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Alors que les États-Unis célèbrent cette année le 150ème anniversaire de la guerre de Sécession, une attention particulière a été consacrée à la résistance Afro-américaine à l’esclavage et aux abolitionnistes radicaux du Nord. Il est de plus en plus admis, même dans le Sud, que la supposée « noble cause » des confédérés était basée sur la défense de l’esclavage. Pourtant, jusqu’à ce jour, ce pays continue à renier les dimensions raciales et de classe de cette guerre. Il y a également un reniement, même à gauche, des implications révolutionnaires de la guerre, non seulement pour les Afro-Américains, mais également pour la classe laborieuse blanche et pour le système économique et politique américain dans son ensemble. De la même manière, il y a toujours une grande méconnaissance des écrits de Karl Marx et Friedrich Engels sur la dialectique de la race et de la classe dans la guerre civile américaine. J’ai tenté d’y remédier dans mon dernier ouvrage, Marx at the Margins : On Nationalism, Ethnicity, and Non-Western Societies1.

 

Frantz Fanon : la dialectique de la race, de la classe et de la Révolution

Une heureuse coïncidence fait qu’en cette année 2011, l’on célèbre également le 100e anniversaire de Révolution chinoise de 1911, qui ciblait à la fois l’impérialisme et le despotisme indigène, tout en soutenant la démocratie et l’émancipation des femmes. Plus en lien avec le sujet qui nous intéresse ici, nous commémorons cette année un troisième anniversaire, le cinquantième anniversaire de la mort du grand révolutionnaire et philosophe afro-caribéen, Frantz Fanon, qui, comme Karl Marx, a  nombre de choses à nous dire aujourd’hui sur la dialectique de la race et de la classe. Écrivant en humaniste radical, imprégné des travaux de Hegel et de Marx, Fanon esquisse une théorie de la violence révolutionnaire, à la fois nécessaire et libératrice, lorsqu’elle est utilisée par des groupes racialement opprimés. La démarche de Fanon se basait sur l’expérience de l’une des luttes de libération africaine les plus radicales, la Révolution algérienne. Dans les années 1960 aux États-Unis, ce message d’une révolution violente sema la peur dans certains milieux, principalement conservateurs, et l’admiration dans d’autres, principalement radicaux, particulièrement dans les communautés noires. Dans l’esprit de cette époque, imprégné du concept de guérilla de Mao Tse-Tung, le message de Fanon attirait ainsi des groupes tels que les Black Panthers.

Dans le même temps, cette attention portée à la théorie de la violence de Fanon, qui constituait seulement un chapitre de son ouvrage principal, Les damnés de la terre, voilait le thème global de la dialectique humaniste dans l’oeuvre de Fanon. Car dans la magnifique conclusion des Damnés de la terre, Fanon appelait à la reconnaissance mutuelle et à la solidarité entre les clivages nationaux et raciaux, entre les nations opprimées et leurs anciens colonisateurs. C’est ce qu’il fit dans une merveilleuse discussion dialectique, dans laquelle il affirme que les peuples d’Afrique nouvellement indépendants, longtemps assujettis à la fois à l’oppression économique et à l’oppression raciale, avaient besoin de développer d’avantage la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes (self-consciousness), y compris la fierté de leur culture et de leur histoire (Fanon a cependant été toujours très critique vis-à-vis de toutes les oppressions, qu’elles soient patriarcales ou autres), qui ont été trop souvent dévalorisées par les colonisateurs. Bien que cela attirait les nationalistes noirs de l’époque, Fanon affirmait dans son argumentation dialectique qu’une telle conscience de soi ne signifiait aucunement qu’il faille se replier sur soi, que ce soit individuellement ou en tant que peuple. Au contraire, concluait-il, la conscience de soi – ce qu’Hegel aurait appelé un facteur singulier ou particulier – était ce qui pouvait nous faire évoluer du particulier à l’universel de la fraternité humaine dans les conditions de la révolution.

C’est ainsi que Fanon l’exprimait, dans ce magnifique langage dialectique avec lequel il concluait Les damnés de la terre :

« La conscience de soi n’est pas fermeture à la communication. La réflexion philosophique nous enseigne au contraire qu’elle en est la garantie. La conscience nationale, qui n’est pas le nationalisme, est la seule à nous donner une dimension internationale ». 

Cela peut être dur à comprendre, particulièrement dans le contexte dans lequel baigne la gauche actuelle – comme, par exemple, dans l’ouvrage Empire de Hardt et Negri – où toutes les formes de consciences nationales tendent à être rejetées comme réactionnaires.

 

Marx à propos de l’Irlande : classe, ethnicité et libération nationale

Cette réflexion suit la pensée de Karl Marx à propos de la race, de la classe et du nationalisme. Comme j’ai tenté de le démontrer dans Marx at the Margins, il est arrivé à Marx d’analyser le sentier qui mène à la conscience de classe et à la révolution prolétarienne, non pas comme directe, mais comme indirecte. Prenons les ouvriers britanniques des années 1860. Comme l’avait justement vu Marx, dans les années 1860, ceux-ci étaient si imprégnés de condescendance, en réalité de racisme, envers les Irlandais – à la fois envers la minorité irlandaise au sein de la classe ouvrière britannique mais également envers les habitants mêmes de l’Irlande, qui était alors une colonie britannique – qu’ils s’identifiaient trop souvent à la classe dominante britannique. Comme l’a écrit Marx dans une « circulaire confidentielle » de la première Internationale le 1er Janvier 1870 :

« Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qu’il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ». 

