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Révolution hongroise de 1956 : les conseils ouvriers contre les chars russes
23 octobre 2026

Révolution hongroise de 1956 : les conseils ouvriers contre les chars russes


La révolution hongroise de 1956 a constitué un événement très important de la deuxième moitié du « court 20e siècle ». Trois ans après la mort de Staline, quelques mois après le XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique et le début officiel de la « déstalinisation », une manifestation étudiante organisée le 23 octobre 1956 à Budapest marquait le début d’un soulèvement ouvrier et populaire de grande ampleur contre la dictature bureaucratique et la domination de l’URSS sur le pays.

« Dis-moi ce que tu penses de la Hongrie et je te dirai qui tu es », déclarait un écrivain polonais à la fin de novembre 19561. C’est donc dans cet esprit que nous commencerons par une déclaration sans ambiguïté : la révolution hongroise de 1956 fut une authentique révolution ouvrière. D’autres facteurs entrèrent évidemment en jeu : les révolutions sont des phénomènes complexes. Mais ce sont les travailleurs qui furent la force motrice de la révolution hongroise. Ils commencèrent par créer des organes de pouvoir populaire. Puis ils luttèrent pour les développer afin de défendre la Hongrie contre l’invasion des forces soviétiques, qui permit finalement au gouvernement fantoche de János Kádár (1912–1989) d’écraser la révolte :

La plupart des conseils de province et des conseils ouvriers de la capitale devinrent, dans une mesure toujours croissante, l’expression d’une attitude jusque-là inconnue en Hongrie : la conviction qu’un autogouvernement était possible ou, pour le dire autrement, un gouvernement par les soviets, au sens originel du terme, des conseils populaires, organes du pouvoir local2.

Pas plus à l’époque qu’aujourd’hui, la révolte ne saurait être ramenée à un affrontement entre Washington et Moscou, entre l’Ouest et l’Est. Le 7 novembre, alors que les forces russes combattaient les ouvriers hongrois à Budapest, un groupe d’insurgés de la rue Tűzoltó hissa un drapeau rouge en l’honneur de la révolution d’Octobre, dont on célébrait ce jour-là le trente-neuvième anniversaire. Ce drapeau flottant, comme d’autres au cours de ces journées désespérées, proclamait la possibilité d’un autre socialisme, non seulement en Hongrie mais dans le monde entier. Il constituait un défi à l’impérialisme soviétique qui s’était développé sur les cendres de l’authentique révolution d’Octobre. C’est précisément pourquoi de tels drapeaux ne suscitaient guère davantage d’enthousiasme à l’Ouest. « Nous ne voulons ni du capitalisme ni du stalinisme », déclarait le Conseil révolutionnaire de l’Université de Budapest. Et c’est bien là le problème. Le stalinisme et l’URSS ayant disparu, une forte pression s’exerce partout pour réinterpréter le passé comme une marche inexorable vers le capitalisme occidental. Le rôle joué par les travailleurs dans la révolution hongroise demeure donc embarrassant3.

Tableau 1. La Hongrie dans les années 19504

AnnéePopulation (millions)Population urbaineBudapestVilles de province
19308,6936,2 %16,6 %19,6 %
19419,3138,3 %18,4 %19,9 %
19499,2936,5 %17,3 %19,2 %
19579,8040,2 %18,9 %21,4 %
19609,9839,8 %18,2 %21,6 %

Figure 1. Les principaux foyers d’action en 1956

Tableau 2. Morts et blessés en 19565

HongroisSoviétiques
BlessésMortsBlessésMortsDisparus
Combats19 2262 5021 54066951

La révolution hongroise

En 1956, la Hongrie était un petit pays européen d’environ 10 millions d’habitants. Autrefois l’une des composantes centrales de l’Empire austro-hongrois, elle avait vu son territoire et son statut considérablement réduits par deux guerres mondiales et, entre les deux, par une période malheureuse marquée par un régime autoritaire, la répression et l’échec du développement économique. Occupée par l’armée soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle fut intégrée au bloc soviétique à mesure que se développait la guerre froide. Pour Moscou, la Hongrie se trouvait en première ligne face à l’OTAN, à l’Ouest. Pour Washington, les Hongrois constituaient un autre des « peuples captifs » de Moscou, une monnaie d’échange dans les luttes de position qui caractérisèrent toute l’époque de la guerre froide.

Les événements de 1956 ne furent cependant pas le produit direct de cette compétition géopolitique. Ils résultèrent de la manière dont les pressions de la guerre froide se traduisaient, à l’intérieur du pays, en contradictions économiques, sociales et politiques. Les régimes d’Europe de l’Est prétendaient être socialistes, mais ils étaient engagés dans une industrialisation concurrentielle : les ressources nécessaires à l’accumulation étaient prélevées sur la masse de la population, en recourant à toute la répression nécessaire.6 La pression exercée sur la population devint toutefois si intense qu’elle finit par être contre-productive et, après la mort de Staline en 1953, ses successeurs donnèrent le signal d’un certain relâchement. Mais les messages contradictoires, les changements de politique et la reconnaissance de l’ampleur monstrueuse de la répression passée, culminant avec la dénonciation du comportement de Staline par le nouveau dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev (1894–1971) dans son « rapport secret » de février 1956, ouvrirent un espace à l’expression publique, encore prudente, du mécontentement.

En Hongrie, Mátyás Rákosi (1892–1971), « le meilleur disciple hongrois de Staline », fut écarté par Moscou en 1953 au profit d’Imre Nagy (1896–1958), stalinien loyal mais réformateur. Nagy ne parvint cependant pas à consolider son pouvoir, et une modification du rapport des forces à Moscou permit à Rákosi de revenir en 1955 et d’exclure Nagy du Parti communiste.7 Aveugle aux aspirations au changement qui montaient dans le pays, Rákosi ne profita guère de son triomphe. Après le rapport secret de Khrouchtchev, ses soutiens à Moscou se dérobèrent de nouveau ; Khrouchtchev devait reconnaître plus tard que soutenir « cet imbécile de Rákosi » avait été l’une de ses plus graves erreurs. En Hongrie même, l’effervescence croissante au sein du Parti communiste trouva son expression dans les vastes débats publics organisés par le Cercle Petőfi8, qui n’était à l’origine qu’un forum destiné à la jeunesse du parti.

Les critiques du régime furent encouragés par les événements de Pologne où, en juin 1956, les ouvriers de Poznań s’étaient soulevés contre le régime9. Moscou écarta Rákosi le 18 juillet. Celui-ci se considérait désormais comme « le dernier des Mohicans de l’époque stalinienne en Europe de l’Est ». Il fut toutefois remplacé, non par un réformateur tel que Nagy, mais par un autre homme identifié à l’ancienne époque stalinienne : Ernő Gerő (1898–1980)10. Pendant ce temps, les révélations toujours plus nombreuses sur les nombreuses victimes du stalinisme en Hongrie, au premier rang desquelles László Rajk (1909–1949), l’un des principaux dirigeants communistes, condamné à mort lors du procès-spectacle de septembre 1949 et exécuté le mois suivant comme « traître » et « espion », alimentaient la contestation. Le nouveau Premier ministre, András Hegedüs (1922–1999), reconnaissait que « désormais, une grande partie des médias n’est plus sous le contrôle du parti »11. La direction hongroise fut contrainte d’autoriser, le 6 octobre, la réinhumation solennelle du corps de Rajk. Cette cérémonie donna lieu à une manifestation spontanée en faveur du changement. « La réinhumation des restes de Rajk porta un coup terrible à la direction du parti, dont l’autorité n’était déjà pas très grande », confia Gerő à l’ambassadeur soviétique Iouri Andropov (1914–1984)12.

La véritable explosion se produisit un peu plus de deux semaines plus tard, le 23 octobre. Des étudiants avaient appelé à manifester en solidarité avec la Pologne, où un gouvernement réformateur semblait résister à de fortes pressions politiques et militaires de Moscou. Mais la manifestation fit immédiatement descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes. Le régime se trouva directement confronté à la colère populaire lorsque la police politique, l’ÁVH, forte de 50 000 hommes et profondément haïe, ouvrit le feu sur la foule.

La révolte connut trois phases.

  1. Du 23 au 28 octobre, le désordre régna tandis que les protestations s’étendaient et que l’ordre ancien commençait à se désagréger. « La tempête démocratique […] fait rage […] de toute sa force », écrivait alors un journal hongrois13. Dans cette tempête, l’initiative passa à la rue et aux usines. « C’est l’opposition [interne au parti] qui avait “préparé” la révolution, et pourtant personne ne fut plus stupéfait qu’elle par son déclenchement », écrivit Sándor Fekete (1927–2001) dans l’un des premiers témoignages de participant14. Les forces russes tentèrent d’abord de venir au secours de la direction hongroise, avant de se retirer à mesure que la révolte prenait de l’ampleur. Nagy fut nommé Premier ministre, mais il se trouva immédiatement dépassé par le mouvement populaire.
  2. Du 29 octobre au 3 novembre, un certain ordre, venu d’en bas, se mit en place. Nagy finit par répondre aux revendications populaires en annonçant des changements politiques visant à démocratiser le régime et à desserrer l’emprise de Moscou. Mais ni lui ni aucun membre de la direction hongroise ne pouvait offrir à Moscou la perspective de contenir l’effervescence venue d’en bas. Pour les dirigeants soviétiques, les conséquences stratégiques d’une perte de la Hongrie, auxquelles s’ajoutait la peur suscitée par une révolte jaillissant de la base même de la société, étaient devenues insupportables.
  3. Le 4 novembre, la révolution entra dans sa troisième phase, et la plus longue. Moscou avait déjà conclu que le retrait de ses troupes avait été une erreur, et de nouvelles unités soviétiques avaient commencé à pénétrer en Hongrie dès le 1er novembre. Mais c’est le 4 novembre qu’elles lancèrent leur attaque contre Budapest et les autres centres du pays. La résistance armée dura plusieurs jours, mais le rapport des forces était nettement favorable aux troupes russes, bien armées. Nagy se réfugia à l’ambassade de Yougoslavie ; il fut ensuite trahi puis exécuté. D’autres dirigeants furent arrêtés ; d’autres encore franchirent la frontière vers l’Ouest, avec quelque 200 000 personnes, soit 2 % de la population. Ceux qui étaient morts en combattant les Russes et l’ancien régime hongrois furent enterrés dans des tombes anonymes. Depuis 1989, d’immenses efforts ont été entrepris en Hongrie pour faire la lumière sur leur sort ; mais inscrire un nom sur une pierre tombale constitue un bien pauvre hommage si, dans le même mouvement, on efface de l’histoire ce pour quoi cette personne est morte.

Les conseils ouvriers, apparus dès le 23 octobre, continuèrent à s’opposer à l’occupation jusqu’en décembre, lorsque les arrestations massives et la répression finirent par briser la résistance. C’est précisément dans le rôle joué par ces conseils que se révèle la véritable nature de 1956 comme révolution sociale, et c’est exactement cette dimension que les récits contemporains s’emploient à ensevelir15. Mais avant d’examiner plus précisément les conseils ouvriers, il convient de s’arrêter un instant sur les combats de rue de 1956.

Le peuple dans les combats de rue : premier acte

Le 23 octobre et dans les jours qui suivirent, l’aspect le plus visible de la révolution hongroise fut celui des combats de rue. Pour qu’une révolution puisse se développer, l’autorité de l’État doit s’affaiblir au point de désorienter les forces de répression. C’est précisément ce qui s’était produit en Hongrie. Les 23 et 24 octobre, la panique régnait à ce point au sein de la direction hongroise à Budapest que certains de ses membres s’enfuirent « dans des bunkers souterrains impropres à tout travail », selon les membres du Politburo soviétique présents sur place16.

La police ordinaire se révéla impuissante et, à Budapest, nombre des 1 200 policiers placés sous l’autorité de Sándor Kopácsi (1922–2001), chef de la police de la capitale, passèrent du côté des manifestants17. L’armée elle-même était désorientée. La seule grande unité qui obéit initialement aux ordres de répression fut le troisième corps d’armée. Son commandant contraignit ses hommes à intervenir et alla jusqu’à faire bombarder depuis les airs les manifestants de Tiszakécske et de Kecskemét, deux villes du centre de la Hongrie, avant de changer de camp et de se placer sous la protection des Russes.

La plupart des unités de l’armée adoptèrent une attitude de neutralité bienveillante. Certaines intervinrent pour imposer des cessez-le-feu aux forces de sécurité de l’État. Des unités entières, comme des soldats à titre individuel, passèrent parfois directement du côté des manifestants. Le principal rempart de l’État restait donc l’ÁVH (Államvédelmi Hatóság, « Autorité de protection de l’État »), la police politique profondément haïe du régime. C’est parce qu’elle paraissait aussi isolée que Gerő demanda, tard dans la soirée du 23 octobre, l’intervention des forces soviétiques. Avec quelque 31 000 soldats immédiatement disponibles, environ 1 100 chars et un soutien aérien, celles-ci constituaient une force redoutable.

Dans la plupart des provinces, où les forces soviétiques étaient également présentes mais en nombre limité, les forces de sécurité hongroises furent rapidement débordées, malgré les tirs contre les manifestants. À Budapest, les affrontements furent plus meurtriers. Au plus fort des combats, peut-être 15 000 manifestants armés, équipés d’armes saisies ou fournies par la défense civile, la police et l’armée, affrontèrent l’ÁVH, en voie de désagrégation, et l’armée soviétique.

Les combats furent particulièrement violents en quelques points stratégiques, mais ni l’ÁVH ni les Soviétiques ne savaient véritablement que faire. Les troupes russes recevaient des ordres confus. Les simples soldats furent rapidement déconcertés lorsqu’ils découvrirent qu’ils avaient face à eux des Hongrois ordinaires. Des scènes de fraternisation eurent lieu.

La tension atteignit son paroxysme le 25 octobre, lorsque des tirs indiscriminés firent de nombreux morts devant le Parlement hongrois. Du 26 au 28 octobre, la radicalisation et la polarisation se poursuivirent, tout comme la brutalité de la riposte soviétique. « À des coups de feu isolés, nous répondions par des salves », devait reconnaître un commandant soviétique18.

C’est alors que Nagy parvint à obtenir un cessez-le-feu et annonça que les troupes soviétiques se retireraient de Budapest, ce qui, beaucoup l’espéraient, devait constituer la première étape d’un retrait négocié de l’ensemble de la Hongrie.

Les témoignages provenant de Budapest montrent qu’une grande partie des combats de rue fut menée par des jeunes, y compris des écoliers. Les combattants avaient tendance à se constituer en groupes auto-organisés, souvent autour de personnages hauts en couleur, dont certains avaient peut-être un passé trouble, même s’il est difficile de démêler les accusations des démentis. Mais il serait erroné d’accorder trop d’importance à cet aspect. « Il est émouvant de voir que ce sont les voyous de Ferencváros, quartier populaire du sud-est de Budapest, qui, pendant la révolution, ont créé une éthique à partir de rien », déclarait alors un étudiant19. Il est clair qu’un vaste processus de radicalisation était à l’œuvre. Le parcours du colonel Pál Maléter (1917–1958), qui devint « le héros le plus populaire de la révolution » avant d’être exécuté par le régime de Kádár, en constitue un exemple particulièrement frappant. Maléter avait eu un itinéraire pour le moins sinueux : garde du corps du dictateur d’avant-guerre Miklós Horthy (1868–1957), puis partisan formé par les Soviétiques et combattant les nazis, il était ensuite devenu officier supérieur de la nouvelle armée hongroise.

Envoyé dans un premier temps pour tenter de dégager la caserne Kilián, il chercha d’abord à adopter une position de neutralité, puis demanda au ministère de la Défense le retrait des forces soviétiques afin de réduire les tensions et les pertes humaines. Devant le refus qui lui fut opposé, il choisit, dans une déclaration restée célèbre, le camp des révolutionnaires : « Je dois vous informer que j’ouvrirai le feu sur le premier char soviétique qui s’approchera de la caserne Kilián20. »

L’essor des conseils ouvriers

Pendant que se déroulaient ces affrontements, la plus grande partie de Budapest avait cessé le travail, tandis que les grèves se multipliaient dans le reste du pays. Un nouveau réseau de comités et de conseils commença à émerger. L’écho de 1917 était manifeste.

Certaines de ces nouvelles structures prirent la forme de comités d’usine. Ceux-ci se regroupèrent ensuite en conseils ou comités révolutionnaires, parfois appelés « conseils nationaux ». Dans les localités plus petites, en revanche, des conseils territoriaux furent constitués d’emblée. Leur organisation et leur dénomination sont souvent difficiles à démêler car, contrairement à ce qui s’était passé en Russie en 1917, ils n’eurent pas le temps de développer des formes d’organisation plus élaborées.

Mais cela ne diminue en rien le rôle central joué par ces conseils ni ce qu’ils accomplirent en si peu de temps. « Sans leur pression politique, écrivent les auteurs de l’ouvrage hongrois de référence dirigé par György Litván (1929–2006), le gouvernement Nagy se serait probablement arrêté à mi-chemin21. » Mais leur importance dépasse cette dynamique politique immédiate. C’est précisément ce qui explique qu’ils demeurent si controversés et que les récits plus conservateurs aient tant de mal à leur faire une place.

Budapest fut le centre du mouvement des conseils ouvriers. Autrefois deuxième ville d’un vaste empire, elle était désormais une capitale démesurée à l’échelle d’un petit pays et rassemblait près d’un cinquième de la population hongroise. Plus de la moitié de la production industrielle du pays y était assurée par 46 % des ouvriers de l’industrie hongroise. Ceux-ci étaient concentrés dans la construction mécanique, l’industrie chimique, les industries de biens de consommation et l’agroalimentaire. Une part importante des travailleurs hongrois du bâtiment et des transports s’y trouvait également.

