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« Peu importe, j’allais vivre ». Un extrait de l’autobiographie d’Assata Shakur
26 juin 2026

« Peu importe, j’allais vivre ». Un extrait de l’autobiographie d’Assata Shakur


Nous publions un extrait de l’autobiographie d’Assata Shakur, dans laquelle elle raconte ses souvenirs, de son enfance à son exil à Cuba, en accordant une place centrale à son expérience de la prison durant six ans. Comme l’indique l’excellente maison d’édition « Premiers matins de novembre », qui publie ce livre, il constitue une source d'inspiration inaltérable pour celles et ceux qui, à travers le monde, exigent la dignité et la justice.

Des lumières. Des sirènes. Zayd était mort. Au fond de moi, je savais que Zayd était mort. L’air tranchait comme du verre froid. Des bulles énormes gonflaient et éclataient. Chaque fois, cela me faisait l’effet d’une déflagration dans les poumons. J’avais un goût de sang et de terre dans la bouche. Tout se mit à tourner dans la voiture et un état proche du sommeil m’enveloppa. Au loin, j’entendais des bruits qui m’avaient l’air d’être des coups de feu. Mais je perdis connaissance et m’enfonçai dans un rêve.

D’un coup, la portière s’ouvrit brutalement et je sentis qu’on me traînait sur le trottoir. Secouée et rouée de coups de poing. La tête écrasée par un pied. Coup de pied dans le ventre. Des flics partout. L’un d’eux me braquait son flingue en plein visage.

« Ils sont partis par où ? » hurla-t-il. « Salope, t’as intérêt à ouvrir ta grande gueule ou je te fais sauter ta putain d’cervelle. »

Je fis un signe de la tête vers l’autre côté de l’autoroute. J’étais certaine que personne n’était parti par là. Quelques policiers s’éloignèrent en courant.

« On d’vrait l’achever », dit l’un des porcs. Mais les autres étaient trop occupés à fouiller la voiture. Ils la passaient au crible. Et ils répétaient la même question : « T’as trouvé le flingue ? »

À un moment, l’un d’eux demanda à un autre :

— On la fout dans la voiture, tu crois ?

— Nan. Qu’elle reste là à croupir dans le caniveau, c’est sa place. Vire-la juste du passage.

Je sentis qu’on me traînait par les pieds le long du trottoir. Mes poumons étaient en feu. Mon chemisier était violacé de sang. J’étais sûre que mon bras avait été arraché par une balle et qu’à l’intérieur de ma manche il ne tenait plus que par des lambeaux de chair. Je ne le sentais plus.

L’ambulance finit par arriver et ils me transportèrent à l’intérieur. Ce fut un véritable supplice, mais pour les couvertures ça valait la peine.

J’avais tellement froid. Les ambulanciers m’examinèrent. J’essayai de parler, mais seules des bulles sortirent de ma bouche. Je bavais.

« Elle est touchée où ? » se demandèrent-ils, comme si je n’étais pas là.

Ils terminèrent leur examen. Je fus soulagée.

— Bon, allez, on y va, dit l’un d’entre eux.

— Ouais, mais attends deux secondes… répondit le chauffeur avant de sortir du véhicule.

Je l’entendis dire : « Touchée à deux endroits », « faut qu’on attende. » Le chauffeur claqua la portière.

Il ajouta autre chose que je ne compris pas. Le temps s’écoulait. Mon esprit dérivait. C’était tellement étrange, comme dans un rêve, un mauvais rêve. Un long moment s’écoula encore. Ça me parut une éternité. Je perdais connaissance, revenais à moi, perdais connaissance, revenais…

Pour aller plus loin
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Une voix rauque demanda : « Alors, elle est morte, ça y est ? » Mon esprit dériva de nouveau. Une autre voix résonna : « Alors, elle est morte, ça y est ? » Je me demandais depuis combien de temps l’ambulance était là sans bouger. Les secouristes avaient l’air nerveux. Les bulles dans mes poumons semblaient de plus en plus grosses. Quand elles éclatèrent, c’est ma poitrine tout entière qui se déchira. Je m’évanouis à nouveau et me retrouvai dans le Sud, en été. J’ai pensé à ma grand-mère. L’ambulance roulait enfin. Je me rappelle m’être dit : « Si jamais je survis, il ne me restera qu’un bras. »

L’hôpital est d’une blancheur aveuglante. Tous les gens que je vois sont blancs. Tout le monde a l’air d’attendre. Puis soudain ils se mettent tous en mouvement. Tension, pouls, injections, etc. Deux inspecteurs arrivent. Je sais que ce sont des inspecteurs parce qu’ils ont des dégaines d’inspecteurs. L’un a une tête de bulldog avec des joues pendantes. Ils surveillent l’infirmière pendant qu’elle découpe mes vêtements. Après un certain temps, l’un d’eux me tapote le bout des doigts avec des espèces de cotons-tiges. Plus tard, je découvrirai qu’il s’agit d’un test par activation neutronique pour déterminer si j’ai fait ou non usage d’une arme à feu. L’autre inspecteur essaie ensuite de relever mes empreintes, mais il n’y arrive pas parce que ma main est inerte.

« File-moi le kit pour cadavres. » Il place mes doigts dans des trucs en forme de cuillère qui servent à relever les empreintes digitales des morts. Ils commencent à me poser des questions, mais un groupe de médecins arrive. L’un d’eux, le chef de service apparemment, m’examine. Il me tripote partout et me remue dans tous les sens comme une poupée de chiffon. Puis, comme s’il voulait me tuer, il me secoue brutalement pour me retourner sur le ventre. La douleur me traverse comme une décharge électrique. Je gémis.

« Tu vas pas pleurer maintenant, cocotte », dit-il. « Pourquoi t’as tiré sur le policier ? Pourquoi t’as tiré sur le policier ? »

J’ai envie de lui coller mon poing dans la figure. Je sais qu’il me tuerait s’il en avait l’occasion. J’imagine déjà son scalpel déraper… L’un des médecins parle d’appeler le bloc opératoire. « Hors de question ! » je hurle intérieurement, « Hors de question ! »

Au bout d’un moment, ils partent tous. Une infirmière Noire16 pénètre dans la chambre. Je suis toute heureuse de la voir. Elle se penche vers moi.

— Vous vous appelez comment ? » demande-t-elle. Vous vous appelez comment ?

Je réfléchis et décide de ne rien dire. Si je leur dis mon nom, ils sauront qui je suis et ils me tueront, c’est certain.

« Comment vous vous appelez ? » répète-t-elle sans relâche, détachant chaque syllabe comme le font les gens lorsqu’ils s’adressent à quelqu’un qui a des difficultés d’audition ou de compréhension. « Quel est votre nom ? Et votre adresse ? Vous habitez où ? » Elle parle de plus en plus fort. « Nous avons besoin de votre signature, mademoiselle », dit-elle en m’agitant un papier sous le nez. « Nous avons besoin d’une autorisation de soins, au cas où nous devrons vous opérer. » Elle répète la même chose, encore et encore. « Qui devons-nous contacter en cas d’urgence ? » (Je trouve ça un peu comique). « C’est quoi, votre nom ? Vous habitez où ? » Je ferme les yeux, avec l’espoir qu’elle disparaisse. Mais elle ne veut pas s’arrêter de parler.

Je m’assoupis en pensant à mon bras. Il tient le coup.

« Lésions nerveuses. Paralysie », les ai-je entendu dire. Je ne l’avais même pas envisagé. Ç’aurait pu être pire, me souviens-je avoir pensé. S’il le faut, je m’y ferai.

Encore plus de voix, d’autres voix. Qui m’écorchent les oreilles et l’esprit.

— Elle peut parler, dit quelqu’un. Le docteur dit qu’elle peut parler. Vous alliez où ? Comment tu t’appelles ? Vous veniez d’où ? Qui était dans la voiture avec toi ? Vous étiez combien ? Je sais qu’elle m’entend.

Je garde les yeux fermés. L’un d’eux se penche vraiment tout près de moi. Je sens son souffle contre ma joue. Et son haleine.

— J’sais qu’tu peux m’entendre et j’sais qu’tu peux parler, et si tu t’dépêches pas de parler, j’vais te démolir la tronche bien comme il faut.

Mes yeux s’ouvrent d’un coup malgré moi. Immédiatement, ils se jettent sur moi et me bombardent de questions. Je garde le silence. Je finis par refermer les yeux.

— Oh, elle se sent pas bien, dit l’un d’entre eux d’une voix doucereuse, moqueuse. Ça te fait mal où ? Ici ? Ici ? Ici ?

Chaque ici est ponctué d’un coup violent. Je regarde autour de moi, aux abois, mais il n’y a personne. Ça cogne, frappe de plus belle, mais rien ne me fait autant mal que la douleur dans ma poitrine. J’essaie de crier mais je comprends tout de suite que c’est une mauvaise idée. Mes poumons s’enflamment et j’ai l’impression que je vais crever. Et ils continuent, sans arrêt. Des questions. Des coups. J’ai l’impression qu’ils ne s’arrêteront jamais.

Une voix de femme.

— Téléphone.

— Merci, dit l’un d’entre eux, en me souriant d’un air mauvais. Ils s’en vont.

Un autre porc entre. Il est Noir. En uniforme. Il s’approche et je constate que ce n’est pas un flic mais un agent de sécurité de l’hôpital. Il se tient pas très loin de là où je suis allongée et je vois bien qu’il n’est pas du tout hostile. Sur son visage, un vague sourire timide se forme et, très discrètement, il serre le poing et le brandit. Jamais cet homme ne saura à quel point il m’a réconfortée en cet instant précis.

Les inspecteurs reviennent accompagnés d’une infirmière. Ils commencent à déplacer le brancard. Les pensées se bousculent dans ma tête. Où est-ce qu’ils m’emmènent ? Le seul endroit qui me vient à l’esprit, c’est le bloc opératoire. Quand nous arrivons dans la salle de radiologie, je suis soulagée. Comme on doit me manipuler, la séance de radiographie est douloureuse, mais le technicien est sympa. Les radios sont terminées. On pousse mon brancard dans le couloir et je suis déterminée à garder les yeux fermés. Soudain, des flashs. J’ouvre grand les yeux. Cette fois-ci, ils me prennent en photo.

— Tu veux pas nous faire un sourire ? demande le photographe de la police. Allez, fais-nous un petit sourire.

Je ferme à nouveau les yeux. On se déplace. Le brancard s’arrête. Un des porcs dit à l’infirmière qu’il a mal à la tête. Elle se propose d’aller lui chercher quelque chose.

On déplace le brancard à nouveau. Où m’emmènent-ils comme ça ? Encore une fois, la lumière change et, même si mes yeux sont fermés, je sens bien la différence. J’ai l’impression d’être dans le noir. Je n’en peux plus, je regarde. La pièce est sombre, il y a un peu de lumière. Mes yeux s’adaptent petit à petit. Il y a quelque chose à côté de moi. Je distingue une forme. Quelque chose en plastique. Quelque chose… mon cerveau réalise progressivement qu’il s’agit d’une personne dans une housse en plastique. Et que cette personne, c’est Zayd. Mon corps se raidit. Mon esprit s’embrase.