Notons sa comparaisons avec les relations raciales aux États-Unis. Une telle impasse – que ce soit aux États-Unis ou en Grande Bretagne – était-elle permanente, une sorte de « structure sous-jacente », comme aiment à le dire certains intellectuels radicaux ?

Pas selon Marx. Celui-ci croyait qu’une révolution irlandaise, libérant ce pays du colonialisme, allait surmonter cette impasse, pas seulement en libérant l’Irlande du colonialisme britannique, mais également en ouvrant de nouvelles potentialités au sein même de la Grande-Bretagne. Marx opposait ces arguments aux critiques de l’anarchiste Mikhaïl Bakounine, qui s’attaquait au soutien qu’apportait la Ire Internationale aux prisonniers politiques irlandais, considérant celui-ci comme une déviation de la lutte des classes. Dans une lettre à Engels du 10 Décembre 1869, Marx écrit :

« Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais par le gain d’influence de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Des investigations plus approfondies m’ont maintenant convaincus de l’inverse. La classe ouvrière anglaise ne va jamais rien accomplir avant qu’elle ne se soit débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général » (MECW 43 : 398). 

Cette aspiration – pour un lien entre les mouvements anti-impérialistes et les mouvements ouvriers des pays impérialistes – était un point crucial pendant tout le XXe siècle et reste primordiale aujourd’hui.

 

La France dans les années 1960 : du soutien aux luttes de libération nationale dans les colonies à la Révolution sociale en métropole

Un exemple dramatique d’un tel lien apparaît dans les événements français des années 1950 et 1960, après que les Vietnamiens, puis les Algériens aient arraché leur indépendance au colonialisme français. En France, la gauche avait été défaite dans les années 1950 et avait été contrainte d’avaler l’amère pilule du système politique autoritaire mis en place par le coup d’État de Charles De Gaulle en 1958. Mais dans les années 1960, de nouveaux réseaux qui apportaient leur soutien à la révolution algérienne de l’intérieur de l’Hexagone, issus d’une nouvelle génération et de jeunes intellectuels radicaux comme Jean-Paul Sartre, commencèrent à fleurir. (On en trouve un exemple dans la préface de Sartre aux Damnés de la terre de Fanon.) Ils persistèrent ainsi, même face à une vague de tentatives d’assassinats (dont l’un sur Sartre) – un type de violence auquel la communauté des immigrés algériens en France devait faire face de manière encore plus brutale. Une fois que l’Algérie devint indépendante en 1962, la France semblait revenir à une domination conservatrice pour quelques années. Mais dans les faits, les nouvelles mentalités créées par la révolution algérienne, ainsi que par le réseau français de soutien à cette révolution, qui participèrent à la formation d’une gauche à la gauche d’un Parti communiste français opportuniste et réformiste, n’a pas peu joué dans l’explosion de 1968, le plus grand soulèvement révolutionnaire dans un pays capitaliste et développé depuis le début du XXe siècle.

(Bien évidemment, un tiers-mondisme aveugle accompagna parfois ces évolutions ; par ailleurs, le réseau de soutien à l’Algérie n’était pas le seul réseau révolutionnaire qui existait avant 1968. Ici, l’on devrait mentionner le groupe « socialisme ou barbarie » ou encore l’Internationale situationniste, mais il est important de noter que s’il devait advenir que l’on compile les écrits de ces deux groupes sur l’Algérie, ou du mouvement anticolonialiste de manière plus générale, cela ne donnerait qu’un pamphlet assez court. C’est quelque peu la même situation pour les marxistes-libertaires caractéristiques des États-Unis, comme ceux inspirés par C.L.R. James ou par l’humanisme-marxiste de Raya Dunayevskaya – ce dernier groupe, dans lequel je suis impliqué depuis les années 1970, répond ainsi sérieusement aux questions posées par les mouvements anticoloniaux et antiracistes).

 

Marx sur la guerre de Sécession : aspirations démocratiques et réalité économique.

Pendant la guerre civile américaine, Marx écrivit ses plus importants textes sur la race et la classe. Même si ces écrits ont reçu une certaine audience aux États-Unis depuis que W.E.B. Du Bois les a cité dans Black Reconstruction en 1935, puis que la plupart de ces écrits aient été traduits dans l’ouvrage Marx and Engels on the Civil War in the United States en 1937 (malheureusement épuisé aujourd’hui) ces textes ont été bien moins discutés que ce que l’on aurait pu attendre.

Marx voyait la guerre de Sécession comme une seconde révolution américaine, avec une dimension socio-économique mais également politique. Il exprima ceci en 1867 dans la préface au volume I du Capital : « De même que la guerre d’indépendance américaine au XVIIIe siècle a sonné la cloche d’alarme pour la classe moyenne en Europe, de même la guerre civile américaine au XIXe siècle a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne. » Bien sur, il voyait la guerre civile américaine comme une révolution bourgeoise et démocratique plutôt que comme une révolution communiste, mais il croyait également qu’elle pouvait annoncer une révolution communiste en Europe. Et il s’avéra que la Commune de Paris, une révolution radicalement communiste, éclata en Europe quelques années après la fin de la guerre de Sécession.