L’industrie n’était pas uniformément répartie dans la ville. Deux des principales zones de concentration industrielle étaient Újpest, au nord, et l’île de Csepel, sur le Danube, au sud, depuis longtemps vouée à la sidérurgie, à la construction mécanique, au papier et au pétrole. Divisée par le Danube, Budapest était nettement plus industrielle du côté de Pest que de celui de Buda. Ce dernier avait été aménagé pour les classes moyennes de l’Empire et abritait désormais nombre de ceux qui avaient prospéré sous Rákosi.

Le premier conseil ouvrier de Budapest fut créé le 23 octobre à Újpest, dans l’immense usine Egyesült Izzó (« Lampes réunies »), qui employait quelque 10 000 personnes22. Dès le lendemain, les comités d’usine et les conseils ouvriers se répandirent dans la plupart des entreprises et des quartiers de la capitale. Les 29 et 30 octobre, des conseils ouvriers de district commencèrent à se constituer dans les secteurs où se concentraient les plus grandes usines : Újpest, Óbuda, Angyalföld et Csepel.

Puis, le 31 octobre, un véritable parlement des conseils ouvriers de Budapest fut convoqué. Réunissant des délégués de 24 usines, il se donna pour objectif d’instaurer un nouvel ordre dans les entreprises. De nombreux aspects de cet ordre restaient encore à préciser, mais la plupart des observateurs furent frappés par le degré d’élaboration des revendications. Les délégués déclarèrent :

L’organe suprême de contrôle de l’usine est le conseil ouvrier, démocratiquement élu par les travailleurs. […] Le directeur est employé par l’usine. Le directeur et les principaux cadres doivent être élus par le conseil ouvrier. […] Le directeur est responsable devant le conseil ouvrier de toutes les questions concernant l’usine23.

Les conseils se saisirent également des questions politiques, exigeant toute une série de mesures de démocratisation et, par-dessus tout, le retrait des troupes soviétiques. Dans ce processus, les anciens instruments de la domination stalinienne furent tout simplement écartés. Le Parti communiste et les syndicats officiels, deux des instruments utilisés pour réprimer la classe ouvrière et accélérer l’accumulation, furent marginalisés. Comme l’écrit Lomax :

Lorsque, quelques jours plus tard, le gouvernement, le Parti communiste puis le Conseil central des syndicats appelèrent à leur tour à la création de conseils ouvriers [dans une tentative infructueuse de les placer sous leur direction, M. H.], ils ne faisaient que reconnaître officiellement un fait déjà accompli.24

Hors de Budapest, la géographie des conseils ouvriers reflétait inévitablement celle de l’industrie hongroise : les conseils les plus puissants se trouvaient dans le nord, les plus faibles dans les villes des plaines agricoles du sud. Mais, comme l’écrivit Peter Fryer (1927–2006), correspondant du Daily Worker, quotidien du Parti communiste britannique, profondément ébranlé par ce dont il était témoin mais suffisamment honnête pour en rendre compte :

Ces comités, dont un réseau s’étendait désormais sur toute la Hongrie, présentaient une remarquable uniformité. Ils étaient à la fois des organes de l’insurrection, réunissant des délégués élus par les usines et les universités, les mines et les unités de l’armée, et des organes d’autogouvernement populaire auxquels le peuple en armes accordait sa confiance. À ce titre, ils jouissaient d’une immense autorité, et il n’est pas exagéré d’affirmer que, jusqu’à l’attaque soviétique du 4 novembre, le pouvoir réel dans le pays était entre leurs mains25.

Le 25 octobre, les auditeurs de Radio Miskolc entendirent cette déclaration :

Nous en avons assez ! Assez de l’arbitraire de certains dirigeants ! Nous aussi, nous voulons le socialisme, mais un socialisme adapté aux conditions particulières de la Hongrie et qui corresponde aux intérêts de la classe ouvrière hongroise et de la nation hongroise26.

Miskolc était la deuxième ville de Hongrie. Elle comptait environ 140 000 habitants en 1956 et se trouvait au nord-est de Budapest, dans le département de Borsod, « la plus vaste zone industrielle d’un seul tenant de Hongrie27 ». Toute la région avait connu une expansion rapide dans le cadre de l’effort d’industrialisation engagé après 1948, fondé sur une concentration des investissements dans l’industrie lourde, les cimenteries et les briqueteries, ainsi que dans une usine textile. À mesure qu’elle s’étendait, Miskolc finit par rejoindre Diósgyőr, où avait été créée la première fonderie de fer de Hongrie et qui était désormais le principal centre sidérurgique du pays, ainsi que le siège d’une importante usine mécanique produisant du matériel ferroviaire et des turbines.

C’est là que se développa le deuxième grand foyer des conseils ouvriers de 1956. Tandis que les étudiants de la région constituaient un parlement étudiant, des comités se formèrent dans les usines, puis des conseils ouvriers. Le mouvement commença dès le 22 octobre avec la création de différents comités, puis, le 24 octobre, d’un « conseil du travail ». L’organisation s’étendit à l’intérieur des usines et d’une entreprise à l’autre dans les villes voisines.

L’autorité gouvernementale s’effondra localement devant une manifestation de masse à Miskolc le 26 octobre : on estime que 38 personnes y trouvèrent la mort lorsque les forces de sécurité de l’État ouvrirent le feu, avant que la foule ne se venge. Les ouvriers, les étudiants et les forces qui avaient rallié leur camp rétablirent rapidement l’ordre, et Radio Miskolc put annoncer le 27 octobre que « depuis deux jours, la ville de Miskolc est placée sous la direction du conseil ouvrier et du parlement étudiant ».

Les nouveaux conseils de la ceinture industrielle se fédérèrent pour constituer un Conseil ouvrier de Borsod à l’échelle du département. Lorsque, plus tard, certains affirmèrent à Budapest qu’une contre-révolution était en cours, celui-ci répondit simplement : « Vous n’avez qu’à décrocher le téléphone et, dans trois heures, nous serons là : les ouvriers d’Ózd, de Diósgyőr et de Miskolc, 20 000 hommes, tous armés28. » 

Au nord de Budapest se trouvait la ville, plus petite, de Salgótarján. Son industrie reposait sur le charbon, le fer et l’acier, et elle ne possédait pas d’université. Quiconque s’y serait arrêté à la fin du mois d’octobre aurait découvert une ville où le processus de radicalisation semblait avoir conduit à l’un des transferts de pouvoir les plus pacifiques. Le 25 octobre, la grève devint générale et, le 27, une marche se dirigea vers le centre-ville. Le Parti communiste local tenta de prendre la tête du mouvement des conseils ouvriers, mais il fut écarté. Le calme relatif de cette période était cependant trompeur : au cours de la phase suivante, Salgótarján allait devenir l’un des principaux centres de résistance à l’invasion soviétique et au gouvernement Kádár.

Győr comptait environ 70 000 habitants en 1956. Située sur le Danube, à quelque 130 kilomètres au nord-ouest de Budapest, sur le principal axe reliant Budapest à Vienne, la ville s’était développée grâce à l’expansion de ses usines de matériel ferroviaire datant de l’avant-guerre, ainsi que de ses industries textiles et de biens de consommation. À proximité se trouvaient la ville minière de Tatabánya et plusieurs petites villes dont l’économie reposait sur l’exploitation à ciel ouvert du charbon et de la bauxite.

Un certain mécontentement s’était manifesté avant le 23 octobre, mais la nouvelle des événements de Budapest provoqua, le 24, une petite manifestation qui prit rapidement de l’ampleur. Dans la soirée, les forces de sécurité ouvrirent une nouvelle fois le feu. Le lendemain, des milliers de personnes descendirent dans la rue. Les grèves se généralisèrent et le pouvoir local s’effondra. Le 26 octobre fut constitué un Comité révolutionnaire national représentant l’ensemble de la ville et, le lendemain, Radio Győr libre annonça que « des comités nationaux et des conseils ouvriers se constituent partout entre Győr et Tatabánya ». Le conseil de Győr devint le noyau du Conseil national de Transdanubie, créé pour représenter la moitié occidentale de la Hongrie.

Pendant ce temps, les forces de sécurité de l’État perpétrèrent un nouveau massacre dans la ville voisine de Mosonmagyaróvár, où 52 personnes furent tuées. L’ordre ne fut rétabli qu’après que les forces de sécurité eurent été désarmées par des troupes locales placées sous le contrôle du conseil de Győr29. La puissance des conseils ouvriers dans cette région reposait sur les usines de Győr et sur les mines voisines de Tatabánya et Balinka.

Le Conseil national de Győr ne se contenta pas d’adopter un programme. Il administra également la ville et négocia même, pendant un certain temps, avec les responsables militaires soviétiques locaux. Mais sa tâche la plus difficile fut de faire face aux courants politiques contradictoires qui s’affrontaient à Győr. L’atmosphère y était extrêmement tendue et, surtout dans les premiers temps, la timidité de Nagy à Budapest suscitait une vive frustration. Certaines forces de droite tentèrent d’en tirer parti, tout comme des aventuriers venus, pour certains, d’autres régions de Hongrie et, pour d’autres, de l’autre côté de la frontière. Plusieurs épisodes tendus eurent lieu avant que les dirigeants du conseil local ne parviennent à recentrer les efforts sur la constitution d’une base solide, en étendant le mouvement des conseils ouvriers à l’ensemble de la Transdanubie. 

Plus au sud, sur le Danube, à environ 65 kilomètres de Budapest, se trouvait Sztálinváros, aujourd’hui Dunaújváros. La ville devait être la pièce maîtresse du nouveau développement industriel de la Hongrie. À la fin des années 1940, ce n’était encore qu’un gros village. Mais, au printemps 1950, commença, sous la supervision d’ingénieurs soviétiques, la construction du complexe sidérurgique Staline et de ce qui était officiellement présenté comme une communauté « socialiste » modèle. L’ensemble constituait le plus important projet d’investissement du premier plan quinquennal hongrois. En 1956, Sztálinváros comptait 30 000 habitants et, comme en Russie, le bien-être de la population y passait très largement après les impératifs de la production d’acier.30

L’agriculture dominait encore une grande partie du sud du pays. Les principales villes de cette région avaient historiquement été des centres commerciaux, administratifs et éducatifs, dont la structure sociale avait été moins profondément bouleversée par l’industrialisation stalinienne.

Debrecen était la troisième ville de Hongrie, avec quelque 130 000 habitants en 1956. C’est là que Lajos Kossuth (1802–1894) avait proclamé, en 1849, l’éphémère indépendance de la Hongrie à l’égard de l’Empire autrichien. La ville avait également servi de siège au gouvernement de libération soutenu par les Soviétiques en 1944. Le 23 octobre, des ouvriers rejoignirent les étudiants qui manifestaient. Les dirigeants locaux du parti ordonnèrent aux forces de sécurité d’ouvrir le feu, faisant trois morts. Au cours des jours suivants, des discussions entre représentants des soldats, des étudiants et des ouvriers de la ville conduisirent à la formation du Comité révolutionnaire socialiste de Debrecen, qui devint rapidement le pouvoir effectif dans la ville et le demeura jusqu’à la seconde offensive soviétique du 4 novembre.

Szeged, autre ville du sud qui comptait un peu moins de 100 000 habitants, avait vu naître, avant le 23 octobre, les premières organisations étudiantes indépendantes. Après les événements du 23 octobre à Budapest, les étudiants de Szeged participèrent aux manifestations locales et à des affrontements sporadiques jusqu’au 26 octobre, date à laquelle les forces de sécurité se retirèrent. Des conseils ouvriers furent constitués dans les usines de la ville, puis s’unirent aux groupes étudiants pour former, le 30 octobre, un Conseil révolutionnaire populaire. Celui-ci entreprit alors d’organiser une garde nationale locale.

Pécs avait accueilli la première université de Hongrie et constituait également un important centre commercial et de transformation des produits agricoles. En 1956, sa population atteignait 110 000 habitants. Après 1948, son développement avait été marqué par l’essor de l’exploitation charbonnière dans les environs, puis par celui de l’extraction de l’uranium.

À Pécs, cependant, l’ordre ancien résista mieux au cours des premiers jours. Les dirigeants locaux encouragèrent la création de comités d’usine, pensant pouvoir placer leurs propres hommes à leur tête, mais ceux-ci furent écartés. Puis, à mesure que les nouvelles des événements survenus ailleurs se répandaient, la police politique locale commença elle aussi à se désagréger. Les 28 et 29 octobre, des conseils furent élus et une garde nationale fut créée. Les conseils de Pécs étaient moins profondément implantés que ceux du nord du pays, mais la ville allait devenir, au cours de la phase suivante, l’un des principaux centres de résistance aux forces soviétiques.

La révolution ne toucha cependant pas seulement les villes. Comme le montre le tableau 1, la Hongrie restait un pays à dominante agricole. Dans les campagnes, l’autorité commença à s’effondrer au cours du week-end des 27 et 28 octobre. Le processus rappelait par certains aspects les révoltes paysannes traditionnelles. Les nouvelles des manifestations urbaines parvenaient dans les villages, parfois directement apportées par des travailleurs migrants revenus des usines. On en discutait sur les places des villages et dans les cafés et, le dimanche, aux abords des églises et à l’intérieur de celles-ci.

Face à un État qu’ils considéraient à la fois comme oppressif et exploiteur, les paysans, renouant avec une ancienne économie morale, cherchèrent à donner une légitimité symbolique à leur révolte. Dans de nombreux endroits, des comités nationaux villageois furent élus. Certains des anciens dirigeants ruraux imposés par le régime prirent la fuite, tandis que d’autres furent placés sous une forme de protection. Des responsables moins détestés remirent parfois symboliquement aux nouveaux comités les clés des bâtiments situés au centre du village.

La campagne menée par l’État contre la religion avait suscité un ressentiment particulièrement vif. Le fait de revêtir ses habits du dimanche pour se rendre à l’église prit donc, ce week-end-là, une signification particulière. Il arriva que l’on oblige les secrétaires staliniens locaux du parti à porter les croix. Les registres fiscaux, considérés comme un instrument du pouvoir de l’État, furent brûlés dans certains endroits.31 Des villageois chargèrent également des charrettes de nourriture à destination des villes, à la fois en signe de solidarité et pour affirmer la supériorité morale du don face aux livraisons forcées à l’État qui avaient marqué les années précédentes.

Le degré de politisation était beaucoup plus faible dans les campagnes que dans les villes. Mais, le pouvoir de l’État ayant disparu, de nombreux paysans profitèrent de l’occasion pour abandonner ce qu’ils considéraient comme une agriculture organisée par l’État. Au début de 1957, environ 6 % seulement des paysans demeuraient dans les coopératives d’État, qui ne regroupaient plus que 10 à 12 % des terres arables32.

Se posa alors la question de savoir jusqu’où les conseils ouvriers devaient poursuivre la grève et dans quelle mesure ils devaient coopérer avec le gouvernement Nagy, qui, sous leur pression, commençait à élargir son programme de réformes. Presque dès le début, des délégations s’étaient rendues auprès de Nagy pour tenter d’infléchir sa politique.

Puis, le 1er novembre, alors que les forces soviétiques semblaient s’être retirées et que Nagy radicalisait sa position, les délégués des conseils défendirent l’idée de mettre fin à la grève tout en préservant le rôle plus général des conseils. Cette proposition suscita de vifs débats au niveau local, mais lorsque les conseils de district de Csepel et d’Újpest se prononcèrent en faveur de la reprise du travail, cette orientation l’emporta et la reprise fut fixée au lundi 5 novembre. La seconde offensive militaire soviétique allait cependant rendre cet accord caduc.

La signification des conseils ouvriers

Quelle était la signification des conseils ouvriers ? Le fait qu’ils aient été constitués contre un État prétendument « socialiste », avant d’être détruits par ce même État, devrait suffire à montrer que la Hongrie n’était, ni avant ni après 1956, socialiste en quelque sens que ce soit.

Le fait que les conseils aient représenté la prise de contrôle des moyens de production par les travailleurs devrait également montrer que le problème de la Hongrie ne résidait pas dans une quelconque « dégénérescence politique » au sommet, mais dans un système qui exploitait et opprimait les travailleurs tant politiquement qu’économiquement.

« Les communistes ont nationalisé toutes les usines et les entreprises du même type en proclamant le mot d’ordre : “L’usine est à vous, vous travaillez pour vous-mêmes.” C’était exactement le contraire de la vérité. Ils nous promettaient tout et, dans le même temps, ils nous soumettaient et nous réduisaient à la misère la plus extrême que l’on puisse imaginer », déclara un ouvrier de Csepel33.

Mais ce ne sont là que les premières questions que soulèvent les conseils ouvriers de 1956. Il est évident qu’ils furent des instruments de destruction, au moyen desquels l’ancien régime était en train d’être abattu. Mais étaient-ils également, et pourraient-ils le redevenir, des instruments de création, capables de servir de fondement à un nouvel ordre économique et politique démocratique ?

Il y a une terrible ironie à voir nombre d’historiens d’aujourd’hui, notamment en Hongrie, aussi soucieux d’écarter cette possibilité que ne l’était le régime Kádár, qui détruisit les conseils ouvriers en 1956.

Pour ceux qui considèrent que la seule alternative à la dictature est une démocratie bourgeoise de type occidental, le problème posé par 1956 se résout en concentrant l’attention sur les revendications politiques. La réapparition d’une vingtaine de partis politiques susceptibles de se disputer le pouvoir au Parlement devait nécessairement, suggèrent-ils, conduire à une transition vers le marché puis, tôt ou tard, à un certain degré de privatisation. 1956 se trouve ainsi transformé en anticipation de 1989.

Ce fut une « révolution bourgeoise », déclara en 2001 l’homme politique hongrois Viktor Orbán (1963–). Pour PéterKende (1927–2024), l’un des nombreux participants qui en vinrent par la suite à mettre en doute leur propre passé, « par l’impénétrable logique de l’histoire, le peuple hongrois semble avoir obtenu en 1989 ce pour quoi il avait combattu en 195634 ».