L’un des agents de la police d’État dit : « C’est c’qui t’attend avant l’aube si tu nous dis pas c’qu’on veut savoir. » Je reste silencieuse, mais à l’intérieur j’enrage. Chiens, porcs, sales pourceaux dégueulasses ! Sales raclures de merde ! Salauds! Fils de putes ! J’enrage encore et encore. Je vous donnerai même pas l’heure, pensé-je en moi-même. Vos réponses, vous pouvez vous les mettre au cul !

La nuit s’écoule au ralenti. Infirmières, médecins et policiers d’État. J’ai encore peur mais ma colère et ma haine sont tout aussi intenses que ma peur. Les inspecteurs vont et viennent et, dès qu’ils sont seuls avec moi, les coups et les questions reprennent. Au bout d’un moment, pourtant, je cesse de trop me soucier d’eux. Mon souci, c’est vivre, survivre, et ce que je devrai affronter ensuite. Eux, ils vont faire ce qu’ils ont à faire et je n’y peux pas grand-chose. L’important, c’est que je reste moi-même, que je reste aussi forte que possible et que je fasse de mon mieux. C’est tout. Il n’y a aucun moyen de fuir et je ne suis pas en état de m’évader de toute façon. Je réalise à quel point je suis isolée et vulnérable. Et s’il me fallait vraiment une opération ? J’ai besoin d’aide du monde extérieur. Je dois tenter de prévenir quelqu’un. L’infirmière Noire revient souvent, répétant les mêmes questions. Chaque fois, j’ai fermé les yeux jusqu’à ce qu’elle s’en aille. Je prends la décision de lui demander de contacter mes proches dès qu’elle repassera. Peut-être qu’elle acceptera. Elle est ma meilleure chance. L’agent de sécurité a disparu depuis longtemps.

Je m’endors un petit moment. Quand je me réveille, une infirmière et un prêtre sont penchés sur moi. Le prêtre marmonne et on dirait qu’il me frotte quelque chose sur le front. Je ne comprends pas tout de suite ce qu’il fait. Puis ça me revient. Les derniers sacrements. Les derniers sacrements, c’est pour les morts.

— Allez-vous-en, dis-je à haute voix.

Je n’ai pas la force d’en dire plus. Mais je sais que je ne veux pas des derniers sacrements. Je ne vais pas mourir, et quand bien même je mourrais, je ne vais pas mourir en hypocrite.

L’infirmière Noire revient et recommence avec ses questions. Avant qu’elle ne s’emballe, je lui fais signe d’approcher. Il n’y a personne d’autre dans les parages. Je lui demande de contacter mon avocate (qui est également ma tante). Je lui donne mon nom et lui dis de passer le coup de fil elle-même. Elle me comprend difficilement et n’arrête pas de me faire répéter mon nom. Je peux à peine parler, et chaque fois qu’elle me demande de répéter, j’ai envie de hurler. Puis je réalise qu’Assata doit sonner étrangement à l’oreille de quelqu’un qui n’a sans doute jamais entendu ce prénom. Alors je lui donne mon nom d’esclave. Je lui donne le numéro et elle s’en va.

Deux minutes plus tard, les inspecteurs fondent sur moi et ne me lâchent plus. Ils menacent, implorent, sermonnent et me promettent la lune. Ils m’assaillent de questions, et se comportent d’une manière encore plus cinglée qu’auparavant. L’un joue au gentil flic prêt à me sauver des griffes de l’autre, le mauvais flic, si seulement j’accepte de coopérer… Je suis fatiguée et leur petit numéro est plus fatigant encore. Je peux lire l’épuisement sur leurs visages. La nuit tout entière descend sur moi. Leurs voix me parviennent de plus en plus loin. Je n’en peux plus. Ils peuvent aller se faire voir. Je vais dormir. Cette fois-ci je vais m’endormir pour de bon.

Quand je me réveille, le brancard est en mouvement. Et quelque temps après nous arrivons dans le service de soins intensifs. L’endroit est rempli d’infirmières. J’exulte. Je ne rêve que d’une seule chose : dormir. Très vite je m’assoupis de nouveau.

Je me réveille. C’est déjà le lendemain. Les médecins font leurs tournées. L’un d’entre eux, un interne je pense, est très gentil avec moi. Les médecins m’examinent et passent le reste de la matinée à faire des analyses de sang, des radios, des électrocardiogrammes, etc., etc.

Bientôt, j’apprends qu’ils vont de nouveau me déplacer. Je découvre également que je suis dans l’hôpital du comté de Middlesex. J’entends les infirmières discuter. Elles sont soulagées qu’on me change de service : la police leur tape sur les nerfs.

Quand ils viennent pour me transférer, c’est un véritable défilé de policiers. La chambre où l’on me conduit s’appelle la suite Johnson. Je n’en reviens pas. Jamais je n’aurais imaginé que les hôpitaux avaient des chambres comme ça. Il y a un salon, une grande chambre médicalisée (c’est là que l’on me garde), un bureau, une cuisine, une salle d’eau complète et une autre petite pièce dont la fonction restera un mystère pour moi. Ils me mettent dans le lit et menottent une de mes jambes à la barrière.

Je continue à regarder autour de moi. C’est chic et de toute évidence réservé aux riches. Je suis sans doute la première personne Noire qu’on installe dans cette chambre. Et je suis là uniquement pour raisons de sécurité. Ils ont verrouillé les portes et personne ne peut entrer, sauf par le salon à côté où trois policiers d’État sont postés. Deux simples policiers et un sergent.

La radio de police dans la pièce jacasse à longueur de journée. « Un groupe de personnes de couleur suspectes à bord d’un coupé Ford blanc.

Un nègre suspect, veste bleue, baskets, marchant près de l’hôpital. » On ne signale aucun blanc suspect. En écoutant les conversations des policiers à côté, et en écoutant leur radio, j’apprends que l’hôpital est truffé de policiers d’État. Apparemment, ils croient qu’on va essayer de m’aider à m’évader. Je me sens mieux. Le Demerol me fait un peu planer et permet de mieux supporter la position tordue dans laquelle je suis contrainte de rester à cause des menottes autour de ma jambe.

Plus tard dans l’après-midi, c’est reparti pour un tour. Des inspecteurs à la pelle. Des questions à la pelle. Cette fois-ci, ce ne sont plus les mêmes questions. Là ils veulent en savoir plus sur la Black Liberation Army : son envergure, dans quelles villes elle est implantée, qui sont ses membres, etc., etc. Mais leur interrogatoire se concentre surtout sur « le gars qui a réussi à s’échapper ». Je jubile ! Je me dis qu’à cette heure-ci Sundiata est dans un endroit sûr, en train de souffler.

Désormais, ils font davantage attention aux parties du corps qu’ils visent et à la manière dont ils me frappent. J’imagine qu’ils ne veulent pas laisser de marques. Un policier m’enfonce ses doigts dans les yeux. Je ne sais pas ce qu’il y a sur ces doigts, mais qu’est-ce que ça brûle ! Je crois que je serai aveugle pour le restant de mes jours. Il dit qu’il continuera jusqu’à ce que je sois complètement aveugle. Je ferme les yeux et les garde bien clos, aussi fort que possible. Il me file encore quelques coups. La substance me pénètre quand même légèrement dans les yeux. Des larmes brûlantes coulent sur mon visage et c’est ma tête entière qui va exploser. Je m’attends à ce qu’il continue, mais il commence à m’insulter, me gratifier d’un déluge de « pute de négresse ». Pour finir, ils s’en vont, lui et tous les autres.

L’un des tous premiers jours, un médecin blanc vient m’examiner. Il est tout gentil, doux comme un agneau. Il m’ausculte lentement, entretenant une conversation cordiale tout le temps que ça dure. Je me demande de quoi il est spécialiste puisque je ne l’ai jamais vu et que je suis certaine que ce n’est pas un des médecins habituels. Il dit qu’il sait combien je dois me sentir mal et en fait des tonnes quand il s’insurge contre le fait que je sois enchaînée. Il continue à parler et, après un moment, rapproche une chaise du lit. Là il attaque les petites questions amicales. La conversation se déroule à peu près comme ça :

— Ces gars sur l’autoroute, ils sont rudes. Ils verbalisent à tour de bras. Je prends l’autoroute tous les jours. Vous habitez dans le New Jersey ? Moi, je vis à Newark. Vous y êtes déjà allée ? Vous devez vous sentir bien seule ici. J’suis sûr que vous avez vraiment besoin de quelqu’un à qui parler. Je suis allé en fac de médecine à New York. Vous êtes de là-bas, c’est ça ?

Je me méfie et je ne lui réponds pas. Je lui dis que je veux dormir et il part. Je ne l’ai jamais revu, mais jusqu’à ce jour je reste persuadée que c’était une espèce de flic ou un agent du FBI.

Le troisième ou le quatrième jour, une bonne part de mes ennuis prit fin. Enfin, pas vraiment, mais les droites, les beignes et autres petits coups vicieux, ce fut terminé. Une infirmière à l’accent allemand vint à mon secours. C’était l’une des infirmières du matin, très professionnelle et exigeante, au point de pouvoir être une vraie plaie. Mais elle me sauva la vie. Ce fut la première à protester du fait que la menotte autour de ma jambe était trop serrée. Ma jambe avait commencé à enfler et elle insista pour qu’ils desserrent la menotte et qu’elle soit recouverte de gaze. Bien entendu, dès son départ, ils la resserrèrent, mais la compresse soulageait un peu. Par de petits détails, dans ses remarques, dans son attitude, je devinais qu’elle savait ce qu’il se passait. Un matin, elle entra dans la chambre comme à l’accoutumée et, une fois ses tâches habituelles terminées, elle passa la main derrière le lit, tira sur quelque chose, puis me tendit un bouton d’appel électrique relié à un câble.

— Dès que vous avez besoin de moi ou de quoi que ce soit de la part des infirmières, appuyez simplement sur ce bouton, dit-elle, et n’hésitez pas à vous en servir, ajouta-t-elle, le regard complice.

Je l’aurais embrassée. Plus tard, quand elle revint dans la pièce, après que les officiers se furent aperçus que j’avais le bouton d’appel, l’un d’eux entra à sa suite.

— Y a un moyen de débrancher ce truc ? demanda-t-il. Elle pourrait blesser quelqu’un ou se blesser.

— Non, il n’y a aucun moyen de l’enlever. Si vous le débranchez, ça va continuer à sonner dans la salle des infirmières. Elle a des difficultés pour respirer et elle en a besoin.

— C’est ça ! m’écriai-je intérieurement. Das ist richtig.

