Toute une constellation de revues et de journaux anticapitalistes en ligne a émergé au cours des dix dernières années, contribuant à la construction de nouvelles formes d’intellectualité critique, alternatives aussi bien aux médias dominants qu’à la « fachosphère ».

Contretemps, dont le site avait été créé en 2008 en pleine indépendance de la revue imprimée du même nom, souhaiterait donner la parole à celles et ceux qui les animent, pour mieux comprendre leurs projets éditoriaux, leurs objectifs politiques, les obstacles qu’ils rencontrent ou ont rencontré, leurs modes de fonctionnement. Dans ce troisième entretien, réalisé au cours du mois d’octobre, nous avons posé quelques questions à Emmanuel Barot et Damien Bernard à propos de Révolution permanente, un quotidien marxiste en ligne créé en 2015 et qui a su trouver, notamment par son traitement des mobilisations sociales, un large public.

On pourra également relire nos précédents entretiens : avec Raphaël Schneider, l’un des principaux animateurs du site Hors-Série, et avec Félix Boggio Éwanjé-Épée, co-animateur de la revue Période.

***

Pourriez-vous revenir sur le projet et la naissance du site revolutionpermanente.fr ?

Le projet de RP est avant tout politique. Il s’agissait d’abord, pour les militantEs du Courant Communiste Révolutionnaire (CCR), qui est un courant interne, constitué en 2011, du NPA, de forger un outil capable de s’opposer sur la terrain de la presse de masse, d’abord à l’extrême droite qui a très vite su utiliser la presse en ligne et les réseaux sociaux (à l’image de Soral, par exemple) pour diffuser sa prose nauséabonde, et plus largement aux « grands » médias dont la plupart sont soit directement possédés par la grande bourgeoisie, soit suffisamment dépendante d’elle pour ne pas la remettre en question.

Mais si cela devait se traduire par la fondation d’un quotidien en ligne (assorti d’une politique de diffusion sur les réseaux sociaux, comme de vidéos courtes grand public) tentant de suivre au scalpel la politique nationale et ses soubresauts, les grands événements ou processus politiques au plan international (par exemple, dans la dernière période, la séquence particulièrement convulsive secouant le Brésil), le but était aussi, sinon surtout, de forger un outil au service de notre classe, de tous les prolétaires d’aujourd’hui, sur le terrain direct de la lutte du monde du travail, mais tout autant pour la défense des droits démocratiques et la mise en avant de revendications démocratiques radicales et transitoires, contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, mais aussi la catastrophe écologique que produit par nature le capitalisme etc. – avec les méthode de la lutte des classes comme disait Trotsky dans son « Programme d’action » pour la France en 1934.

D’où l’importance centrale que nous accordons à relayer le plus possible le quotidien des luttes, grèves ouvrières, mobilisations de la jeunesse, combats des victimes du racisme et du sexisme, contre la répression sous toutes ses formes, ainsi que les violences policières qui sont consubstantielles aux appareils de répression. Que ce soit par des articles en propre, ou par des entretiens, et la constitution d’un réseau de correspondants à l’échelle nationale, notre pari est de contribuer à redonner la parole à celles et ceux qui sont méprisés et invisibilisés par cette société destructrice, mais qui refusent de se mettre à genoux et qui, du cœur même de leurs combats montrent que l’histoire à venir n’est pas déjà écrite.

Le pari que nous faisons consiste à renouer explicitement, évidemment dans les coordonnées historiques, politiques et technologiques propres à notre époque, avec la conception léniniste du « parti-presse », jouant le rôle d’organisateur collectif non seulement de ses militants, mais aussi des secteurs de notre classe auxquels nous nous adressons en priorité, conception telle que Que faire ? l’avait esquissé en 1902. À l’instar de nos camarades qui animent le réseau de quotidiens en ligne La Izquierda Diario dans un certain nombre de pays d’Amérique latine, aux Etats-Unis, dans l’Etat espagnol ou encore en Allemagne, nous entendons défendre un « léninisme 2.0 », avec ce media comme outil au service de notre classe, et d’une politique en sa direction, sans qu’il ne s’agisse  d’une fin en soi qui se substituerait à la construction d’une organisation révolutionnaire à la hauteur des défis de la situation actuelle, et au mouvement propre des masses en lutte encore moins.

