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Tribune – Les révolutionnaires dans la campagne Mélenchon
16 octobre 2026

Tribune – Les révolutionnaires dans la campagne Mélenchon


Au regard de la situation politique très dangereuse en France, avec une potentielle victoire du FN/RN lors de l’élection présidentielle à venir, des discussions ont lieu dans toutes les organisations et sensibilités de la gauche concernant l’attitude à adopter. La gauche révolutionnaire ne peut évidemment pas esquiver ce débat. Dans cette tribune, Razmig Keucheyan, Gilbert Achcar, Michael Löwy et Ugo Palheta défendent l’idée que les révolutionnaires doivent maintenir leur « autonomie stratégique » tout en contribuant activement à un front uni en faveur du vote Mélenchon.

La haine de la classe dominante envers La France insoumise trahit sa peur d’une possible arrivée de la gauche radicale au pouvoir. Cette polarisation sociale doit déterminer l’attitude des révolutionnaires lors de la campagne présidentielle de 2027. La décision du NPA de soutenir la campagne de Jean-Luc Mélenchon contribue à la montée en puissance d’une gauche de rupture. Toutes celles et ceux qui se réclament de l’anticapitalisme doivent la rejoindre. 

La bourgeoisie ne déteste pas pour rien, LFI a lancé un défi à l’ordre existant. En matière économique, elle propose une alternative au néolibéralisme : la planification écologique, qui vise à assujettir le capitalisme à des principes extra-économiques, à la justice sociale et au respect des écosystèmes. Cette alternative n’est pas en soi anticapitaliste, mais mise en œuvre sérieusement, selon les rapports de force, elle ouvre le champ des possibles, et pourrait mener à un dépassement du capitalisme et de ses crises. 

LFI a fait la démonstration de sa capacité à penser à contre-courant sur la question palestinienne. Elle a rappelé que l’histoire ne commence pas le 7 octobre 2023, que cet événement tragique est précédé de 75 ans d’oppression des Palestiniens par Israël et ses soutiens, et elle a tenu bon contre un système politico-médiatique accusant ses représentants sur tous les tons d’antisémitisme. 

Depuis la chute du mur de Berlin, les mouvements sociaux et politiques de contestation du néolibéralisme ont été nombreux de par le monde. Pourtant, nous sommes encore au début d’un processus de recomposition qui prendra du temps. La campagne présidentielle est l’occasion de franchir une étape dans la construction d’une gauche combative. 

Aucun doute à nos yeux : celles et ceux qui se réclament de l’héritage – pluriel – des marxismes révolutionnaires doivent être au côté des Insoumis·es. Les élections présidentielles sont des moments importants dans la vie politique du pays, dont il faut cependant penser l’articulation avec les mobilisations collectives – sociales et syndicales – de long terme. Les anticapitalistes doivent contribuer de manière décisive à cette articulation. 

La prudence est de mise : nos différences avec LFI sont significatives. En son sein, il n’existe pas de mécanismes démocratiques permettant aux militant·es de décider des grandes orientations du mouvement. Or l’objectif qui consiste à transformer la société par la réflexion et l’action collectives suppose la discussion libre et l’organisation du pluralisme. Le but est indissociable du chemin emprunté pour y parvenir, l’expérience du 20e siècle montrant que séparer complètement les deux conduit souvent à des désastres. Cela n’empêche pas l’existence d’organisations structurées, bien sûr, pour autant qu’elles fonctionnent démocratiquement. La démocratie augmente la puissance et l’intelligence du collectif et de ses membres. 

En outre, bien que LFI ait contribué à toutes les grandes luttes de ces dernières années, son centre de gravité se trouve à l’Assemblée nationale : il n’y a quasiment aucun contrepoids à l’extérieur des institutions. Le risque existe dans ces conditions de voir le mouvement s’adapter à ces dernières plutôt que de les transformer, particulièrement si l’organisation parvenait au pouvoir. LFI s’est doté de l’Institut la Boétie, qui fait un excellent travail d’élaboration intellectuelle et de formation des militant·es. Mais il n’a pas de fonction d’organisation de la base, et s’il nourrit l’élaboration intellectuelle de la France insoumise, il est déconnecté des décisions stratégiques du mouvement. 

