Nous poursuivons notre cycle de parutions sur l’Allemagne, dans le cadre du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin, avec un texte sur la révolution allemande de novembre 1918. Cette révolution est généralement considérée comme une phase décisive de la séquence d’événements révolutionnaires ouverte en 1917, et ainsi, dans l’histoire politique du dernier siècle. Richard Müller, l’un de ses dirigeants, est pourtant presque inconnu aujourd’hui. C’est l’histoire de ce syndicaliste berlinois de la métallurgie que nous livre Ralf Hoffrogge dans son ouvrage récemment traduit de l’allemand à l’anglais, et dont voici l’introduction. La biographie de Müller, leader des « commissaires de la Révolution » (Revolutionäre Obleute), permet à l’auteur de donner une place centrale aux grèves de masse auto-organisées en conseils, plutôt qu’aux partis politiques, dans les événements de 1918-1919.

 

Pourquoi avons-nous besoin d’une nouvelle histoire de la révolution allemande – une révolution ayant échoué il y a presque un siècle ? Pourquoi nous embêter avec un syndicaliste peu connu comme Richard Müller lorsque nous avons des légendes comme Rosa Luxemburg ?

La réponse est simple : car nous devons remettre en question nos connaissances quant à ce type d’événement. En suivant la vie de Müller, cette biographie présente une nouvelle histoire de la révolution allemande et du mouvement socialiste international du début du vingtième siècle. La nouveauté de cette histoire vient du fait qu’elle n’oublie pas que la révolution allemande qui débuta en 1918 fut la première et la seule révolution socialiste qui eut lieu dans un pays pleinement industrialisé. Son échec, ainsi que le succès de révolutions socialistes dans des pays arriérés au XXe siècle, font qu’il est difficile de nous rendre compte à quel point la révolution semblait naturelle à ses participants. Après tout, seules les nations industrialisées étaient censées avancer vers le socialisme. L’Allemagne combinait ainsi le capitalisme industrialisé le plus centralisé avec la classe ouvrière la plus organisée au monde : le fait que cette dernière allait remplir sa mission historique, qu’avaient anticipée Marx et Engels, semblait inévitable. Même Lénine et ses bolcheviques sentaient que leur révolution, dans la Russie agricole, demeurerait précaire tant que les Allemands ne mèneraient pas la leur et ne briseraient pas l’isolation des bolcheviques. Leurs espoirs durèrent cinq longues années jusqu’à ce qu’un dernier soulèvement raté en octobre 1923 anéantisse une fois pour toutes les possibilités d’une révolution allemande victorieuse. Durant les décennies qui suivirent, les marxistes du monde entier continuèrent d’encenser le prolétariat urbain et d’ignorer, en grande partie, que nombre d’autres révolutions du XXe siècle se déroulèrent aux marges du capitalisme. Si la classe ouvrière joua un rôle, bien souvent de premier plan, dans ces révolutions – de la révolution mexicaine de 1910 à la Russie de 1917, la Chine en 1949, Cuba en 1959 et jusqu’à la révolution portugaise de 1974 – elles furent toutes menées par les masses paysannes, les ouvriers agricoles et les soldats qui se mutinèrent.

En revanche, la classe ouvrière fut le principal protagoniste de la révolution allemande de 1918. La révolution débuta par une mutinerie de marins et de soldats, mais elle fut par la suite prise en main par les ouvriers et leurs organisations. La force de travail industrielle allemande était formée à la théorie marxiste depuis deux générations et s’était organisée en construisant à la fois des syndicats puissants et le plus grand, le plus orthodoxe parti marxiste de la Deuxième Internationale : le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), le parti social-démocrate d’Allemagne.