De ce point de vue, nous défendons ouvertement la perspective stratégique d’un pouvoir des travailleurs ouvrant la voie à une société communiste. A l’heure où les questions d’hégémonie ou de reconstruction d’un « bloc contre-hégémonique » à gauche sont dans toutes les têtes, nous entendons tout particulièrement, à l’aune notamment de la confrontation des théories de Trotsky et Gramsci sur le sujet, intervenir via RP dans les mouvements sous l’angle d’attaque de l’hégémonie ouvrière – axe qui est tout sauf ouvriériste, bien au contraire, puisque cette idée implique justement la capacité d’articuler et de synthétiser en une force unifiée l’ensemble des combats contre les oppressions quelles qu’elles soient, que ce soit dans ou hors du monde du travail stricto sensu, mais en les articulant autour de la position stratégique irremplaçable que détiennent les travailleurs.

Concrètement c’est pour cela qu’un de nos axes est la lutte contre le réformisme syndical et politique, marqué autant par la funeste tactique du « dialogue social » que par des dérives nationalistes assez ravageuses, qui continue d’envoyer les prolétaires d’aujourd’hui dans le mur ; mais aussi, et en particulier dans les mouvements de jeunesse et le mouvement étudiant spécifiquement, nous ne cessons à la fois de montrer en quoi le poids actuels des courants autonomes, aussi variés soient-ils, reflète un vide en termes d’alternatives idéologiques et stratégique à l’extrême-gauche, tout en essayant de déconstruire les impasses intellectuelles comme militantes, et dans les luttes concrètes, dans lesquelles ces courants entraînent.

 

Le site publie avant tout des articles liés à l’actualité : comment se fait le choix éditorial ? Y a-t-il un comité éditorial ?

Oui il existe un comité de rédaction, souple, qui s’efforce de penser chaque semaine les cinq éditions hebdomadaires (du mardi au samedi), avec un partage interne des tâches selon les sections du site, puis un pilotage quotidien des éditions avec des militantEs œuvrant à tour de rôle sur chaque édition. Effectivement le site publie très majoritairement des articles d’actualité, qu’ils soient d’analyse ou plus modestement d’information, avec en particulier  – mais comme le recommandait Lénine, sur le terrain de l’agitation à large spectre – beaucoup d’articles de dénonciation de tout ce que font et disent la bourgeoisie, son personnel politique, ses différents laquais... Au point qu’on nous reproche parfois de ne faire que de la simple « information rougie » !

Mais d’une part, si l’objectif est à terme de rivaliser avec la presse bourgeoise à une échelle de masse, il est évident que ces articles d’actualité, abordés en marxistes révolutionnaires, présentant les « informations » du point de vue de notre classe, doivent rester une part centrale des éditions. D’autre part, pour un courant encore très petit à l’aune du pôle ou du parti révolutionnaire que nous souhaitons contribuer à reconstruire en France dans la période à venir, courant qui ne dispose d’aucun financement ni ne dispose de « permanentEs » ni de journalistes professionnels, le défi d’assurer des éditions quotidiennes qui tiennent la route était, et reste encore, un véritable tour de force, reposant intégralement sur la conviction et l’engagement des militantEs, et du réseau de correspondants que nous avons commencé à tisser !

Cela signifie que l’objectif simultanément n’est pas du tout, dans le principe, de se « limiter » à ces articles d’actualité, mais aussi de développer largement ce qui aujourd’hui apparaît dans la section « DÉBATS » du site, encore insuffisamment fournie. A savoir des articles plus développés, plus approfondis, sur la situation politique et de notre classe, ses perspectives, sur le terrain stratégique, mais aussi, plus largement, sur les questions culturelles et le terrain de la théorie marxiste contemporaine dans sa diversité. C’est l’esprit par exemple des entretiens avec des personnalités ou des théoriciens qui se retrouvent certes sur d’autres lignes politiques au sens strict, mais avec qui il est d’évidence fructueux de dialoguer.