Après ça, chaque fois que les flics approchaient à moins d’un mètre de mon lit, j’appuyais sur le bouton d’appel. Finalement, ils renoncèrent à me tabasser et se contentèrent de menaces et autres formes de harcèlement. Une de leurs méthodes préférées était de se tenir dans l’embrasure de la porte et de braquer leurs armes sur moi. Chaque jour était mon dernier jour sur terre. Chaque nuit était la dernière. Au bout d’un moment, je m’y suis habituée. J’étais immunisée. Parfois, ils armaient un pistolet dont le chargeur était vide – ce que j’ignorais – puis prononçaient un long discours passionné et appuyaient sur la détente. D’autres fois, j’étais invitée à jouer à la roulette russe. Tous sans exception me témoignaient une haine féroce. C’était des agents de la police d’État et on m’accusait d’avoir tué l’un des leurs.

Chaque jour, trois équipes de police se relayaient. Quand ils prenaient leur garde, les deux agents saluaient le sergent. Certains faisaient un salut militaire, mais d’autres faisaient un salut nazi comme en Allemagne. Ils tendaient la main devant eux et claquaient des talons. Je n’en revenais pas. Un jour, l’un d’entre eux entra et me déballa tout un discours sur le fait qu’il avait combattu dans le mauvais camp pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était intarissable et ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, il croyait en tout ce qu’il disait. Il me parla du monde, à quel point il ne tournait pas rond. Comment les honnêtes gens ne pouvaient plus mettre un pied dehors. Si Hitler avait gagné, disait-il, le monde ne serait pas dans une telle merde aujourd’hui, les nègres comme moi, les bons à rien de nègres ne seraient pas en train de canarder les policiers d’État du New Jersey.

Il poursuivit en m’expliquant que si la race blanche avait tout inventé, c’est qu’ils étaient intelligents, qu’ils travaillaient dur, que d’autres races voulaient tout casser et utiliser le terrorisme pour prendre à la race blanche tout ce qu’elle avait construit à la sueur de son front. J’avais franchement beaucoup de mal à ne pas répondre. Il parla d’empires : l’Empire romain, l’Empire grec, l’Empire espagnol, l’Empire britannique. Si les Blancs créaient des empires, c’est qu’ils étaient plus civilisés que le reste du monde. Les Blancs avaient créé des ballets, des opéras et des symphonies. « T’as déjà vu ça toi, un négro qui écrit une symphonie ? » me demanda-t-il. Chaque jour, j’avais droit à son discours sur le nazisme. Parfois, d’autres nazis se joignaient à lui. Je lui ai demandé une fois s’il y avait beaucoup de nazis dans la police d’État, mais il s’est contenté de rire et il a continué à parler.

Quand j’étais membre du Black Panther Party, nous traitions la police de « porcs fascistes », mais je les qualifiais de fascistes non pas parce que je croyais qu’ils étaient nazis, mais à cause de leur manière d’agir dans notre communauté. J’avais beau avoir qualifié maintes fois la police de fasciste, c’était choquant de voir ma propre rhétorique se vérifier à ce point-là. J’appris plus tard que la police d’État dans le new jersey avait été créée par un Allemand, que leurs uniformes s’inspiraient d’un certain modèle d’uniforme allemand (très proche des uniformes de la police sud-africaine), et que c’était de notoriété publique que sur l’autoroute ils contrôlaient, tabassaient, harcelaient et interpellaient les Noirs, les Hispaniques et les personnes aux cheveux longs.

Les nazis dirigèrent l’opération de harcèlement contre moi. Ils crachaient dans ma nourriture et baissaient le thermostat dans la pièce jusqu’à ce qu’il gèle. Pendant un moment, le but de leur opération était de m’empêcher de dormir. Ils martelaient le sol de leurs pas, chantaient des chansons toute la nuit, jouaient avec leurs armes, criaient, etc. J’avertis les infirmières, mais ça ne servit à rien. 

Je pouvais supporter tous leurs agissements, mais ça allait durer combien de temps ? Je n’avais aucune nouvelle du monde extérieur et j’ignorais si quelqu’un savait où je me trouvais, si on savait que j’étais en vie. Ma poitrine me faisait moins souffrir, mais ça m’était toujours difficile de respirer. Je me disais qu’une opération n’était plus nécessaire, mais j’ignorais si c’était dû aux analgésiques qu’on m’avait donnés ou si c’était parce que, réellement, mon État s’améliorait.

Tous les jours, je leur demandais de contacter mon avocate, et tous les jours ils répondaient qu’ils avaient essayé mais que ça ne répondait pas.

Je savais que c’était un mensonge puisque Evelyn utilisait un service de standard téléphonique qui prenait les messages en son absence. Tous les jours, je leur demandais de contacter ma famille, ce à quoi ils répondaient en général par des obscénités.

— Ah, t’as une famille, ah bon ? Et ta mère c’est aussi une pute de négresse comme toi ? Parce que les négrillons, c’est interdit dans cet hôpital.

Ils s’acharnèrent sur ma famille jusqu’à ce qu’ils se trouvent un autre sujet de divertissement. Celui qui a inventé le dicton « pas de nouvelles, bonnes nouvelles » devait être complètement dingue.

Bon, il y en eut, des nouvelles, et ce ne furent pas de bonnes nouvelles. Ils me dirent que Sundiata avait été arrêté. Au début, je ne les croyais pas, mais ils étaient bien trop bavards, bien trop arrogants. Je savais qu’il s’était passé quelque chose.

— On a ton ami, m’ont-ils dit, et il balance comme c’est pas permis. Et ouais, il balance à tour de bras, et il est en train de te charger. T’as de la chance qu’il connaissait pas la couleur de ta petite culotte ce jour-là, sinon il nous l’aurait donnée. Nous savons d’où vous veniez. Nous savons où vous alliez. Nous savons que vous vous êtes arrêtés dans un hôtel-restaurant Howard Johnson. Il nous a même dit ce que vous avez commandé à manger et que tu adorais les chips.

— Quoi ? ai-je pensé. Comment ils savent ça ? Je me suis souvenue ensuite que nous avions acheté des chips dans un Howard Johnson sur l’autoroute. Quelqu’un m’a probablement vue et s’en sera souvenu.

— Oui, Clark Squire nous dit que c’est toi qui as pris le pistolet du policier d’État et que c’est toi qui lui as tiré dans la tête. Bon, c’est pas ton genre de faire un truc pareil, non ? Eh bien, JoAnne, t’es dans un sacré merdier. Si j’étais à ta place, j’le laisserais pas s’en tirer comme ça. C’est vraiment minable de faire porter l’chapeau à une femme. J’te propose un marché. Tu nous racontes tout ce qui s’est passé et j’te promets qu’on ira mollo avec toi. Mais, c’est juste que ça m’désole que ce soit toi qui morfles, c’est tout. Tu sais, vu la situation, tu risques d’aller en prison un bout de temps s’il témoigne contre toi. Tu pourrais prendre perpète ou même passer sur la chaise, alors que tout ce que tu aurais à faire, c’est de nous dire ce qui s’est passé et on fera en sorte que tu ne passes que quelques années derrière les barreaux avant de rentrer au bercail. T’es jeune. Tu veux quand même pas croupir en prison toute ta vie, non ? Tu crois peut-être que tu dois quelque chose à la cause ? Tu crois que lui il pense à la cause en ce moment ? Non, il balance, et ça pour balancer, il balance, et il essaie de te faire porter le chapeau. Ils sont tous pareils. Ils font des beaux discours sur les Noirs, l’égalité des droits, les droits civiques, mais dès que la situation est critique, ils pensent plus qu’à sauver leur peau. Il pense à sa peau et tu ferais mieux de penser à la tienne. Tu crois que la cause en a quelque chose à foutre de toi ? Ta propre famille et tes proches n’en ont rien à foutre de toi. Pour eux, t’es qu’une criminelle. Là je t’offre cette dernière chance de t’en sortir et de passer à table. Si tu la saisis pas, t’es une imbécile.

Ils prenaient vraiment les Noirs pour des demeurés. Leur tactique était vieille comme le monde. Il restait assis là, persuadé qu’il m’avait eue avec son petit couplet rebattu. Je n’ai pas dit un mot. Si vous ne leur répondez rien, ils n’ont rien à manipuler, à retourner contre vous. Diviser pour mieux régner, leur devise depuis toujours.

Quand ils ont compris que je n’avais pas l’intention de parler, ils ont commencé à partir. Puis l’un d’eux est revenu.

— Ah oui, a-t-il dit, j’allais oublier de te lire tes droits. Il a sorti une petite carte et a lu :

— Vous avez le droit de garder le silence… Vous avez le droit de…, etc. Je ne voudrais pas que tu dises que nous ne t’avons pas lu tes droits. Jeudi après-midi. Ils me laissent passer un coup de fil. Je n’y crois pas.

J’appelle ma tante. Elle est absente. Je tombe sur le service de standard téléphonique. Je ne sais pas qui appeler d’autre. Les seuls avocats dont les noms me viennent à l’esprit sont ceux qui ont travaillé sur le procès des Panther. Je les appelle au hasard. Personne n’est là, mais les secrétaires promettent de transmettre mes messages. Je suis déçue mais je me sens beaucoup mieux. La situation s’améliore.

On est vendredi. Vu l’agitation dans la pièce d’à côté, je comprends qu’il se trame quelque chose. Des voix et des chuchotements. Ils vont et viennent, rentrent et sortent, parfois en disposant un truc par ci, en déplaçant un truc par là. La radio de la police s’affole. Qu’est-ce qui se passe ? Au fond, peu importe, je me dis que ça ne peut pas être bien terrible. Ils me laissent seule. Après un court instant, une policière pénètre dans la pièce. Elle porte un uniforme marron et on peut lire sur son insigne « Bureau du shérif ». Elle est noire ou hispanique. Je ne saurais pas dire exactement, mais en tout cas elle n’est pas blanche. D’autres policiers entrent encore, vêtus d’uniformes similaires au sien. Puis encore d’autres policiers : ceux-ci sont des agents de la police d’État. L’un d’eux se place devant la porte et se tient au garde-à-vous. Des hommes en costume entrent. Puis un homme arrive avec une sténotype.

— L’honorable Joseph E. Bradshaw, État du New Jersey, Comté de Middlesex. Veuillez vous lever.

