rompre le vide sidéral de la pensée de la gauche sur cette question.

Rappelons que Marx écrivait en septembre 1864, dans son Adresse inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs : « Il y avait en réserve une victoire bien plus grande de l’économie politique du travail sur l’économie politique de la propriété. Nous voulons parler du mouvement coopératif, et, spécialement, des manufactures coopératives érigées par les forces spontanées de quelques mains hardies. La valeur de ces grandes expériences ne saurait être surfaite. Ce n’est pas par des arguments, mais par des actions, que les travailleurs ont prouvé que la production […] peut être exercée sans l’existence de la classe des maîtres employant celle des manœuvres ; que les moyens du travail, pour porter fruit, n’ont pas besoin d’être monopolisés ni d’être détournés en moyens de domination et d’exploitation contre le travailleur ; et que le travail salarié, tout aussi bien que le travail des esclaves, que le travail des serfs, n’est qu’une forme transitoire et inférieure qui est destinée à disparaître devant le travail associé ».

La question des coopératives et de la réappropriation des entreprises par leurs salariés est éminemment politique : il s’agit, au-delà d’une forme de propriété collective de la production, d’un projet de transformation sociale et d’émancipation des travailleurs de l’exploitation capitaliste, comme le souligne Thomas Coutrot dans son dernier livre, Jalons vers un monde possible8. Mais précisément, le mouvement de création de coopératives est étroitement lié aux perspectives de transformation sociale portées par les forces sociales, et en France, si la CFDT a un temps défendu l’autogestion, elle a opéré depuis un sérieux recentrage et la CGT ne comprend pas ou ne reprend pas dans son projet la tradition historique du projet émancipateur des coopératives.

Le faible succès des SCOP en France est ainsi lié à l’absence de soutien des grandes centrales syndicales et des partis politiques ayant pour projet la transformation sociale, sans sous-estimer le fait que les SCOP à elles seules ne constituent pas un projet de renversement du capitalisme, et ne deviennent un outil de réappropriation sociale que dans un contexte offensif global. Un autre facteur de non défense de ce projet sociétal de la part de la plupart des partis de gauche et d’extrême gauche réside dans une vision de la transformation sociale venant d’en haut, de l’État ou des pouvoirs constitués. On peut dans ces conditions difficilement reprocher aux salariés confrontés aux plans sociaux leur manque de confiance dans ce type de solution. C’est là un vaste champ qui devrait faire l’objet de formations de la part des syndicats, des partis, et de réflexions de la part des régions.

Comme l’écrit Thomas Coutrot, la solution de reprise des entreprises par leurs salariés, ou d’autogestion, ne doit pas être isolée d’une transformation sociale plus large, sous peine de s’essouffler dans la concurrence généralisée : « L’autogestion ne peut bien entendu se limiter à l’entreprise. Faute de quoi on débouche sur une concurrence effrénée entre collectifs de travail, et un corporatisme d’entreprise qui favorise une involution de type capitaliste. »9

Cette socialisation démocratique des décisions économiques, selon Thomas Coutrot, s’impose non seulement pour préserver l’environnement et les ressources et pour maîtriser la finance, mais pour construire le « travail décent » comme bien commun : « un travail certes correctement rémunéré, avec des droits sociaux, mais aussi des droits politiques, ceux d’intervenir dans la définition des conditions et des finalités mêmes du travail »10.

 

5. Perspectives

Plusieurs pistes peuvent être avancées afin de sauver l’industrie française et de développer le pouvoir des salariés sur la production.

 

Renforcer le pouvoir des salariés

À défaut d’une réappropriation des entreprises par leurs salariés, seule véritable solution, une mesure urgente consiste à renforcer considérablement les pouvoirs dont disposent les salariés au sein de l’entreprise, par le renforcement du pouvoir des représentants du personnel, au sein des comités d’entreprise et des comités centraux d’entreprise. Compte tenu de l’internationalisation des groupes, les comités européens ou internationaux de groupe devraient voir leurs pouvoirs renforcés, pour aller au-delà d’un simple rôle consultatif. Les salariés et leurs organisations devraient avoir un droit de regard sur les salaires, les conditions d’embauche et de travail, et sur l’organisation du travail. Ils devraient également avoir leur mot à dire sur l’affectation des gains de l’entreprise entre actionnaires, investissement et salaires, et bien sûr, sur les décisions d’implantation à l’étranger et sur les délocalisations.