En tant que telle, la révolution allemande fut pratiquement un modèle de révolution marxiste mais, tout comme les mouvements révolutionnaires des autres pays industriels de l’époque, elle échoua. La défaite révolutionnaire en Allemagne fut suivie, en 1920, par un désastre similaire en Italie : une vague d’occupations d’usines dans tout le pays fut réprimée en quelques mois, le mouvement ouvrier italien fut détruit et le premier régime fasciste au monde émergea en 1922. Ce régime devint d’ailleurs un modèle pour l’Allemagne nazie, qui finit par atteindre un niveau de brutalité dépassant toutes les terreurs politiques que le monde avait connues jusqu’ici.

 

Les enjeux politiques de l’interprétation historique

Le communiste italien Antonio Gramsci se demandait pourquoi les révolutions avaient échoué en Occident et réussi en Orient, ce qui était exactement l’inverse des prédictions du marxisme tel qu’il fut communément compris par la social-démocratie européenne jusqu’à la révolution bolchevique. La révolution allemande aurait dû être au centre des diverses réponses à cette question à l’époque, mais ce ne fut pas le cas. L’historiographie ouest-allemande a vu s’imposer peu à peu un récit qui ne fait de la révolution qu’une source indésirable de désordre et de guerre civile, et dont l’horizon est une transition graduelle vers une démocratie de type occidentale. Tel était le consensus entre le SPD et les vieilles élites de l’Allemagne impériale1.

L’historiographie marxiste n’a pas réussi à substantiellement corriger cette erreur : elle a salué la révolution allemande, sans oser s’y attarder plus longuement. Dans l’historiographie est-allemande et dans celle marxiste-léniniste, l’échec de la révolution allemande fut principalement expliqué comme une « trahison » commise par les politiciens sociaux-démocrates, intégralement liée à la trahison des partis de la Deuxième Internationale qui abandonnèrent leur internationalisme en faveur du nationalisme à l’aube de la Première Guerre mondiale. Ce récit, qui était partagé par des courants dissidents au sein même du marxisme et des débats politiques populaires, provenait du pamphlet écrit en 1918 par Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky2. Cette polémique visait principalement le révisionnisme, une tendance souhaitant réviser le marxisme dans une direction réformiste. Paradoxalement, le pamphlet de 1918 de Lénine trouvait politiquement assez pratique d’expliquer le révisionnisme de Kautsky en se référant à la fameuse controverse entre Eduard Bernstein et les défenseurs du « marxisme orthodoxe » comme Rosa Luxemburg dans le parti social-démocrate allemand des années 1890, alors que Kautsky s’était, dans les faits, opposé aux révisionnistes à ce moment-là. Néanmoins, les révisionnistes, tels qu’ils étaient décrits à cette époque, étaient accusés d’avoir affaibli non seulement le marxisme allemand mais la Deuxième Internationale dans son ensemble.

Mais le révisionnisme renégat et la trahison individuelle furent-ils les seules origines de la rupture et de la scission au sein de l’internationale socialiste pendant la Grande Guerre de 1914-1918, et par la suite, de l’échec de la révolution allemande ? Il est, en effet, étrange qu’une tradition intellectuelle mettant l’accent sur les dynamiques économiques et les classes sociales comme moteurs de l’histoire propose une explication se focalisant entièrement sur les individus et leurs « mauvaises » idées. Marquées par cet idéalisme assez embarrassant, la plupart des discussions autour du « révisionnisme » ignoraient de surcroît le fait que les chefs des « révisionnistes » se prononcèrent contre la guerre et rompirent même avec la tendance nationaliste dominante des sociaux-démocrates allemands. En 1917, Eduard Bernstein et Karl Kautsky devinrent membres du Parti Social-Démocrate Indépendant d’Allemagne (USPD), un parti dont étaient également membres Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg et leur ligue spartakiste. Ainsi,  toutes les positions dans les débats des années 1890 – de l’extrême gauche, du centre ou des révisionnistes – étaient unies dans un même parti. Il s’ensuit qu’il faut proposer une analyse plus complexe du rapport entre les révisionnistes d’avant-guerre, l’effondrement de la Deuxième Internationale en 1914, et l’échec de la révolution allemande. Ce rapport doit être cherché plus profondément dans les rapports sociaux et de classes de la société allemande et leurs manifestations culturelles et politiques.