Litván, lui aussi historien et acteur des événements, procède de manière moins directe : reprenant une formule d’István Bibó (1911–1979), il redéfinit 1956 comme une « révolution de la dignité humaine ». Mais toutes les révolutions impliquent que les opprimés affirment leur dignité face à leurs oppresseurs. Et cette dignité peut prendre différentes formes, qui ne sont pas toutes compatibles entre elles. Si les Hongrois de 1956 ne pensaient pas pouvoir la trouver dans l’ancien système, ils ne semblaient pas davantage croire qu’ils la trouveraient dans la restauration d’autres formes discréditées.

István Bibó, qui tenta à l’époque de théoriser ce qui était en train de se produire, parla du « début de l’une des expériences socialistes les plus passionnantes du siècle »35.

« L’ordre économique envisagé, écrit le groupe d’historiens réuni autour de Litván, placerait la prise de décision dans l’industrie, les mines et les transports entre les mains des producteurs. » Mais, suggèrent-ils également, les travailleurs auraient tôt ou tard été contraints d’abandonner cette voie « peut-être utopique ». « Il était impossible de remettre sur pied une économie ruinée sans un marché plus ou moins libre36. »

Mais si les conseils ouvriers étaient incompatibles avec un capitalisme d’État stalinien se faisant passer pour du « socialisme », comment auraient-ils pu être davantage compatibles avec un capitalisme fondé sur un marché plus libre ?

Il est vrai que ce que l’on appelait la « participation ouvrière » existait dans certaines social-démocraties ainsi qu’en Yougoslavie dans les années 1950. Mais participer n’est pas contrôler. Il s’agissait d’initiatives venues d’en haut, dans lesquelles l’influence réelle de la base était sévèrement limitée. L’importance des conseils hongrois, et le défi qu’ils représentent, résident précisément dans la contradiction qu’ils opposent à ces conceptions plus limitées du changement.37

Les conseils ouvriers hongrois se développèrent de bas en haut et se caractérisèrent par l’ampleur et la profondeur de la participation. Ils associaient des revendications nationales à un programme social fondamental visant à instaurer un nouveau système fondé sur les conseils ouvriers, des syndicats libres et indépendants et des partis socialistes concurrents.

Cette conception était moins singulière que certains ne l’ont prétendu. Elle renouait avec des éléments d’une tradition socialiste plus ancienne et même, dirions-nous, d’une tradition bolchevique, que l’étatisme de la social-démocratie et la dictature développementaliste à parti unique du stalinisme avaient étouffés.

Elle reposait sur la revendication selon laquelle « les usines doivent devenir une propriété véritablement collective, et non une propriété capitaliste », ainsi que sur l’exigence, exprimée sous différentes formes, que « la classe ouvrière elle-même veut avoir la garantie qu’elle sera armée, afin de pouvoir empêcher toute force de remettre en cause l’objectif fondamental de la révolution et les acquis obtenus jusqu’à présent38 ».

Sur ce point au moins, il faut reconnaître au régime de János Kádár (1912–1989) le mérite de la constance. Pour lui, les conseils ouvriers étaient une chimère en théorie et, dans la pratique, l’expression du règne de la foule. Ils ne comportaient aucun élément créateur : ils n’étaient que destructeurs.

Le régime s’empressa d’isoler chaque incident et de l’ériger en l’un des « crimes » de 1956. Le plus tristement célèbre fut sans doute celui du 30 octobre, lors de l’assaut contre le siège du Parti communiste de Budapest. Des membres de la police politique ouvrirent le feu depuis le bâtiment. Les insurgés ripostèrent et, après s’en être emparés, tuèrent notamment Imre Mező (1905–1956), secrétaire du parti à Budapest et partisan de Nagy, puis lynchèrent plusieurs personnes qui s’y trouvaient, dont certaines n’avaient peut-être pas participé aux tirs.

Mais les chiffres du régime lui-même permettent de remettre en perspective l’ampleur de cette violence populaire. Il recensait 215 « victimes de la contre-révolution », dont 169 militaires. Parmi ceux-ci, 14 auraient été victimes d’exécutions sommaires. Les 46 autres morts étaient des civils, parmi lesquels huit responsables communistes tués ou lynchés par la foule.

« Croyez-moi, nous ne sommes pas des sadiques, mais nous ne parvenons pas à éprouver de regrets pour ce genre de personnes », déclara un témoin de l’époque interrogé sur ces événements39.

Même à supposer que toutes ces victimes aient été des partisans du régime, la grande majorité d’entre elles périrent manifestement au cours des combats. L’ensemble des violences aveugles qui entachèrent ponctuellement la révolution ne fit pas davantage de victimes qu’un seul des massacres perpétrés par les forces de l’État hongrois ou par l’armée soviétique. Loin du règne généralisé de la foule décrit par le régime, la révolution se caractérisa au contraire, comme le reconnaît l’équipe réunie autour de György Litván, par une remarquable autodiscipline : « il existe d’abondantes preuves que les combattants de la liberté sanctionnaient eux-mêmes avec fermeté tout acte d’illégalité40 ».

La plupart des récits contemporains s’efforcent de montrer que les capacités des conseils étaient limitées. Mais l’énergie créatrice et l’autodiscipline dont ceux-ci firent preuve s’accordent mal avec cette interprétation.

La remise en cause actuelle de l’héritage historique des conseils ouvriers ne découle ni d’une grande théorie de la démocratie bourgeoise ni de la puissance de sa réalité. Où trouverait-on d’ailleurs aujourd’hui une telle réalité ? Elle relève bien davantage d’une adaptation aux pratiques du présent.

Les récits historiques reflètent inévitablement l’époque dans laquelle ils sont écrits. Les meilleurs parviennent, dans une certaine mesure, à s’en dégager et à relier le passé et le présent à tout un éventail d’avenirs possibles ; les pires projettent brutalement le présent dans le passé afin de nier qu’un autre avenir soit possible que celui qui existe déjà.

La vision politique née de la transition hongroise fut étroite, et les principaux intellectuels hongrois s’en accommodèrent. Ce faisant, ils rendent un bien mauvais service au passé, au présent comme à l’avenir.

Le peuple dans les combats de rue : deuxième acte

« Aujourd’hui, à l’aube, déclara Imre Nagy (1896–1958) à la radio le dimanche 4 novembre, les troupes soviétiques ont attaqué notre capitale avec l’intention manifeste de renverser le gouvernement légitime. » La seconde intervention soviétique, baptisée « Tourbillon », fut plus massive et mieux organisée que la première. L’armée hongroise fut immédiatement neutralisée par les troupes soviétiques. La nouvelle Garde nationale n’avait pas eu le temps de s’organiser pour affronter une telle force. Des dirigeants potentiels comme Pál Maléter (1917–1958) furent arrêtés. Sándor Kopácsi (1922–2001) fut bientôt appréhendé à son tour. Une fois encore, la résistance devait venir d’en bas.

Le général soviétique Gueorgui Joukov (1896–1974) affirma par la suite que ses forces avaient dû désarmer 35 000 Hongrois. Ce chiffre est peut-être exact, mais ces combattants ne pouvaient en aucun cas rivaliser avec une armée de premier ordre.

La résistance opposée dans certains secteurs clés n’en fut pas moins héroïque face à des forces souvent écrasantes. De violents combats eurent lieu dans plusieurs centres de province, notamment à Pécs, dans le sud du pays. Mais, d’une manière générale, l’intensité de la résistance reflétait la répartition des différents secteurs de la classe ouvrière. « C’est dans les grands centres sidérurgiques de Dunapentele, Ózd et Miskolc, ainsi que dans les régions minières de Borsod, Tatabánya et Pécs, que la résistance armée aux forces soviétiques fut la plus forte », écrit Bill Lomax.

À Dunapentele, l’ancienne Sztálinváros, le conseil ouvrier, confronté à l’armée soviétique, déclara :

Dunapentele est la première ville socialiste de Hongrie. Ses habitants sont des ouvriers et le pouvoir est entre leurs mains. Toutes les maisons ont été construites par les travailleurs eux-mêmes. Les travailleurs défendront la ville contre les « excès fascistes », mais aussi contre les troupes soviétiques41.

À Budapest, on retrouva la même configuration. Dans le centre, les combats de rue furent acharnés autour de la caserne Kilián, du passage Corvin et de la rue Tűzoltó, autant de lieux qui allaient entrer dans la légende. Mais les affrontements furent également considérables à Újpest et Kőbánya. Ils ne furent pas moins violents sur l’île de Csepel, où les ouvriers tinrent jusqu’aux 10 et 11 novembre.

En 1957, le gouvernement de János Kádár (1912–1989) s’empressa de publier ses propres statistiques afin de soutenir que les violences avaient fait davantage de victimes au cours de la première vague de combats, lorsque l’armée soviétique s’était retirée, que pendant la seconde, après son retour. Son « ordre » était ainsi censé apparaître préférable au « désordre » de la révolution. « Deux tiers des blessés l’ont été avant le 3 novembre et un tiers après le 4 novembre. »

Mais ces chiffres, fondés sur les admissions dans les hôpitaux, ne peuvent guère servir de référence puisque, après le 4 novembre, les blessés risquaient davantage d’être arrêtés. Quant aux morts, il semble qu’environ 40 % aient péri lors de la première phase des combats et 60 % lors de la seconde. Les destructions matérielles furent, pour l’essentiel, le produit de cette deuxième phase.

Le régime prétendit que seulement 4 % des logements du Grand Budapest avaient été endommagés. Mais cette statistique quelque peu absurde ne pouvait masquer l’ampleur des destructions : 23 % des logements avaient été endommagés dans le IXe arrondissement, Ferencváros, et 18 % dans le VIIIe, Józsefváros. La moitié des morts de Budapest furent recensés dans ces deux arrondissements et dans le VIIe42.

Comme l’écrivit Peter Fryer :

Je viens de quitter Budapest, où, pendant six jours, j’ai vu la liberté nouvellement conquise de la Hongrie tragiquement détruite par les troupes soviétiques. […] D’immenses secteurs de la ville, surtout les quartiers ouvriers, sont pratiquement en ruines. Pendant quatre jours et quatre nuits, Budapest a subi un bombardement ininterrompu. J’ai vu une ville autrefois magnifique battue, matraquée, fracassée et saignée jusqu’à ce qu’elle se soumette43.

Les données concernant les morts de Budapest dessinent encore plus nettement le profil social des victimes : les jeunes ouvriers y prédominaient. Vingt pour cent des morts avaient moins de 20 ans et 28 % entre 20 et 29 ans. Soixante-quinze pour cent des blessés auraient eu moins de 30 ans ; parmi les morts, 1 330 furent enregistrés comme ouvriers, contre seulement 44 comme étudiants.

Une autre source du régime Kádár indiquait que, « selon les chiffres fournis par les hôpitaux, 80 à 90 % des blessés étaient de jeunes ouvriers, tandis que les étudiants ne représentaient pas plus de 3 à 5 %44 ».

Résistance et lutte pour le pouvoir

Une fois la résistance armée écrasée, les 10 et 11 novembre, commença un mois et demi de résistance passive à l’occupation et à la contre-révolution. L’armée hongroise s’était désintégrée, les dirigeants politiques avaient été arrêtés ou avaient pris la fuite, et les écrivains et intellectuels, aussi éminents fussent-ils, ne disposaient d’aucune base organisationnelle propre.

Ce furent les conseils ouvriers qui constituèrent l’ossature de l’opposition et prirent la tête de la grève générale.

« Nous sommes et nous resterons les dirigeants de la Hongrie », déclara Sándor Rácz (1933–2013) lorsqu’il fut élu président du nouveau Conseil central ouvrier de Budapest. Malgré l’insistance persistante de certains récits sur le rôle des intellectuels, l’Association des écrivains adopta le 12 novembre une résolution qui déclarait :

Nous lions notre sort à celui de la classe ouvrière hongroise, de la paysannerie et de la jeunesse révolutionnaire et, dans la suite des événements, nous travaillerons de concert avec leurs organisations démocratiquement élues.45

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Si l’on prend pour indice 100 la production industrielle de septembre, celle-ci tomba à 71,1 en octobre et à seulement 17,6 en novembre. Même après les mesures prises par les autorités en décembre, elle ne remonta qu’à 30,5 % du niveau mensuel de septembre.

Parvenir à interrompre effectivement plus de 80 % de la production industrielle pendant plus d’un mois place nécessairement cette grève parmi les grèves générales les plus complètes et les plus durables de l’histoire. Et, dans certains secteurs pour lesquels les statisticiens recueillirent des données, la grève fut encore plus efficace46. Un journaliste britannique de l’Observer décrivait ainsi la situation à la mi-novembre :

Un aspect extraordinaire de la situation est que, bien que la grève générale se poursuive […], les travailleurs prennent néanmoins sur eux de maintenir les services essentiels, aux fins qu’ils déterminent et approuvent eux-mêmes. Dans les quartiers industriels, les conseils ouvriers ont pris en charge la distribution des produits de première nécessité et de la nourriture à la population afin d’assurer sa survie. Les mineurs de charbon fournissent chaque jour juste assez de charbon pour maintenir les centrales électriques en fonctionnement et approvisionner les hôpitaux de Budapest et des autres grandes villes. Les cheminots organisent des trains à destination des lieux autorisés et pour des usages approuvés […]47.

Les conséquences de l’invasion sur les conseils ouvriers et révolutionnaires furent inégales. Dans certaines régions, ils s’effondrèrent rapidement. Mais ceux qui s’appuyaient sur des comités d’usine dans les zones urbaines et ouvrières se révélèrent plus résistants et développèrent davantage leur organisation.

Ils étaient suffisamment puissants pour contraindre le gouvernement Kádár à reconnaître temporairement les conseils ouvriers, tandis que celui-ci cherchait à gagner du temps pour les contenir, les affaiblir et éliminer progressivement leurs dirigeants.

Dans certaines régions, les arrestations commencèrent immédiatement. Le 5 novembre, par exemple, douze membres des conseils ouvriers de Borsod qui tentaient de négocier furent arrêtés et emmenés hors de Hongrie48. Il arriva cependant que les autorités soient contraintes de revenir sur de telles arrestations, des négociations étant alors menées à cette fin avec les commandants soviétiques.

C’est à Budapest que se produisirent les évolutions les plus importantes. Le 12 novembre, le Conseil ouvrier révolutionnaire d’Újpest proposa la création d’un Conseil central ouvrier du Grand Budapest. Malgré les tentatives des autorités pour empêcher sa constitution, le nouveau Conseil central se réunit le 14 novembre dans l’usine Egyesült Izzó. Cette réunion tumultueuse élut un comité provisoire composé de délégués des conseils ouvriers de district49.

Comme dans toute révolution, certains individus furent propulsés sur le devant de la scène avant de se révéler rapidement incapables d’assumer les tâches qui leur incombaient et d’être remplacés par d’autres, qui découvrirent en eux-mêmes une force, un courage et une vision dont ils n’avaient peut-être pas soupçonné l’existence.

Deux d’entre eux étaient ouvriers à l’usine de matériel électrique Beloiannis. Sándor Rácz (1933–2013) était un jeune ajusteur-outilleur qui fut bientôt élu président du Conseil. Sándor Bali (1923–1982), lui aussi ajusteur-outilleur, était plus âgé et plus expérimenté. Il avait autrefois appartenu au Parti social-démocrate puis au Parti communiste, mais s’était également distingué en refusant de profiter des possibilités d’ascension sociale offertes par le régime avant 1956.

Ce fut Bali qui exerça l’influence principale sur l’orientation du Conseil central ouvrier. Il entendait en faire le centre organisateur des conseils ouvriers de Budapest. Celui-ci devint, selon Balázs Nagy (1927–2015), « une véritable ruche ».

De nouvelles élections furent organisées dans les comités d’usine et les conseils ouvriers afin de garantir la légitimité de ces organismes et, par conséquent, celle du Conseil central lui-même. « Les usines sont entre nos mains, entre les mains des conseils ouvriers », proclamait un tract de la fin novembre.

Mais la question politique décisive était de savoir s’il fallait négocier avec le régime Kádár. La réalité brutale du pouvoir militaire était visible partout. Bali proposa donc que le Conseil central négocie, tout en refusant toute reconnaissance formelle du gouvernement.

Mais négocier dans quel but ?

Le Conseil central et les conseils sur lesquels il s’appuyait étaient déterminés à développer leur rôle. Leur arme immédiate la plus puissante était la grève générale. Mais une grève générale ne peut durer indéfiniment, surtout lorsqu’elle atteint un degré aussi total. Les voix les plus conservatrices préconisaient de mettre fin à la grève afin de laisser à Kádár le temps de révéler ses intentions. Les plus radicales voulaient au contraire la poursuivre jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

Dans un pays soumis à l’occupation militaire, où peut-être 2 000 personnes avaient déjà été tuées et beaucoup d’autres blessées ou arrêtées, il ne faut pas sous-estimer la difficulté de ces choix.

Finalement, la position qui l’emporta fut celle d’une reprise du travail en échange de concessions. Mais quelles concessions ? Et pouvait-on faire confiance au gouvernement ?

La question provoqua de violentes controverses dans certains quartiers et comités de Budapest. À Csepel, par exemple, des dirigeants qui jugeaient cette orientation trop radicale furent remplacés par des délégués qui la considéraient au contraire comme trop modérée50.

Rácz soutenait que les conseils ouvriers se trouvaient dans une position de force croissante :

Le gouvernement commence maintenant à faire certaines concessions, et il en fera encore davantage. Il suffit de l’y contraindre. Nous devons attendre que le travail ait repris partout, faute de quoi les Russes occuperont les centres industriels et remplaceront les ouvriers. La question qui se pose désormais est de savoir si ce sera nous les maîtres, ou le commandement soviétique51.

Des divergences existaient également hors de Budapest. Certains mineurs déclaraient :

Vous pouvez travailler si vous le voulez, mais nous ne fournirons ni charbon ni électricité ; nous inonderons les mines52.