Ces pouvoirs devraient inclure un droit suspensif des licenciements, jusqu’à ce que tous les emplois soient sauvegardés ou reconvertis avec maintien du salaire des salariés, de leur ancienneté et de leur contrat. On a vu que les propositions de sécurité sociale professionnelle vont dans ce sens.

Les pouvoirs des salariés devraient également concerner les sous-traitants de l’entreprise, à l’heure où l’externalisation de la production atteint des proportions considérables dans la fabrication d’un produit. C’est pourquoi les expériences de comités d’hygiène et de sécurité de bassin, élargis aux salariés des entreprises sous-traitantes, sont très intéressantes. Elles posent aussi la question de la relance du syndicalisme interprofessionnel territorial.

Cela suppose évidemment des syndicats de lutte de classe et non des syndicats cogestionnaires, ou pire, alliés objectifs du patronat comme c’est malheureusement le cas de certains et comme on en a vu de nombreux exemples dans l’enquête que nous avons menée. Cela pose la question d’un contrôle effectif et démocratique des salariés sur la production.

On a vu dans les différentes luttes sur lesquelles nous avons enquêté l’importance que jouait le soutien de la population et des élus locaux. Une entreprise qui emploie des centaines, voire des milliers d’emplois a forcément une importance considérable pour sa région d’implantation, de par son propre poids mais aussi par les emplois induits en cascade dans le bassin qui est le sien.

Plusieurs confédérations syndicales insistent sur le renforcement des outils de régulation économique, de soutien à l’activité et à la formation, au niveau des bassins d’emploi. C’est l’un des enjeux du syndicalisme actuellement, face au morcellement des collectifs de travail lié à la précarisation et à l’éclatement en diverses unités sous-traitantes, de se renforcer au niveau de bassins d’emploi, et de pouvoir s’appuyer sur des instances de concertation à ce niveau, comme le soulignent les auteurs de l’ouvrage collectif coordonné par Sophie Béroud et Paul Bouffartigue11. Le bassin d’emploi est aussi le niveau pertinent pour mettre en œuvre une sécurisation des parcours professionnels cofinancée par les entreprises, avec le concours éventuel des régions.

 

L’intervention des régions

Certains des salariés en lutte que nous avons rencontrés plaident pour un investissement plus fort des régions dans le soutien aux entreprises menacées de fermeture, soit par de l’injection d’argent public, soit en aidant à chercher un repreneur, soit en facilitant la création de SCOP pour reprendre tout ou partie de la production. Dans les cas étudiés, le soutien des régions, pourtant presque toutes à gauche, est resté exceptionnel.

 

L’interdiction ou la limitation des licenciements

La question de l’interdiction des licenciements est complexe et ne fait pas consensus dans la classe politique ni même au niveau des centrales syndicales. Si le NPA la met en avant, cette interdiction n’est revendiquée que pour les entreprises qui font des profits par l’Union syndicale Solidaires. La CGT, qui porte la revendication d’une « sécurité sociale professionnelle » composante d’un « nouveau statut du travail salarié », réclame la mise en place d’un « droit suspensif des licenciements » et de « conseils territoriaux pour la sécurité de l’emploi ». Or, il est difficile d’éviter la question d’un contrôle très strict sur les licenciements et de leur pénalisation financière lorsqu’ils sont pratiqués par des entreprises dont les groupes sont bénéficiaires.

 

La sécurisation des parcours professionnels

Deux revendications majeures sont mises en avant par les différents syndicats en France pour faire face aux mutations industrielles avec leur cortège de licenciements : la sécurité sociale professionnelle, défendue par la CGT, Solidaires et la CFTC – avec son projet de statut du travailleur –, d’une part, et d’autre part, la sécurisation des parcours professionnels, seule défendue par la CFDT, pour qui il s’agit de sécuriser les parcours plutôt que le contrat de travail.