Comme l’écrit Robin Blackburn dans son récent livre, An Unfinished Revolution : Karl Marx and Abraham Lincoln (2002), dans l’esprit de Marx, « défaire le pouvoir esclavagiste et libérer les esclaves ne détruirait pas forcément le capitalisme, mais cela créerait des conditions beaucoup plus favorables pour organiser et conscientiser les ouvriers, qu’ils soient Blancs ou Noirs » (p. 13). Ainsi, la guerre créerait de nouvelles possibilités pour la classe ouvrière américaine, noire et blanche. Là encore, le livre de Blackburn a permis de rendre à nouveau disponibles certains textes de Marx sur la guerre civile américaine.

La guerre de Sécession avait ainsi d’importantes implications, économiques mais aussi politiques, pour Marx. Une victoire du Nord aurait, note-t-il plusieurs fois, consolidé ce qui était, avec toutes les réserves que l’on peut y apporter, l’une des quelques républiques démocratiques au monde. Cela aurait été le cas, non seulement en battant les sécessionnistes réactionnaires du Sud, mais également en abolissant l’esclavage. Cette dernière mesure aurait résulté d’une paix formelle pour une importante part de la population américaine, faisant de cette démocratie plus qu’une réalité. (Alors que le vote des femmes fut soulevé aux États-Unis dans les années 1860, celui-ci fut hélas repoussé de 60 ans à cause d’une scission entre les partisans du suffrage pour les hommes noirs et les féministes.)

Il faut également de garder d’oublier qu’en 1861, la quasi-totalité de l’Europe était dominée par des monarchies ou des régimes militaires, et même les pays possédant un parlement fort, comme la Grande-Bretagne, exigeaient la possession d’une propriété pour pouvoir voter, ce qui excluait du suffrage de larges parts de la classe ouvrière et même une grande partie de la classe moyenne. Le but des classes dominantes de ces sociétés était alors de dévaloriser « l’expérience » américaine par le suffrage masculin (blanc), sympathisant même avec les confédérés.

La guerre civile avait alors – écrit Marx – d’importantes implications économiques concernant les terrains et les biens. Devant la vaste et toujours grandissante économie américaine, et proportionnellement à la part de cette économie basée sur le travail des esclaves, l’émancipation de quatre millions d’esclaves, sans compensation pour leurs « propriétaires » reviendrait, en termes économiques, à la plus grande expropriation de propriété privée dans l’histoire, à ce moment-là.

Un autre aspect économique concernait la propriété de terres dans le Sud. Marx partageait l’espoir des abolitionnistes et des républicains radicaux – et ceux des socialistes de manière plus générale – que, dans le Sud occupé, les politiques de reconstruction d’après guerre iraient au-delà de la création de nouveaux droits politiques pour les anciens esclaves mais plutôt vers une réelle révolution agraire qui aurait détruit les anciennes plantations esclavagistes et redistribué les terres. Dans la préface de 1867 au Capital, par exemple, Marx fait allusion au programme des républicains-radicaux qui promettaient d’accorder 16 hectares (forty acres) et une mule aux esclaves libérés. Il se référa ainsi à Benjamin Wade, qui aurait pu entrer dans la course à la présidentielle américaine si la mise en accusation (impeachment) de l’obstructionniste et violemment raciste Andrew Johnson, qui avait succédé à Abraham Lincoln à la présidence en 1865 après l’assassinat de ce dernier, par la majorité républicaine-radicale du Sénat, avait été amenée à son terme : « M. Wade, vice-président des États-Unis du Nord de l’Amérique, déclarait ouvertement dans plusieurs meetings publics, qu’après l’abolition de l’esclavage, la question à l’ordre du jour serait celle de la transformation des rapports du capital et de la propriété foncière. » Ce programme fut ajourné dans les années suivantes, après que le Sénat ait échoué à destituer le réactionnaire Johnson de la présidence.

 

Le soutien critique de Marx au Nord

Marx supporta fermement le Nord, même au début de la guerre, lorsque Lincoln refusait toujours de mettre l’abolition de l’esclavage à l’agenda politique. Malgré ces faiblesses du Nord, Marx persistait à écrire encore et encore que le Sud était totalement réactionnaire, faisant du « droit » à posséder des esclaves l’un des principes fondateurs de sa Constitution. Cependant, dans le même temps, Marx émit de sévères critiques publiques à l’encontre de Lincoln. Le 30 août 1862, dans un article pour Die Presse à Vienne, Marx attaqua le refus de Lincoln de faire de l’abolition de l’esclavage l’un des objectifs de la guerre, citant ainsi longuement un discours de l’abolitionniste radical Wendell Phillips. Dans un discours très connu de l’été 1862, Philipps avait fustigé Lincoln en tant que « médiocrité de premier plan » (« first-rate second rate man »), ayant échoué à comprendre que les États-Unis ne « verront jamais la paix … avant que l’esclavage ne soit anéanti ».