Les négociations avec le régime Kádár se poursuivirent néanmoins autour du retrait des troupes soviétiques, de la généralisation des conseils ouvriers et de la défense du droit de grève. La reprise du travail fut fixée au 17 novembre.

Mais un journaliste britannique décrivit fort bien la position du gouvernement. Son objectif était de « détourner les conseils ouvriers vers des voies inoffensives en les “légalisant” comme organes d’autogestion économique, un peu sur le modèle yougoslave, tout en leur refusant le droit de formuler des revendications politiques ou de publier un journal ». Les positions étaient si éloignées qu’elles « ne firent que prolonger l’impasse à Budapest »53.

Pour préserver sa position, le Conseil central ne pouvait rester immobile. Il lui fallait élargir son organisation. Le 19 novembre, il adopta donc un projet visant à créer un nouveau Parlement des conseils ouvriers et appela les délégués à se réunir à Budapest le 21 novembre.

Mais lorsqu’ils arrivèrent au stade où devait se tenir la réunion, ils le trouvèrent encerclé par des chars soviétiques, que certains surnommaient les « taxis de Kádár ». Une réunion plus restreinte se tint au siège du Conseil central et, après de nouveaux débats, elle approuva une fois encore ses orientations.

Mais tandis que les discussions se poursuivaient, des travailleurs, craignant que les arrestations de délégués ne soient plus nombreuses qu’on ne le pensait, se remirent en grève. Les 22 et 23 novembre, Budapest fut de nouveau paralysée par une grève générale, qui servit également à commémorer le déclenchement de la révolution un mois plus tôt. Le Conseil central n’eut d’autre choix que de se placer à sa tête.

Pendant ce temps, le régime Kádár et les forces soviétiques étaient loin de rester inactifs. Il apparaît aujourd’hui clairement que János Kádár (1912–1989) n’accepta que relativement tard de devenir la figure de proue de l’invasion. Lorsqu’il arriva à Budapest, le 7 novembre, à bord d’un véhicule blindé soviétique, il n’avait ni programme ni autorité autres que ceux que lui conférait l’armée soviétique54.

La police politique avait disparu, l’armée s’était désintégrée et le gouvernement était en plein désarroi. Son nouveau « parti », le Parti socialiste ouvrier hongrois, existait à peine : en décembre, il ne comptait que 37 000 membres, soit quelques pour cent seulement des effectifs de l’ancien Parti communiste.

Au cours des semaines suivantes, Kádár discuta mais refusa de céder, fort du soutien que lui assurait l’occupation soviétique. Imre Nagy (1896–1958) et ses partisans furent attirés hors de l’ambassade de Yougoslavie par une ruse : le 22 novembre, après avoir reçu du gouvernement Kádár la garantie écrite qu’ils pourraient regagner librement leur domicile, ils furent arrêtés par les Soviétiques et déportés en Roumanie. Mais Kádár chercha également à se constituer une nouvelle base en créant la Milice révolutionnaire [sic] hongroise de défense intérieure, à laquelle vint s’ajouter, au début de 1957, une « Garde ouvrière » [sic].

Ce furent cette milice et l’armée soviétique qui finirent par écraser la révolution en décembre.

Un autre volet de la politique de Kádár consistait à faire comprendre que, quelle que soit la répression à venir, il n’y aurait pas de retour au passé. On tenta d’acheter le mécontentement ouvrier par des augmentations de salaires rétroactives, le mécontentement paysan par des concessions sur les livraisons obligatoires et les prix agricoles, et celui des petits artisans par des modifications de la fiscalité et du régime de propriété.

Mátyás Rákosi (1892–1971) et Ernő Gerő (1898–1980) demeurèrent en exil ; certains gestes furent accomplis en faveur de la liberté religieuse et l’on procéda à une récupération encore plus manifeste des symboles nationaux.

Mais le régime disposait, comme tout ordre établi, d’une arme supplémentaire et extrêmement puissante : le temps. Il pouvait attendre et faire traîner les négociations jusqu’au moment où il s’estimerait en mesure de passer à l’action. Au début du mois de décembre, Kádár et les autres dirigeants semblent avoir commencé à penser que leur heure était venue.

Le Conseil central ouvrier (CCO) voulait éviter la provocation que pouvait représenter une grande manifestation le 4 décembre, un mois exactement après la seconde invasion soviétique. Craignant les conséquences d’un recours à la force des autorités contre une manifestation de masse, on organisa à la place un cortège particulièrement évocateur d’environ 30 000 femmes vêtues de noir. Elles traversèrent Budapest jusqu’à rencontrer les troupes soviétiques.

La manifestation était profondément symbolique et émouvante. Mais, du point de vue du rapport de forces entre les conseils et le gouvernement, cela ne suffisait pas. Les autorités commencèrent alors à agir rapidement.

Le régime Kádár étendit les arrestations. Puis parvint la nouvelle que, le 8 décembre, un massacre avait eu lieu à Salgótarján : les dirigeants des conseils ouvriers des mineurs avaient été arrêtés et 39 mineurs qui manifestaient avaient été abattus.

Réuni à Budapest, le Conseil central appela à une grève générale de 48 heures les 11 et 12 décembre, « comme on n’en avait encore jamais vu dans l’histoire du mouvement ouvrier », fut contraint de reconnaître un journal officiel hongrois55.

Le gouvernement riposta en déclarant illégaux le Conseil central ouvrier et les conseils locaux, mais pas encore les comités d’usine, et proclama l’état d’urgence. Quelque 200 dirigeants ouvriers furent arrêtés.

Rácz et Bali figuraient parmi les principales cibles, mais les ouvriers de leur usine les protégèrent pendant un certain temps. Ce n’est que par une proposition personnelle et mensongère de Kádár, qui leur offrit de négocier, qu’on parvint à les faire sortir de l’usine. Ils furent alors arrêtés.

Lorsque de nouvelles grèves et manifestations furent organisées contre ces arrestations, la répression fut aussi impitoyable qu’elle l’avait été à Salgótarján. Des ouvriers furent abattus dans les rues en plusieurs endroits, notamment à Miskolc, Eger et Zalaegerszeg.

L’opposition ouvrière fut désormais contrainte à la clandestinité et, le 5 janvier 1957, le gouvernement annonça que le refus de travailler et l’incitation à la grève seraient passibles de la peine de mort.

Plusieurs conseils ouvriers préférèrent se dissoudre solennellement plutôt que de disparaître progressivement sous le poids de cette répression. Le conseil de Csepel déclara que poursuivre son activité « reviendrait à tromper nos camarades. Nous remettons donc notre mandat aux travailleurs56 ».

Lorsque, le 8 janvier, les ouvriers de l’île de Csepel manifestèrent leur soutien, ils se retrouvèrent eux aussi face aux chars soviétiques et de nouvelles personnes furent tuées.

Cinq jours plus tard, le gouvernement Kádár étendit encore le champ d’application de la peine de mort. Le régime put alors poursuivre son offensive : l’Association des écrivains fut suspendue le 18 janvier et le Club des journalistes fermé le 20.

Après près de trois mois, la révolution hongroise était finalement écrasée.

La logique de la répression

L’histoire d’une révolution peut également être racontée à travers la nature des victimes de sa répression. Le poids de la répression doit évidemment servir d’avertissement aux principales forces sociales qui y ont participé, afin qu’elles ne tentent jamais de recommencer. Là encore, nous trouvons la preuve du caractère absolument central des conseils ouvriers.

Les arrestations se multiplièrent entre novembre 1956 et la fin de 1959. Environ 100 000 personnes furent arrêtées, 26 000 jugées et 22 000 condamnées ; 229 condamnations à mort furent officiellement prononcées, mais certains récits laissent penser que le nombre d’exécutions pourrait avoir atteint 350.

Les exécutions d’Imre Nagy, de Pál Maléter et de quelques autres furent les plus retentissantes. D’éminents intellectuels furent emprisonnés. Mais la répression visa bien davantage la classe ouvrière.

La majorité des personnes arrêtées et condamnées « étaient des ouvriers âgés de 20 à 30 ans ». Les condamnations à mort frappèrent tout particulièrement les ouvriers accusés, à tort ou à raison, d’avoir participé aux combats de rue.

Parmi les personnes arrêtées, « le groupe qui fournit le plus grand nombre de condamnés était constitué des membres des conseils ouvriers et des comités révolutionnaires des usines et des institutions locales ».

Les condamnations à mort étaient moins fréquentes dans ce groupe, mais les longues peines d’emprisonnement étaient la règle, y compris la réclusion à perpétuité, comme dans le cas de Sándor Bali et Sándor Rácz.

Malgré les amnisties ultérieures, « quantitativement […] ce groupe fut le plus durement frappé, tant par les condamnations judiciaires que par les mesures extrajudiciaires de répression ».

Comme le souligne l’ouvrage dirigé par György Litván, le fait d’avoir pris ce groupe pour cible ne relevait nullement d’un « accident » : c’était « l’un des principaux objectifs de la répression ».

Cinquante ans après57

Une fois la menace révolutionnaire écartée, János Kádár commença à renouer les liens avec la population hongroise. À partir du début des années 1960, il devint le dirigeant du bloc de l’Est qui réussit le mieux à consolider son régime. Mais il fallait toujours contenir le souvenir de 1956, en le réprimant et en le déformant. Le même processus est à l’œuvre aujourd’hui, mais dans un contexte politique différent58.

Il s’agissait d’une transition négociée, et négociée pour une part non négligeable par ceux qui avaient fait carrière sous Kádár et qui virent s’ouvrir devant eux la possibilité non seulement de survivre, mais aussi de prospérer dans la nouvelle Hongrie.

L’instrumentalisation de 1956 comme mythe « national » servait les intérêts de ces hommes tout autant que ceux d’une nouvelle génération de dirigeants acquis au marché et à la propriété privée.

La Hongrie est aujourd’hui membre de l’Union européenne. Elle est alliée aux États-Unis et les multinationales réalisent plus de 70 % du chiffre d’affaires de son industrie manufacturière, une proportion qui n’est dépassée que par l’Irlande. Mais les Hongrois ordinaires, comme la plupart des gens ordinaires dans les pays issus de la transition, ont beaucoup moins bénéficié des changements. Cela a été particulièrement vrai dans les régions industrielles qui avaient constitué le cœur de la révolution de 1956.

Dans cette nouvelle situation, l’interprétation radicale de 1956 est malvenue.

Tout aussi malvenue est la reconnaissance de l’inanité de la politique occidentale en 1956 : forte en rhétorique, elle consista en pratique à rester les bras croisés pendant que la Russie écrasait la révolution, préservait sa sphère d’influence et maintenait l’équilibre général des puissances.

« Hélas, la logique de la politique des grandes puissances transforma en complices bien des responsables politiques occidentaux par ailleurs honorables », écrit le collectif d’historiens réuni autour de György Litván59.

C’est là un aveuglement volontaire de la pire espèce, car 1956 fut à la fois l’année de la Hongrie et celle de Suez. Une telle lecture ne fait qu’inscrire dans l’histoire cette idée cynique selon laquelle il vaudrait mieux, pour un petit pays, se prosterner volontairement devant Washington et Bruxelles que d’être réduit en esclavage par Moscou.

Les ouvriers hongrois voulaient-ils être maîtres de leur propre existence ? Le même aveuglement est de nouveau à l’œuvre. Bien sûr que oui. Mais il faudrait désormais comprendre que la liberté ne saurait être autre chose que la liberté de solliciter un emploi auprès de telle ou telle multinationale, et la liberté, pour celle-ci, de vous refuser cet emploi.

Mais l’histoire de 1956 est plus vaste que cela.

Pendant deux siècles, les différents régimes qui se sont succédé en France ont tenté de contenir l’héritage de sa grande révolution. Cela n’a pas toujours été facile. Or, parmi les chants que l’on entendait dans les rues de Budapest en 1956 figurait précisément La Marseillaise.

Ce que Péter Kende (1927–2024) appelait alors « l’impénétrable logique de l’histoire » demeure souvent plus difficile à déchiffrer que ne le laissent entendre ceux qui l’invoquent.

Renouer avec l’histoire réelle de 1956 montre que son héritage demeure bien plus ouvert qu’on ne voudrait nous le faire croire.

*

Article publié initialement dans International Socialism, puis reproduit en ligne dans Marxists Internet Archive (MIA). Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes :

1 La formule provient d’une brève anonyme publiée dans Życie Gospodarcze (« La Vie économique »), revue polonaise de questions économiques et sociales, XIe année, n° 23 (274), 26 novembre 1956, p. 2, dans la rubrique « Zamiast kroniki politycznej » (« En guise de chronique politique ») : « Autrefois, c’était l’attitude à l’égard de la Commune de Paris qui était déterminante. Plus tard, l’attitude à l’égard du pays des Soviets. Dis-moi ce que tu penses des Hongrois, et je te dirai qui tu es. » La brève et la rubrique ne sont pas signées. Renseignement communiqué par Elżbieta Szczotkowska, Biblioteka Narodowa (Bibliothèque nationale de Pologne), 9 octobre 2026. (N.d.T.)

2 Miklós Molnár (1918–2003), Victoire d’une défaite. Budapest 1956, Paris, Fayard, 1968, p. 174.

3 Il est assez ironique que les récits produits sous le régime de Kádár après 1956 aient souvent accordé davantage d’attention au rôle « contre-révolutionnaire » des ouvriers en 1956 que certains travaux publiés en Hongrie après 1989. La principale histoire générale de la Hongrie publiée après 1989 et disponible en traduction anglaise, celle d’Ignác Romsics (1951–), Hungary in the Twentieth Century, trad. du hongrois par Tim Wilkinson, Budapest, Corvina, 1999, se conclut, soit dit en passant, par une célébration aux accents presque racistes du combat millénaire de la Hongrie contre la « tyrannie asiatique et eurasienne » et pour son appartenance à l’Occident chrétien. Romsics ne mentionne pas les conseils ouvriers lorsqu’il traite des premières étapes de la révolution. Il ne leur accorde ensuite qu’une attention minime dans son récit de la résistance, sauf lorsqu’ils deviennent victimes de la répression. « L’esprit de la révolution, affirme Romsics, survécut de la manière la plus manifeste parmi certains groupes d’intellectuels » (p. 316).

4 Données tirées de Márton Pécsi et Béla Sárfalvi, The Geography of Hungary, Londres, Collet’s, 1964.

5 Ces chiffres présentent un degré de précision quelque peu trompeur. Si leur ordre de grandeur est exact, ils constituent probablement une sous-estimation. Une partie des pertes du côté russe a pu être dissimulée. La sous-estimation est probablement plus importante encore du côté révolutionnaire. En ville, certains morts furent simplement enterrés par leur famille ; le décompte fut moins précis dans les campagnes, et d’autres encore périrent en tentant de fuir le pays. Voir György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, version anglaise établie et traduite par János M. Bak et Lyman H. Legters, Londres et New York, Longman, 1996, p. 103. Pour les données soviétiques, voir Johanna Granville, « In the Line of Fire: The Soviet Crackdown on Hungary, 1956–57 », dans Terry Cox (dir.), Hungary 1956: Forty Years On, Londres, Frank Cass, 1996, p. 82.

6 Voir Mike Haynes, « Accumulation and Working Class Exploitation: Some Origins of 1956 in Hungary », dans Keith Flett (dir.), 1956 and All That, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2007, p. 27–56.

7 Khrouchtchev reconnut ultérieurement, lors d’un entretien avec les dirigeants chinois, que l’une de ses « plus graves erreurs » en 1955 avait été de recommencer à soutenir « cet imbécile de Rákosi ». Cité dans Mark Kramer, « The Soviet Union and the 1956 Crises in Hungary and Poland: Reassessments and New Findings », Journal of Contemporary History, vol. 33, no 2, avril 1998, p. 175.

8 Cercle Petőfi (Petőfi Kör) : forum de discussion créé sous l’égide de la DISZ (Dolgozó Ifjúság Szövetsége, Union de la jeunesse travailleuse), organisation de jeunesse du Parti des travailleurs hongrois, et nommé en hommage au poète révolutionnaire Sándor Petőfi (1823–1849). Devenu au printemps et à l’été 1956 l’un des principaux foyers de la contestation intellectuelle du régime de Rákosi, il organisa de grands débats publics sur l’économie, l’histoire, la philosophie et la presse. Parmi les intellectuels qui y prirent une part importante figuraient notamment les écrivains Tibor Déry (1894–1977) et Tibor Tardos (1918–2004), ainsi que le journaliste et dirigeant communiste réformateur Géza Losonczy (1917–1957). Le débat sur la presse du 27 juin 1956 réunit plusieurs milliers de personnes et donna lieu à de virulentes critiques du stalinisme, à des revendications de liberté de la presse et à des appels en faveur d’Imre Nagy. La direction du Parti condamna publiquement le Cercle trois jours plus tard. (N.d.T.)

9 Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », Journal of Contemporary History, vol. 38, no 2, avril 2003, p. 264–265.

10 Propos de Rákosi à Kliment Vorochilov (1881–1969), cités dans Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », art. cit., p. 268.

11 Cité dans Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », art. cit., p. 277.

12 Cité dans Mark Kramer, art. cit., p. 181.

13 Cité dans Miklós Molnár (1918–2003), Victoire d’une défaite. Budapest 1956, Paris, Fayard, 1968, p. 178.

14 Cité dans Chris Harman (1942–2009), Bureaucracy and Revolution in Eastern Europe, Londres, Pluto Press, 1974, p. 150. Fekete était l’auteur, alors emprisonné, d’une célèbre brochure clandestine publiée sous le pseudonyme d’« Hungaricus ».

15 L’analyse de la Hongrie de 1956 comme révolution sociale constitue le cœur du livre de Bill Lomax, The Hungarian Revolution, Londres, Allison & Busby, 1976. Depuis 1989, une masse considérable de documents est devenue disponible, mais les nouvelles études occidentales se concentrent principalement sur les dimensions internationales. L’ouvrage classique de Lomax demeure donc une référence importante. Lomax a également dirigé un important recueil documentaire : Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, Boulder, Social Science Monographs, 1990.