Mais justement : les anticapitalistes peuvent contribuer de manière importante à la campagne sur ces divers points, et permettre ainsi à la gauche combative de progresser collectivement. Une coopération soutenue avec le NPA ferait le plus grand bien à LFI, et réciproquement. Jean-Luc Mélenchon a obtenu 22% des voix au premier tour de la présidentielle de 2022, son influence est sans commune mesure avec celle du NPA. Or changer le monde est affaire d’échelle. 

Le NPA est l’héritier d’une culture profondément démocratique et égalitaire. Elle pourra se manifester partout où ses militants prendront part à la campagne. De même, dans la tradition des marxismes révolutionnaires, la réflexion et l’action collectives ne doivent pas être séparées : elles se nourrissent constamment l’une de l’autre. 

L’organisation états-unienne Democratic Socialists of America (DSA) est un cas intéressant, qui permet de réfléchir à la conjoncture qui vient. Le maire de New York Zohran Mamdani en est issu, de même que les candidat·es qui depuis des mois participent aux primaires démocrates en brandissant la bannière du « socialisme démocratique ». Depuis la campagne Mamdani, DSA a doublé le nombre de ses membres : ils sont aujourd’hui plus de 120 000 à l’échelle des Etats-Unis ! 

Ce changement d’échelle implique que l’organisation est traversée par des défis nouveaux, en particulier le risque d’une aspiration par les institutions politiques existantes. Mais ce danger est la contrepartie des avancées du mouvement, l’alternative étant de végéter pour toujours à l’état groupusculaire. DSA est restée fidèle à son fonctionnement démocratique et à sa volonté de placer au cœur de son action la lutte des classes. Son expérience montre que les batailles institutionnelles font parfois partie de la panoplie que doivent employer les révolutionnaires pour changer le monde. 

L’élection de Jean-Luc Mélenchon n’est pas le scénario le plus probable, même si elle n’est pas exclue. Nous ne sommes plus dans les années 1980. A l’époque, l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, qui déboucha rapidement sur le tournant de la rigueur, eut lieu sur fond de montée du néolibéralisme partout dans le monde, avec notamment les élections de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Or si le néolibéralisme est loin d’être mort, et si la droite est peut-être plus menaçante encore que dans les années 1980, le champ politique est plus ouvert aujourd’hui : les crises du capitalisme s’approfondissant, les secteurs potentiellement sensibles à un discours anticapitaliste s’élargissent. 

Un scénario plus probable est l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen et du FN/RN, cette vitrine électorale du néofascisme français. Tout à son optimisme, LFI ne semble pas prête à cette éventualité. L’arsenal juridique pour une interdiction de LFI est en place, il suffira à un·e futur·e président·e d’extrême-droite d’appuyer sur le bouton. 

Il faudra alors muer en résistance antifasciste, laquelle suppose une organisation décentralisée, si ce n’est clandestine : la base doit faire preuve de capacité d’initiative. Or c’est précisément le genre d’organisation que refuse de mettre en place LFI. Les « groupes d’action » n’ont aucune ressource ni autonomie : que deviendront-ils si le mouvement est décapité ? Qu’arrivera-t-il lorsque la politique ne sera plus – ou beaucoup moins – affaire d’institutions, parce que les néofascistes s’en seront emparés ? 

Le NPA est l’héritier de traditions politiques qui ont su organiser le combat extra-parlementaire, et des ressources et savoir-faire à cette fin existent encore en son sein. Cette tâche reviendra, plus généralement, à toutes celles et ceux qui, dans le mouvement écologiste et syndical, dans les collectifs antiracistes, féministes, anti-guerre et bien sûr antifascistes, voudront construire la lutte sur tous les fronts. Quelle que soit l’issue de l’élection présidentielle, la coopération entre LFI et les révolutionnaires fait donc sens : il s’agit de renforcer dès maintenant l’infrastructure des contestations de demain, impérative quoi qu’il advienne lors de la prochaine élection présidentielle. 

Le moment est venu pour les révolutionnaires d’avoir confiance en leurs idées. « L’histoire nous mord la nuque », avait écrit Daniel Bensaïd dans un tout autre contexte. Elle emprunte des chemins inattendus et souvent escarpés, mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Les circonstances actuelles impliquent la formation d’un bloc des gauches combatives, où chaque organisation pourra conserver son autonomie stratégique, mais dans la construction duquel les révolutionnaires doivent jouer un rôle déterminant. 