Il faut également noter que lorsque la Ire Internationale de Marx fut fondée en 1864, celle-ci se basait, en grande partie, sur des réseaux ouvriers et socialistes de toute l’Europe occidentale, qui avaient soutenu le Nord. Ces réseaux mobilisèrent ainsi des personnes au nom du Nord, dans la période cruciale que représentaient les premières années de la guerre, lorsque la Grande Bretagne et la France semblaient menacer d’une intervention aux côtés du Sud. En Janvier 1865, après que Lincoln n’ait pas seulement discuté la Proclamation d’Émancipation, mais également enrôlé des troupes noires dans l’armée de l’Union, l’Internationale envoya un communiqué public à Lincoln, préparé par Marx, le félicitant de sa large victoire lors des élections de 1864. Comme Marx le remarqua dans la sphère privée, cette victoire aux élections, contrairement à celle de 1860, revenait à un appui retentissant aux politiques d’émancipation. Le gouvernement américain établit ce faisant des relations de ce genre avec l’Internationale, allant ainsi directement à la classe ouvrière, sans passer par les chefs du gouvernement britannique, dont l’attitude restait antagoniste vis-à-vis du Nord. L’ambassadeur américain à la Cour de Saint-James accepta ainsi de recevoir une délégation de 40 membres de l’Internationale pour recevoir le communiqué en question. À cela s’ajoute le fait que, après avoir transmis le communiqué à Lincoln, conformément aux dernières instructions, Adams délivra une remarquable et chaleureuse réponse à l’Internationale au nom du gouvernement américain. La réponse officielle d’Adams déclarait que « les États-Unis […] peuvent tirer de nouvelles sources d’encouragements à persévérer dans cette voie, du témoignage des travailleurs d’Europe, et que l’attitude nationale est favorisée par leurs ardentes sympathies éclairées » (réédité dans Blackburn, An Unfinished Revolution, pp. 213-14).

Les années qui suivirent, alors que Johnson – le successeur de Lincoln – bloqua l’accès à la  citoyenneté pour les anciens esclaves, l’Internationale rendit publique une autre déclaration à propos de la légalité de l’esclavage aux États-Unis. Le communiqué de l’Internationale au peuple américain du 28 Septembre 1865 est un texte qui, malheureusement, n’a reçu que très peu d’attention. Il s’adresse ainsi directement au public américain, au-delà du président Johnson. Ce texte inclut également un avertissement précis sur le racisme aux États-Unis :

« Permettons-nous également d’ajouter un mot de conseil pour le futur. Puisque l’injustice subie par une part de notre peuple a produit des résultats aussi désolants, arrêtons la. Laissez vos citoyens actuels être déclarés libres et égaux, sans conditions. Si vous échouez à leur donner des droits civils, alors que vous réclamez des droits du citoyen, il y aura une lutte pour le futur qui pourrait à nouveau tâcher votre pays avec le sang de votre peuple. Les yeux de l’Europe et du monde sont fixés sur vos efforts de reconstruction, et les ennemis sont toujours prêts à sonner le glas des institutions républicaines, dès qu’ils entre-aperçoivent la moindre brèche. Nous vous prévenons donc, en tant que frères d’une cause commune, que vous devriez retirer chaque chaîne des branches de la liberté, et votre victoire sera complète ». 

Bien que Marx n’ait pas écrit ce communiqué, il est assez peu probable qu’il n’ait pas été d’accord avec cette affirmation de l’Internationale, organisation dans laquelle son influence politique fut considérable.

 

Race, classe et guerre civile dans le premier volume du Capital

Le thème de la race et de la classe, appliqué à la situation spécifique à laquelle font face les travailleurs aux États-Unis apparaît régulièrement dans les écrits de Marx sur la guerre civile. Mais on retrouve également cette thématique dans un passage du Capital, qui est également trop souvent négligé :

« Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. Le congrès général des ouvriers à Baltimore (16 août 1866) fit la déclaration suivante : « Le premier et le plus grand besoin du présent, pour délivrer le travail de ce pays de l’esclavage capitaliste, est la promulgation d’une loi d’après laquelle la journée de travail doit se composer de huit heures dans tous les États de l’Union américaine. Nous sommes décidés à mettre en œuvre toutes nos forces jusqu’à ce que ce glorieux résultat soit atteint » » (1971, 294, je souligne).

Ce passage est central dans le chapitre sur « la journée de travail », dans lequel Marx, plus que partout ailleurs dans le Capital, pointe les résistances de la classe ouvrière. Les propos explicitant le fait que « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri » ont légitimement attiré le plus d’attention jusqu’à présent. Moins de personnes ont cependant noté l’expression se référant au combat contre « l’esclavage capitaliste » que Marx cite en le reprenant au premier congrès national des ouvriers américains, termes qui se feront plus rares une fois que les syndicats seront établis et se seront bureaucratisés.

À cela s’ajoute le fait que, comme Raya Dunayevskaya l’a montré dans un travail sur les écrits de Marx à propos de la guerre civile qui relie ceux-ci à sa critique plus globale de l’économie politique, Marx a ajouté le chapitre sur « la journée de travail » – et les propos cités ci-dessus – dans un brouillon plus tardif du Capital. Cet ajout se fit, affirme Dunayevskaya, sous l’influence même de la guerre civile américaine et du soutien solide et massif au Nord qui vit le jour chez une partie des travailleurs britanniques (ce dernier point sera discuté plus bas). Comme l’écrit Dunayevskaya, observant l’impact de la guerre civile américaine sur la structure du premier volume du Capital, « en tant que théoricien » Marx était « sensible à cette nouvelle impulsion des travailleurs », ce qui entraina la création de nouvelles « catégories » (p. 89) théoriques.