16 Cité dans Mark Kramer, art. cit., p. 185.

17 Kopácsi a par la suite livré son propre récit. Voir Sándor Kopácsi, Au nom de la classe ouvrière. Les mémoires du préfet de police de Budapest en 1956, récit recueilli par Tibor Tardos, Paris, Robert Laffont, coll. « Vécu », 1979.

18 Cité dans Johanna Granville, « In the Line of Fire… », art. cit., p. 101.

19 Cité dans Bill Lomax (1943–), The Hungarian Revolution, op. cit., p. 111.

20 Ibid. Pour un assez long extrait d’un témoignage direct sur l’action de Maléter, voir Chris Harman, Bureaucracy and Revolution in Eastern Europe, op. cit., p. 136–137.

21 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 68. Il s’agit de l’histoire quasi officielle de 1956 publiée après 1989. Son directeur, György Litván (1929–2006), était alors un courageux professeur d’histoire qui dénonça ouvertement Rákosi. Il fut par la suite emprisonné et devint l’un des principaux historiens hongrois de la révolution de 1956. J’ai largement utilisé les ressources documentaires mises en ligne par l’Institut 1956 (1956-os Intézet), aujourd’hui en partie accessibles sur le site de la 1956 Institute Foundation.

22 Malgré son nom, cette usine avait des activités d’ingénierie, notamment dans le domaine de la production militaire.

23 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 141.

24 B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 140.

25Peter Fryer, Hungarian Tragedy, New Park, 1986, p. 44–45 ; édition numérique intégrale : Marxists Internet Archive.

26 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit.

27 Iván Boldizsár (dir.), Hungary: A Comprehensive Guidebook for Visitors and Armchair Travellers with Many Coloured Illustrations and Maps, 4e éd. révisée, Budapest, Corvina Press, 1964, p. 280.

28 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 97.

29 C’est là que Peter Fryer, correspondant du Daily Worker, fut pour la première fois directement confronté à la réalité de l’insurrection. Arrivé le lendemain du massacre, il rompit avec le stalinisme sous le choc de ce qu’il découvrit. Voir Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 17–24.

30 Sándor Horváth, « Everyday Life in the First Hungarian Socialist City », International Labor and Working-Class History, no 68, automne 2005, p. 24–46. La question de savoir si Sztálinváros a jamais constitué un projet rationnel est intéressante, mais, quelle qu’ait été sa logique, celle-ci fut encore davantage compromise, au moment même où la ville était planifiée, par le conflit entre Staline et Tito en Yougoslavie, qui priva le complexe sidérurgique des approvisionnements attendus de ce pays. L’étude de Sztálinváros par Horváth montre que nombre des nouveaux ouvriers, notamment les ouvriers qualifiés, venaient d’autres villes, dont Budapest. Cela confirme la tendance mise en évidence dans les travaux de Mark David Pittaway (1971–2010), qui soulignent le rôle des ouvriers qualifiés en 1956. Voir, par exemple, Mark David Pittaway, « The Reproduction of Hierarchy: Skill, Working-Class Culture, and the State in Early Socialist Hungary », Journal of Modern History, vol. 74, no 4, décembre 2002.

31 Peter Fryer décrit un conseil paysan de la ferme d’État de Bábolna, où il passa deux jours. Voir Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 49–54.

32 Calculé à partir d’Ignác Romsics, Hungary in the Twentieth Century, op. cit., p. 330.

33 Cité dans Bill Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 37. 

34 Péter Kende, « Afterword », dans György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 180. Kende avait été journaliste d’opposition dans les années 1950.

35 Cité dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. xix.

36 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 126.

37 Sur le débat autour de 1956 en Hongrie, voir Heino Nyyssönen (1965–), The Presence of the Past in Politics: « 1956 » after 1956 in Hungary, Jyväskylä, SoPhi, University of Jyväskylä, 1999.

38 Cité dans B. Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », repris dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit. Le texte original français est publié sous le titre « La formation du Conseil central ouvrier de Budapest en 1956 », en supplément au n° 8 de Correspondances socialistes, revue socialiste internationaliste française du début des années 1960, critique du stalinisme et ouverte aux courants socialistes révolutionnaires ; édition numérique intégrale : Marxists Internet Archive. 

Balázs Nagy (1927–2015), connu sous le nom de Michel Varga dans le mouvement trotskiste, participa à la révolution hongroise de 1956 avant de s’exiler en France. Membre à partir de 1962 du courant lambertiste, où il joua un rôle important dans le travail international, il entra en conflit avec l’OCI en 1972. Celle-ci l’accusa alors d’être à la fois un agent du Guépéou (puis du KGB) et de la CIA, et publia en 1973 une brochure intitulée Provocation dans la IVe Internationale. L’itinéraire du provocateur Varga. Une commission d’enquête réunissant plusieurs organisations trotskistes conclut en 1977 que ces accusations n’étaient « pas prouvées ». L’OCI refusa que la commission enquête en son sein et celle-ci se déclara convaincue que des militants de l’OCI avaient exercé à plusieurs reprises des violences contre des partisans de Nagy afin de les empêcher de diffuser leur presse, pratiques qu’elle jugea « inadmissibles » pour une organisation du mouvement ouvrier. Voir « La commission d’enquête sur les accusations contre Michel Varga », Lutte de classe, n° 47, juin 1977.(N.d.T.)

39 Cité dans Bill Lomax (dir.), Eyewitness in Hungary: The Soviet Invasion of 1956, Nottingham, Spokesman, 1980, p. 125.

40 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 77.

41 Voir Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 85. 

42 « Principales données sur la période d’octobre à décembre 1956 » [« Fontosabb adatok az 1956. október–decemberi időszakról »], Statisztikai Szemle [Revue statistique], vol. XXXIV, nos 11–12, novembre–décembre 1956, p. 928.

43 Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 69.

44 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 103 ; Balázs Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », op. cit.

45 Cité dans Bill Lomax, « The Working Class in the Hungarian Revolution », Critique, no 12, automne-hiver 1979–1980, p. 46.

46 « Fontosabb adatok az 1956. október–decemberi időszakról » [« Principales données sur la période d’octobre à décembre 1956 »], Statisztikai Szemle [Revue statistique], op. cit., p. 917–918.

47 The Observer, 25 novembre 1956, cité dans Andy Anderson, Hungary ’56, Londres, Solidarity, 1964, édition en ligne sur Libcom.

48 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 135.

49 Sur le rôle du Conseil, voir Balázs Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », op. cit., ainsi que les documents reproduits dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 91–180.

50 Voir Elek Nagy, « Conflits entre le Conseil central ouvrier du Grand Budapest et le Conseil central des ouvriers de la sidérurgie de Csepel » [« Conflicts Between the CWC of Greater Budapest and the CWC of the Csepel Iron and Steel Workers »], dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 467–499. Elek Nagy était président du Conseil central ouvrier de Csepel. 

51 Cette citation provient des éléments présentés lors du procès de Sándor Rácz et des autres dirigeants du Conseil central ouvrier après la défaite de la révolution. Voir Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 562. 

52 Cité dans Bill Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 159.

53 The Observer, 2 décembre 1956, cité dans Andy Anderson, Hungary ’56, op. cit.

54 Les Russes avaient besoin d’un homme de paille. La honte de János Kádár est d’avoir accepté de jouer ce rôle. Nous savons aujourd’hui qu’il ne le fit qu’après avoir hésité. Voir Mark Kramer, « The Soviet Union and the 1956 Crises in Hungary and Poland: Reassessments and New Findings », art. cit., p. 200–201.

55 Cité dans Peter Fryer, Hungary and the Communist Party: An Appeal Against Expulsion, Londres, Peter Fryer, 1957, p. 27.

56 Voir le récit d’Elek Nagy dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 497–498. 

57 Cet article a été écrit en 2006, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la révolution hongroise de 1956. Il a été publié sous le titre « Hungary: Workers’ Councils Against Russian Tanks », dans International Socialism, deuxième série, no 112, automne 2006, puis reproduit en ligne dans le Mike Haynes Archive du Marxists Internet Archive (MIA). (N.d.T.)

58 Voir György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 139–148.

59 Ibid., p. xiii. [Introduction de György Litván à l’ouvrage.]

23 octobre 2026

Révolution hongroise de 1956 : les conseils ouvriers contre les chars russes

La révolution hongroise de 1956 a constitué un événement très important de la deuxième moitié du « court 20e siècle ». Trois ans après la mort de Staline, quelques mois après le XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique et le début officiel de la « déstalinisation », une manifestation étudiante organisée le 23 octobre 1956 à Budapest marquait le début d’un soulèvement ouvrier et populaire de grande ampleur contre la dictature bureaucratique et la domination de l’URSS sur le pays.

« Dis-moi ce que tu penses de la Hongrie et je te dirai qui tu es », déclarait un écrivain polonais à la fin de novembre 19561. C’est donc dans cet esprit que nous commencerons par une déclaration sans ambiguïté : la révolution hongroise de 1956 fut une authentique révolution ouvrière. D’autres facteurs entrèrent évidemment en jeu : les révolutions sont des phénomènes complexes. Mais ce sont les travailleurs qui furent la force motrice de la révolution hongroise. Ils commencèrent par créer des organes de pouvoir populaire. Puis ils luttèrent pour les développer afin de défendre la Hongrie contre l’invasion des forces soviétiques, qui permit finalement au gouvernement fantoche de János Kádár (1912–1989) d’écraser la révolte :

La plupart des conseils de province et des conseils ouvriers de la capitale devinrent, dans une mesure toujours croissante, l’expression d’une attitude jusque-là inconnue en Hongrie : la conviction qu’un autogouvernement était possible ou, pour le dire autrement, un gouvernement par les soviets, au sens originel du terme, des conseils populaires, organes du pouvoir local2.

Pas plus à l’époque qu’aujourd’hui, la révolte ne saurait être ramenée à un affrontement entre Washington et Moscou, entre l’Ouest et l’Est. Le 7 novembre, alors que les forces russes combattaient les ouvriers hongrois à Budapest, un groupe d’insurgés de la rue Tűzoltó hissa un drapeau rouge en l’honneur de la révolution d’Octobre, dont on célébrait ce jour-là le trente-neuvième anniversaire. Ce drapeau flottant, comme d’autres au cours de ces journées désespérées, proclamait la possibilité d’un autre socialisme, non seulement en Hongrie mais dans le monde entier. Il constituait un défi à l’impérialisme soviétique qui s’était développé sur les cendres de l’authentique révolution d’Octobre. C’est précisément pourquoi de tels drapeaux ne suscitaient guère davantage d’enthousiasme à l’Ouest. « Nous ne voulons ni du capitalisme ni du stalinisme », déclarait le Conseil révolutionnaire de l’Université de Budapest. Et c’est bien là le problème. Le stalinisme et l’URSS ayant disparu, une forte pression s’exerce partout pour réinterpréter le passé comme une marche inexorable vers le capitalisme occidental. Le rôle joué par les travailleurs dans la révolution hongroise demeure donc embarrassant3.

Tableau 1. La Hongrie dans les années 19504

AnnéePopulation (millions)Population urbaineBudapestVilles de province
19308,6936,2 %16,6 %19,6 %
19419,3138,3 %18,4 %19,9 %
19499,2936,5 %17,3 %19,2 %
19579,8040,2 %18,9 %21,4 %
19609,9839,8 %18,2 %21,6 %

Figure 1. Les principaux foyers d’action en 1956

Tableau 2. Morts et blessés en 19565

HongroisSoviétiques
BlessésMortsBlessésMortsDisparus
Combats19 2262 5021 54066951

La révolution hongroise

En 1956, la Hongrie était un petit pays européen d’environ 10 millions d’habitants. Autrefois l’une des composantes centrales de l’Empire austro-hongrois, elle avait vu son territoire et son statut considérablement réduits par deux guerres mondiales et, entre les deux, par une période malheureuse marquée par un régime autoritaire, la répression et l’échec du développement économique. Occupée par l’armée soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle fut intégrée au bloc soviétique à mesure que se développait la guerre froide. Pour Moscou, la Hongrie se trouvait en première ligne face à l’OTAN, à l’Ouest. Pour Washington, les Hongrois constituaient un autre des « peuples captifs » de Moscou, une monnaie d’échange dans les luttes de position qui caractérisèrent toute l’époque de la guerre froide.

Les événements de 1956 ne furent cependant pas le produit direct de cette compétition géopolitique. Ils résultèrent de la manière dont les pressions de la guerre froide se traduisaient, à l’intérieur du pays, en contradictions économiques, sociales et politiques. Les régimes d’Europe de l’Est prétendaient être socialistes, mais ils étaient engagés dans une industrialisation concurrentielle : les ressources nécessaires à l’accumulation étaient prélevées sur la masse de la population, en recourant à toute la répression nécessaire.6 La pression exercée sur la population devint toutefois si intense qu’elle finit par être contre-productive et, après la mort de Staline en 1953, ses successeurs donnèrent le signal d’un certain relâchement. Mais les messages contradictoires, les changements de politique et la reconnaissance de l’ampleur monstrueuse de la répression passée, culminant avec la dénonciation du comportement de Staline par le nouveau dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev (1894–1971) dans son « rapport secret » de février 1956, ouvrirent un espace à l’expression publique, encore prudente, du mécontentement.

En Hongrie, Mátyás Rákosi (1892–1971), « le meilleur disciple hongrois de Staline », fut écarté par Moscou en 1953 au profit d’Imre Nagy (1896–1958), stalinien loyal mais réformateur. Nagy ne parvint cependant pas à consolider son pouvoir, et une modification du rapport des forces à Moscou permit à Rákosi de revenir en 1955 et d’exclure Nagy du Parti communiste.7 Aveugle aux aspirations au changement qui montaient dans le pays, Rákosi ne profita guère de son triomphe. Après le rapport secret de Khrouchtchev, ses soutiens à Moscou se dérobèrent de nouveau ; Khrouchtchev devait reconnaître plus tard que soutenir « cet imbécile de Rákosi » avait été l’une de ses plus graves erreurs. En Hongrie même, l’effervescence croissante au sein du Parti communiste trouva son expression dans les vastes débats publics organisés par le Cercle Petőfi8, qui n’était à l’origine qu’un forum destiné à la jeunesse du parti.

Les critiques du régime furent encouragés par les événements de Pologne où, en juin 1956, les ouvriers de Poznań s’étaient soulevés contre le régime9. Moscou écarta Rákosi le 18 juillet. Celui-ci se considérait désormais comme « le dernier des Mohicans de l’époque stalinienne en Europe de l’Est ». Il fut toutefois remplacé, non par un réformateur tel que Nagy, mais par un autre homme identifié à l’ancienne époque stalinienne : Ernő Gerő (1898–1980)10. Pendant ce temps, les révélations toujours plus nombreuses sur les nombreuses victimes du stalinisme en Hongrie, au premier rang desquelles László Rajk (1909–1949), l’un des principaux dirigeants communistes, condamné à mort lors du procès-spectacle de septembre 1949 et exécuté le mois suivant comme « traître » et « espion », alimentaient la contestation. Le nouveau Premier ministre, András Hegedüs (1922–1999), reconnaissait que « désormais, une grande partie des médias n’est plus sous le contrôle du parti »11. La direction hongroise fut contrainte d’autoriser, le 6 octobre, la réinhumation solennelle du corps de Rajk. Cette cérémonie donna lieu à une manifestation spontanée en faveur du changement. « La réinhumation des restes de Rajk porta un coup terrible à la direction du parti, dont l’autorité n’était déjà pas très grande », confia Gerő à l’ambassadeur soviétique Iouri Andropov (1914–1984)12.

La véritable explosion se produisit un peu plus de deux semaines plus tard, le 23 octobre. Des étudiants avaient appelé à manifester en solidarité avec la Pologne, où un gouvernement réformateur semblait résister à de fortes pressions politiques et militaires de Moscou. Mais la manifestation fit immédiatement descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes. Le régime se trouva directement confronté à la colère populaire lorsque la police politique, l’ÁVH, forte de 50 000 hommes et profondément haïe, ouvrit le feu sur la foule.

La révolte connut trois phases.

  1. Du 23 au 28 octobre, le désordre régna tandis que les protestations s’étendaient et que l’ordre ancien commençait à se désagréger. « La tempête démocratique […] fait rage […] de toute sa force », écrivait alors un journal hongrois13. Dans cette tempête, l’initiative passa à la rue et aux usines. « C’est l’opposition [interne au parti] qui avait “préparé” la révolution, et pourtant personne ne fut plus stupéfait qu’elle par son déclenchement », écrivit Sándor Fekete (1927–2001) dans l’un des premiers témoignages de participant14. Les forces russes tentèrent d’abord de venir au secours de la direction hongroise, avant de se retirer à mesure que la révolte prenait de l’ampleur. Nagy fut nommé Premier ministre, mais il se trouva immédiatement dépassé par le mouvement populaire.
  2. Du 29 octobre au 3 novembre, un certain ordre, venu d’en bas, se mit en place. Nagy finit par répondre aux revendications populaires en annonçant des changements politiques visant à démocratiser le régime et à desserrer l’emprise de Moscou. Mais ni lui ni aucun membre de la direction hongroise ne pouvait offrir à Moscou la perspective de contenir l’effervescence venue d’en bas. Pour les dirigeants soviétiques, les conséquences stratégiques d’une perte de la Hongrie, auxquelles s’ajoutait la peur suscitée par une révolte jaillissant de la base même de la société, étaient devenues insupportables.
  3. Le 4 novembre, la révolution entra dans sa troisième phase, et la plus longue. Moscou avait déjà conclu que le retrait de ses troupes avait été une erreur, et de nouvelles unités soviétiques avaient commencé à pénétrer en Hongrie dès le 1er novembre. Mais c’est le 4 novembre qu’elles lancèrent leur attaque contre Budapest et les autres centres du pays. La résistance armée dura plusieurs jours, mais le rapport des forces était nettement favorable aux troupes russes, bien armées. Nagy se réfugia à l’ambassade de Yougoslavie ; il fut ensuite trahi puis exécuté. D’autres dirigeants furent arrêtés ; d’autres encore franchirent la frontière vers l’Ouest, avec quelque 200 000 personnes, soit 2 % de la population. Ceux qui étaient morts en combattant les Russes et l’ancien régime hongrois furent enterrés dans des tombes anonymes. Depuis 1989, d’immenses efforts ont été entrepris en Hongrie pour faire la lumière sur leur sort ; mais inscrire un nom sur une pierre tombale constitue un bien pauvre hommage si, dans le même mouvement, on efface de l’histoire ce pour quoi cette personne est morte.