Les historiens politiques de l’Allemagne se sont emparés de cette question et sont même allés plus loin afin de surmonter la focalisation sur les seules grandes figures et leurs décisions. Les travaux pionniers de Dieter Groh sur la politique « attentiste » des sociaux-démocrates, une politique d’attente de la révolution3, en sont un bon exemple. Groh décrit un parti social-démocrate dont la réussite dans l’amélioration des conditions de vie des ouvriers allemands mena à la passivité politique que Bernstein et d’autres ne firent que refléter mais ne créèrent pas. D’autres travaux sur les socialistes indépendants et le cours indécis qui débuta en 1917 pointèrent la manière par laquelle un parti uniquement créé pour s’opposer à la guerre incluait inévitablement une panoplie de positions politiques diverses sur d’autres questions que la guerre, y compris le révisionnisme4. Finalement, une telle approche de l’histoire sociale fut élargie, plus récemment, au parti communiste d’Allemagne (KPD)5. Eric D. Weitz et Klaus Michael Mallmann ont analysé le communisme allemand non pas comme une succession de lignes et de leaders de partis mais comme un milieu social avec une authentique culture formée par les ouvriers, avec des revendications spécifiques auxquelles les leaders des partis doivent répondre s’ils veulent accomplir quoi que ce soit de politique. Et une telle histoire sociale a même, grâce à l’accès récent aux archives est-allemandes et soviétiques jusqu’ici inaccessibles, commencé à transcender les préoccupations de la guerre froide. Toutefois le traitement réservé à la révolution allemande ne bénéficie pas encore de ces avancées.

Pire encore, dans l’Allemagne d’aujourd’hui persiste une tendance à ignorer la longue histoire du mouvement ouvrier sur la seule base que ses idées se sont « révélées fausses » par la chute de l’État est-allemand en 1989. Cette tendance part du principe que l’État est-allemand, avec sa Stasi et son mur de Berlin, fut le successeur légitime du mouvement ouvrier allemand. Une telle assertion est plus que simpliste. Mettre sur un même plan le socialisme de la révolution allemande avec les crimes de l’État socialiste d’après 1949 revient à ignorer l’histoire et les larges masses d’ouvriers qui, en 1918, voulurent le socialisme et s’opposèrent au leadership de la social-démocratie mais n’ont jamais soutenu un parti unique de type dictatorial. De plus, la plupart de ceux qui se mobilisèrent dans la révolution n’étaient pas membres d’un parti et n’entrèrent donc pas dans le schéma « communistes contre sociaux-démocrates ». Il n’en reste pas moins que la révolution allemande de 1918 est toujours analysée à travers le prisme de la guerre froide, qui ne s’intéresse qu’aux Spartakistes et au SPD ; au communisme dictatorial ou à la démocratie parlementaire.

Afin d’en finir avec cette historiographie de la guerre froide qui obscurcit encore notre compréhension de la révolution allemande, nous devons éviter d’identifier les « révisionnistes » des années 1890 aux constellations politiques qui sont apparues une génération plus tard autour du « marxisme-léninisme » canonisé par Staline6, et nous intéresser plutôt aux vrais courants et figures politiques qui ont fait la révolution allemande.

 

Ceux qui ont fait la révolution allemande

Alors seulement pourrons-nous replacer l’importance d’un personnage comme le leader syndical Richard Müller dans son contexte historique. Plutôt que des partis politiques, selon l’historiographie de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, la révolution allemande fut le fait d’un fort mouvement syndical allemand qui, en 1913, organisa deux millions et demi d’ouvriers dans ce qui fut le plus grand mouvement syndical socialiste du monde. Par son engagement au jour le jour dans les luttes primaires pour les conditions de travail et l’organisation du travail tout comme pour les salaires, les syndicats représentaient la classe ouvrière d’une manière bien plus originale que n’importe quel parti. Ils s’investirent ainsi dans les événements d’août 1914 en des termes qui dépassaient les slogans internationalistes ou révisionnistes et s’attaquèrent aux questions concrètes que la guerre soulevait pour les ouvriers, comme par exemple les longues heures de travail et les pénuries alimentaires.