La revendication d’un statut nouveau du salarié ou d’une véritable sécurité sociale professionnelle porte sur le maintien du salaire, du contrat et des droits qui lui sont attachés – droit à la formation, à la retraite, à la carrière… – en cas de licenciement. Pour la CGT, il s’agit de créer un « nouveau statut du travail salarié », assurant en cas de licenciement le maintien du contrat et du salaire avec tous les droits sociaux qui lui sont attachés (à la retraite, à la formation, à la carrière…), jusqu’au retour à l’emploi. Solidaires défend le même projet. Pour ces deux syndicats, le salarié devrait conserver un revenu égal au SMIC. Pour la CFTC, 80 % du SMIC sont revendiqués.

 

La reconversion des activités

Face à la crise qui frappe l’industrie en France, des experts, des politiques préconisent une reconversion des activités vers les services, et le développement du contenu technologique des produits. C’est l’exemple suivi par la Grande Bretagne par exemple. Mais cela pose une question : un pays peut-il laisser partir toute son industrie et reposer uniquement sur les services, même si ces derniers occupent une place croissante dans les économies des pays les plus développés ? Nous ne le croyons pas. D’autant qu’une bonne partie des services – les services aux entreprises précisément – dépendent de la présence d’un secteur secondaire.

 

La nature des productions d’une économie évolue sans cesse sous l’impulsion du progrès technique et maintenant de plus en plus sous la pression de la raréfaction des ressources d’énergies fossiles ; il en résulte que tout secteur industriel doit faire l’objet d’études prévisionnelles et de politiques délibérées pour assurer son adaptation, sa montée en qualification et sa reconversion écologique. Si de telles études peuvent être menées soit par les syndicats, soit sous la direction conjointe du gouvernement et des syndicats, ces derniers devraient toutefois avoir un rôle déterminant si l’on veut éviter la fuite en avant qui caractérise les stratégies des capitalistes jusqu’ici.

Cela revient à poser la question : Que produit-on ? Comment ? Pour qui ? Privilégie-t-on les besoins sociaux et les contraintes d’un développement durable ? Ces questions sont du ressort des citoyens et des salariés.

 

La relocalisation productive

Dans une perspective de lutte contre le réchauffement climatique, de réduction nécessaire des émissions de gaz à effet de serre, et de moindre consommation des énergies fossiles, il est incontournable de s’attaquer aux processus de division internationale du travail, pour rapprocher les lieux de production des lieux de consommation. Toutes les expériences qui vont dans ce sens doivent être encouragées, à la fois pour des raisons de préservation de la planète contre les émissions de GES, mais aussi pour redonner du pouvoir aux salariés en les rapprochant des consommateurs et des citoyens sur des bases de proximité.

Cela suppose bien évidemment de s’opposer aux stratégies de localisation des entreprises multinationales qui orchestrent ce ballet de transports croisés de produits à l’échelle de toute la planète. Pour cela, il faut réintégrer dans le coût des produits le coût environnemental lié à la production de gaz à effets de serre. Thomas Coutrot, opposé à des taxes à l’importation de type protectionniste, préconise l’instauration d’une taxe kilométrique sur les produits en fonction de la distance parcourue.

 

Une autre politique européenne

C‘est peu dire que la mise en œuvre de l’Europe dans sa conception libérale actuelle ne favorise pas une politique industrielle nationale, ou le moindre contrôle des importations, choses quasi-interdites par les parties de la Constitution consacrées à la politique économique et fiscale.

Une politique européenne radicalement différente est totalement incontournable : il est indispensable que l’Europe ait une véritable politique industrielle et économique, permettant un rattrapage par le haut des salaires les plus bas pratiqués dans les pays les moins développés, et une lutte contre le dumping social. Il est certain que si l’Europe imposait partout un salaire minimum décent, l’attrait des pays européens à bas salaire serait bien moindre.