Et ensuite, ce juge vêtu d’une robe noire fait son entrée. Un des hommes en costume lit les chefs d’inculpation :

— Nous sommes ici aujourd’hui pour examiner les plaintes déposées contre vous pour les motifs découlant de la fusillade du 2 mai 1973. Je vais vous lire les plaintes, vous remettre une copie des chefs d’inculpation portés à votre encontre. Vous serez ensuite informée par le juge des droits dont vous pouvez disposer dans le cadre de cette procédure (…) Vous êtes inculpée, selon la plainte numéro 119977, par l’Inspecteur Taranto, de la police d’État du New Jersey, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement résisté à une arrestation régulière effectuée par l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, en ayant fait usage d’une arme dangereuse, en ayant blessé le dénommé James Harper et en ayant fui les lieux de l’incident, et ce en violation de la Loi 2A:85-1 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes également inculpée (…) selon la plainte numéro S 119979, par l’Inspecteur Taranto, de la police d’État du New Jersey, pour avoir été, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est situé dans le comté de Middlesex, auteure de coups et blessures envers l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, avec circonstances aggravantes, à savoir l’usage d’une arme de poing avec laquelle la prévenue a tiré sur le dénommé James Harper, l’a blessé et mutilé, et ce en violation de la Loi 2A:90-1 de l’État du New Jersey. Selon le second chef d’inculpation, vous êtes poursuivie par ledit agent, qui déclare que la prévenue Joanne Deborah Chesimard, à la date et au lieu suscités, a illégalement et illicitement agressé le dénommé James Harper avec l’intention de le tuer, de l’assassiner et de l’abattre, en faisant usage d’une arme de poing dont la prévenue était alors en possession, tout cela en violation de la Loi 2A:90-2. En outre, et selon le troisième chef d’inculpation, la prévenue sus-citée aurait été illégalement et illicitement, à la date et au lieu pré-cités, l’auteur de coups et blessures volontaires envers une personne dépositaire de l’autorité publique, à savoir James Harper, agent assermenté de la police d’État du New Jersey, en ayant fait usage d’une arme à feu et en ayant blessé le dénommé James Harper, et ce en violation de la Loi 2A:90-4 de l’État du New Jersey. Selon la plainte S 119980, vous êtes inculpée pour avoir illégalement et illicitement commis un meurtre et pour avoir tiré sur l’agent de police d’État du New Jersey Werner Foerster, de l’avoir tué, abattu, avec préméditation, et ce en violation des Lois 2A:113-1 et 2A:85-14 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes également inculpée, selon la plainte S 119981 du sergent détective Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement causé ou influencé de manière préméditée le meurtre de James Coston, dit Zayd Shakur, alors que vous résistiez ou tentiez d’éviter l’arrestation régulière effectuée à ce moment-là par l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, et ce en violation de la Loi 2A:113-2 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes inculpée, selon la plainte S 119982, par le Sergent de police d’État Louis Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, eu illégalement et illicitement en votre possession et contrôle une arme à feu illégale, à savoir un pistolet automatique Browning 9 millimètres ; un pistolet automatique Browning de calibre .380 ; un pistolet automatique Llama de calibre .38, numéro de série 24831, tout cela sans avoir obtenu de permis autorisant le port des armes en question, et ce en violation de la Loi 2A:151-41(a) de l’État du New Jersey (…) Vous êtes aussi inculpée, selon la plainte S 119983, par le sergent détective Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement pris par la force à l’agent de la police d’État du New Jersey Werner Foerster un revolver calibre .38, avec usage de la violence, c’est-à-dire en tirant sur le même Werner Foerster, en le tuant, en l’abattant, et ce en violation de la Loi 2A:141-1 de l’État du New Jersey. Selon le deuxième chef d’inculpation de cette plainte, vous êtes poursuivie pour avoir commis cet acte avec usage ou menace d’une arme, en violation de la Loi 2A:151-5 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes inculpée par le sergent détective Taranto, dans la plainte S 119984, pour, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, d’association de malfaiteurs avec James Coston dit Zayd Shakur et une personne non identifiée en vue de commettre le meurtre du dénommé Werner Foerster, et dans les circonstances de ladite association de malfaiteurs d’avoir commis les faits manifestes suivants : « La prévenue dénommée Joanne Deborah Chesimard était en possession d’une arme de poing afin de remplir le but poursuivi par l’association de malfaiteurs mentionnée, à la date et au lieu sus-cités. » La prévenue sus-citée Joanne Deborah Chesimard, suivant un plan concerté, a agressé l’agent de la police d’État James Harper et a par ailleurs fait usage d’une arme envers ledit agent de la police d’État James Harper afin de remplir le but poursuivi par l’association de malfaiteurs mentionnée, de surcroît en blessant ledit agent de la police d’État, en le mutilant et le tuant, tout cela en violation des Lois 2A:98-1 et 2A:113-1 de l’État du New Jersey.

On dirait qu’il ne va jamais s’arrêter. Je ne comprends même pas la moitié des accusations. J’interromps la procédure.

— Mon avocate n’est pas présente, je proteste. Je souhaite la présence d’un avocat.

Ils m’ignorent et poursuivent la lecture.

— Que plaidez-vous ? me demandent-ils.

— Je souhaiterais la présence d’un avocat. Je n’ai pas droit à un avocat ?

— Ce ne sera pas nécessaire, répond froidement le juge. L’accusée plaide non coupable.

Et tout aussi rapidement qu’il a fait son entrée, le cortège repart.

Plus tard, la même policière revient. Elle se tient dos au mur, raide comme un piquet. Son visage est un masque. « Non ! Le tribunal encore ? Qu’est-ce qu’ils vont faire cette fois-ci, me condamner sur-le-champ, ici et tout de suite ? » Je m’imagine, jugée là, séance tenante, dans mon lit, sans avocat.

La porte s’ouvre. C’est Evelyn – mon avocate et ma tante. Je n’ai jamais vécu plus belle apparition. Elle me serre dans ses bras et s’assied à côté de moi. Comme toujours, avec elle, les choses sérieuses passent avant tout.

— Je n’ai que cinq minutes, me dit-elle. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas te voir. J’ai dû aller au tribunal pour obtenir une ordonnance. Le juge ne nous a accordé que cinq minutes chacune. Ta mère et ta sœur sont dehors. Alors parle vite.

Nous levons les yeux. Les policiers nous collent littéralement.

— Je voudrais parler avec ma cliente en privé, déclare Evelyn. Voulez-vous s’il vous plaît reculer. C’est une honte. Je suis avocate, je suis en entretien avec ma cliente et nous avons droit à la confidentialité, c’est garanti par la Constitution.

Les policiers reculent de quelques centimètres. Je décris à Evelyn le tribunal d’opérette de ce matin. Mes lèvres bougent si vite qu’on dirait un film à l’ancienne, mais en mode parlant. À son expression je devine que je dois vraiment avoir une mine épouvantable.

— Comment te traitent-ils ? demande-t-elle.

Je n’ai pas le temps de lui raconter toute l’histoire, mais je dois l’avertir de ce qui se passe. J’ignore ce qu’ils me réservent. Il faut que j’arrive à trouver quelqu’un qui leur mette la pression pour qu’ils arrêtent. Je lui raconte certaines choses, mais pas les pires sévices ; je n’y parviens pas. Son visage est triste, très triste, et chaque fois que je lui en confie plus ses mains tremblent.

— Essaie de faire ce que tu peux, dis-je.

— C’est terminé ! Le temps est écoulé, mademoiselle !

Evelyn proteste en vain.

— J’ai besoin de parler avec ma cliente. Nous n’avons absolument pas eu assez de temps.

— Désolé, mademoiselle, c’est terminé !

Ils se dirigent vers elle comme s’ils allaient la tabasser.

L’instant d’après, elle n’est plus là. Je me prépare pour la venue de ma mère et de ma sœur. Je ne les ai pas vues depuis si longtemps. Je ne sais pas à quoi m’attendre.

Ma mère entre. Elle a l’air inquiète, mais elle a l’air solide. Elle m’embrasse.

— Je suis fière de toi, dit-elle.

Les mots tournoient autour de moi, tissant une chaude couverture d’amour. Je suis tellement heureuse. Je suis folle de joie. Ma mère est fière de moi. Elle m’aime et elle est fière de moi.

Ce moment avec ma mère se termine bien trop tôt. Ma sœur entre. Elle a les cheveux enveloppés dans un turban et son visage est terriblement blême. Dès qu’elle me voit, elle éclate en sanglots. Des larmes coulent sur son visage déjà bouffi. On voit qu’elle a beaucoup pleuré.

— Je t’aime, dit-elle simplement.

Nous ne parlons pas beaucoup, mais je me sens infiniment proche d’elle pendant ces quelques minutes.

« Le temps est écoulé. » Une fois de plus. Et ensuite elle disparaît.

Je reste étendue là, submergée d’émotions. C’est une épreuve tellement difficile pour ma famille. Elles ont l’air vulnérables, ébranlées. C’est peut-être même plus difficile pour elles que pour moi. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour soulager leur peine.

Deux infirmières Noires étaient d’une extrême gentillesse à mon égard. Quand elles étaient de service, elles prenaient toujours la peine de s’assurer que j’allais bien. Elles me rendaient visite fréquemment, ce dont je leur étais particulièrement reconnaissante pendant ces premiers jours.

— N’hésitez pas à sonner si vous avez besoin de quoi que ce soit, disaient-elles d’un air entendu.

Une nuit, l’une d’elles entra et me donna trois livres. Je n’avais même pas songé à lire. Ces livres étaient un cadeau du ciel. Ils avaient été soigneusement choisis. Il y avait un livre de poésie Noire, un autre livre intitulé Black Women in White Amerika, et le troisième était un roman de Herman Hesse, Siddhartha. Chaque fois que je m’épuisais avec la violence verbale de mes ravisseurs, je noyais le son de leurs voix en lisant de la poésie tout haut. Invictus et If We Must Die étaient les poèmes que je lisais en général. Je les relisais sans cesse et m’assurais que les gardiens aient entendu chaque mot. Ces poèmes étaient le message que je leur adressais. Pendant la lecture du livre sur les femmes Noires, je sentais l’esprit de ces sœurs qui me nourrissait et me rendait plus forte. Depuis la nuit des temps, les femmes Noires luttent et s’entraident pour survivre aux coups durs de l’existence. Et quand j’ai lu Siddhartha, une forme de paix m’a envahie. Je me sentais en harmonie avec tout le vivant. Le monde, malgré l’oppression, est un endroit magnifique. Pour moi-même, doucement, je murmurais « Om » en laissant mes lèvres vibrer. Je ressentais la présence des oiseaux, du soleil, des arbres.

J’étais en communion avec toutes les forces qui regorgent sur Terre d’un amour sincère pour les êtres, en communion avec toutes les forces révolutionnaires de la planète.

J’allais nettement mieux. Il leur arrivait même de me détacher, ce qui de temps en temps me permettait de boitiller jusqu’aux toilettes avec l’aide de l’infirmière. J’étais encore assez faible et quand je rejoignais mon lit je m’écroulais comme si je venais d’accomplir un exploit hors du commun. Mais au moins à présent je savais pourquoi j’allais mal. Les premiers jours, j’arrivais à peine à poser des questions, et quand je le faisais ils réagissaient comme si mon état de santé était une information ultraconfidentielle à laquelle je n’avais pas le droit d’accéder. J’avais trois blessures par balle. J’avais une balle dans la poitrine (elle y est toujours) ; un poumon blessé rempli de liquide, une clavicule cassée et un bras paralysé avec des lésions indéterminées aux nerfs. Je n’arrêtais pas de demander si je pourrais retrouver l’usage de ma main. Un ou deux médecins répondirent catégoriquement que non. Les autres répondirent : « Peut-être, peut-être pas. »

Peu importe, j’allais vivre.