Alors que le plus grand syndicat allemand, complice de la guerre, cherchait à justifier les difficultés liées à celle-ci, Richard Müller ainsi qu’un groupe de syndicalistes des classes pauvres et moyennes de l’industrie métallurgique de Berlin participaient au sabotage de l’effort de guerre, qui avait débuté en 1916. Grâce à des grèves de masse, ils mobilisèrent une centaine de milliers d’ouvriers, interrompirent la production de munitions, effrayèrent le commandement militaire par cet acte de haute trahison, et devinrent les opposants à la guerre les plus importants en Allemagne. L’influence du groupe de Müller, qui prit plus tard le nom de « commissaires de la Révolution » (Revolutionäre Obleute), était bien plus importante que celle des Spartakistes. Ce n’était ni Karl Liebknecht, ni Rosa Luxemburg, mais bien ces « commissaires de la Révolution » et leur leader informel, en la personne de Richard Müller, qui organisèrent le soulèvement du 9 novembre 1918. Ils devinrent par la suite le corps organisationnel du mouvement des conseils et ce fut un groupe de « commissaires de la Révolution » qui, cette fois-ci contre l’opinion de Müller, mena le fameux soulèvement dont l’on se souvient, de manière incorrecte, sous le nom de « soulèvement spartakiste » de Janvier 1919.

Néanmoins peu de choses ont été écrites, dans les livres d’histoire allemands, sur la résistance des ouvriers métallurgistes durant la Première Guerre mondiale ; de même, peu de travaux ont été traduits d’autres langues sur ce sujet7. Ces « commissaires » sont généralement ignorés de l’historiographie ouest-allemande car ils s’opposèrent à la politique plus institutionnelle des sociaux-démocrates. Et lorsque le KPD et le Parti Socialiste Unifié d’Allemagne (SED) canonisèrent les Spartakistes et leurs pères fondateurs, toute critique de leurs tactiques devint blasphématoire. Les Obleute qui ont critiqué les Spartakistes à plusieurs niveaux ont été soit ignorés par l’historiographie est-allemande, soit accusés de « réformisme ». Dans les publications anglophones, les Obleute ne sont même pas mal représentés, mais tout simplement absents. Jusqu’ici, aucune monographie sur les Revolutionäre Obleute n’existe dans aucune langue.8

Le présent livre entend corriger cette omission, qui relève d’une perception erronée de la révolution allemande en tant que telle. Ce livre racontera ainsi l’histoire de Richard Müller et de son groupe à Berlin. Ce ne fut pas le seul théâtre de la révolution allemande – il y eût de brèves Républiques des Conseils à Brème, Munich et Brunswick durant le printemps 1919 – mais il n’en reste pas moins pertinent de se concentrer sur Müller et son groupe à Berlin. Ce fut en effet une ville décisive : une métropole industrielle, un centre majeur du mouvement ouvrier allemand et du capital de l’empire allemand. Les événements ayant eu lieu dans cette ville ont inspiré le reste de l’Allemagne et ont joué un rôle décisif dans le déroulement de la révolution allemande. Lorsque, entre 1916 et 1918, les « commissaires » berlinois organisèrent les premières grèves de masse politiques allemandes, affrontant la résistance massive de leurs propres directions (syndicales et du parti social-démocrate), Müller et son groupe prouvèrent qu’ils représentaient la majorité des ouvriers allemands. Cette biographie du porte-parole des « commissaires », Richard Müller, entend restituer les motivations et les pratiques de cette organisation, oubliée mais réellement représentative, de la classe ouvrière allemande.