 

S’attaquer au pouvoir des actionnaires

Le capitalisme s’est profondément transformé ces trente dernières années. Il repose aujourd’hui largement sur la finance, qui représente sa principale source de profit, même si la valeur initiale est toujours extraite de la production. Les dividendes occupent ainsi dans le PIB une part croissante, passée de 3,2 % en 1982 à 8,7 % en 2007 en France. Ne parlons pas de leur explosion sur le plan mondial… Comme on l’a vu précédemment, les branches industrielles, les unes après les autres, ont été livrées au capitalisme financiarisé, souvent après de rudes batailles défensives des salariés. Aujourd’hui, on ferme une entreprise qui fait des bénéfices, ou on lui applique des plans sociaux draconiens alors même qu’elle est rentable, car sa rentabilité n’est pas jugée assez élevée. Et chacun sait que rien ne vaut un bon plan social pour faire bondir le cours de l’action en bourse.

Pour limiter le pouvoir des actionnaires, Thomas Coutrot préconise plusieurs mesures :

– interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits ;

– élévation du coût des licenciements pour les patrons, par la mise en place d’une sécurité sociale professionnelle à leur charge ;

– mise en place d’un pôle financier public hégémonique, capable de prêter aux entreprises pour leurs besoins de développement, mais sans spéculer sur les fonds qui s’en dégagent.

Nous y ajouterons le développement d’une finance alternative, solidaire et coopérative, sous le contrôle des salariés et des citoyens, œuvrant pour le développement local.

 

6. Les expériences et tentatives de contrôle ouvrier

Tout au long des luttes de ces dernières années, des salariés ont bâti des propositions et des projets alternatifs de reconversion ou ont envisagé, parfois tenté, la reprise de contrôle sur la production.

Pour ne citer que ces exemples, les salariés de Molex ont envisagé un temps, avec la CGT, la reprise de leur production, très innovante, sous contrôle ouvrier, avant de se faire déposséder de leur unité de production par des investisseurs américains, qui ont cloné le savoir-faire des ouvriers pour le transplanter aux États-Unis. En Bretagne, les salariés de Chaffoteaux et Maury, usine qui a fermé, auraient pu vendre directement des chauffe-eau solaires très innovants là encore. Ceux de Goodyear à Amiens ont un temps songé à reprendre le contrôle de la production et à vendre directement les pneus aux consommateurs. Ce qui les en a empêchés fut la difficulté de contourner la propriété de la marque associée à un label de sécurité. Or, les salariés de Continental à Mexico, il est vrai après trois ans de grève, ont repris leur entreprise malgré ce handicap, et créé une coopérative, qui a pu réembaucher 200 ouvriers supplémentaires. Ils ont obtenu du gouvernement la formation de 40 d’entre eux pour faire tourner l’usine.

Évidemment, la tentative de reprise de la production sous contrôle ouvrier qui a été la plus loin en France récemment est celle de Philips à Dreux, où en janvier 2010 une CGT dissidente a amené des ouvriers à bloquer l’expédition des téléviseurs, à en augmenter la production, ceci pendant une dizaine de jours, malgré l’opposition de FO. L’expérience prit fin avec l’envoi de menaces de licenciement pour faute lourde par la direction. Or, l’entreprise a fermé deux mois après, au terme d’un plan pluriannuel de réduction de la production et des effectifs, passés de plusieurs milliers à quelques centaines.

À la raffinerie Total de Dunkerque, avec SUD, les salariés, menacés de fermeture, ont mis au point un projet de reconversion écologique dans la transformation de l’amiante en boules inertes, pouvant servir de matériaux de construction non dangereux. Ils ont lancé en janvier un appel au gouvernement, co-signé par des écologistes, et resté sans réponse, pour un maintien de l’usine pendant cinq ans et la mise à l’étude, pendant ce temps, de projets de reconversion écologique. Hélas, après une première victoire juridique, ils ont vu un tribunal valider la fermeture de la raffinerie…

SUD dans l’usine BASF d’Elbeuf, lorsque cette entité de production était menacée de fermeture il y a quelques années, avait mis au point, avec Médecins sans Frontières, un projet de reconversion dans des médicaments de haute nécessité pour le Tiers-Monde. Ce projet, mis de côté provisoirement avec la levée de la menace, pourrait être réactualisé.