Indépendamment des articles que des camarades nous autorisent à relayer, nous sommes ouverts à des contributions inédites, par-delà les désaccords pouvant exister avec notre orientation : dès lors que le cadre est bien posé, tous ces échanges ne peuvent que donner lieu à un dialogue très enrichissant. La polémique peut être sévère tout en restant fraternelle, de part et d’autre ! Et surtout elle est indispensable. Mais ici j’enfonce une porte ouverte : ceci fait partie de l’ADN du marxisme révolutionnaire…

 

Quel est, selon vous, l’intérêt politique d’un site comme « Révolution Permanente » (RP) ? Il existe déjà plusieurs sites d’information classés dans la « gauche radicale », qu’apporte RP ?

D’abord, nous ne nous reconnaissons pas dans la catégorie « gauche radicale », si on prend la formule en un sens très vaste, comme désignant en gros tout ce qui se situe à la « gauche de la gauche »… RP est très clairement un projet au service d’une politique de reconstruction du marxisme et du trotskysme révolutionnaires en tant que tels, et en ce sens nous nous délimitons de cette « radicalité » aux contours souvent bien flous.

Pour autant, nous ne pouvons que nous réjouir de l’existence de médias d’obédiences variées, de Mediapart à LundiMatin en passant Bastamag, Paris Luttes-infos, etc. Plus encore, il faudrait forger, tisser des liens beaucoup plus forts entre chacun de ces outils, qui sont, pour reprendre cette formule qui nous sert souvent de slogan, « du bon côté de la barricade ». Sans parler des médias qui, de même nature, sont adossés à des organisations politiques constituées, et en premier lieu cela va de soi, celui du NPA dont nous sommes parties intégrante.

Mais RP a au moins cette spécificité : c’est un quotidien, que nous faisons notamment en sorte de mobiliser le plus possible non seulement pour « couvrir » l’actualité des luttes de classes en France, les rendre visibles (parce qu’elles sont évidemment invisibilisées par les grands médias), redonner la parole directement à celles et ceux qui combattent au jour le jour, mais aussi pour intervenir et proposer des orientations au sein de ces luttes.

En ce sens, qu’il s’agisse de nos camarades qui interviennent au sein du mouvement ouvrier, dans le secteur privé comme dans le secteur public, l’industrie, les services ou les transports, de nos « correspondant.e.s ouvrier.e.s », qui écrivent pour RP mais ne sont pas militant.e.s du CCR, mais aussi évidemment dans les universités, où le mouvement étudiant est depuis ces dernières années en crise-recomposition profonde et à la recherche de nouveaux repères idéologiques comme politiques, à l’image de la jeunesse d’aujourd’hui plus largement, nous entendons contribuer non seulement à couvrir ce que les médias dominants déforment ou passent sous silence mais également donner un point de vue et proposer une orientation en lien avec l’intervention dans la lutte des classes.

Pour ne prendre que quelques exemples, c’est ainsi qu’a opéré RP au printemps 2016 pendant la lutte contre la loi travail, devenant à ce moment-là le principal média de suivi et d’information de la mobilisation, allant du mouvement dans la jeunesse aux grèves dans les raffineries en passant par la dénonciation des violences policières à répétition que nous savons.

On peut également songer au rôle que nous avons pu jouer dans la médiatisation de conflits locaux et pourtant emblématiques comme celui des travailleurs et travailleuses du nettoyage des gares du nord francilien de l’entreprise Onet. Puis ce printemps 2018, en particulier par les vidéos de notre camarade Anasse Kazib, il s’agissait dans le même esprit, à une échelle la plus large possible, de porter une position au sein de la grève des cheminots, non seulement afin qu’elle ne reste pas « corporative », mais qu’elle devienne pleinement politique et consciente de ce qui se jouait, avec les cheminots, et ce pour la classe ouvrière d’aujourd’hui dans toute son hétérogénéité.

Et évidemment, nous avons mis le plus possible RP au service de la campagne de Philippe Poutou lors des Présidentielles de 2017, étant de fait, en termes d’audience en tous cas, le principal media à jouer ce rôle.

 

Comment a évolué l’audience de RP depuis sa création ?