 

Les écrits pré-guerre civile sur l’esclavage et le capitalisme.

Marx a, occasionnellement, abordé les questions de la race, de l’esclavage et du capitalisme bien avant Le Manifeste communiste. Dans une lettre du 28 décembre 1846 à Pavel Annekov, également connu pour sa critique de la version du socialisme de Pierre-Joseph Proudhon, Marx relie l’esclavage moderne au capitalisme :

« L’esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage vous n’avez pas de coton, sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie mécanique. Aussi avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance ». 

Dans une autre critique de Proudhon de cette période, Marx attaque le lieu commun de l’époque selon lequel les Noirs seraient prédestinés à l’esclavage. Alors qu’il ne publia guère d’autres textes sur l’esclavage du Nouveau Monde, avant la période de la guerre civile américaine, il y a au moins deux indications qui prouvent sa connaissance profonde ainsi que sa sympathie pour la cause abolitionniste. L’une de ces indications se trouve dans le fait que, pendant les années 1850, Marx était le correspondant européen principal pour le New York Daily Tribune, un journal abolitionniste qu’il lisait, semble-t-il, assidument.

La seconde indication de cet intérêt de Marx pour l’esclavage se trouve dans ses carnets de notes privés, qui ont seulement commencé à être publiés dans la dernière décennie au sein de l’édition en cours de la Marx-Engels Gesamtausgabe ou MEGA (œuvres complètes). Dans ces carnets de notes, qui ont déjà été publié dans la MEGA, on trouve des extraits et des résumés, dans un mélange d’allemand et d’anglais, de deux livres sur l’esclavage par l’abolitionniste britannique Thomas Buxton. En août-septembre 1851, Marx a lu et annoté The African Slave Trade (1839) et The Remedy ; Being a Sequel to the African Slave Trade (1840) de Buxton. Marx insiste fortement dans ses notes sur la conclusion de Buxton selon laquelle, malgré le fait que la Grande Bretagne ait abolie d’abord la traite négrière (1807), puis l’esclavage lui-même (1833), la traite transatlantique des esclaves a continué à s’étendre. Marx reprend ainsi les détails de Buxton concernant le taux important de mortalité durant la traversée de l’Atlantique, incluant des passages tel que : « la mortalité résultant de la cruauté du système s’est agrandie proportionnellement à l’expansion du trafic, qui a doublé quantitativement comparé à la période d’avant 1790. » (MEGA IV/9, p. 496).

Cela était dû au fait que, comme les notes de Marx sur Buxton le suggèrent, une fois que la flotte britannique avait arrêté tous les bateaux d’esclaves, la traite continua de manière souterraine sans diminuer réellement le nombre d’êtres humains transportés pour devenir esclaves : « Jusqu’ici, le seul changement apporté est un changement de drapeau sous lequel se fait la traite. » (MEGA IV/9, p. 497). De plus, les conditions, sur les bateaux négriers s’étaient, en imaginant que cela ait pu être possible, encore plus dégradées :

« Les esclaves sont désormais sujets à de plus grandes épreuves que celles qu’ils ont subi dans le passé, dans la manière dont ils sont embarqués et cachés, comme des biens de contrebande,  lorsqu’un navire d’esclaves entre dans le port de Rio de Janeiro et de la Havane tel un honnête commerçant disposant ouvertement de sa marchandise. Deux fois plus d’êtres humains sont désormais victimes de la traite négrière qu’à l’époque ou (les abolitionnistes) Wilberforce et Clarckson accomplirent leur noble tâche ; et chaque individu, parmi ces chiffres élevés, en plus des horreurs endurées dans le passé, doit souffrir d’être relégué dans un espace plus étroit à bord d’un navire, où les locaux sont sacrifiés au profit de la vitesse » (MEGA IV/9, p. 497). 

L’attention que porte ici Marx aux détails montre non seulement son indignation morale face à l’esclavage, mais également sa conviction croissante que l’esclavage était à cette époque une caractéristique majeure du capitalisme mondial.

Dans ses notes, Marx aborde également le débat soulevé par Buxton sur les effets néfastes de la traite négrière sur les sociétés d’Afrique de l’Ouest, où la traite domine à la fois l’ordre économique et l’ordre politique. Comme certains chefs ou rois africains mesquins le disaient aux esclavagistes Européens : « Nous voulons trois choses. De la poudre, des munitions et du brandy ; et nous avons trois choses à vendre. Des hommes, des femmes et des enfants. » (MEGA IV/9, p. 499). Marx semble ainsi approuver l’idée de Buxton selon laquelle c’est seulement en autorisant l’Afrique à avoir un autre type de développement économique – tirant avantage de la richesse de sa terre notamment –  que les effets délétères de l’esclavage au sein de l’Afrique de l’Ouest pourraient être dépassés.