En 1916, Richard Müller (1880-1943) et les « commissaires de la Révolution » posèrent les bases du soulèvement qui allait se produire deux ans plus tard. Dans le gouvernement révolutionnaire de 1918, Richard Müller devint le président du conseil exécutif des ouvriers et du conseil des soldats, les organes les plus importants du conseil révolutionnaire. Cela fit de lui le chef de l’État de la république socialiste allemande de novembre et décembre 1918. Ce bref État socialiste est aujourd’hui totalement oublié, confondu avec le destin tragique de la République de Weimar qui l’a remplacé. Cette biographie de Müller doit, quoi qu’il en soit, se souvenir de la spécificité de son histoire. Après l’effondrement de la République socialiste, Müller et ses camarades de gauche du syndicat des métallurgistes allemands, le plus gros syndicat au monde à cette époque, s’assurèrent que cet important syndicat allemand soutienne le système des conseils lors de son congrès national en Octobre 1919.

Rétrospectivement, la préparation de la Révolution allemande aura été le point culminant de la vie politique de Richard Müller. Alors que son influence, à la fin de l’année 1918, dépassait de loin celle de Karl Liebknecht, qui maudissait Müller lorsque Liebknecht et son groupe spartakiste furent mis à l’écart, ce rapport de force allait vite changer. Bien que Müller ait survécu à Liebknecht et beaucoup agi lors des cinq premières années décisives de la République de Weimar, la tradition politique fondée par Luxemburg et Liebknecht se montra plus forte, laissant son empreinte sur l’histoire et l’historiographie. Le socialisme indépendant et le système des conseils, les formes politiques que soutenait Müller, échouèrent et furent prises en tenaille entre le boulet (millstones) social-démocrate et le marxisme-léninisme. La période durant laquelle Müller eut une réelle influence politique fut ainsi assez brève. Alors que son ascension politique fut assez rapide, en tant que leader syndical et meneur de grèves après 1916, en avril 1921, il n’avait plus aucune position influente en Allemagne. C’est à cette époque, en effet, qu’il dut abandonner toutes ses positions politiques après qu’une dispute de faction lui fit perdre sa position de leader syndical du KPD. Tout comme plusieurs anciens membres des conseils socialistes et opposants à la guerre, Richard Müller avait quitté le SPD d’abord pour les socialistes indépendants, c’est-à-dire les socialistes anti-guerre de l’USPD. Il n’y resta cependant pas bien longtemps. Après 1921, Müller n’était plus autorisé à avoir un poste au parti et, en 1924, le KPD fit un pas de plus pour l’exclure pour de bon. Müller protesta mais nous ne savons pas si ses protestations furent entendues.

Même si de remarquables travaux ont reconnu le rôle du mouvement des conseils dans la formation de la République de Weimar, jusqu’à présent rares sont les travaux biographiques sur ce sujet9. La figure majeure du mouvement des conseils reste assez obscure même si ce mouvement marqua un tournant important dans l’histoire du mouvement ouvrier international, et pas uniquement en Allemagne10. De même, le mouvement des conseils changea profondément la vision des socialistes allemands quant à la future société socialiste. Le très organisé parti social-démocrate de la seconde moitié du XIXe siècle imaginait le socialisme comme un Zukunftsstaat bien ordonné, un « État futur » mettant l’accent sur l’appareil d’État et la planification économique rationnelle11. Les conseils ouvriers que Richard Müller aida à mettre en place imaginèrent plutôt une forme radicale de socialisme par le bas dans lequel la participation des masses précédait, et était nécessaire à, la planification. Les agents du changement étaient donc imaginés d’une manière bien différente : alors que le parti politique était vu, avant 1918, comme le seul agent du changement, le mouvement des conseils réintroduisit les masses ouvrières dans la théorie et la pratique politique socialistes12. Ainsi, une biographie de Müller se doit de présenter une narration différente de la révolution allemande, qui ne se focalise ni sur le parti traditionnel des élites de la politique et de l’État allemand, ni sur les membres dépourvus de pouvoir du parlement allemand pré-1918. En examinant la vie de Richard Müller, le tourneur devenu chef d’État dans les derniers mois de 1918, nous examinerons les motifs personnels et politiques qui menèrent aux mobilisations et à la radicalisation de masse des années 1916-1919. La Révolution allemande n’émergea pas d’une série de manœuvres politiques parlementaires statiques ou d’autres sites traditionnels du pouvoir, mais de luttes politiques venant des couches les plus basses de la société – une lutte qui allait finir par entraîner de profonds changements dans chaque sphère de la société, du bas vers le haut. Même s’il a été dit que la Révolution a échoué dans ses objectifs socialistes, elle n’en a pas moins changé la société. Elle a permis la fin de la Grande Guerre, a introduit la journée de travail de 8 heures et renversé la monarchie autoritaire allemande qui fut remplacée par un système parlementaire libéral incluant le droit de vote des femmes. 