26 juin 2026

« Peu importe, j’allais vivre ». Un extrait de l’autobiographie d’Assata Shakur

Nous publions un extrait de l’autobiographie d’Assata Shakur, dans laquelle elle raconte ses souvenirs, de son enfance à son exil à Cuba, en accordant une place centrale à son expérience de la prison durant six ans. Comme l’indique l’excellente maison d’édition « Premiers matins de novembre », qui publie ce livre, il constitue une source d'inspiration inaltérable pour celles et ceux qui, à travers le monde, exigent la dignité et la justice.

Des lumières. Des sirènes. Zayd était mort. Au fond de moi, je savais que Zayd était mort. L’air tranchait comme du verre froid. Des bulles énormes gonflaient et éclataient. Chaque fois, cela me faisait l’effet d’une déflagration dans les poumons. J’avais un goût de sang et de terre dans la bouche. Tout se mit à tourner dans la voiture et un état proche du sommeil m’enveloppa. Au loin, j’entendais des bruits qui m’avaient l’air d’être des coups de feu. Mais je perdis connaissance et m’enfonçai dans un rêve.

D’un coup, la portière s’ouvrit brutalement et je sentis qu’on me traînait sur le trottoir. Secouée et rouée de coups de poing. La tête écrasée par un pied. Coup de pied dans le ventre. Des flics partout. L’un d’eux me braquait son flingue en plein visage.

« Ils sont partis par où ? » hurla-t-il. « Salope, t’as intérêt à ouvrir ta grande gueule ou je te fais sauter ta putain d’cervelle. »

Je fis un signe de la tête vers l’autre côté de l’autoroute. J’étais certaine que personne n’était parti par là. Quelques policiers s’éloignèrent en courant.

« On d’vrait l’achever », dit l’un des porcs. Mais les autres étaient trop occupés à fouiller la voiture. Ils la passaient au crible. Et ils répétaient la même question : « T’as trouvé le flingue ? »

À un moment, l’un d’eux demanda à un autre :

— On la fout dans la voiture, tu crois ?

— Nan. Qu’elle reste là à croupir dans le caniveau, c’est sa place. Vire-la juste du passage.

Je sentis qu’on me traînait par les pieds le long du trottoir. Mes poumons étaient en feu. Mon chemisier était violacé de sang. J’étais sûre que mon bras avait été arraché par une balle et qu’à l’intérieur de ma manche il ne tenait plus que par des lambeaux de chair. Je ne le sentais plus.

L’ambulance finit par arriver et ils me transportèrent à l’intérieur. Ce fut un véritable supplice, mais pour les couvertures ça valait la peine.

J’avais tellement froid. Les ambulanciers m’examinèrent. J’essayai de parler, mais seules des bulles sortirent de ma bouche. Je bavais.

« Elle est touchée où ? » se demandèrent-ils, comme si je n’étais pas là.

Ils terminèrent leur examen. Je fus soulagée.

— Bon, allez, on y va, dit l’un d’entre eux.

— Ouais, mais attends deux secondes... répondit le chauffeur avant de sortir du véhicule.

Je l’entendis dire : « Touchée à deux endroits », « faut qu’on attende. » Le chauffeur claqua la portière.

Il ajouta autre chose que je ne compris pas. Le temps s’écoulait. Mon esprit dérivait. C’était tellement étrange, comme dans un rêve, un mauvais rêve. Un long moment s’écoula encore. Ça me parut une éternité. Je perdais connaissance, revenais à moi, perdais connaissance, revenais...

Pour aller plus loin

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Une voix rauque demanda : « Alors, elle est morte, ça y est ? » Mon esprit dériva de nouveau. Une autre voix résonna : « Alors, elle est morte, ça y est ? » Je me demandais depuis combien de temps l’ambulance était là sans bouger. Les secouristes avaient l’air nerveux. Les bulles dans mes poumons semblaient de plus en plus grosses. Quand elles éclatèrent, c’est ma poitrine tout entière qui se déchira. Je m’évanouis à nouveau et me retrouvai dans le Sud, en été. J’ai pensé à ma grand-mère. L’ambulance roulait enfin. Je me rappelle m’être dit : « Si jamais je survis, il ne me restera qu’un bras. »

L’hôpital est d’une blancheur aveuglante. Tous les gens que je vois sont blancs. Tout le monde a l’air d’attendre. Puis soudain ils se mettent tous en mouvement. Tension, pouls, injections, etc. Deux inspecteurs arrivent. Je sais que ce sont des inspecteurs parce qu’ils ont des dégaines d’inspecteurs. L’un a une tête de bulldog avec des joues pendantes. Ils surveillent l’infirmière pendant qu’elle découpe mes vêtements. Après un certain temps, l’un d’eux me tapote le bout des doigts avec des espèces de cotons-tiges. Plus tard, je découvrirai qu’il s’agit d’un test par activation neutronique pour déterminer si j’ai fait ou non usage d’une arme à feu. L’autre inspecteur essaie ensuite de relever mes empreintes, mais il n’y arrive pas parce que ma main est inerte.

« File-moi le kit pour cadavres. » Il place mes doigts dans des trucs en forme de cuillère qui servent à relever les empreintes digitales des morts. Ils commencent à me poser des questions, mais un groupe de médecins arrive. L’un d’eux, le chef de service apparemment, m’examine. Il me tripote partout et me remue dans tous les sens comme une poupée de chiffon. Puis, comme s’il voulait me tuer, il me secoue brutalement pour me retourner sur le ventre. La douleur me traverse comme une décharge électrique. Je gémis.

« Tu vas pas pleurer maintenant, cocotte », dit-il. « Pourquoi t’as tiré sur le policier ? Pourquoi t’as tiré sur le policier ? »

J’ai envie de lui coller mon poing dans la figure. Je sais qu’il me tuerait s’il en avait l’occasion. J’imagine déjà son scalpel déraper... L’un des médecins parle d’appeler le bloc opératoire. « Hors de question ! » je hurle intérieurement, « Hors de question ! »

Au bout d’un moment, ils partent tous. Une infirmière Noire16 pénètre dans la chambre. Je suis toute heureuse de la voir. Elle se penche vers moi.

— Vous vous appelez comment ? » demande-t-elle. Vous vous appelez comment ?

Je réfléchis et décide de ne rien dire. Si je leur dis mon nom, ils sauront qui je suis et ils me tueront, c’est certain.

« Comment vous vous appelez ? » répète-t-elle sans relâche, détachant chaque syllabe comme le font les gens lorsqu’ils s’adressent à quelqu’un qui a des difficultés d’audition ou de compréhension. « Quel est votre nom ? Et votre adresse ? Vous habitez où ? » Elle parle de plus en plus fort. « Nous avons besoin de votre signature, mademoiselle », dit-elle en m’agitant un papier sous le nez. « Nous avons besoin d’une autorisation de soins, au cas où nous devrons vous opérer. » Elle répète la même chose, encore et encore. « Qui devons-nous contacter en cas d’urgence ? » (Je trouve ça un peu comique). « C’est quoi, votre nom ? Vous habitez où ? » Je ferme les yeux, avec l’espoir qu’elle disparaisse. Mais elle ne veut pas s’arrêter de parler.

Je m’assoupis en pensant à mon bras. Il tient le coup.

« Lésions nerveuses. Paralysie », les ai-je entendu dire. Je ne l’avais même pas envisagé. Ç’aurait pu être pire, me souviens-je avoir pensé. S’il le faut, je m’y ferai.

Encore plus de voix, d’autres voix. Qui m’écorchent les oreilles et l’esprit.

— Elle peut parler, dit quelqu’un. Le docteur dit qu’elle peut parler. Vous alliez où ? Comment tu t’appelles ? Vous veniez d’où ? Qui était dans la voiture avec toi ? Vous étiez combien ? Je sais qu’elle m’entend.

Je garde les yeux fermés. L’un d’eux se penche vraiment tout près de moi. Je sens son souffle contre ma joue. Et son haleine.

— J’sais qu’tu peux m’entendre et j’sais qu’tu peux parler, et si tu t’dépêches pas de parler, j’vais te démolir la tronche bien comme il faut.

Mes yeux s’ouvrent d’un coup malgré moi. Immédiatement, ils se jettent sur moi et me bombardent de questions. Je garde le silence. Je finis par refermer les yeux.

— Oh, elle se sent pas bien, dit l’un d’entre eux d’une voix doucereuse, moqueuse. Ça te fait mal où ? Ici ? Ici ? Ici ?

Chaque ici est ponctué d’un coup violent. Je regarde autour de moi, aux abois, mais il n’y a personne. Ça cogne, frappe de plus belle, mais rien ne me fait autant mal que la douleur dans ma poitrine. J’essaie de crier mais je comprends tout de suite que c’est une mauvaise idée. Mes poumons s’enflamment et j’ai l’impression que je vais crever. Et ils continuent, sans arrêt. Des questions. Des coups. J’ai l’impression qu’ils ne s’arrêteront jamais.

Une voix de femme.

— Téléphone.

— Merci, dit l’un d’entre eux, en me souriant d’un air mauvais. Ils s’en vont.

Un autre porc entre. Il est Noir. En uniforme. Il s’approche et je constate que ce n’est pas un flic mais un agent de sécurité de l’hôpital. Il se tient pas très loin de là où je suis allongée et je vois bien qu’il n’est pas du tout hostile. Sur son visage, un vague sourire timide se forme et, très discrètement, il serre le poing et le brandit. Jamais cet homme ne saura à quel point il m’a réconfortée en cet instant précis.

Les inspecteurs reviennent accompagnés d’une infirmière. Ils commencent à déplacer le brancard. Les pensées se bousculent dans ma tête. Où est-ce qu’ils m’emmènent ? Le seul endroit qui me vient à l’esprit, c’est le bloc opératoire. Quand nous arrivons dans la salle de radiologie, je suis soulagée. Comme on doit me manipuler, la séance de radiographie est douloureuse, mais le technicien est sympa. Les radios sont terminées. On pousse mon brancard dans le couloir et je suis déterminée à garder les yeux fermés. Soudain, des flashs. J’ouvre grand les yeux. Cette fois-ci, ils me prennent en photo.

— Tu veux pas nous faire un sourire ? demande le photographe de la police. Allez, fais-nous un petit sourire.

Je ferme à nouveau les yeux. On se déplace. Le brancard s’arrête. Un des porcs dit à l’infirmière qu’il a mal à la tête. Elle se propose d’aller lui chercher quelque chose.

On déplace le brancard à nouveau. Où m’emmènent-ils comme ça ? Encore une fois, la lumière change et, même si mes yeux sont fermés, je sens bien la différence. J’ai l’impression d’être dans le noir. Je n’en peux plus, je regarde. La pièce est sombre, il y a un peu de lumière. Mes yeux s’adaptent petit à petit. Il y a quelque chose à côté de moi. Je distingue une forme. Quelque chose en plastique. Quelque chose... mon cerveau réalise progressivement qu’il s’agit d’une personne dans une housse en plastique. Et que cette personne, c’est Zayd. Mon corps se raidit. Mon esprit s’embrase.