Chez Bosch à Vénissieux, dans l’usine menacée de fermeture il y a un an, le comité d’entreprise a mis en place une commission de recherche de solution industrielle en confiant une étude au cabinet d’experts Syndex, et obtenu de la direction allemande du groupe de discuter d’une production alternative. Au terme de ce processus – qui implique là la bonne volonté des dirigeants – l’usine de 500 salariés va se reconvertir dans la production de panneaux solaires, devenant le second lieu de production de ce type pour le groupe allemand12.

 

Il est nécessaire et urgent que les centrales syndicales reprennent à leur compte ces projets de reconversion et de reprise par les salariés, et leur donnent de la consistance, en bâtissant une véritable stratégie alternative commune. Les principaux partis de gauche de la gauche n’ont pas encore suffisamment relayé ces initiatives dans un projet politique alternatif. Quant aux États généraux de l’industrie organisés par le gouvernement sarkozyste en 2009, ils ont été marqués par l’indigence des positions étatiques, mais aussi par l’insuffisance des propositions des organisations syndicales représentées, hors l’accent mis sur la sécurité sociale professionnelle.

ATTAC avait prévu d’organiser à l’automne 2010 et pour la première fois un colloque national entre syndicats (CGT, CFDT, FSU, Solidaires) et associations écologistes sur les deux sujets de la reconversion-transition et de la relocalisation-globalisation. Hélas, ce projet a été reporté suite à la demande de certaines organisations syndicales… ce qui montre la difficulté de faire travailler ensemble les différents segments du mouvement social sur ces questions sensibles en l’état actuel de la réflexion. Or, le temps presse…

En Allemagne (où existe une véritable politique industrielle), le parti Die Linke et la Fondation Rosa Luxemburg, avec le concours d’IG Metall et d’ATTAC, ont tenu les 29-30 octobre 2010 à Stuttgart une conférence européenne sur la crise et la reconversion de l’industrie automobile. Le constat a été fait que même si la production de voitures explosait dans les BRIC, le modèle de production automobile actuel était condamné, ne serait-ce qu’en raison du pic pétrolier mais aussi pour des raisons écologiques. Les principes directeurs de politiques alternatives ont été évoqués : il s’agit de combiner la durabilité de l’emploi, par une sécurité sociale professionnelle permettant la formation à la reconversion, et la mise en œuvre de scénarios de développement durable. Pour en arriver là, il sera indispensable de mettre en place des alliances entre les travailleurs et leurs syndicats, les organisations écologiques et les partis politiques, et des experts scientifiques, pour travailler ensemble à la reconversion (IG Metall y a déjà beaucoup réfléchi).

Cette conférence a ouvert plusieurs pistes alternatives. Parmi celles-ci :

– la relocalisation de la production ;

– la mise en œuvre d’unités de production énergétique décentralisées reposant sur des énergies alternatives ;

– la réduction du temps de travail, une politique de création d’emplois, de recherche et d’innovation au niveau national, et la création d’un Fonds industriel ;

– des politiques de coopération transnationale pour lutter contre la concurrence déloyale des pays sans contrainte environnementale et à bas salaires ;

– le droit de chacun à la mobilité, mais selon des schémas de mobilité alternatifs (transports gratuits, location de la distance parcourue par des automobiles en libre-usage…) ;

– la participation des travailleurs aux décisions d’investissement, de délocalisation et relocalisation ;

– le financement public de leur reconversion et de leur formation sans perte de salaire.

 

La conclusion de cette conférence portait sur la question des acteurs de la reconversion et du pouvoir des salariés. Si les salariés sont au premier rang s’agissant de la prise en compte de leur devenir, la question de la reconversion concerne également les usagers, les citoyens dans leur ensemble. Tom Adler, de la minorité plus radicale d’IG Metall, proposait l’exemple des travailleurs d’Aerospace en Grande-Bretagne, qui, il y a plusieurs années, avaient mis au point un projet de reconversion d’une usine d’armement (non adopté).