 

Race, classe et révolution dans le sud des États-Unis

Un exemple frappant du regard que porte Marx sur la race, la classe et la révolution dans le Sud, se trouve dans une lettre à Engels qui précède le déclenchement de la guerre civile. Écrit le 11 janvier 1860, suite à l’attaque par l’abolitionniste John Brown d’un arsenal fédéral à Harpers Ferry, en Virginie, quelques semaines auparavant, Marx proclame ainsi :

« Selon moi, l’événement le plus mémorable se déroulant dans le monde aujourd’hui est, d’une part, le mouvement au sein des esclaves, provoqué par la mort de Brown, et le mouvement au sein des esclaves en Russie d’autre part […] Je viens juste de voir dans la Tribune qu’il y avait un nouveau soulèvement d’esclaves, bien évidemment réprimé. Mais le signal a désormais été donné » (MECW 41, p. 4). 

L’expédition de Brown, incluant des abolitionnistes noirs comme blancs, fut une tentative pour provoquer un soulèvement d’esclaves dans la zone de Harpers Ferry.

Marx écrivit également sur la conscience politique et sociale de ceux qu’il nommait les « pauvres blancs» (poor Whites) du Sud, puisque seuls 300 000 sur les 5 millions de sudistes blancs possédaient en fait des esclaves. Alors que les États du Sud votèrent pour faire sécession en 1861, provoquant ainsi la guerre civile, Marx rapporte la manière dont les votes, lors de la convention sur la sécession, démontraient qu’une large part des pauvres blancs ne soutenait pas initialement la sécession. Dans un article du 25 octobre 1961, « La guerre civile nord-américaine » Marx compare les pauvres blancs du Sud aux plébéiens de la Rome antique, dont les antagonismes de classe avec l’aristocratie patricienne furent tempérés par les gains que les plébéiens reçurent des conquêtes romaines. Se référant aux manœuvres du Sud pour s’élargir vers de nouveaux territoires où le travail esclavagiste prédominait, comme on le voit avec la guerre américano-mexicaine de 1846, Marx affirmait ainsi qu’un processus similaire était en train de voir le jour aux États-Unis :

« Enfin, le nombre des actuels, esclavagistes dans le sud de l’Union atteint à peine trois cent mille, soit une oligarchie très mince à laquelle font face des millions de  « pauvres Blancs », dont la masse croît sans cesse en raison de la concentration de la propriété foncière, et dont les conditions ne sont comparables qu’à celles des plébéiens romains à l’époque du déclin extrême de Rome. C’est seulement par l’acquisition – ou la perspective d’acquisition – de territoires nouveaux, ou par des expéditions de flibusterie qu’il est possible d’accorder les intérêts de ces  « pauvres Blancs »  à ceux des esclavagistes, et de donner à leur turbulent besoin d’activité une direction qui ne soit pas dangereuse, puisqu’elle fait miroiter à leurs yeux l’espoir qu’ils peuvent devenir un jour eux-mêmes des propriétaires d’esclaves » (1970, p. 18). 

Comme l’écrit August Nimtz dans son Marx, Tocqueville and Race in America (2003), « L’annexion énergique du Nord-Mexique aux États-Unis, était claire dans l’esprit de Marx. Il cherchait à expliquer la base matérielle de ce que l’on appellera plus tard la fausse conscience des pauvres blancs sudistes de la guerre de Sécession, offrant ainsi un aperçu de l’établissement et du maintien de l’idéologie dominante » (2003 : 94). C’est le besoin de créer de nouveaux États esclavagistes qui a poussé le Sud à faire sécession en 1861 car, selon Marx, l’opposition de Lincoln à la création de nouveaux États esclavagistes, même s’il n’avait pas encore aboli l’esclavage dans les États déjà esclavagistes, était une menace sérieuse à l’avenir du Sud, dans le sens évoqué plus haut.

Mais Marx ne voulait pas seulement expliquer cette fausse conscience. Il examinait également la possibilité de l’apparition d’une nouvelle forme de subjectivité révolutionnaire pouvant émerger des profondeurs du système social du Sud, quelque chose que les classes dominantes s’étaient acharnées à empêcher : l’alliance possible entre les pauvres blancs et les esclaves noirs. La guerre elle-même pourrait renverser les anciennes relations sociales dans le Sud, permettant ainsi à de telles contradictions sociales d’apparaitre.

 

Les débats de Marx avec Engels et Lassalle

Ainsi que Marx l’a bien vu, la guerre civile allait également ouvrir des possibilités révolutionnaires pour le Nord. Comme nous l’avons mentionné plus haut, il faisait référence, dans Le Capital, à la naissance d’un mouvement ouvrier dans le sillage de la guerre. De plus, alors que Lincoln tentait de tergiverser autour de la question de l’esclavage, depuis le début de la guerre Marx écrivait avec la certitude que la logique des événements allait, au fil du temps, forcer le Nord non seulement à soutenir l’abolition de l’esclavage, mais également à enrôler des régiments noirs dans son armée et à accorder des droits civils complets aux anciens esclaves. En ce sens, la cause nordiste était entièrement progressiste et révolutionnaire depuis le début, au moins implicitement.