L’un des agents de la police d’État dit : « C’est c’qui t’attend avant l’aube si tu nous dis pas c’qu’on veut savoir. » Je reste silencieuse, mais à l’intérieur j’enrage. Chiens, porcs, sales pourceaux dégueulasses ! Sales raclures de merde ! Salauds! Fils de putes ! J’enrage encore et encore. Je vous donnerai même pas l’heure, pensé-je en moi-même. Vos réponses, vous pouvez vous les mettre au cul !

La nuit s’écoule au ralenti. Infirmières, médecins et policiers d’État. J’ai encore peur mais ma colère et ma haine sont tout aussi intenses que ma peur. Les inspecteurs vont et viennent et, dès qu’ils sont seuls avec moi, les coups et les questions reprennent. Au bout d’un moment, pourtant, je cesse de trop me soucier d’eux. Mon souci, c’est vivre, survivre, et ce que je devrai affronter ensuite. Eux, ils vont faire ce qu’ils ont à faire et je n’y peux pas grand-chose. L’important, c’est que je reste moi-même, que je reste aussi forte que possible et que je fasse de mon mieux. C’est tout. Il n’y a aucun moyen de fuir et je ne suis pas en état de m’évader de toute façon. Je réalise à quel point je suis isolée et vulnérable. Et s’il me fallait vraiment une opération ? J’ai besoin d’aide du monde extérieur. Je dois tenter de prévenir quelqu’un. L’infirmière Noire revient souvent, répétant les mêmes questions. Chaque fois, j’ai fermé les yeux jusqu’à ce qu’elle s’en aille. Je prends la décision de lui demander de contacter mes proches dès qu’elle repassera. Peut-être qu’elle acceptera. Elle est ma meilleure chance. L’agent de sécurité a disparu depuis longtemps.

Je m’endors un petit moment. Quand je me réveille, une infirmière et un prêtre sont penchés sur moi. Le prêtre marmonne et on dirait qu’il me frotte quelque chose sur le front. Je ne comprends pas tout de suite ce qu’il fait. Puis ça me revient. Les derniers sacrements. Les derniers sacrements, c’est pour les morts.

— Allez-vous-en, dis-je à haute voix.

Je n’ai pas la force d’en dire plus. Mais je sais que je ne veux pas des derniers sacrements. Je ne vais pas mourir, et quand bien même je mourrais, je ne vais pas mourir en hypocrite.

L’infirmière Noire revient et recommence avec ses questions. Avant qu’elle ne s’emballe, je lui fais signe d’approcher. Il n’y a personne d’autre dans les parages. Je lui demande de contacter mon avocate (qui est également ma tante). Je lui donne mon nom et lui dis de passer le coup de fil elle-même. Elle me comprend difficilement et n’arrête pas de me faire répéter mon nom. Je peux à peine parler, et chaque fois qu’elle me demande de répéter, j’ai envie de hurler. Puis je réalise qu’Assata doit sonner étrangement à l’oreille de quelqu’un qui n’a sans doute jamais entendu ce prénom. Alors je lui donne mon nom d’esclave. Je lui donne le numéro et elle s’en va.

Deux minutes plus tard, les inspecteurs fondent sur moi et ne me lâchent plus. Ils menacent, implorent, sermonnent et me promettent la lune. Ils m’assaillent de questions, et se comportent d’une manière encore plus cinglée qu’auparavant. L’un joue au gentil flic prêt à me sauver des griffes de l’autre, le mauvais flic, si seulement j’accepte de coopérer... Je suis fatiguée et leur petit numéro est plus fatigant encore. Je peux lire l’épuisement sur leurs visages. La nuit tout entière descend sur moi. Leurs voix me parviennent de plus en plus loin. Je n’en peux plus. Ils peuvent aller se faire voir. Je vais dormir. Cette fois-ci je vais m’endormir pour de bon.

Quand je me réveille, le brancard est en mouvement. Et quelque temps après nous arrivons dans le service de soins intensifs. L’endroit est rempli d’infirmières. J’exulte. Je ne rêve que d’une seule chose : dormir. Très vite je m’assoupis de nouveau.

Je me réveille. C’est déjà le lendemain. Les médecins font leurs tournées. L’un d’entre eux, un interne je pense, est très gentil avec moi. Les médecins m’examinent et passent le reste de la matinée à faire des analyses de sang, des radios, des électrocardiogrammes, etc., etc.

Bientôt, j’apprends qu’ils vont de nouveau me déplacer. Je découvre également que je suis dans l’hôpital du comté de Middlesex. J’entends les infirmières discuter. Elles sont soulagées qu’on me change de service : la police leur tape sur les nerfs.

Quand ils viennent pour me transférer, c’est un véritable défilé de policiers. La chambre où l’on me conduit s’appelle la suite Johnson. Je n’en reviens pas. Jamais je n’aurais imaginé que les hôpitaux avaient des chambres comme ça. Il y a un salon, une grande chambre médicalisée (c’est là que l’on me garde), un bureau, une cuisine, une salle d’eau complète et une autre petite pièce dont la fonction restera un mystère pour moi. Ils me mettent dans le lit et menottent une de mes jambes à la barrière.

Je continue à regarder autour de moi. C’est chic et de toute évidence réservé aux riches. Je suis sans doute la première personne Noire qu’on installe dans cette chambre. Et je suis là uniquement pour raisons de sécurité. Ils ont verrouillé les portes et personne ne peut entrer, sauf par le salon à côté où trois policiers d’État sont postés. Deux simples policiers et un sergent.

La radio de police dans la pièce jacasse à longueur de journée. « Un groupe de personnes de couleur suspectes à bord d’un coupé Ford blanc.

Un nègre suspect, veste bleue, baskets, marchant près de l’hôpital. » On ne signale aucun blanc suspect. En écoutant les conversations des policiers à côté, et en écoutant leur radio, j’apprends que l’hôpital est truffé de policiers d’État. Apparemment, ils croient qu’on va essayer de m’aider à m’évader. Je me sens mieux. Le Demerol me fait un peu planer et permet de mieux supporter la position tordue dans laquelle je suis contrainte de rester à cause des menottes autour de ma jambe.

Plus tard dans l’après-midi, c’est reparti pour un tour. Des inspecteurs à la pelle. Des questions à la pelle. Cette fois-ci, ce ne sont plus les mêmes questions. Là ils veulent en savoir plus sur la Black Liberation Army : son envergure, dans quelles villes elle est implantée, qui sont ses membres, etc., etc. Mais leur interrogatoire se concentre surtout sur « le gars qui a réussi à s’échapper ». Je jubile ! Je me dis qu’à cette heure-ci Sundiata est dans un endroit sûr, en train de souffler.

Désormais, ils font davantage attention aux parties du corps qu’ils visent et à la manière dont ils me frappent. J’imagine qu’ils ne veulent pas laisser de marques. Un policier m’enfonce ses doigts dans les yeux. Je ne sais pas ce qu’il y a sur ces doigts, mais qu’est-ce que ça brûle ! Je crois que je serai aveugle pour le restant de mes jours. Il dit qu’il continuera jusqu’à ce que je sois complètement aveugle. Je ferme les yeux et les garde bien clos, aussi fort que possible. Il me file encore quelques coups. La substance me pénètre quand même légèrement dans les yeux. Des larmes brûlantes coulent sur mon visage et c’est ma tête entière qui va exploser. Je m’attends à ce qu’il continue, mais il commence à m’insulter, me gratifier d’un déluge de « pute de négresse ». Pour finir, ils s’en vont, lui et tous les autres.

L’un des tous premiers jours, un médecin blanc vient m’examiner. Il est tout gentil, doux comme un agneau. Il m’ausculte lentement, entretenant une conversation cordiale tout le temps que ça dure. Je me demande de quoi il est spécialiste puisque je ne l’ai jamais vu et que je suis certaine que ce n’est pas un des médecins habituels. Il dit qu’il sait combien je dois me sentir mal et en fait des tonnes quand il s’insurge contre le fait que je sois enchaînée. Il continue à parler et, après un moment, rapproche une chaise du lit. Là il attaque les petites questions amicales. La conversation se déroule à peu près comme ça :

— Ces gars sur l’autoroute, ils sont rudes. Ils verbalisent à tour de bras. Je prends l’autoroute tous les jours. Vous habitez dans le New Jersey ? Moi, je vis à Newark. Vous y êtes déjà allée ? Vous devez vous sentir bien seule ici. J’suis sûr que vous avez vraiment besoin de quelqu’un à qui parler. Je suis allé en fac de médecine à New York. Vous êtes de là-bas, c’est ça ?

Je me méfie et je ne lui réponds pas. Je lui dis que je veux dormir et il part. Je ne l’ai jamais revu, mais jusqu’à ce jour je reste persuadée que c’était une espèce de flic ou un agent du FBI.

Le troisième ou le quatrième jour, une bonne part de mes ennuis prit fin. Enfin, pas vraiment, mais les droites, les beignes et autres petits coups vicieux, ce fut terminé. Une infirmière à l’accent allemand vint à mon secours. C’était l’une des infirmières du matin, très professionnelle et exigeante, au point de pouvoir être une vraie plaie. Mais elle me sauva la vie. Ce fut la première à protester du fait que la menotte autour de ma jambe était trop serrée. Ma jambe avait commencé à enfler et elle insista pour qu’ils desserrent la menotte et qu’elle soit recouverte de gaze. Bien entendu, dès son départ, ils la resserrèrent, mais la compresse soulageait un peu. Par de petits détails, dans ses remarques, dans son attitude, je devinais qu’elle savait ce qu’il se passait. Un matin, elle entra dans la chambre comme à l’accoutumée et, une fois ses tâches habituelles terminées, elle passa la main derrière le lit, tira sur quelque chose, puis me tendit un bouton d’appel électrique relié à un câble.

— Dès que vous avez besoin de moi ou de quoi que ce soit de la part des infirmières, appuyez simplement sur ce bouton, dit-elle, et n’hésitez pas à vous en servir, ajouta-t-elle, le regard complice.

Je l’aurais embrassée. Plus tard, quand elle revint dans la pièce, après que les officiers se furent aperçus que j’avais le bouton d’appel, l’un d’eux entra à sa suite.

— Y a un moyen de débrancher ce truc ? demanda-t-il. Elle pourrait blesser quelqu’un ou se blesser.

— Non, il n’y a aucun moyen de l’enlever. Si vous le débranchez, ça va continuer à sonner dans la salle des infirmières. Elle a des difficultés pour respirer et elle en a besoin.

— C’est ça ! m’écriai-je intérieurement. Das ist richtig.

Après ça, chaque fois que les flics approchaient à moins d’un mètre de mon lit, j’appuyais sur le bouton d’appel. Finalement, ils renoncèrent à me tabasser et se contentèrent de menaces et autres formes de harcèlement. Une de leurs méthodes préférées était de se tenir dans l’embrasure de la porte et de braquer leurs armes sur moi. Chaque jour était mon dernier jour sur terre. Chaque nuit était la dernière. Au bout d’un moment, je m’y suis habituée. J’étais immunisée. Parfois, ils armaient un pistolet dont le chargeur était vide – ce que j’ignorais – puis prononçaient un long discours passionné et appuyaient sur la détente. D’autres fois, j’étais invitée à jouer à la roulette russe. Tous sans exception me témoignaient une haine féroce. C’était des agents de la police d’État et on m’accusait d’avoir tué l’un des leurs.