La vie de Richard Müller illustre parfaitement le processus qui a rendu ces changements possibles ; comprendre celle-ci est essentiel à une bonne appréhension de l’histoire sociale et intellectuelle de la Révolution allemande. Le « pur système de conseils » que lui et son camarade de l’USPD, Ernst Däumig, développèrent, n’influença pas que le mouvement ouvrier dans le sillage de la Révolution allemande, mais fut également une source d’inspiration pour Karl Korsch, qui travailla sur des projets de journaux socialistes conseillistes avec Müller en 1919 et 1929. Korsch allait devenir par la suite l’un des marxistes les plus éminents d’Europe et est considéré, avec Antonio Gramsci et Georg Lukács, comme l’un des co-fondateurs du marxisme occidental13.

Tout comme sa pensée sur les conseils, les écrits historiques de Müller gardent toujours de leur pertinence aujourd’hui. Müller débuta ces travaux en 1923, couchant ses expériences sur le papier pour les générations futures. Son travail en trois volumes, Vom Kaiserreich zur Republik (De l’Empire à la République), publié entre 1924 et 1925, est le plus important compte rendu de la Révolution allemande, du point de vue d’une perspective marxiste. Ces trois volumes furent redécouverts dans les années 1960 et informèrent fort utilement la vision de l’histoire du mouvement étudiant ouest-allemand via nombre d’éditions « pirates », avant d’être « officiellement » réédités plusieurs fois à partir de 1974. À ce jour, aucune monographie de la Révolution allemande ne peut passer sous silence ce passionnant travail, qui se fonde sur nombre de sources originales et forme la base de nombreux portraits de cette époque. Mais, alors que le travail historique de Müller tend à être lu intensivement pour la valeur des faits qu’il présente, les historiens ne se sont jamais frottés à ses interprétations. Pendant que le mouvement étudiant ouest-allemand et des segments des syndicats ouvriers s’intéressèrent considérablement aux problèmes soulevés par Müller, il était considéré comme un « gauchiste » en dehors de ces cercles et exclu de la plupart des discours grand public sur l’histoire allemande.

Le présent travail cherche ainsi à sortir Müller de l’obscurité imméritée dans laquelle il a été confiné. Son évolution personnelle et ses activités politiques sont au cœur de cette biographie14. Celles-ci son particulièrement intéressantes en cela que Müller fut l’un des rares leaders du mouvement ouvrier à être lui-même un ouvrier, venant donc de l’anonymat et de la pauvreté. Mais c’est justement à cause de ses origines qu’il reste des lacunes importantes dans la biographie de Müller, à cause du manque de sources. Richard Müller est l’une de ces figures historiques qui émergea de l’anonymat en plein cœur des événements politiques afin de changer le cours de ceux-ci et retourna ensuite dans l’obscurité. La majeure partie des documents sur sa vie est donc liée à l’opposition à la guerre, à la Révolution allemande et ses suites, c’est-à-dire qu’ils vont de 1914 à 1925. Ce sera donc également la période la plus importante du présent livre. Il n’y a que peu d’informations sur l’enfance et la jeunesse de Richard Müller ou sur ses activités après qu’il eut terminé ses livres, dont le dernier paru en 1925. C’est pourquoi Wolfgang Abendroth achève également son travail sur Richard Müller, dans ses fameuses conférences sur l’histoire du mouvement ouvrier européen, par ces simples mots : « Puis, sa route se perdit d’elle-même dans l’histoire »15. J’ai pu retracer certains passages de cette route perdue, mais d’autres demeurent obscurs. Mis à part quelques points clés, comme les noms et dates de naissance des membres de sa famille, la vie privée de Müller est un aspect particulièrement méconnu. C’est  pourquoi le présent volume se doit d’être une biographie politique, se limitant à l’impact public de Richard Müller.