L’audience est allée crescendo depuis 3 ans : bien sûr, la fréquentation des premiers mois ne dépassait pas quelques dizaines de milliers de visite. Depuis, l’audience a atteint, aux moments les plus forts de luttes des 3 dernières années, des premiers pics à 600.000 visites mensuelles (visites uniques, un même lecteur n’est compté qu’une fois par jour même s’il lit 15 articles) au printemps 2016, un record de 880.000 sessions en septembre 2017, et plus de 735.000 visites en juin 2018 lors du mouvement cheminot. Lors du mouvement du printemps 2018, Révolution Permanente a atteint des records de visibilités sur les réseaux sociaux en particulier via le format vidéo. En termes de moyenne, nous tournons actuellement autour des 500.000 entrées mensuelles.

Bien sûr nous sommes encore loin de l’audience des medias bourgeois, ou même des éditions en ligne par exemple de L’humanité. Mais sur le terrain des medias de l’extrême-gauche, il est notoire que RP surpasse de très loin tous les autres sites existants, en France, mais aussi pour le plus clair de ce qui se fait en Europe. Mais par-delà la quantité de visites, que nous souhaitons évidemment voir croître, et de la qualité de nos articles, que nous nous efforçons d’améliorer, comme nous le disions en introduction de notre vidéo réalisée fin juin 2018 :

« A l’occasion de notre troisième anniversaire, nous souhaitons avant tout vous remercier chaleureusement, nos lecteurs, nos abonnés sur les réseaux sociaux et nos correspondants, sans qui notre investissement militant pour qu’existe une information du bon côté de la barricade serait vain ! »

Ce n’est pas une mince affaire et le travail militant à fournir est colossal. Mais lorsqu’on voit des intellectuels qui sont loin de partager nos positions politiques tels que Stathis Kouvelakis ou Sebastian Budgen revendiquer ce travail, ou encore des personnalités comme Assa Traoré, ainsi que des dizaines de travailleurs, dont une partie importante des acteurs de la Bataille du Rail (comme on peut voir dans la vidéo citée plus haut), cela nous convainc que, par-delà toutes les limites dont nous sommes les premiers à être conscients, nous sommes sur la bonne voie.

Ce que l’on voit c’est que le projet d’une presse en ligne avec un parti pris pour les travailleurs et pour les idées d’extrême-gauche correspond à un besoin réel, qui pourrait être relevé avec encore plus de succès si les différentes forces politiques y mettaient toutes les ressources. Malheureusement il y a beaucoup de conservatisme et de routine, souvent en lien avec une forme de scepticisme sur le fait que les idées communistes puissent faire leur chemin au sein de la classe ouvrière. En ce sens, contre tous ceux qui critiquent RP sur le fait qu’on chercherait à « faire du buzz », nous assumons le choix de chercher à faire en sorte que ces idées touchent le plus grand nombre.

 

Pourriez-vous revenir sur le réseau international de sites internet dans lequel s’ancre RP ?

En fait, internationalistes avant tout, on aurait presque dû commencer par-là ! Notre courant politique s’inscrit dans un courant international, la FT-QI, Fraction Trotskyste Quatrième Internationale à la reconstruction de laquelle nous entendons contribuer.

C’est en son sein, sur la base de l’expérience initiée en premier lieu en Argentine, où le quotidien numérique laizquierdadiario.com, animé par les camarades du PTS (Parti des Travailleurs-ses Socialistes) est devenu aujourd’hui un média incontournable de la scène politique nationale, avec des personnalités qui font autorité, et sont de fait devenues des interlocuteurs obligés de la presse bourgeoise (écrite ou télévisuelle), qu’a été plus largement discutée la politique de lancement de ces quotidiens, dans le sens du projet résumé plus haut.

À la mesure de ses forces, et à chaque fois en s’adaptant aux coordonnées spécifiques des pays où ils existent, en Amérique Latine (Argentine, Chili, Mexique, Brésil…), aux Etats-Unis (LeftVoice) ou en Europe (Etat espagnol, Allemagne), chacun de nos groupes « frères » des courants de la FT-QI s’est efforcé dans ces dernières années de se donner le même défi que nous : forger un quotidien comme expression et outil d’intervention d’une organisation politique à l’œuvre sur le terrain, implantée dans la classe ouvrière et la jeunesse du pays, et au service de leurs combats.