Chaque jour, trois équipes de police se relayaient. Quand ils prenaient leur garde, les deux agents saluaient le sergent. Certains faisaient un salut militaire, mais d’autres faisaient un salut nazi comme en Allemagne. Ils tendaient la main devant eux et claquaient des talons. Je n’en revenais pas. Un jour, l’un d’entre eux entra et me déballa tout un discours sur le fait qu’il avait combattu dans le mauvais camp pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était intarissable et ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, il croyait en tout ce qu’il disait. Il me parla du monde, à quel point il ne tournait pas rond. Comment les honnêtes gens ne pouvaient plus mettre un pied dehors. Si Hitler avait gagné, disait-il, le monde ne serait pas dans une telle merde aujourd’hui, les nègres comme moi, les bons à rien de nègres ne seraient pas en train de canarder les policiers d’État du New Jersey.

Il poursuivit en m’expliquant que si la race blanche avait tout inventé, c’est qu’ils étaient intelligents, qu’ils travaillaient dur, que d’autres races voulaient tout casser et utiliser le terrorisme pour prendre à la race blanche tout ce qu’elle avait construit à la sueur de son front. J’avais franchement beaucoup de mal à ne pas répondre. Il parla d’empires : l’Empire romain, l’Empire grec, l’Empire espagnol, l’Empire britannique. Si les Blancs créaient des empires, c’est qu’ils étaient plus civilisés que le reste du monde. Les Blancs avaient créé des ballets, des opéras et des symphonies. « T’as déjà vu ça toi, un négro qui écrit une symphonie ? » me demanda-t-il. Chaque jour, j’avais droit à son discours sur le nazisme. Parfois, d’autres nazis se joignaient à lui. Je lui ai demandé une fois s’il y avait beaucoup de nazis dans la police d’État, mais il s’est contenté de rire et il a continué à parler.

Quand j’étais membre du Black Panther Party, nous traitions la police de « porcs fascistes », mais je les qualifiais de fascistes non pas parce que je croyais qu’ils étaient nazis, mais à cause de leur manière d’agir dans notre communauté. J’avais beau avoir qualifié maintes fois la police de fasciste, c’était choquant de voir ma propre rhétorique se vérifier à ce point-là. J’appris plus tard que la police d’État dans le new jersey avait été créée par un Allemand, que leurs uniformes s’inspiraient d’un certain modèle d’uniforme allemand (très proche des uniformes de la police sud-africaine), et que c’était de notoriété publique que sur l’autoroute ils contrôlaient, tabassaient, harcelaient et interpellaient les Noirs, les Hispaniques et les personnes aux cheveux longs.

Les nazis dirigèrent l’opération de harcèlement contre moi. Ils crachaient dans ma nourriture et baissaient le thermostat dans la pièce jusqu’à ce qu’il gèle. Pendant un moment, le but de leur opération était de m’empêcher de dormir. Ils martelaient le sol de leurs pas, chantaient des chansons toute la nuit, jouaient avec leurs armes, criaient, etc. J’avertis les infirmières, mais ça ne servit à rien. 

Je pouvais supporter tous leurs agissements, mais ça allait durer combien de temps ? Je n’avais aucune nouvelle du monde extérieur et j’ignorais si quelqu’un savait où je me trouvais, si on savait que j’étais en vie. Ma poitrine me faisait moins souffrir, mais ça m’était toujours difficile de respirer. Je me disais qu’une opération n’était plus nécessaire, mais j’ignorais si c’était dû aux analgésiques qu’on m’avait donnés ou si c’était parce que, réellement, mon État s’améliorait.

Tous les jours, je leur demandais de contacter mon avocate, et tous les jours ils répondaient qu’ils avaient essayé mais que ça ne répondait pas.

Je savais que c’était un mensonge puisque Evelyn utilisait un service de standard téléphonique qui prenait les messages en son absence. Tous les jours, je leur demandais de contacter ma famille, ce à quoi ils répondaient en général par des obscénités.

— Ah, t’as une famille, ah bon ? Et ta mère c’est aussi une pute de négresse comme toi ? Parce que les négrillons, c’est interdit dans cet hôpital.

Ils s’acharnèrent sur ma famille jusqu’à ce qu’ils se trouvent un autre sujet de divertissement. Celui qui a inventé le dicton « pas de nouvelles, bonnes nouvelles » devait être complètement dingue.

Bon, il y en eut, des nouvelles, et ce ne furent pas de bonnes nouvelles. Ils me dirent que Sundiata avait été arrêté. Au début, je ne les croyais pas, mais ils étaient bien trop bavards, bien trop arrogants. Je savais qu’il s’était passé quelque chose.

— On a ton ami, m’ont-ils dit, et il balance comme c’est pas permis. Et ouais, il balance à tour de bras, et il est en train de te charger. T’as de la chance qu’il connaissait pas la couleur de ta petite culotte ce jour-là, sinon il nous l’aurait donnée. Nous savons d’où vous veniez. Nous savons où vous alliez. Nous savons que vous vous êtes arrêtés dans un hôtel-restaurant Howard Johnson. Il nous a même dit ce que vous avez commandé à manger et que tu adorais les chips.

— Quoi ? ai-je pensé. Comment ils savent ça ? Je me suis souvenue ensuite que nous avions acheté des chips dans un Howard Johnson sur l’autoroute. Quelqu’un m’a probablement vue et s’en sera souvenu.

— Oui, Clark Squire nous dit que c’est toi qui as pris le pistolet du policier d’État et que c’est toi qui lui as tiré dans la tête. Bon, c’est pas ton genre de faire un truc pareil, non ? Eh bien, JoAnne, t’es dans un sacré merdier. Si j’étais à ta place, j’le laisserais pas s’en tirer comme ça. C’est vraiment minable de faire porter l’chapeau à une femme. J’te propose un marché. Tu nous racontes tout ce qui s’est passé et j’te promets qu’on ira mollo avec toi. Mais, c’est juste que ça m’désole que ce soit toi qui morfles, c’est tout. Tu sais, vu la situation, tu risques d’aller en prison un bout de temps s’il témoigne contre toi. Tu pourrais prendre perpète ou même passer sur la chaise, alors que tout ce que tu aurais à faire, c’est de nous dire ce qui s’est passé et on fera en sorte que tu ne passes que quelques années derrière les barreaux avant de rentrer au bercail. T’es jeune. Tu veux quand même pas croupir en prison toute ta vie, non ? Tu crois peut-être que tu dois quelque chose à la cause ? Tu crois que lui il pense à la cause en ce moment ? Non, il balance, et ça pour balancer, il balance, et il essaie de te faire porter le chapeau. Ils sont tous pareils. Ils font des beaux discours sur les Noirs, l’égalité des droits, les droits civiques, mais dès que la situation est critique, ils pensent plus qu’à sauver leur peau. Il pense à sa peau et tu ferais mieux de penser à la tienne. Tu crois que la cause en a quelque chose à foutre de toi ? Ta propre famille et tes proches n’en ont rien à foutre de toi. Pour eux, t’es qu’une criminelle. Là je t’offre cette dernière chance de t’en sortir et de passer à table. Si tu la saisis pas, t’es une imbécile.

Ils prenaient vraiment les Noirs pour des demeurés. Leur tactique était vieille comme le monde. Il restait assis là, persuadé qu’il m’avait eue avec son petit couplet rebattu. Je n’ai pas dit un mot. Si vous ne leur répondez rien, ils n’ont rien à manipuler, à retourner contre vous. Diviser pour mieux régner, leur devise depuis toujours.

Quand ils ont compris que je n’avais pas l’intention de parler, ils ont commencé à partir. Puis l’un d’eux est revenu.

— Ah oui, a-t-il dit, j’allais oublier de te lire tes droits. Il a sorti une petite carte et a lu :

— Vous avez le droit de garder le silence... Vous avez le droit de..., etc. Je ne voudrais pas que tu dises que nous ne t’avons pas lu tes droits. Jeudi après-midi. Ils me laissent passer un coup de fil. Je n’y crois pas.

J’appelle ma tante. Elle est absente. Je tombe sur le service de standard téléphonique. Je ne sais pas qui appeler d’autre. Les seuls avocats dont les noms me viennent à l’esprit sont ceux qui ont travaillé sur le procès des Panther. Je les appelle au hasard. Personne n’est là, mais les secrétaires promettent de transmettre mes messages. Je suis déçue mais je me sens beaucoup mieux. La situation s’améliore.

On est vendredi. Vu l’agitation dans la pièce d’à côté, je comprends qu’il se trame quelque chose. Des voix et des chuchotements. Ils vont et viennent, rentrent et sortent, parfois en disposant un truc par ci, en déplaçant un truc par là. La radio de la police s’affole. Qu’est-ce qui se passe ? Au fond, peu importe, je me dis que ça ne peut pas être bien terrible. Ils me laissent seule. Après un court instant, une policière pénètre dans la pièce. Elle porte un uniforme marron et on peut lire sur son insigne « Bureau du shérif ». Elle est noire ou hispanique. Je ne saurais pas dire exactement, mais en tout cas elle n’est pas blanche. D’autres policiers entrent encore, vêtus d’uniformes similaires au sien. Puis encore d’autres policiers : ceux-ci sont des agents de la police d’État. L’un d’eux se place devant la porte et se tient au garde-à-vous. Des hommes en costume entrent. Puis un homme arrive avec une sténotype.

— L’honorable Joseph E. Bradshaw, État du New Jersey, Comté de Middlesex. Veuillez vous lever.