Une telle entreprise est cependant particulièrement sujette au risque de tomber une fois de plus dans l’histoire d’un « grand homme ». Bien qu’ayant soutenu le suffrage féminin et d’autres revendications en faveur de l’émancipation des femmes, le mouvement ouvrier allemand était quasi entièrement mené par des hommes. Ceci, malgré l’intégration d’un grand nombre d’ouvrières dans la production, durant la Première Guerre mondiale, donnant à la classe ouvrière industrielle une composition plus mixte. Pourtant, inclure une dimension de genre dans ce travail est également difficile à cause du manque d’informations sur la vie privée de Müller. Cette dimension impliquerait de nous attarder sur la production de la masculinité dans les cercles ouvriers. J’ai cependant tenté de conserver une dimension historico-genrée, lorsque les informations le permettaient, et j’ai également tenté de ne pas ignorer les sources marginales sur le rôle des femmes.

Cette biographie n’entend donc pas narrer l’histoire d’un héros, mais veut plutôt réinsérer une vie politique dans son contexte, à travers les analyses d’événements politiques tels que la Première Guerre mondiale, la Révolution allemande ou encore la bolchévisation du KPD, dont les causes et les dynamiques sont toujours analysées comme sociales. Le présent travail rejette donc non seulement l’ « histoire des grands hommes », mais également les explications en termes d’actions strictement individuelles, en clarifiant les limites de ces dernières. Dans le même temps, sans atténuer ses faiblesses ou erreurs, ce travail montre encore et toujours que les racines de ce qui apparaît comme des échecs politiques personnels de Richard Müller résident dans les échecs historiques d’un mouvement, d’une révolution et d’une classe.

Mais nous ne devons pas nier non plus le fait qu’un individu puisse défaillir, abandonner ou même se corrompre dans le sillage d’un tel échec. À la fin de sa vie, Richard Müller était un entrepreneur actif et la seule raison pour laquelle nous avons quelques informations sur sa vie durant cette période est que son nom apparaît dans les journaux quotidiens en rapport avec des affaires douteuses dans la construction et la propriété foncière.

Ce tournant inattendu peut sembler étrange, décevant ou inopportun, mais il n’est que la marque d’un passage banal de la politique au secteur privé au beau milieu de l’effondrement de certains idéaux et illustre le travail du biographe consistant à retracer les faits passés sous silence. Les prochaines pages montreront donc les tensions et les ruptures occasionnelles, les erreurs et les aberrations telles que les porte la vie de Müller. Elles offrent un matériau plus intéressant pour la postérité que ne le font les success stories habituelles.

 

Traduit de l’anglais par Selim Nadi



 