En ce moment, en particulier, nous sommes tous tournés vers la situation brésilienne, et nous avons en ce sens relayé beaucoup d’analyses et positionnements de nos camarades du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT), qui ont eu le mérite, à différence de la majorité des courants de l’extrême gauche brésilienne, d’avoir combattu depuis le tour début le coup d’Etat institutionnel que représentait l’impeachment subi par Dilma Rousseff, ainsi que l’emprisonnement arbitraire et l’interdiction de la candidature de Lula aux Présidentielles.

Aujourd’hui les camarades du MRT se positionnent de l’intérieur dans le vaste mouvement contre Bolsonaro, notamment en appelant à voter pour Fernando Haddad contre ce dernier, mais sans aucune forme de soutien politique à ce dernier ni au PT. Ce n’est pas le lieu de développer sur notre vision du PT et de sa responsabilité historique dans l’advenue de la situation actuelle, l’important est que nous tentons surtout, corrélativement à ces positionnements, de contribuer à ce que progresse un mouvement massif de rue, qui sera l’unique façon, quoi qu’on en dise, d’infliger dans le mouvement réel les défaites les plus grandes possibles aux mouvements fascisants à l’œuvre.

C’est le rôle notamment du quotidien en portugais Esquerda Diario, dont l’audience est en forte progression avec plus de 2 millions de visites en seulement dix jours au moment du premier tour.

 

Comment voyez-vous l’évolution de RP ? Y-a-t-il des projets pour développer le projet du site sous d’autres formats (journal papier, livres, vidéos, etc.) ?

D’abord il faut redire deux mots sur la situation sociale politique et idéologique actuelle : sous le macronisme déjà en crise, la misère sociale aussi croissante que l’autoritarisme-bonapartisme d’Etat, le racisme enraciné jusqu’aux plus haut degré du pouvoir, le poids des idées extrême-droite, etc. il est évident que l’instabilité s’est installée au cœur du pays, et qu’un degré élevé d’explosivité plane comme un spectre dans l’Hexagone – ce dont du reste bien des éditorialistes ou politiciens bourgeois sont conscients.

La colère sociale est de plus en plus vaste. Mais, comme nous le savons tout autant, celle-ci peine encore grandement à s’exprimer massivement d’une façon claire et déterminée sur des revendications et des axes en faveur de l’auto-organisation des exploités et des opprimés, et en conscience de ce qu’est par nature l’Etat bourgeois d’aujourd’hui et jusqu’où s’étend le pouvoir tentaculaire du capital.

S’il existe encore un certain retard (au regard d’autres cycles historiques), en termes de subjectivité de notre classe, de sa capacité à intervenir et à s’auto-organiser, ce déficit est également politique en termes d’absence d’organisation communiste révolutionnaire à la hauteur de la situation et se postulant comme une direction alternative au réformisme existant.

En effet, outre la bourgeoisie en tant que telle, les anesthésiants historiques que sont les bureaucraties réformistes, syndicales et politiques, d’une certaine façon nourris par une forme de défaitisme encore très enraciné dans l’extrême-gauche traditionnelle, n’aident évidemment pas à sortir de cette situation. Autrement dit, nous voyons difficilement comment RP pourrait ne pas continuer à s’enraciner, au vu du besoin croissant d’analyses et de perspectives alternatives. Mais cela ne se fera pas magiquement…

D’une part il nous faut en particulier renforcer considérablement, pour renouer avec un élément mentionné plus haut, le volet plus théorique et d’approfondissement analytique et critique – de « propagande », par distinction de l’« agitation », pour reprendre cette distinction bien traditionnelle, qui remonte à Plékhanov ! –. Dans cette optique, nous avons lancé le 11 novembre dernier un supplément hebdomadaire, « RP Dimanche », qui aura pour spécificité de contenir un nombre beaucoup plus restreint d’articles, mais relevant spécifiquement de cette dimension.