Les conseils ouvriers, apparus dès le 23 octobre, continuèrent à s’opposer à l’occupation jusqu’en décembre, lorsque les arrestations massives et la répression finirent par briser la résistance. C’est précisément dans le rôle joué par ces conseils que se révèle la véritable nature de 1956 comme révolution sociale, et c’est exactement cette dimension que les récits contemporains s’emploient à ensevelir15. Mais avant d’examiner plus précisément les conseils ouvriers, il convient de s’arrêter un instant sur les combats de rue de 1956.

Le peuple dans les combats de rue : premier acte

Le 23 octobre et dans les jours qui suivirent, l’aspect le plus visible de la révolution hongroise fut celui des combats de rue. Pour qu’une révolution puisse se développer, l’autorité de l’État doit s’affaiblir au point de désorienter les forces de répression. C’est précisément ce qui s’était produit en Hongrie. Les 23 et 24 octobre, la panique régnait à ce point au sein de la direction hongroise à Budapest que certains de ses membres s’enfuirent « dans des bunkers souterrains impropres à tout travail », selon les membres du Politburo soviétique présents sur place16.

La police ordinaire se révéla impuissante et, à Budapest, nombre des 1 200 policiers placés sous l’autorité de Sándor Kopácsi (1922–2001), chef de la police de la capitale, passèrent du côté des manifestants17. L’armée elle-même était désorientée. La seule grande unité qui obéit initialement aux ordres de répression fut le troisième corps d’armée. Son commandant contraignit ses hommes à intervenir et alla jusqu’à faire bombarder depuis les airs les manifestants de Tiszakécske et de Kecskemét, deux villes du centre de la Hongrie, avant de changer de camp et de se placer sous la protection des Russes.

La plupart des unités de l’armée adoptèrent une attitude de neutralité bienveillante. Certaines intervinrent pour imposer des cessez-le-feu aux forces de sécurité de l’État. Des unités entières, comme des soldats à titre individuel, passèrent parfois directement du côté des manifestants. Le principal rempart de l’État restait donc l’ÁVH (Államvédelmi Hatóság, « Autorité de protection de l’État »), la police politique profondément haïe du régime. C’est parce qu’elle paraissait aussi isolée que Gerő demanda, tard dans la soirée du 23 octobre, l’intervention des forces soviétiques. Avec quelque 31 000 soldats immédiatement disponibles, environ 1 100 chars et un soutien aérien, celles-ci constituaient une force redoutable.

Dans la plupart des provinces, où les forces soviétiques étaient également présentes mais en nombre limité, les forces de sécurité hongroises furent rapidement débordées, malgré les tirs contre les manifestants. À Budapest, les affrontements furent plus meurtriers. Au plus fort des combats, peut-être 15 000 manifestants armés, équipés d’armes saisies ou fournies par la défense civile, la police et l’armée, affrontèrent l’ÁVH, en voie de désagrégation, et l’armée soviétique.

Les combats furent particulièrement violents en quelques points stratégiques, mais ni l’ÁVH ni les Soviétiques ne savaient véritablement que faire. Les troupes russes recevaient des ordres confus. Les simples soldats furent rapidement déconcertés lorsqu’ils découvrirent qu’ils avaient face à eux des Hongrois ordinaires. Des scènes de fraternisation eurent lieu.

La tension atteignit son paroxysme le 25 octobre, lorsque des tirs indiscriminés firent de nombreux morts devant le Parlement hongrois. Du 26 au 28 octobre, la radicalisation et la polarisation se poursuivirent, tout comme la brutalité de la riposte soviétique. « À des coups de feu isolés, nous répondions par des salves », devait reconnaître un commandant soviétique18.

C’est alors que Nagy parvint à obtenir un cessez-le-feu et annonça que les troupes soviétiques se retireraient de Budapest, ce qui, beaucoup l’espéraient, devait constituer la première étape d’un retrait négocié de l’ensemble de la Hongrie.

Les témoignages provenant de Budapest montrent qu’une grande partie des combats de rue fut menée par des jeunes, y compris des écoliers. Les combattants avaient tendance à se constituer en groupes auto-organisés, souvent autour de personnages hauts en couleur, dont certains avaient peut-être un passé trouble, même s’il est difficile de démêler les accusations des démentis. Mais il serait erroné d’accorder trop d’importance à cet aspect. « Il est émouvant de voir que ce sont les voyous de Ferencváros, quartier populaire du sud-est de Budapest, qui, pendant la révolution, ont créé une éthique à partir de rien », déclarait alors un étudiant19. Il est clair qu’un vaste processus de radicalisation était à l’œuvre. Le parcours du colonel Pál Maléter (1917–1958), qui devint « le héros le plus populaire de la révolution » avant d’être exécuté par le régime de Kádár, en constitue un exemple particulièrement frappant. Maléter avait eu un itinéraire pour le moins sinueux : garde du corps du dictateur d’avant-guerre Miklós Horthy (1868–1957), puis partisan formé par les Soviétiques et combattant les nazis, il était ensuite devenu officier supérieur de la nouvelle armée hongroise.

Envoyé dans un premier temps pour tenter de dégager la caserne Kilián, il chercha d’abord à adopter une position de neutralité, puis demanda au ministère de la Défense le retrait des forces soviétiques afin de réduire les tensions et les pertes humaines. Devant le refus qui lui fut opposé, il choisit, dans une déclaration restée célèbre, le camp des révolutionnaires : « Je dois vous informer que j’ouvrirai le feu sur le premier char soviétique qui s’approchera de la caserne Kilián20. »

L’essor des conseils ouvriers

Pendant que se déroulaient ces affrontements, la plus grande partie de Budapest avait cessé le travail, tandis que les grèves se multipliaient dans le reste du pays. Un nouveau réseau de comités et de conseils commença à émerger. L’écho de 1917 était manifeste.

Certaines de ces nouvelles structures prirent la forme de comités d’usine. Ceux-ci se regroupèrent ensuite en conseils ou comités révolutionnaires, parfois appelés « conseils nationaux ». Dans les localités plus petites, en revanche, des conseils territoriaux furent constitués d’emblée. Leur organisation et leur dénomination sont souvent difficiles à démêler car, contrairement à ce qui s’était passé en Russie en 1917, ils n’eurent pas le temps de développer des formes d’organisation plus élaborées.

Mais cela ne diminue en rien le rôle central joué par ces conseils ni ce qu’ils accomplirent en si peu de temps. « Sans leur pression politique, écrivent les auteurs de l’ouvrage hongrois de référence dirigé par György Litván (1929–2006), le gouvernement Nagy se serait probablement arrêté à mi-chemin21. » Mais leur importance dépasse cette dynamique politique immédiate. C’est précisément ce qui explique qu’ils demeurent si controversés et que les récits plus conservateurs aient tant de mal à leur faire une place.

Budapest fut le centre du mouvement des conseils ouvriers. Autrefois deuxième ville d’un vaste empire, elle était désormais une capitale démesurée à l’échelle d’un petit pays et rassemblait près d’un cinquième de la population hongroise. Plus de la moitié de la production industrielle du pays y était assurée par 46 % des ouvriers de l’industrie hongroise. Ceux-ci étaient concentrés dans la construction mécanique, l’industrie chimique, les industries de biens de consommation et l’agroalimentaire. Une part importante des travailleurs hongrois du bâtiment et des transports s’y trouvait également.

L’industrie n’était pas uniformément répartie dans la ville. Deux des principales zones de concentration industrielle étaient Újpest, au nord, et l’île de Csepel, sur le Danube, au sud, depuis longtemps vouée à la sidérurgie, à la construction mécanique, au papier et au pétrole. Divisée par le Danube, Budapest était nettement plus industrielle du côté de Pest que de celui de Buda. Ce dernier avait été aménagé pour les classes moyennes de l’Empire et abritait désormais nombre de ceux qui avaient prospéré sous Rákosi.

Le premier conseil ouvrier de Budapest fut créé le 23 octobre à Újpest, dans l’immense usine Egyesült Izzó (« Lampes réunies »), qui employait quelque 10 000 personnes22. Dès le lendemain, les comités d’usine et les conseils ouvriers se répandirent dans la plupart des entreprises et des quartiers de la capitale. Les 29 et 30 octobre, des conseils ouvriers de district commencèrent à se constituer dans les secteurs où se concentraient les plus grandes usines : Újpest, Óbuda, Angyalföld et Csepel.

Puis, le 31 octobre, un véritable parlement des conseils ouvriers de Budapest fut convoqué. Réunissant des délégués de 24 usines, il se donna pour objectif d’instaurer un nouvel ordre dans les entreprises. De nombreux aspects de cet ordre restaient encore à préciser, mais la plupart des observateurs furent frappés par le degré d’élaboration des revendications. Les délégués déclarèrent :

L’organe suprême de contrôle de l’usine est le conseil ouvrier, démocratiquement élu par les travailleurs. […] Le directeur est employé par l’usine. Le directeur et les principaux cadres doivent être élus par le conseil ouvrier. […] Le directeur est responsable devant le conseil ouvrier de toutes les questions concernant l’usine23.

Les conseils se saisirent également des questions politiques, exigeant toute une série de mesures de démocratisation et, par-dessus tout, le retrait des troupes soviétiques. Dans ce processus, les anciens instruments de la domination stalinienne furent tout simplement écartés. Le Parti communiste et les syndicats officiels, deux des instruments utilisés pour réprimer la classe ouvrière et accélérer l’accumulation, furent marginalisés. Comme l’écrit Lomax :

Lorsque, quelques jours plus tard, le gouvernement, le Parti communiste puis le Conseil central des syndicats appelèrent à leur tour à la création de conseils ouvriers [dans une tentative infructueuse de les placer sous leur direction, M. H.], ils ne faisaient que reconnaître officiellement un fait déjà accompli.24

Hors de Budapest, la géographie des conseils ouvriers reflétait inévitablement celle de l’industrie hongroise : les conseils les plus puissants se trouvaient dans le nord, les plus faibles dans les villes des plaines agricoles du sud. Mais, comme l’écrivit Peter Fryer (1927–2006), correspondant du Daily Worker, quotidien du Parti communiste britannique, profondément ébranlé par ce dont il était témoin mais suffisamment honnête pour en rendre compte :

Ces comités, dont un réseau s’étendait désormais sur toute la Hongrie, présentaient une remarquable uniformité. Ils étaient à la fois des organes de l’insurrection, réunissant des délégués élus par les usines et les universités, les mines et les unités de l’armée, et des organes d’autogouvernement populaire auxquels le peuple en armes accordait sa confiance. À ce titre, ils jouissaient d’une immense autorité, et il n’est pas exagéré d’affirmer que, jusqu’à l’attaque soviétique du 4 novembre, le pouvoir réel dans le pays était entre leurs mains25.

Le 25 octobre, les auditeurs de Radio Miskolc entendirent cette déclaration :

Nous en avons assez ! Assez de l’arbitraire de certains dirigeants ! Nous aussi, nous voulons le socialisme, mais un socialisme adapté aux conditions particulières de la Hongrie et qui corresponde aux intérêts de la classe ouvrière hongroise et de la nation hongroise26.

Miskolc était la deuxième ville de Hongrie. Elle comptait environ 140 000 habitants en 1956 et se trouvait au nord-est de Budapest, dans le département de Borsod, « la plus vaste zone industrielle d’un seul tenant de Hongrie27 ». Toute la région avait connu une expansion rapide dans le cadre de l’effort d’industrialisation engagé après 1948, fondé sur une concentration des investissements dans l’industrie lourde, les cimenteries et les briqueteries, ainsi que dans une usine textile. À mesure qu’elle s’étendait, Miskolc finit par rejoindre Diósgyőr, où avait été créée la première fonderie de fer de Hongrie et qui était désormais le principal centre sidérurgique du pays, ainsi que le siège d’une importante usine mécanique produisant du matériel ferroviaire et des turbines.

C’est là que se développa le deuxième grand foyer des conseils ouvriers de 1956. Tandis que les étudiants de la région constituaient un parlement étudiant, des comités se formèrent dans les usines, puis des conseils ouvriers. Le mouvement commença dès le 22 octobre avec la création de différents comités, puis, le 24 octobre, d’un « conseil du travail ». L’organisation s’étendit à l’intérieur des usines et d’une entreprise à l’autre dans les villes voisines.

L’autorité gouvernementale s’effondra localement devant une manifestation de masse à Miskolc le 26 octobre : on estime que 38 personnes y trouvèrent la mort lorsque les forces de sécurité de l’État ouvrirent le feu, avant que la foule ne se venge. Les ouvriers, les étudiants et les forces qui avaient rallié leur camp rétablirent rapidement l’ordre, et Radio Miskolc put annoncer le 27 octobre que « depuis deux jours, la ville de Miskolc est placée sous la direction du conseil ouvrier et du parlement étudiant ».

Les nouveaux conseils de la ceinture industrielle se fédérèrent pour constituer un Conseil ouvrier de Borsod à l’échelle du département. Lorsque, plus tard, certains affirmèrent à Budapest qu’une contre-révolution était en cours, celui-ci répondit simplement : « Vous n’avez qu’à décrocher le téléphone et, dans trois heures, nous serons là : les ouvriers d’Ózd, de Diósgyőr et de Miskolc, 20 000 hommes, tous armés28. » 

Au nord de Budapest se trouvait la ville, plus petite, de Salgótarján. Son industrie reposait sur le charbon, le fer et l’acier, et elle ne possédait pas d’université. Quiconque s’y serait arrêté à la fin du mois d’octobre aurait découvert une ville où le processus de radicalisation semblait avoir conduit à l’un des transferts de pouvoir les plus pacifiques. Le 25 octobre, la grève devint générale et, le 27, une marche se dirigea vers le centre-ville. Le Parti communiste local tenta de prendre la tête du mouvement des conseils ouvriers, mais il fut écarté. Le calme relatif de cette période était cependant trompeur : au cours de la phase suivante, Salgótarján allait devenir l’un des principaux centres de résistance à l’invasion soviétique et au gouvernement Kádár.

Győr comptait environ 70 000 habitants en 1956. Située sur le Danube, à quelque 130 kilomètres au nord-ouest de Budapest, sur le principal axe reliant Budapest à Vienne, la ville s’était développée grâce à l’expansion de ses usines de matériel ferroviaire datant de l’avant-guerre, ainsi que de ses industries textiles et de biens de consommation. À proximité se trouvaient la ville minière de Tatabánya et plusieurs petites villes dont l’économie reposait sur l’exploitation à ciel ouvert du charbon et de la bauxite.

Un certain mécontentement s’était manifesté avant le 23 octobre, mais la nouvelle des événements de Budapest provoqua, le 24, une petite manifestation qui prit rapidement de l’ampleur. Dans la soirée, les forces de sécurité ouvrirent une nouvelle fois le feu. Le lendemain, des milliers de personnes descendirent dans la rue. Les grèves se généralisèrent et le pouvoir local s’effondra. Le 26 octobre fut constitué un Comité révolutionnaire national représentant l’ensemble de la ville et, le lendemain, Radio Győr libre annonça que « des comités nationaux et des conseils ouvriers se constituent partout entre Győr et Tatabánya ». Le conseil de Győr devint le noyau du Conseil national de Transdanubie, créé pour représenter la moitié occidentale de la Hongrie.

Pendant ce temps, les forces de sécurité de l’État perpétrèrent un nouveau massacre dans la ville voisine de Mosonmagyaróvár, où 52 personnes furent tuées. L’ordre ne fut rétabli qu’après que les forces de sécurité eurent été désarmées par des troupes locales placées sous le contrôle du conseil de Győr29. La puissance des conseils ouvriers dans cette région reposait sur les usines de Győr et sur les mines voisines de Tatabánya et Balinka.

Le Conseil national de Győr ne se contenta pas d’adopter un programme. Il administra également la ville et négocia même, pendant un certain temps, avec les responsables militaires soviétiques locaux. Mais sa tâche la plus difficile fut de faire face aux courants politiques contradictoires qui s’affrontaient à Győr. L’atmosphère y était extrêmement tendue et, surtout dans les premiers temps, la timidité de Nagy à Budapest suscitait une vive frustration. Certaines forces de droite tentèrent d’en tirer parti, tout comme des aventuriers venus, pour certains, d’autres régions de Hongrie et, pour d’autres, de l’autre côté de la frontière. Plusieurs épisodes tendus eurent lieu avant que les dirigeants du conseil local ne parviennent à recentrer les efforts sur la constitution d’une base solide, en étendant le mouvement des conseils ouvriers à l’ensemble de la Transdanubie. 

Plus au sud, sur le Danube, à environ 65 kilomètres de Budapest, se trouvait Sztálinváros, aujourd’hui Dunaújváros. La ville devait être la pièce maîtresse du nouveau développement industriel de la Hongrie. À la fin des années 1940, ce n’était encore qu’un gros village. Mais, au printemps 1950, commença, sous la supervision d’ingénieurs soviétiques, la construction du complexe sidérurgique Staline et de ce qui était officiellement présenté comme une communauté « socialiste » modèle. L’ensemble constituait le plus important projet d’investissement du premier plan quinquennal hongrois. En 1956, Sztálinváros comptait 30 000 habitants et, comme en Russie, le bien-être de la population y passait très largement après les impératifs de la production d’acier.30

L’agriculture dominait encore une grande partie du sud du pays. Les principales villes de cette région avaient historiquement été des centres commerciaux, administratifs et éducatifs, dont la structure sociale avait été moins profondément bouleversée par l’industrialisation stalinienne.