Il est urgent en France que les salariés et leurs syndicats, les partis qui luttent pour la transformation sociale, les associations écologistes se mettent au travail pour bâtir ensemble des schémas alternatifs de reconversion, incluant un renforcement sans précédent du pouvoir des travailleurs.

 

Nous proposons pour notre compte trois pistes :

– la création d’un Fonds national de reconversion écologique de l’économie, assurant la reconversion des hommes et des territoires13, permettant si nécessaire de réquisitionner et placer sous contrôle ouvrier les unités de production que des entreprises ferment, délocalisent ou dégraissent ;

– l’instauration d’une véritable sécurité sociale professionnelle, assurant aux salariés l’accès à une formation qualifiante, rémunérée et librement choisie, jusqu’au retour à un emploi décent ;

– l’instauration de sanctions financières contre les entreprises bénéficiaires qui ferment, délocalisent ou licencient.

 

Il importe de développer et de faire fructifier ce qui a émergé pendant le dernier mouvement des retraites en France, souvent de façon non explicite, un imaginaire et un désir de reprise de pouvoir et de contrôle sur la production.

Le mouvement a développé plus encore que les précédents (2003, CPE en 2006…) des formes de lutte passant par le blocage de la production et de la ville, celui des flux d’échange et des circuits de distribution, blocage seul à la hauteur de la globalité de l’entreprise de destruction totale de nos droits et acquis.

Ce qu’il faut maintenant14, c’est enraciner au plus profond de la conscience collective les germes semés par ce mouvement, expliciter, porter au jour, renforcer cette prise de conscience par les salariés de leur capacité de blocage de l’économie, et l’accompagner de la revendication de pouvoir, pouvoir sur la production, pouvoir sur sa vie.

 

http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/25/46/12/Evelyne-Perrin–Haute-Tension–2010.pdf

 

Évelyne Perrin est syndicaliste SUD, cofondatrice des réseaux Stop Précarité et Stop Stress Management et membre du Conseil scientifique d’ATTAC.

 

5 décembre 2010

 

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références   [ + ]

1. Yves MAMOU, « Une désindustrialisation difficile à enrayer », Le Monde, 23 février 2010.
2. Direction du Trésor, La désindustrialisation en France, site Internet du Ministère des Finances, 2010.
3. Plan de Sauvegarde de l’Emploi (Note de la rédaction)
4. Selon un dossier du Monde du 2 février 2010.
5. Cf. le film très éclairant Les Fagor et les Brandt, de Anne Argouse et Hugues Peyret (Antoine Martin Production, 2007, 53 minutes).
6. Joël MARTINE, « Mondragon, des coopératives ouvrières dans la mondialisation : adaptation ou contre-offensive ? » avril 2008.
7. Lucien COLLONGES (coord.), Autogestion hier, aujourd’hui, demain, Paris, Syllepse, 2010, 695 p.
8. Thomas COUTROT, Jalons vers un monde possible, Le bord de l’eau, 2010. Voir notamment les chapitres 6 « Démocratiser l’économie : la socialisation du marché » et 8 « Pour une relocalisation coopérative ».
9. Thomas COUTROT, « Une stratégie de transition à l’économie solidaire », 2009. Voir aussi l’excellent ouvrage du même auteur, Jalons vers un monde possible, op. cit.
10. Thomas COUTROT, Jalons vers un monde possible, op. cit., p. 96.
11. Sophie BÉROUD et Paul BOUFFARTIGUE, Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009.
12. Cf. article de Luc Peillon dans Libération du 9 décembre 2010.
13. Selon El Mouhoud Mouhoub, l’argent de la reconversion doit aller non pas aux entreprises, mais aux hommes, qu’il s’agit de former sans perte de salaire, et aux territoires, qu’il s’agit de reconvertir et de développer de façon soutenable pour la planète.
14. Ainsi un groupe de travail ouvert et inter-orga s’est-il constitué sur « Reconversion – reprise de pouvoir – sécurité sociale professionnelle » à l’initiative de la FASE et des Alternatifs, auquel vous pouvez apporter votre contribution à cette adresse.