16 octobre 2026

Tribune – Les révolutionnaires dans la campagne Mélenchon

Au regard de la situation politique très dangereuse en France, avec une potentielle victoire du FN/RN lors de l’élection présidentielle à venir, des discussions ont lieu dans toutes les organisations et sensibilités de la gauche concernant l’attitude à adopter. La gauche révolutionnaire ne peut évidemment pas esquiver ce débat. Dans cette tribune, Razmig Keucheyan, Gilbert Achcar, Michael Löwy et Ugo Palheta défendent l’idée que les révolutionnaires doivent maintenir leur « autonomie stratégique » tout en contribuant activement à un front uni en faveur du vote Mélenchon.

La haine de la classe dominante envers La France insoumise trahit sa peur d’une possible arrivée de la gauche radicale au pouvoir. Cette polarisation sociale doit déterminer l’attitude des révolutionnaires lors de la campagne présidentielle de 2027. La décision du NPA de soutenir la campagne de Jean-Luc Mélenchon contribue à la montée en puissance d'une gauche de rupture. Toutes celles et ceux qui se réclament de l'anticapitalisme doivent la rejoindre. 

La bourgeoisie ne déteste pas pour rien, LFI a lancé un défi à l'ordre existant. En matière économique, elle propose une alternative au néolibéralisme : la planification écologique, qui vise à assujettir le capitalisme à des principes extra-économiques, à la justice sociale et au respect des écosystèmes. Cette alternative n'est pas en soi anticapitaliste, mais mise en œuvre sérieusement, selon les rapports de force, elle ouvre le champ des possibles, et pourrait mener à un dépassement du capitalisme et de ses crises. 

LFI a fait la démonstration de sa capacité à penser à contre-courant sur la question palestinienne. Elle a rappelé que l'histoire ne commence pas le 7 octobre 2023, que cet événement tragique est précédé de 75 ans d'oppression des Palestiniens par Israël et ses soutiens, et elle a tenu bon contre un système politico-médiatique accusant ses représentants sur tous les tons d'antisémitisme. 

Depuis la chute du mur de Berlin, les mouvements sociaux et politiques de contestation du néolibéralisme ont été nombreux de par le monde. Pourtant, nous sommes encore au début d'un processus de recomposition qui prendra du temps. La campagne présidentielle est l'occasion de franchir une étape dans la construction d'une gauche combative. 

Aucun doute à nos yeux : celles et ceux qui se réclament de l'héritage – pluriel – des marxismes révolutionnaires doivent être au côté des Insoumis·es. Les élections présidentielles sont des moments importants dans la vie politique du pays, dont il faut cependant penser l'articulation avec les mobilisations collectives – sociales et syndicales – de long terme. Les anticapitalistes doivent contribuer de manière décisive à cette articulation. 

La prudence est de mise : nos différences avec LFI sont significatives. En son sein, il n’existe pas de mécanismes démocratiques permettant aux militant·es de décider des grandes orientations du mouvement. Or l’objectif qui consiste à transformer la société par la réflexion et l'action collectives suppose la discussion libre et l’organisation du pluralisme. Le but est indissociable du chemin emprunté pour y parvenir, l'expérience du 20e siècle montrant que séparer complètement les deux conduit souvent à des désastres. Cela n’empêche pas l'existence d'organisations structurées, bien sûr, pour autant qu'elles fonctionnent démocratiquement. La démocratie augmente la puissance et l'intelligence du collectif et de ses membres. 

En outre, bien que LFI ait contribué à toutes les grandes luttes de ces dernières années, son centre de gravité se trouve à l'Assemblée nationale : il n'y a quasiment aucun contrepoids à l'extérieur des institutions. Le risque existe dans ces conditions de voir le mouvement s'adapter à ces dernières plutôt que de les transformer, particulièrement si l’organisation parvenait au pouvoir. LFI s'est doté de l'Institut la Boétie, qui fait un excellent travail d'élaboration intellectuelle et de formation des militant·es. Mais il n'a pas de fonction d'organisation de la base, et s’il nourrit l’élaboration intellectuelle de la France insoumise, il est déconnecté des décisions stratégiques du mouvement. 