Debrecen était la troisième ville de Hongrie, avec quelque 130 000 habitants en 1956. C’est là que Lajos Kossuth (1802–1894) avait proclamé, en 1849, l’éphémère indépendance de la Hongrie à l’égard de l’Empire autrichien. La ville avait également servi de siège au gouvernement de libération soutenu par les Soviétiques en 1944. Le 23 octobre, des ouvriers rejoignirent les étudiants qui manifestaient. Les dirigeants locaux du parti ordonnèrent aux forces de sécurité d’ouvrir le feu, faisant trois morts. Au cours des jours suivants, des discussions entre représentants des soldats, des étudiants et des ouvriers de la ville conduisirent à la formation du Comité révolutionnaire socialiste de Debrecen, qui devint rapidement le pouvoir effectif dans la ville et le demeura jusqu’à la seconde offensive soviétique du 4 novembre.

Szeged, autre ville du sud qui comptait un peu moins de 100 000 habitants, avait vu naître, avant le 23 octobre, les premières organisations étudiantes indépendantes. Après les événements du 23 octobre à Budapest, les étudiants de Szeged participèrent aux manifestations locales et à des affrontements sporadiques jusqu’au 26 octobre, date à laquelle les forces de sécurité se retirèrent. Des conseils ouvriers furent constitués dans les usines de la ville, puis s’unirent aux groupes étudiants pour former, le 30 octobre, un Conseil révolutionnaire populaire. Celui-ci entreprit alors d’organiser une garde nationale locale.

Pécs avait accueilli la première université de Hongrie et constituait également un important centre commercial et de transformation des produits agricoles. En 1956, sa population atteignait 110 000 habitants. Après 1948, son développement avait été marqué par l’essor de l’exploitation charbonnière dans les environs, puis par celui de l’extraction de l’uranium.

À Pécs, cependant, l’ordre ancien résista mieux au cours des premiers jours. Les dirigeants locaux encouragèrent la création de comités d’usine, pensant pouvoir placer leurs propres hommes à leur tête, mais ceux-ci furent écartés. Puis, à mesure que les nouvelles des événements survenus ailleurs se répandaient, la police politique locale commença elle aussi à se désagréger. Les 28 et 29 octobre, des conseils furent élus et une garde nationale fut créée. Les conseils de Pécs étaient moins profondément implantés que ceux du nord du pays, mais la ville allait devenir, au cours de la phase suivante, l’un des principaux centres de résistance aux forces soviétiques.

La révolution ne toucha cependant pas seulement les villes. Comme le montre le tableau 1, la Hongrie restait un pays à dominante agricole. Dans les campagnes, l’autorité commença à s’effondrer au cours du week-end des 27 et 28 octobre. Le processus rappelait par certains aspects les révoltes paysannes traditionnelles. Les nouvelles des manifestations urbaines parvenaient dans les villages, parfois directement apportées par des travailleurs migrants revenus des usines. On en discutait sur les places des villages et dans les cafés et, le dimanche, aux abords des églises et à l’intérieur de celles-ci.

Face à un État qu’ils considéraient à la fois comme oppressif et exploiteur, les paysans, renouant avec une ancienne économie morale, cherchèrent à donner une légitimité symbolique à leur révolte. Dans de nombreux endroits, des comités nationaux villageois furent élus. Certains des anciens dirigeants ruraux imposés par le régime prirent la fuite, tandis que d’autres furent placés sous une forme de protection. Des responsables moins détestés remirent parfois symboliquement aux nouveaux comités les clés des bâtiments situés au centre du village.

La campagne menée par l’État contre la religion avait suscité un ressentiment particulièrement vif. Le fait de revêtir ses habits du dimanche pour se rendre à l’église prit donc, ce week-end-là, une signification particulière. Il arriva que l’on oblige les secrétaires staliniens locaux du parti à porter les croix. Les registres fiscaux, considérés comme un instrument du pouvoir de l’État, furent brûlés dans certains endroits.31 Des villageois chargèrent également des charrettes de nourriture à destination des villes, à la fois en signe de solidarité et pour affirmer la supériorité morale du don face aux livraisons forcées à l’État qui avaient marqué les années précédentes.

Le degré de politisation était beaucoup plus faible dans les campagnes que dans les villes. Mais, le pouvoir de l’État ayant disparu, de nombreux paysans profitèrent de l’occasion pour abandonner ce qu’ils considéraient comme une agriculture organisée par l’État. Au début de 1957, environ 6 % seulement des paysans demeuraient dans les coopératives d’État, qui ne regroupaient plus que 10 à 12 % des terres arables32.

Se posa alors la question de savoir jusqu’où les conseils ouvriers devaient poursuivre la grève et dans quelle mesure ils devaient coopérer avec le gouvernement Nagy, qui, sous leur pression, commençait à élargir son programme de réformes. Presque dès le début, des délégations s’étaient rendues auprès de Nagy pour tenter d’infléchir sa politique.

Puis, le 1er novembre, alors que les forces soviétiques semblaient s’être retirées et que Nagy radicalisait sa position, les délégués des conseils défendirent l’idée de mettre fin à la grève tout en préservant le rôle plus général des conseils. Cette proposition suscita de vifs débats au niveau local, mais lorsque les conseils de district de Csepel et d’Újpest se prononcèrent en faveur de la reprise du travail, cette orientation l’emporta et la reprise fut fixée au lundi 5 novembre. La seconde offensive militaire soviétique allait cependant rendre cet accord caduc.

La signification des conseils ouvriers

Quelle était la signification des conseils ouvriers ? Le fait qu’ils aient été constitués contre un État prétendument « socialiste », avant d’être détruits par ce même État, devrait suffire à montrer que la Hongrie n’était, ni avant ni après 1956, socialiste en quelque sens que ce soit.

Le fait que les conseils aient représenté la prise de contrôle des moyens de production par les travailleurs devrait également montrer que le problème de la Hongrie ne résidait pas dans une quelconque « dégénérescence politique » au sommet, mais dans un système qui exploitait et opprimait les travailleurs tant politiquement qu’économiquement.

« Les communistes ont nationalisé toutes les usines et les entreprises du même type en proclamant le mot d’ordre : “L’usine est à vous, vous travaillez pour vous-mêmes.” C’était exactement le contraire de la vérité. Ils nous promettaient tout et, dans le même temps, ils nous soumettaient et nous réduisaient à la misère la plus extrême que l’on puisse imaginer », déclara un ouvrier de Csepel33.

Mais ce ne sont là que les premières questions que soulèvent les conseils ouvriers de 1956. Il est évident qu’ils furent des instruments de destruction, au moyen desquels l’ancien régime était en train d’être abattu. Mais étaient-ils également, et pourraient-ils le redevenir, des instruments de création, capables de servir de fondement à un nouvel ordre économique et politique démocratique ?

Il y a une terrible ironie à voir nombre d’historiens d’aujourd’hui, notamment en Hongrie, aussi soucieux d’écarter cette possibilité que ne l’était le régime Kádár, qui détruisit les conseils ouvriers en 1956.

Pour ceux qui considèrent que la seule alternative à la dictature est une démocratie bourgeoise de type occidental, le problème posé par 1956 se résout en concentrant l’attention sur les revendications politiques. La réapparition d’une vingtaine de partis politiques susceptibles de se disputer le pouvoir au Parlement devait nécessairement, suggèrent-ils, conduire à une transition vers le marché puis, tôt ou tard, à un certain degré de privatisation. 1956 se trouve ainsi transformé en anticipation de 1989.

Ce fut une « révolution bourgeoise », déclara en 2001 l’homme politique hongrois Viktor Orbán (1963–). Pour PéterKende (1927–2024), l’un des nombreux participants qui en vinrent par la suite à mettre en doute leur propre passé, « par l’impénétrable logique de l’histoire, le peuple hongrois semble avoir obtenu en 1989 ce pour quoi il avait combattu en 195634 ».

Litván, lui aussi historien et acteur des événements, procède de manière moins directe : reprenant une formule d’István Bibó (1911–1979), il redéfinit 1956 comme une « révolution de la dignité humaine ». Mais toutes les révolutions impliquent que les opprimés affirment leur dignité face à leurs oppresseurs. Et cette dignité peut prendre différentes formes, qui ne sont pas toutes compatibles entre elles. Si les Hongrois de 1956 ne pensaient pas pouvoir la trouver dans l’ancien système, ils ne semblaient pas davantage croire qu’ils la trouveraient dans la restauration d’autres formes discréditées.

István Bibó, qui tenta à l’époque de théoriser ce qui était en train de se produire, parla du « début de l’une des expériences socialistes les plus passionnantes du siècle »35.

« L’ordre économique envisagé, écrit le groupe d’historiens réuni autour de Litván, placerait la prise de décision dans l’industrie, les mines et les transports entre les mains des producteurs. » Mais, suggèrent-ils également, les travailleurs auraient tôt ou tard été contraints d’abandonner cette voie « peut-être utopique ». « Il était impossible de remettre sur pied une économie ruinée sans un marché plus ou moins libre36. »

Mais si les conseils ouvriers étaient incompatibles avec un capitalisme d’État stalinien se faisant passer pour du « socialisme », comment auraient-ils pu être davantage compatibles avec un capitalisme fondé sur un marché plus libre ?

Il est vrai que ce que l’on appelait la « participation ouvrière » existait dans certaines social-démocraties ainsi qu’en Yougoslavie dans les années 1950. Mais participer n’est pas contrôler. Il s’agissait d’initiatives venues d’en haut, dans lesquelles l’influence réelle de la base était sévèrement limitée. L’importance des conseils hongrois, et le défi qu’ils représentent, résident précisément dans la contradiction qu’ils opposent à ces conceptions plus limitées du changement.37

Les conseils ouvriers hongrois se développèrent de bas en haut et se caractérisèrent par l’ampleur et la profondeur de la participation. Ils associaient des revendications nationales à un programme social fondamental visant à instaurer un nouveau système fondé sur les conseils ouvriers, des syndicats libres et indépendants et des partis socialistes concurrents.

Cette conception était moins singulière que certains ne l’ont prétendu. Elle renouait avec des éléments d’une tradition socialiste plus ancienne et même, dirions-nous, d’une tradition bolchevique, que l’étatisme de la social-démocratie et la dictature développementaliste à parti unique du stalinisme avaient étouffés.

Elle reposait sur la revendication selon laquelle « les usines doivent devenir une propriété véritablement collective, et non une propriété capitaliste », ainsi que sur l’exigence, exprimée sous différentes formes, que « la classe ouvrière elle-même veut avoir la garantie qu’elle sera armée, afin de pouvoir empêcher toute force de remettre en cause l’objectif fondamental de la révolution et les acquis obtenus jusqu’à présent38 ».

Sur ce point au moins, il faut reconnaître au régime de János Kádár (1912–1989) le mérite de la constance. Pour lui, les conseils ouvriers étaient une chimère en théorie et, dans la pratique, l’expression du règne de la foule. Ils ne comportaient aucun élément créateur : ils n’étaient que destructeurs.

Le régime s’empressa d’isoler chaque incident et de l’ériger en l’un des « crimes » de 1956. Le plus tristement célèbre fut sans doute celui du 30 octobre, lors de l’assaut contre le siège du Parti communiste de Budapest. Des membres de la police politique ouvrirent le feu depuis le bâtiment. Les insurgés ripostèrent et, après s’en être emparés, tuèrent notamment Imre Mező (1905–1956), secrétaire du parti à Budapest et partisan de Nagy, puis lynchèrent plusieurs personnes qui s’y trouvaient, dont certaines n’avaient peut-être pas participé aux tirs.

Mais les chiffres du régime lui-même permettent de remettre en perspective l’ampleur de cette violence populaire. Il recensait 215 « victimes de la contre-révolution », dont 169 militaires. Parmi ceux-ci, 14 auraient été victimes d’exécutions sommaires. Les 46 autres morts étaient des civils, parmi lesquels huit responsables communistes tués ou lynchés par la foule.

« Croyez-moi, nous ne sommes pas des sadiques, mais nous ne parvenons pas à éprouver de regrets pour ce genre de personnes », déclara un témoin de l’époque interrogé sur ces événements39.

Même à supposer que toutes ces victimes aient été des partisans du régime, la grande majorité d’entre elles périrent manifestement au cours des combats. L’ensemble des violences aveugles qui entachèrent ponctuellement la révolution ne fit pas davantage de victimes qu’un seul des massacres perpétrés par les forces de l’État hongrois ou par l’armée soviétique. Loin du règne généralisé de la foule décrit par le régime, la révolution se caractérisa au contraire, comme le reconnaît l’équipe réunie autour de György Litván, par une remarquable autodiscipline : « il existe d’abondantes preuves que les combattants de la liberté sanctionnaient eux-mêmes avec fermeté tout acte d’illégalité40 ».

La plupart des récits contemporains s’efforcent de montrer que les capacités des conseils étaient limitées. Mais l’énergie créatrice et l’autodiscipline dont ceux-ci firent preuve s’accordent mal avec cette interprétation.

La remise en cause actuelle de l’héritage historique des conseils ouvriers ne découle ni d’une grande théorie de la démocratie bourgeoise ni de la puissance de sa réalité. Où trouverait-on d’ailleurs aujourd’hui une telle réalité ? Elle relève bien davantage d’une adaptation aux pratiques du présent.

Les récits historiques reflètent inévitablement l’époque dans laquelle ils sont écrits. Les meilleurs parviennent, dans une certaine mesure, à s’en dégager et à relier le passé et le présent à tout un éventail d’avenirs possibles ; les pires projettent brutalement le présent dans le passé afin de nier qu’un autre avenir soit possible que celui qui existe déjà.

La vision politique née de la transition hongroise fut étroite, et les principaux intellectuels hongrois s’en accommodèrent. Ce faisant, ils rendent un bien mauvais service au passé, au présent comme à l’avenir.

Le peuple dans les combats de rue : deuxième acte

« Aujourd’hui, à l’aube, déclara Imre Nagy (1896–1958) à la radio le dimanche 4 novembre, les troupes soviétiques ont attaqué notre capitale avec l’intention manifeste de renverser le gouvernement légitime. » La seconde intervention soviétique, baptisée « Tourbillon », fut plus massive et mieux organisée que la première. L’armée hongroise fut immédiatement neutralisée par les troupes soviétiques. La nouvelle Garde nationale n’avait pas eu le temps de s’organiser pour affronter une telle force. Des dirigeants potentiels comme Pál Maléter (1917–1958) furent arrêtés. Sándor Kopácsi (1922–2001) fut bientôt appréhendé à son tour. Une fois encore, la résistance devait venir d’en bas.

Le général soviétique Gueorgui Joukov (1896–1974) affirma par la suite que ses forces avaient dû désarmer 35 000 Hongrois. Ce chiffre est peut-être exact, mais ces combattants ne pouvaient en aucun cas rivaliser avec une armée de premier ordre.

La résistance opposée dans certains secteurs clés n’en fut pas moins héroïque face à des forces souvent écrasantes. De violents combats eurent lieu dans plusieurs centres de province, notamment à Pécs, dans le sud du pays. Mais, d’une manière générale, l’intensité de la résistance reflétait la répartition des différents secteurs de la classe ouvrière. « C’est dans les grands centres sidérurgiques de Dunapentele, Ózd et Miskolc, ainsi que dans les régions minières de Borsod, Tatabánya et Pécs, que la résistance armée aux forces soviétiques fut la plus forte », écrit Bill Lomax.

À Dunapentele, l’ancienne Sztálinváros, le conseil ouvrier, confronté à l’armée soviétique, déclara :

Dunapentele est la première ville socialiste de Hongrie. Ses habitants sont des ouvriers et le pouvoir est entre leurs mains. Toutes les maisons ont été construites par les travailleurs eux-mêmes. Les travailleurs défendront la ville contre les « excès fascistes », mais aussi contre les troupes soviétiques41.

À Budapest, on retrouva la même configuration. Dans le centre, les combats de rue furent acharnés autour de la caserne Kilián, du passage Corvin et de la rue Tűzoltó, autant de lieux qui allaient entrer dans la légende. Mais les affrontements furent également considérables à Újpest et Kőbánya. Ils ne furent pas moins violents sur l’île de Csepel, où les ouvriers tinrent jusqu’aux 10 et 11 novembre.

En 1957, le gouvernement de János Kádár (1912–1989) s’empressa de publier ses propres statistiques afin de soutenir que les violences avaient fait davantage de victimes au cours de la première vague de combats, lorsque l’armée soviétique s’était retirée, que pendant la seconde, après son retour. Son « ordre » était ainsi censé apparaître préférable au « désordre » de la révolution. « Deux tiers des blessés l’ont été avant le 3 novembre et un tiers après le 4 novembre. »

Mais ces chiffres, fondés sur les admissions dans les hôpitaux, ne peuvent guère servir de référence puisque, après le 4 novembre, les blessés risquaient davantage d’être arrêtés. Quant aux morts, il semble qu’environ 40 % aient péri lors de la première phase des combats et 60 % lors de la seconde. Les destructions matérielles furent, pour l’essentiel, le produit de cette deuxième phase.

Le régime prétendit que seulement 4 % des logements du Grand Budapest avaient été endommagés. Mais cette statistique quelque peu absurde ne pouvait masquer l’ampleur des destructions : 23 % des logements avaient été endommagés dans le IXe arrondissement, Ferencváros, et 18 % dans le VIIIe, Józsefváros. La moitié des morts de Budapest furent recensés dans ces deux arrondissements et dans le VIIe42.