Engels, pour sa part, était moins optimiste quant aux possibilités de victoire du Nord, sans parler des chances d’adopter des politiques révolutionnaires. Sur ce point, il semble qu’il ait partagé, du moins jusqu’à un certain point, les vues des socialistes européens comme Ferdinand Lassalle – cible régulière des virulentes critiques de Marx, l’accusant notamment d’être un partisan du socialisme d’État, ou pire encore – sur les effets qu’allait engendrer le manque de radicalisme révolutionnaire et le manque d’une réelle volonté à combattre. Ceci signifiait que le Sud aurait pu triompher dans cette guerre, notamment à cause des indécisions du Nord qui contrastaient fortement avec la claire volonté de combattre, pour défendre ses institutions réactionnaires du Sud. Dans son débat avec Marx, Engels pointe également le fait que le corps des officiers sudistes était bien plus expérimenté militairement, étant donné que la majeure partie du corps d’officiers américains avait déserté le Nord pour le Sud. Ce débat, qui s’est poursuivi pendant quelques années dans la correspondance entre Marx et Engels constitue, à ma connaissance, la différence politique la plus explicite dans leur relation qui dura quarante ans. C’est au cours de l’un de ces débats avec Engels, que Marx prédit, dans une lettre du 7 août 1862, que « le Nord allait finalement guerroyer sérieusement pour adopter des méthodes révolutionnaires » et que celles-ci incluraient l’usage de troupes noires qui, « allaient remarquablement taper sur les nerfs des sudistes »2

 

L’internationalisme prolétarien : les ouvriers britanniques et la guerre civile américaine

Une partie importante des écrits de Marx sur la guerre civile reprend ce à quoi il fait référence dans l’adresse inaugurale de la Première Internationale, c’est-à-dire la nécessité pour la classe ouvrière de « maitriser, pour elle-même, les mystères de la politique internationale », c’est cela – entre autres – que les marxistes nommeront plus tard l’internationalisme prolétarien. Depuis le début de la guerre on craignait une intervention britannique ou française aux côtés du Sud, ce qui aurait grandement aidé à assurer une victoire au Sud. Comme Marx, et d’autres socialistes et syndicalistes, l’avaient vu, les forces conservatrices, spécialement celles issues de l’aristocratie foncière, tentaient de donner un coup de fouet aux sentiments de la population contre le Nord. Ainsi, l’un des arguments de ces voies conservatrices était que le blocus des ports sudistes par le Nord, qui empêchait l’exportation de coton, provoquait une situation économique désastreuse pour les ouvriers du textile de Manchester et d’autres centres industriels.

Dans « L’opinion publique anglaise », un article publié dans le New York Tribune du 11 janvier 1862, Marx décrit la manière dont les classes ouvrières britannique et irlandaise refusaient d’écouter les cris guerriers de l’establishment britannique, même après que la flotte américaine ait abordé un navire britannique, dans lequel se trouvaient deux diplomates confédérés se rendant à Londres :

« Même à Manchester, on se rendit si bien compte des sentiments de la classe ouvrière qu’une tentative isolée de convoquer un meeting pour la guerre fut abandonnée à peine l’idée eut germé. (…) Partout où des réunions publiques eurent lieu en Angleterre, en Écosse ou en Irlande , on protesta contre les violents cris de guerre de la presse et les sombres projets du gouvernement en se déclarant pour une solution amiable des questions litigieuses (…) Dans les circonstances présentes, une grande partie de la classe ouvrière anglaise souffre directement et sévèrement des conséquences du blocus du Sud, tandis qu’une autre partie est indirectement touchée par les restrictions du commerce américain dues – à ce qu’on leur raconte – à l’égoïste politique protectionniste des républicains (…) Dans de telles conditions, la simple, justice exige que l’on considère avec respect la ferme attitude de la classe ouvrière anglaise, et ce d’autant qu’on peut lui opposer le comportement hypocrite, fanfaron, lâche et bête de l’officiel et bien-pensant John Bull ». 

À plusieurs reprises, Marx publia des articles sur les grands meetings des ouvriers anglais qui supportaient la cause nordiste, même si cela leur couta de perdre leur emploi dans leur pays sur le court terme. C’est ceci qui constitua l’un des meilleurs exemples de cette époque – et depuis – de l’internationalisme prolétarien.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, ces meetings pour soutenir le Nord dans la guerre étaient cruciaux dans la formation des réseaux desquels émergerait la Première Internationale. Marx résume ceci brièvement dans une lettre du 29 novembre 1864 à Lion Philips, dans laquelle il s’intéresse à la manière dont les réseaux des mouvements ouvriers européens qui ont soutenu le Nord – et supporteront ultérieurement l’insurrection polonaise de 1863 – ont fusionné à l’automne 1864 pour former la Première Internationale :

« En septembre, les ouvriers parisiens ont envoyé une délégation à Londres pour affirmer leur soutien à la Pologne. À cette occasion, un comité international d’ouvriers fut formé. Ceci n’est pas sans importance car (…) à Londres les mêmes personnes étaient à la tête (…) de leur gigantesque meeting avec (le leader libéral britannique John) Bright à St James’s Hall, pour empêcher la guerre contre les États-Unis » (MECW 42 : 47). 

Les réunions à St James Hall, où s’est tenu par ailleurs le congrès fondateur de la Première Internationale, rassemblaient des ouvriers britanniques et d’autres soutiens du Nord pour dénoncer une autre série de déclarations belliqueuses des classes dominantes envers le gouvernement américain.