Mais justement : les anticapitalistes peuvent contribuer de manière importante à la campagne sur ces divers points, et permettre ainsi à la gauche combative de progresser collectivement. Une coopération soutenue avec le NPA ferait le plus grand bien à LFI, et réciproquement. Jean-Luc Mélenchon a obtenu 22% des voix au premier tour de la présidentielle de 2022, son influence est sans commune mesure avec celle du NPA. Or changer le monde est affaire d'échelle. 

Le NPA est l'héritier d'une culture profondément démocratique et égalitaire. Elle pourra se manifester partout où ses militants prendront part à la campagne. De même, dans la tradition des marxismes révolutionnaires, la réflexion et l'action collectives ne doivent pas être séparées : elles se nourrissent constamment l'une de l'autre. 

L'organisation états-unienne Democratic Socialists of America (DSA) est un cas intéressant, qui permet de réfléchir à la conjoncture qui vient. Le maire de New York Zohran Mamdani en est issu, de même que les candidat·es qui depuis des mois participent aux primaires démocrates en brandissant la bannière du « socialisme démocratique ». Depuis la campagne Mamdani, DSA a doublé le nombre de ses membres : ils sont aujourd'hui plus de 120 000 à l'échelle des Etats-Unis ! 

Ce changement d'échelle implique que l'organisation est traversée par des défis nouveaux, en particulier le risque d’une aspiration par les institutions politiques existantes. Mais ce danger est la contrepartie des avancées du mouvement, l'alternative étant de végéter pour toujours à l'état groupusculaire. DSA est restée fidèle à son fonctionnement démocratique et à sa volonté de placer au cœur de son action la lutte des classes. Son expérience montre que les batailles institutionnelles font parfois partie de la panoplie que doivent employer les révolutionnaires pour changer le monde. 

L'élection de Jean-Luc Mélenchon n'est pas le scénario le plus probable, même si elle n'est pas exclue. Nous ne sommes plus dans les années 1980. A l'époque, l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand, qui déboucha rapidement sur le tournant de la rigueur, eut lieu sur fond de montée du néolibéralisme partout dans le monde, avec notamment les élections de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Or si le néolibéralisme est loin d'être mort, et si la droite est peut-être plus menaçante encore que dans les années 1980, le champ politique est plus ouvert aujourd'hui : les crises du capitalisme s'approfondissant, les secteurs potentiellement sensibles à un discours anticapitaliste s'élargissent. 

Un scénario plus probable est l'arrivée au pouvoir de Marine Le Pen et du FN/RN, cette vitrine électorale du néofascisme français. Tout à son optimisme, LFI ne semble pas prête à cette éventualité. L'arsenal juridique pour une interdiction de LFI est en place, il suffira à un·e futur·e président·e d'extrême-droite d'appuyer sur le bouton. 

Il faudra alors muer en résistance antifasciste, laquelle suppose une organisation décentralisée, si ce n'est clandestine : la base doit faire preuve de capacité d'initiative. Or c'est précisément le genre d'organisation que refuse de mettre en place LFI. Les « groupes d'action » n'ont aucune ressource ni autonomie : que deviendront-ils si le mouvement est décapité ? Qu'arrivera-t-il lorsque la politique ne sera plus – ou beaucoup moins – affaire d'institutions, parce que les néofascistes s’en seront emparés ? 

Le NPA est l'héritier de traditions politiques qui ont su organiser le combat extra-parlementaire, et des ressources et savoir-faire à cette fin existent encore en son sein. Cette tâche reviendra, plus généralement, à toutes celles et ceux qui, dans le mouvement écologiste et syndical, dans les collectifs antiracistes, féministes, anti-guerre et bien sûr antifascistes, voudront construire la lutte sur tous les fronts. Quelle que soit l'issue de l'élection présidentielle, la coopération entre LFI et les révolutionnaires fait donc sens : il s’agit de renforcer dès maintenant l’infrastructure des contestations de demain, impérative quoi qu’il advienne lors de la prochaine élection présidentielle. 

Le moment est venu pour les révolutionnaires d'avoir confiance en leurs idées. « L'histoire nous mord la nuque », avait écrit Daniel Bensaïd dans un tout autre contexte. Elle emprunte des chemins inattendus et souvent escarpés, mais n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Les circonstances actuelles impliquent la formation d'un bloc des gauches combatives, où chaque organisation pourra conserver son autonomie stratégique, mais dans la construction duquel les révolutionnaires doivent jouer un rôle déterminant. 

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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