  • 1.   Voir notamment August Winkler, Germany : The Long Road West, Oxford University Press, Oxford, 2007.
  • 3.   Dieter Groh, Negative Integration und revolutionärer Attentismus. Die deutsche Sozialdemokratie am Vorabend des Ersten Weltkrieges, Propyläen, Berlin, 1973
  • 4.   David W. Morgan, The Socialist Left and the German Revolution – A History of the German Independent Social Democratic Party 1917-1922, Cornell University Press, Ithaca, 1975 ; Hartfrid Krause, USPD – zur Geschichte  der Unabhängigen Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, Eruopäische Verlagsanstalt, Francfort sur le Main, 1975 ; Dieter Engelmann et Horst Naumann, Zwischen Spaltung und Vereinigung. Die Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands in den Jahren 1917-1922, Neue Wege, Berlin, 1993.
  • 5.   Eric D. Weitz, Creating German Communism 1890-1990 – From Popular Protests to Socialist State, Princeton University Press, Princeton, 1997 ; Klaus Michael Mallmann, Kommunisten in der Weimarer Republik, Sozialgeschichte einer revolutionären Bewegung, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1996. Concernant la ligue Spartakiste comme précurseur du KPD voir William Pelz, The Spartakusbund and the German Working Class Movement 1914-1919, Mellen Publishers, Lewiston, 1987.
  • 6.   L’exposé autoritaire du léninisme fut développé par Staline dans Des principes du léninisme.
  • 7. À ce sujet, voir Fritz Opel, Der deutsche Metallarbeiterverband während des Ersten Weltkrieges und der Revolution, O. Goedel, Hanovre, 1957. Voir aussi Dirk H. Müller, Gewerkschaftliche Versammlungsdemokratie und Arbeiterdelegierte vor 1918, Colloquium Verlag, Berlin, 1985. Concernant les travaux  en langue anglaise, voir Ralf Hoffrogge, « From Unionism to Workers counclis : The Revolutionary Shop Stewards in Germany 1914-1918 » dans  Dario Azzellini et Immanuel Ness (dir.), Ours to Master and to Own : Workers’ Control from the Commune to the Present, Haymarket Press, Chicago, 2011.
  • 8. Les « commissaires de la Révolution » tiennent cependant une place importante dans Martin Comack, Wild Socialism – Councils in Revolutionary Berlin 1918-1921, University Press of America, Lanham, 2012, ainsi que dans Donny Gluckstein, The Western Soviets : Workers’ Councils versus Parliament 1915-1920, Booksmarks, Londres, 1985. Voir également David W. Morgan, The Socialist Left and the German Revolution – A History of the German Independent Social Democratic Party 1917-1922, Cornell University Press, Ithaca, 1975, ainsi que Pierre Broué, Révolution en Allemagne, 1917-1923, Les Éditions de Minuit, Paris, 1971.
  • 9.  On peut tout de même mentionner : Peter von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution, J.H.W.Dietz, Berlin, 1976.
  • 10. Voir Dario Azzelini et Immanuel Ness (dir.), Ours to Master and to Own : Workers’ Control from the Commune to the Present, Haymarket, Chicago, 2011.
  • 11. Voir Ralf Hoffrogge, Sozialismus und Arbeiterbewegung in Deutschland – von den Anfängen bis 1914, Schmetterling Verlag, Stuttgart, 2011.
  • 12. Voir Ralf Hoffrogge, «  »Die wirkliche Bewegung, welche den jetzigen Zustand aufhebt » – Sozialismuskonzepte und deutsche Arbeiterbewegung 1848 bis 1920 », Prokla – Zeitschrift für Kritische Sozialwissenschaft, n° 155, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2009.
  • 13. Sur le concept de « marxisme occidental » voir Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspero, Paris, 1977.
  • 14. Voir Günter Hottmann, Die Rätekonzeptionen der Revolutionären Obleute und der Links-(bzw. Räte-)Kommunisten in der Novemberrevolution : Ein Vergleich (unter Einschluß der Genese der Rätekonzeptionen), Thèse de doctorat (non publiée), Göttingen, 1980 ; Volker Arnold, Rätebewegung und Rätetheorien in der Novemberrevolution, Junius Verlag, Hamburg, 1985 ; Peter von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution, J.H.W.Dietz, Berlin, 1976.
  • 15. Wolfgang Abendroth, Sozialgeschichte der europäischen Arbeiterbewegung, Suhrkamp, Francfort sur le Main, 1985, p. 187.

 

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