Dans un tel contexte, il était assez naturel que, mis-à-part l’adresse inaugurale, rédigée par Marx et soulignant ses principes généraux, la première déclaration de la nouvellement formée Première Internationale soit une lettre de félicitation à Lincoln à l’occasion de sa réélection. Dans cette lettre de janvier 1865, dont la réponse de l’administration Lincoln a déjà été citée plus haut, la Première Internationale explicite les principes internationalistes qui ont motivé les ouvriers britanniques à soutenir le Nord malgré les difficultés économiques :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. (…) C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et « cultivées », et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause » (Archives Internet Marxistes).

Ce texte fait référence à la fois au fait que les États-Unis étaient la plus grande république démocratique de l’époque, mais également au fait qu’un grand nombre d’immigrés, notamment allemands, participèrent activement à la guerre, parfois même à des postes de commandement. La réponse chaleureuse de l’administration Lincoln, citée plus haut, engendra la première vraie promotion de l’Internationale dans la presse anglaise.

L’Amérique de la guerre civile était une société imprégnée de beaucoup de besoins révolutionnaires.  Parmi d’autres choses, ceci provoqua l’accroissement d’une large branche de la Première Internationale dans l’Amérique post-guerre civile, dont l’un des membres était l’abolitionniste radical Wendell Phillips, le seul abolitionniste a être passé de l’abolitionnisme, au soutien aux ouvriers dans la période de reconstruction. Et, comme nous le savons, les forces réactionnaires, pas seulement sudistes, mais également les grands capitalistes du Nord, travaillèrent ensemble pour limiter l’étendue de la reconstruction, s’assurant, par exemple, que les 16 hectares et une mule ne soient jamais accordés aux anciens esclaves. Vers 1876, malgré les espoirs, désormais anéantis, liés à la phase de reconstruction, un nouveau type d’oppression racial, caractérisé par une ségrégation forcée et une violente répression, se mit en place dans le Sud. Comme nous le savons, ce système survécu pendant presque un siècle, jusque dans les années 1960.

J’aimerais terminer sur une note plus générale concernant la vue globale de Marx sur la race, l’ethnicité et le nationalisme et comment ils s’insèrent dans son cadre dialectique comme un tout, ainsi que dans sa critique du capital, par une citation de Marx at the Margins :

« Marx développa une théorie dialectique du changement social qui n’a jamais été unilinéaire ni exclusivement basée sur la classe. Tout comme sa théorie du développement social a évolué vers une direction plus multilinéaire, sa théorie de la révolution commença, au fil du temps à se concentrer de plus en plus sur la rencontre de la classe avec l’ethnicité, la race et le nationalisme. Marx n’était pas un philosophe de la différence, au sens postmoderne du terme, dans la mesure où la critique d’une seule entité englobante, le capital, était centrale dans toute son entreprise intellectuelle. Mais centrale ne signifie pas univoque ou exclusive. La théorie de la maturité de Marx tourne autour d’un concept de la totalité qui n’offre pas seulement une place considérable à la singularité et à la différence, mais peut également rendre ces particularités – la race, l’ethnicité et la nationalité – déterminantes pour la totalité » (p. 244).

 

Cet article est inspiré de conférences données en Septembre et Octobre 2011 à l’université Loyola de Chicago, à la librairie Niebyl-Proctor Marxist d’Oakland, au forum Brecht de New York et à la West Coast Marxist-Humanists de Los Angeles.

Kevin B. Anderson est professeur de sociologie, de science politique et d’études féministes à l’université de Santa Barbara, en Californie. Ses écrits portent sur Marx, Hegel, l’école de Francfort, Foucault et le débat autour de l’orientalisme. Ses livres les plus récents sont Foucault and the Iranian Revolution (avec Janet Afary, 2005) et  Marx at the Margins (2010) dont un projet de traduction en français est en cours aux éditions Syllepse. Il est membre de l’organisation marxiste-humaniste internationale.

Traduit de l’anglais par Selim Nadi.

Source : Kevin B. Anderson, “On the Dialectics of Race and Class: Marx’s Civil War Writings, 150 Years Later,” The International Marxist-Humanist (October 21, 2011)  http://www.internationalmarxisthumanist.org/articles/dialectics-race-class-marxs-civil-war-writings-150-years-kevin-anderson

Photo d’illustration : Ernest Withers, I Am a Man March, Sanitations Workers Strike, Memphis, March 28, 1968. 

 

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références

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1 Kevin Anderson, Marx at the Margins. On Nationalism, Ethnicity and Non-Western Societies, Chicago, University of Chicago Press, 2010. À paraître en français aux éditions Syllepse.
2 Dans cette lettre, le terme que Marx utilise est en réalité « régiments nègres », employant le mot en n (n-word) au milieu d’une lettre écrite par ailleurs en allemand, il semble qu’ici il ait fait usage d’un terme raciste (largement reconnu comme tel, même à l’époque) dans une argumentation dont le point principal était fortement antiraciste. Un tel usage du mot en n apparaît un certains nombres de fois dans les écrits de Marx, y compris dans des articles qui furent publiés. À une seule reprise cependant, il semble qu’il ait utilisé le mot en n, comme un terme péjoratif. On trouve cette occurrence dans une attaque contre l’attitude de Lassalle devant la guerre civile : dans une lettre à Engels du 30 Juillet 1862, il fait référence à la peau foncée de Lassalle (ce qui était pourtant aussi le cas de Marx lui-même) utilisant le mot en n, afin de dénoncer l’attitude condescendante de Lassalle devant la cause nordiste.