Et ensuite, ce juge vêtu d’une robe noire fait son entrée. Un des hommes en costume lit les chefs d’inculpation :

— Nous sommes ici aujourd’hui pour examiner les plaintes déposées contre vous pour les motifs découlant de la fusillade du 2 mai 1973. Je vais vous lire les plaintes, vous remettre une copie des chefs d’inculpation portés à votre encontre. Vous serez ensuite informée par le juge des droits dont vous pouvez disposer dans le cadre de cette procédure (…) Vous êtes inculpée, selon la plainte numéro 119977, par l’Inspecteur Taranto, de la police d’État du New Jersey, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement résisté à une arrestation régulière effectuée par l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, en ayant fait usage d’une arme dangereuse, en ayant blessé le dénommé James Harper et en ayant fui les lieux de l’incident, et ce en violation de la Loi 2A:85-1 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes également inculpée (…) selon la plainte numéro S 119979, par l’Inspecteur Taranto, de la police d’État du New Jersey, pour avoir été, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est situé dans le comté de Middlesex, auteure de coups et blessures envers l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, avec circonstances aggravantes, à savoir l’usage d’une arme de poing avec laquelle la prévenue a tiré sur le dénommé James Harper, l’a blessé et mutilé, et ce en violation de la Loi 2A:90-1 de l’État du New Jersey. Selon le second chef d’inculpation, vous êtes poursuivie par ledit agent, qui déclare que la prévenue Joanne Deborah Chesimard, à la date et au lieu suscités, a illégalement et illicitement agressé le dénommé James Harper avec l’intention de le tuer, de l’assassiner et de l’abattre, en faisant usage d’une arme de poing dont la prévenue était alors en possession, tout cela en violation de la Loi 2A:90-2. En outre, et selon le troisième chef d’inculpation, la prévenue sus-citée aurait été illégalement et illicitement, à la date et au lieu pré-cités, l’auteur de coups et blessures volontaires envers une personne dépositaire de l’autorité publique, à savoir James Harper, agent assermenté de la police d’État du New Jersey, en ayant fait usage d’une arme à feu et en ayant blessé le dénommé James Harper, et ce en violation de la Loi 2A:90-4 de l’État du New Jersey. Selon la plainte S 119980, vous êtes inculpée pour avoir illégalement et illicitement commis un meurtre et pour avoir tiré sur l’agent de police d’État du New Jersey Werner Foerster, de l’avoir tué, abattu, avec préméditation, et ce en violation des Lois 2A:113-1 et 2A:85-14 de l’État du New Jersey (...) Vous êtes également inculpée, selon la plainte S 119981 du sergent détective Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement causé ou influencé de manière préméditée le meurtre de James Coston, dit Zayd Shakur, alors que vous résistiez ou tentiez d’éviter l’arrestation régulière effectuée à ce moment-là par l’agent de la police d’État du New Jersey James Harper, et ce en violation de la Loi 2A:113-2 de l’État du New Jersey (…) Vous êtes inculpée, selon la plainte S 119982, par le Sergent de police d’État Louis Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, eu illégalement et illicitement en votre possession et contrôle une arme à feu illégale, à savoir un pistolet automatique Browning 9 millimètres ; un pistolet automatique Browning de calibre .380 ; un pistolet automatique Llama de calibre .38, numéro de série 24831, tout cela sans avoir obtenu de permis autorisant le port des armes en question, et ce en violation de la Loi 2A:151-41(a) de l’État du New Jersey (…) Vous êtes aussi inculpée, selon la plainte S 119983, par le sergent détective Taranto, pour avoir, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, illégalement et illicitement pris par la force à l’agent de la police d’État du New Jersey Werner Foerster un revolver calibre .38, avec usage de la violence, c’est-à-dire en tirant sur le même Werner Foerster, en le tuant, en l’abattant, et ce en violation de la Loi 2A:141-1 de l’État du New Jersey. Selon le deuxième chef d’inculpation de cette plainte, vous êtes poursuivie pour avoir commis cet acte avec usage ou menace d’une arme, en violation de la Loi 2A:151-5 de l’État du New Jersey (...) Vous êtes inculpée par le sergent détective Taranto, dans la plainte S 119984, pour, le 2 mai 1973, dans les limites du canton de Brunswick Est, situé dans le comté de Middlesex, d’association de malfaiteurs avec James Coston dit Zayd Shakur et une personne non identifiée en vue de commettre le meurtre du dénommé Werner Foerster, et dans les circonstances de ladite association de malfaiteurs d’avoir commis les faits manifestes suivants : « La prévenue dénommée Joanne Deborah Chesimard était en possession d’une arme de poing afin de remplir le but poursuivi par l’association de malfaiteurs mentionnée, à la date et au lieu sus-cités. » La prévenue sus-citée Joanne Deborah Chesimard, suivant un plan concerté, a agressé l’agent de la police d’État James Harper et a par ailleurs fait usage d’une arme envers ledit agent de la police d’État James Harper afin de remplir le but poursuivi par l’association de malfaiteurs mentionnée, de surcroît en blessant ledit agent de la police d’État, en le mutilant et le tuant, tout cela en violation des Lois 2A:98-1 et 2A:113-1 de l’État du New Jersey.

On dirait qu’il ne va jamais s’arrêter. Je ne comprends même pas la moitié des accusations. J’interromps la procédure.

— Mon avocate n’est pas présente, je proteste. Je souhaite la présence d’un avocat.

Ils m’ignorent et poursuivent la lecture.

— Que plaidez-vous ? me demandent-ils.

— Je souhaiterais la présence d’un avocat. Je n’ai pas droit à un avocat ?

— Ce ne sera pas nécessaire, répond froidement le juge. L’accusée plaide non coupable.

Et tout aussi rapidement qu’il a fait son entrée, le cortège repart.

Plus tard, la même policière revient. Elle se tient dos au mur, raide comme un piquet. Son visage est un masque. « Non ! Le tribunal encore ? Qu’est-ce qu’ils vont faire cette fois-ci, me condamner sur-le-champ, ici et tout de suite ? » Je m’imagine, jugée là, séance tenante, dans mon lit, sans avocat.

La porte s’ouvre. C’est Evelyn – mon avocate et ma tante. Je n’ai jamais vécu plus belle apparition. Elle me serre dans ses bras et s’assied à côté de moi. Comme toujours, avec elle, les choses sérieuses passent avant tout.

— Je n’ai que cinq minutes, me dit-elle. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas te voir. J’ai dû aller au tribunal pour obtenir une ordonnance. Le juge ne nous a accordé que cinq minutes chacune. Ta mère et ta sœur sont dehors. Alors parle vite.

Nous levons les yeux. Les policiers nous collent littéralement.

— Je voudrais parler avec ma cliente en privé, déclare Evelyn. Voulez-vous s’il vous plaît reculer. C’est une honte. Je suis avocate, je suis en entretien avec ma cliente et nous avons droit à la confidentialité, c’est garanti par la Constitution.

Les policiers reculent de quelques centimètres. Je décris à Evelyn le tribunal d’opérette de ce matin. Mes lèvres bougent si vite qu’on dirait un film à l’ancienne, mais en mode parlant. À son expression je devine que je dois vraiment avoir une mine épouvantable.

— Comment te traitent-ils ? demande-t-elle.

Je n’ai pas le temps de lui raconter toute l’histoire, mais je dois l’avertir de ce qui se passe. J’ignore ce qu’ils me réservent. Il faut que j’arrive à trouver quelqu’un qui leur mette la pression pour qu’ils arrêtent. Je lui raconte certaines choses, mais pas les pires sévices ; je n’y parviens pas. Son visage est triste, très triste, et chaque fois que je lui en confie plus ses mains tremblent.

— Essaie de faire ce que tu peux, dis-je.

— C’est terminé ! Le temps est écoulé, mademoiselle !

Evelyn proteste en vain.

— J’ai besoin de parler avec ma cliente. Nous n’avons absolument pas eu assez de temps.

— Désolé, mademoiselle, c’est terminé !

Ils se dirigent vers elle comme s’ils allaient la tabasser.

L’instant d’après, elle n’est plus là. Je me prépare pour la venue de ma mère et de ma sœur. Je ne les ai pas vues depuis si longtemps. Je ne sais pas à quoi m’attendre.

Ma mère entre. Elle a l’air inquiète, mais elle a l’air solide. Elle m’embrasse.

— Je suis fière de toi, dit-elle.

Les mots tournoient autour de moi, tissant une chaude couverture d’amour. Je suis tellement heureuse. Je suis folle de joie. Ma mère est fière de moi. Elle m’aime et elle est fière de moi.

Ce moment avec ma mère se termine bien trop tôt. Ma sœur entre. Elle a les cheveux enveloppés dans un turban et son visage est terriblement blême. Dès qu’elle me voit, elle éclate en sanglots. Des larmes coulent sur son visage déjà bouffi. On voit qu’elle a beaucoup pleuré.

— Je t’aime, dit-elle simplement.

Nous ne parlons pas beaucoup, mais je me sens infiniment proche d’elle pendant ces quelques minutes.

« Le temps est écoulé. » Une fois de plus. Et ensuite elle disparaît.

Je reste étendue là, submergée d’émotions. C’est une épreuve tellement difficile pour ma famille. Elles ont l’air vulnérables, ébranlées. C’est peut-être même plus difficile pour elles que pour moi. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour soulager leur peine.

Deux infirmières Noires étaient d’une extrême gentillesse à mon égard. Quand elles étaient de service, elles prenaient toujours la peine de s’assurer que j’allais bien. Elles me rendaient visite fréquemment, ce dont je leur étais particulièrement reconnaissante pendant ces premiers jours.

— N’hésitez pas à sonner si vous avez besoin de quoi que ce soit, disaient-elles d’un air entendu.

Une nuit, l’une d’elles entra et me donna trois livres. Je n’avais même pas songé à lire. Ces livres étaient un cadeau du ciel. Ils avaient été soigneusement choisis. Il y avait un livre de poésie Noire, un autre livre intitulé Black Women in White Amerika, et le troisième était un roman de Herman Hesse, Siddhartha. Chaque fois que je m’épuisais avec la violence verbale de mes ravisseurs, je noyais le son de leurs voix en lisant de la poésie tout haut. Invictus et If We Must Die étaient les poèmes que je lisais en général. Je les relisais sans cesse et m’assurais que les gardiens aient entendu chaque mot. Ces poèmes étaient le message que je leur adressais. Pendant la lecture du livre sur les femmes Noires, je sentais l’esprit de ces sœurs qui me nourrissait et me rendait plus forte. Depuis la nuit des temps, les femmes Noires luttent et s’entraident pour survivre aux coups durs de l’existence. Et quand j’ai lu Siddhartha, une forme de paix m’a envahie. Je me sentais en harmonie avec tout le vivant. Le monde, malgré l’oppression, est un endroit magnifique. Pour moi-même, doucement, je murmurais « Om » en laissant mes lèvres vibrer. Je ressentais la présence des oiseaux, du soleil, des arbres.

J’étais en communion avec toutes les forces qui regorgent sur Terre d’un amour sincère pour les êtres, en communion avec toutes les forces révolutionnaires de la planète.

J’allais nettement mieux. Il leur arrivait même de me détacher, ce qui de temps en temps me permettait de boitiller jusqu’aux toilettes avec l’aide de l’infirmière. J’étais encore assez faible et quand je rejoignais mon lit je m’écroulais comme si je venais d’accomplir un exploit hors du commun. Mais au moins à présent je savais pourquoi j’allais mal. Les premiers jours, j’arrivais à peine à poser des questions, et quand je le faisais ils réagissaient comme si mon état de santé était une information ultraconfidentielle à laquelle je n’avais pas le droit d’accéder. J’avais trois blessures par balle. J’avais une balle dans la poitrine (elle y est toujours) ; un poumon blessé rempli de liquide, une clavicule cassée et un bras paralysé avec des lésions indéterminées aux nerfs. Je n’arrêtais pas de demander si je pourrais retrouver l’usage de ma main. Un ou deux médecins répondirent catégoriquement que non. Les autres répondirent : « Peut-être, peut-être pas. »

Peu importe, j’allais vivre.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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