Nous souhaitons vivement développer dans ce cadre entretiens et articles de fond, notamment sur le projet de société communiste que nous visons. Naturellement, dans ce cadre, nous sommes ouverts à discuter de toute proposition de contribution, et à renforcer les cadres d’échanges, de débat fraternel, avec Contretemps par exemple, mais aussi Période, pour ne citer qu’eux. La théorie ne fait pas tout, naturellement. Mais il est évident qu’aujourd’hui autant que du temps du jeune Marx s’affrontant aux jeunes hégéliens, que de celui des Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg, « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Et cette théorie dont nous avons besoin aujourd’hui n’est évidemment pas sortie intégralement de la tête de Marx, Engels, Lénine et Trotsky qu’il suffirait de répéter comme des mantras…

D’autre part, nous publions déjà, et allons poursuivre, des brochures papiers thématiques (sur le printemps 2016, par exemple, une autre sur le mouvement étudiant du printemps 2018, etc.), reprenant des sélections d’articles déjà publiés en ligne, ou des textes inédits. Et enfin, nous avons également en projet la publication d’ouvrages, le premier, écrit par Andrea D’Atri, l’une des principales animatrices du mouvement Ni Una Menos en Argentine, portant sur l’analyse et le développement de l’héritage des féminismes et des mouvements de lutte pour l’émancipation des femmes et pour l’égalité.

Nous espérons que cet ouvrage contribuera à alimenter les débats, aussi complexes soient les questions soulevées dans un contexte français où les idées « post-modernes » et « post-marxistes » sont spécifiquement puissantes alors qu’il n’y a pas, pour l’instant, de mouvement de femmes qui soit de masse, mais contribuera également à la refondation d’un courant féministe socialiste lutte de classes en France.

Enfin, outre l’amélioration que nous essayons d’apporter en continu à l’interface du site, nous souhaitons effectivement développer l’usage du format vidéo, que ce soit pour faire directement de la politique, relayer « en live » les luttes en cours, ou réagir « à chaud » lorsqu’elles s’expriment, mais aussi commencer, à assez court terme, plus « à froid » cette fois, pour forger des outils de « formation » à large spectre, en vue de populariser les idées marxistes, qu’elles soient classiques (par exemple sur les fondamentaux de la théorie économique) ou résolument contemporaines.

Enfin, nous allons poursuivre les conférences-débats ou cycles de conférences-débats déjà organisés par RP, par exemple celui, à Paris, sur les 50 ans de mai 68 du printemps dernier, où nous avons eu le plaisir d’écouter et de discuter avec Ludivine Bantigny, Alessandro Stella et Fabienne Lauret, ou encore ceux que nos camarades de Bordeaux ont lancé depuis 2017. En particulier nous comptons aussi lancer ce type de rencontres courant 2019 à Toulouse.

Mais ce que nous souhaiterions aussi, quitte à nous répéter, c’est de trouver des cadres au sein desquels des échanges et des collaborations pourraient se développer avec d’autres medias alternatifs. Nous aurons à l’évidence dans la prochaine période besoin de nous serrer les coudes pour faire face aux attaques, procès, intimidations de toute sorte qui ne manqueront pas d’arriver (pensons à celles dont Mediapart a été la cible il y a peu). Et pour en revenir sur le volet de l’élaboration théorique, et conclure avec ça, il est vital, selon nous, d’approfondir les liens avec Contretemps Web, Période et d’autres, revues ou éditeurs, etc., au sein d’un travail commun du, dans et en vue du marxisme, même si nous en avons des approches plurielles.

« La réalité ne pardonne pas une seule erreur théorique » disait Trotsky au début de sa préface de 1930 à l’édition française de La révolution permanente, et il faut plus que se méfier de quiconque prétendrait détenir tout seul « la » théorie. En dernière instance, et sans que chacun risque d’y perdre son « identité », sa « personnalité » et ses positions propres, au bénéfice de tout le monde et de notre combat pour la révolution, pour terminer avec cette formule connue du jeune Marx, « la puissance matérielle ne peut être abattue que par la puissance matérielle, mais la théorie aussi, dès qu’elle s’empare des masses, devient une force matérielle ».

Sur ce terrain-là aussi, c’est bien d’un certain type de front unique, encore inexistant à l’heure actuelle, dont nous avons la responsabilité collective.

 

Propos recueillis le 15 octobre 2018 par Selim Nadi.

(Visited 794 times, 1 visits today)