Comme l’écrivit Peter Fryer :

Je viens de quitter Budapest, où, pendant six jours, j’ai vu la liberté nouvellement conquise de la Hongrie tragiquement détruite par les troupes soviétiques. […] D’immenses secteurs de la ville, surtout les quartiers ouvriers, sont pratiquement en ruines. Pendant quatre jours et quatre nuits, Budapest a subi un bombardement ininterrompu. J’ai vu une ville autrefois magnifique battue, matraquée, fracassée et saignée jusqu’à ce qu’elle se soumette43.

Les données concernant les morts de Budapest dessinent encore plus nettement le profil social des victimes : les jeunes ouvriers y prédominaient. Vingt pour cent des morts avaient moins de 20 ans et 28 % entre 20 et 29 ans. Soixante-quinze pour cent des blessés auraient eu moins de 30 ans ; parmi les morts, 1 330 furent enregistrés comme ouvriers, contre seulement 44 comme étudiants.

Une autre source du régime Kádár indiquait que, « selon les chiffres fournis par les hôpitaux, 80 à 90 % des blessés étaient de jeunes ouvriers, tandis que les étudiants ne représentaient pas plus de 3 à 5 %44 ».

Résistance et lutte pour le pouvoir

Une fois la résistance armée écrasée, les 10 et 11 novembre, commença un mois et demi de résistance passive à l’occupation et à la contre-révolution. L’armée hongroise s’était désintégrée, les dirigeants politiques avaient été arrêtés ou avaient pris la fuite, et les écrivains et intellectuels, aussi éminents fussent-ils, ne disposaient d’aucune base organisationnelle propre.

Ce furent les conseils ouvriers qui constituèrent l’ossature de l’opposition et prirent la tête de la grève générale.

« Nous sommes et nous resterons les dirigeants de la Hongrie », déclara Sándor Rácz (1933–2013) lorsqu’il fut élu président du nouveau Conseil central ouvrier de Budapest. Malgré l’insistance persistante de certains récits sur le rôle des intellectuels, l’Association des écrivains adopta le 12 novembre une résolution qui déclarait :

Nous lions notre sort à celui de la classe ouvrière hongroise, de la paysannerie et de la jeunesse révolutionnaire et, dans la suite des événements, nous travaillerons de concert avec leurs organisations démocratiquement élues.45

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Si l’on prend pour indice 100 la production industrielle de septembre, celle-ci tomba à 71,1 en octobre et à seulement 17,6 en novembre. Même après les mesures prises par les autorités en décembre, elle ne remonta qu’à 30,5 % du niveau mensuel de septembre.

Parvenir à interrompre effectivement plus de 80 % de la production industrielle pendant plus d’un mois place nécessairement cette grève parmi les grèves générales les plus complètes et les plus durables de l’histoire. Et, dans certains secteurs pour lesquels les statisticiens recueillirent des données, la grève fut encore plus efficace46. Un journaliste britannique de l’Observer décrivait ainsi la situation à la mi-novembre :

Un aspect extraordinaire de la situation est que, bien que la grève générale se poursuive […], les travailleurs prennent néanmoins sur eux de maintenir les services essentiels, aux fins qu’ils déterminent et approuvent eux-mêmes. Dans les quartiers industriels, les conseils ouvriers ont pris en charge la distribution des produits de première nécessité et de la nourriture à la population afin d’assurer sa survie. Les mineurs de charbon fournissent chaque jour juste assez de charbon pour maintenir les centrales électriques en fonctionnement et approvisionner les hôpitaux de Budapest et des autres grandes villes. Les cheminots organisent des trains à destination des lieux autorisés et pour des usages approuvés […]47.

Les conséquences de l’invasion sur les conseils ouvriers et révolutionnaires furent inégales. Dans certaines régions, ils s’effondrèrent rapidement. Mais ceux qui s’appuyaient sur des comités d’usine dans les zones urbaines et ouvrières se révélèrent plus résistants et développèrent davantage leur organisation.

Ils étaient suffisamment puissants pour contraindre le gouvernement Kádár à reconnaître temporairement les conseils ouvriers, tandis que celui-ci cherchait à gagner du temps pour les contenir, les affaiblir et éliminer progressivement leurs dirigeants.

Dans certaines régions, les arrestations commencèrent immédiatement. Le 5 novembre, par exemple, douze membres des conseils ouvriers de Borsod qui tentaient de négocier furent arrêtés et emmenés hors de Hongrie48. Il arriva cependant que les autorités soient contraintes de revenir sur de telles arrestations, des négociations étant alors menées à cette fin avec les commandants soviétiques.

C’est à Budapest que se produisirent les évolutions les plus importantes. Le 12 novembre, le Conseil ouvrier révolutionnaire d’Újpest proposa la création d’un Conseil central ouvrier du Grand Budapest. Malgré les tentatives des autorités pour empêcher sa constitution, le nouveau Conseil central se réunit le 14 novembre dans l’usine Egyesült Izzó. Cette réunion tumultueuse élut un comité provisoire composé de délégués des conseils ouvriers de district49.

Comme dans toute révolution, certains individus furent propulsés sur le devant de la scène avant de se révéler rapidement incapables d’assumer les tâches qui leur incombaient et d’être remplacés par d’autres, qui découvrirent en eux-mêmes une force, un courage et une vision dont ils n’avaient peut-être pas soupçonné l’existence.

Deux d’entre eux étaient ouvriers à l’usine de matériel électrique Beloiannis. Sándor Rácz (1933–2013) était un jeune ajusteur-outilleur qui fut bientôt élu président du Conseil. Sándor Bali (1923–1982), lui aussi ajusteur-outilleur, était plus âgé et plus expérimenté. Il avait autrefois appartenu au Parti social-démocrate puis au Parti communiste, mais s’était également distingué en refusant de profiter des possibilités d’ascension sociale offertes par le régime avant 1956.

Ce fut Bali qui exerça l’influence principale sur l’orientation du Conseil central ouvrier. Il entendait en faire le centre organisateur des conseils ouvriers de Budapest. Celui-ci devint, selon Balázs Nagy (1927–2015), « une véritable ruche ».

De nouvelles élections furent organisées dans les comités d’usine et les conseils ouvriers afin de garantir la légitimité de ces organismes et, par conséquent, celle du Conseil central lui-même. « Les usines sont entre nos mains, entre les mains des conseils ouvriers », proclamait un tract de la fin novembre.

Mais la question politique décisive était de savoir s’il fallait négocier avec le régime Kádár. La réalité brutale du pouvoir militaire était visible partout. Bali proposa donc que le Conseil central négocie, tout en refusant toute reconnaissance formelle du gouvernement.

Mais négocier dans quel but ?

Le Conseil central et les conseils sur lesquels il s’appuyait étaient déterminés à développer leur rôle. Leur arme immédiate la plus puissante était la grève générale. Mais une grève générale ne peut durer indéfiniment, surtout lorsqu’elle atteint un degré aussi total. Les voix les plus conservatrices préconisaient de mettre fin à la grève afin de laisser à Kádár le temps de révéler ses intentions. Les plus radicales voulaient au contraire la poursuivre jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

Dans un pays soumis à l’occupation militaire, où peut-être 2 000 personnes avaient déjà été tuées et beaucoup d’autres blessées ou arrêtées, il ne faut pas sous-estimer la difficulté de ces choix.

Finalement, la position qui l’emporta fut celle d’une reprise du travail en échange de concessions. Mais quelles concessions ? Et pouvait-on faire confiance au gouvernement ?

La question provoqua de violentes controverses dans certains quartiers et comités de Budapest. À Csepel, par exemple, des dirigeants qui jugeaient cette orientation trop radicale furent remplacés par des délégués qui la considéraient au contraire comme trop modérée50.

Rácz soutenait que les conseils ouvriers se trouvaient dans une position de force croissante :

Le gouvernement commence maintenant à faire certaines concessions, et il en fera encore davantage. Il suffit de l’y contraindre. Nous devons attendre que le travail ait repris partout, faute de quoi les Russes occuperont les centres industriels et remplaceront les ouvriers. La question qui se pose désormais est de savoir si ce sera nous les maîtres, ou le commandement soviétique51.

Des divergences existaient également hors de Budapest. Certains mineurs déclaraient :

Vous pouvez travailler si vous le voulez, mais nous ne fournirons ni charbon ni électricité ; nous inonderons les mines52.

Les négociations avec le régime Kádár se poursuivirent néanmoins autour du retrait des troupes soviétiques, de la généralisation des conseils ouvriers et de la défense du droit de grève. La reprise du travail fut fixée au 17 novembre.

Mais un journaliste britannique décrivit fort bien la position du gouvernement. Son objectif était de « détourner les conseils ouvriers vers des voies inoffensives en les “légalisant” comme organes d’autogestion économique, un peu sur le modèle yougoslave, tout en leur refusant le droit de formuler des revendications politiques ou de publier un journal ». Les positions étaient si éloignées qu’elles « ne firent que prolonger l’impasse à Budapest »53.

Pour préserver sa position, le Conseil central ne pouvait rester immobile. Il lui fallait élargir son organisation. Le 19 novembre, il adopta donc un projet visant à créer un nouveau Parlement des conseils ouvriers et appela les délégués à se réunir à Budapest le 21 novembre.

Mais lorsqu’ils arrivèrent au stade où devait se tenir la réunion, ils le trouvèrent encerclé par des chars soviétiques, que certains surnommaient les « taxis de Kádár ». Une réunion plus restreinte se tint au siège du Conseil central et, après de nouveaux débats, elle approuva une fois encore ses orientations.

Mais tandis que les discussions se poursuivaient, des travailleurs, craignant que les arrestations de délégués ne soient plus nombreuses qu’on ne le pensait, se remirent en grève. Les 22 et 23 novembre, Budapest fut de nouveau paralysée par une grève générale, qui servit également à commémorer le déclenchement de la révolution un mois plus tôt. Le Conseil central n’eut d’autre choix que de se placer à sa tête.

Pendant ce temps, le régime Kádár et les forces soviétiques étaient loin de rester inactifs. Il apparaît aujourd’hui clairement que János Kádár (1912–1989) n’accepta que relativement tard de devenir la figure de proue de l’invasion. Lorsqu’il arriva à Budapest, le 7 novembre, à bord d’un véhicule blindé soviétique, il n’avait ni programme ni autorité autres que ceux que lui conférait l’armée soviétique54.

La police politique avait disparu, l’armée s’était désintégrée et le gouvernement était en plein désarroi. Son nouveau « parti », le Parti socialiste ouvrier hongrois, existait à peine : en décembre, il ne comptait que 37 000 membres, soit quelques pour cent seulement des effectifs de l’ancien Parti communiste.

Au cours des semaines suivantes, Kádár discuta mais refusa de céder, fort du soutien que lui assurait l’occupation soviétique. Imre Nagy (1896–1958) et ses partisans furent attirés hors de l’ambassade de Yougoslavie par une ruse : le 22 novembre, après avoir reçu du gouvernement Kádár la garantie écrite qu’ils pourraient regagner librement leur domicile, ils furent arrêtés par les Soviétiques et déportés en Roumanie. Mais Kádár chercha également à se constituer une nouvelle base en créant la Milice révolutionnaire [sic] hongroise de défense intérieure, à laquelle vint s’ajouter, au début de 1957, une « Garde ouvrière » [sic].

Ce furent cette milice et l’armée soviétique qui finirent par écraser la révolution en décembre.

Un autre volet de la politique de Kádár consistait à faire comprendre que, quelle que soit la répression à venir, il n’y aurait pas de retour au passé. On tenta d’acheter le mécontentement ouvrier par des augmentations de salaires rétroactives, le mécontentement paysan par des concessions sur les livraisons obligatoires et les prix agricoles, et celui des petits artisans par des modifications de la fiscalité et du régime de propriété.

Mátyás Rákosi (1892–1971) et Ernő Gerő (1898–1980) demeurèrent en exil ; certains gestes furent accomplis en faveur de la liberté religieuse et l’on procéda à une récupération encore plus manifeste des symboles nationaux.

Mais le régime disposait, comme tout ordre établi, d’une arme supplémentaire et extrêmement puissante : le temps. Il pouvait attendre et faire traîner les négociations jusqu’au moment où il s’estimerait en mesure de passer à l’action. Au début du mois de décembre, Kádár et les autres dirigeants semblent avoir commencé à penser que leur heure était venue.

Le Conseil central ouvrier (CCO) voulait éviter la provocation que pouvait représenter une grande manifestation le 4 décembre, un mois exactement après la seconde invasion soviétique. Craignant les conséquences d’un recours à la force des autorités contre une manifestation de masse, on organisa à la place un cortège particulièrement évocateur d’environ 30 000 femmes vêtues de noir. Elles traversèrent Budapest jusqu’à rencontrer les troupes soviétiques.

La manifestation était profondément symbolique et émouvante. Mais, du point de vue du rapport de forces entre les conseils et le gouvernement, cela ne suffisait pas. Les autorités commencèrent alors à agir rapidement.

Le régime Kádár étendit les arrestations. Puis parvint la nouvelle que, le 8 décembre, un massacre avait eu lieu à Salgótarján : les dirigeants des conseils ouvriers des mineurs avaient été arrêtés et 39 mineurs qui manifestaient avaient été abattus.

Réuni à Budapest, le Conseil central appela à une grève générale de 48 heures les 11 et 12 décembre, « comme on n’en avait encore jamais vu dans l’histoire du mouvement ouvrier », fut contraint de reconnaître un journal officiel hongrois55.

Le gouvernement riposta en déclarant illégaux le Conseil central ouvrier et les conseils locaux, mais pas encore les comités d’usine, et proclama l’état d’urgence. Quelque 200 dirigeants ouvriers furent arrêtés.

Rácz et Bali figuraient parmi les principales cibles, mais les ouvriers de leur usine les protégèrent pendant un certain temps. Ce n’est que par une proposition personnelle et mensongère de Kádár, qui leur offrit de négocier, qu’on parvint à les faire sortir de l’usine. Ils furent alors arrêtés.

Lorsque de nouvelles grèves et manifestations furent organisées contre ces arrestations, la répression fut aussi impitoyable qu’elle l’avait été à Salgótarján. Des ouvriers furent abattus dans les rues en plusieurs endroits, notamment à Miskolc, Eger et Zalaegerszeg.

L’opposition ouvrière fut désormais contrainte à la clandestinité et, le 5 janvier 1957, le gouvernement annonça que le refus de travailler et l’incitation à la grève seraient passibles de la peine de mort.

Plusieurs conseils ouvriers préférèrent se dissoudre solennellement plutôt que de disparaître progressivement sous le poids de cette répression. Le conseil de Csepel déclara que poursuivre son activité « reviendrait à tromper nos camarades. Nous remettons donc notre mandat aux travailleurs56 ».

Lorsque, le 8 janvier, les ouvriers de l’île de Csepel manifestèrent leur soutien, ils se retrouvèrent eux aussi face aux chars soviétiques et de nouvelles personnes furent tuées.

Cinq jours plus tard, le gouvernement Kádár étendit encore le champ d’application de la peine de mort. Le régime put alors poursuivre son offensive : l’Association des écrivains fut suspendue le 18 janvier et le Club des journalistes fermé le 20.

Après près de trois mois, la révolution hongroise était finalement écrasée.

La logique de la répression

L’histoire d’une révolution peut également être racontée à travers la nature des victimes de sa répression. Le poids de la répression doit évidemment servir d’avertissement aux principales forces sociales qui y ont participé, afin qu’elles ne tentent jamais de recommencer. Là encore, nous trouvons la preuve du caractère absolument central des conseils ouvriers.

Les arrestations se multiplièrent entre novembre 1956 et la fin de 1959. Environ 100 000 personnes furent arrêtées, 26 000 jugées et 22 000 condamnées ; 229 condamnations à mort furent officiellement prononcées, mais certains récits laissent penser que le nombre d’exécutions pourrait avoir atteint 350.

Les exécutions d’Imre Nagy, de Pál Maléter et de quelques autres furent les plus retentissantes. D’éminents intellectuels furent emprisonnés. Mais la répression visa bien davantage la classe ouvrière.

La majorité des personnes arrêtées et condamnées « étaient des ouvriers âgés de 20 à 30 ans ». Les condamnations à mort frappèrent tout particulièrement les ouvriers accusés, à tort ou à raison, d’avoir participé aux combats de rue.

Parmi les personnes arrêtées, « le groupe qui fournit le plus grand nombre de condamnés était constitué des membres des conseils ouvriers et des comités révolutionnaires des usines et des institutions locales ».

Les condamnations à mort étaient moins fréquentes dans ce groupe, mais les longues peines d’emprisonnement étaient la règle, y compris la réclusion à perpétuité, comme dans le cas de Sándor Bali et Sándor Rácz.

Malgré les amnisties ultérieures, « quantitativement […] ce groupe fut le plus durement frappé, tant par les condamnations judiciaires que par les mesures extrajudiciaires de répression ».

Comme le souligne l’ouvrage dirigé par György Litván, le fait d’avoir pris ce groupe pour cible ne relevait nullement d’un « accident » : c’était « l’un des principaux objectifs de la répression ».

Cinquante ans après57

Une fois la menace révolutionnaire écartée, János Kádár commença à renouer les liens avec la population hongroise. À partir du début des années 1960, il devint le dirigeant du bloc de l’Est qui réussit le mieux à consolider son régime. Mais il fallait toujours contenir le souvenir de 1956, en le réprimant et en le déformant. Le même processus est à l’œuvre aujourd’hui, mais dans un contexte politique différent58.

Il s’agissait d’une transition négociée, et négociée pour une part non négligeable par ceux qui avaient fait carrière sous Kádár et qui virent s’ouvrir devant eux la possibilité non seulement de survivre, mais aussi de prospérer dans la nouvelle Hongrie.

L’instrumentalisation de 1956 comme mythe « national » servait les intérêts de ces hommes tout autant que ceux d’une nouvelle génération de dirigeants acquis au marché et à la propriété privée.

La Hongrie est aujourd’hui membre de l’Union européenne. Elle est alliée aux États-Unis et les multinationales réalisent plus de 70 % du chiffre d’affaires de son industrie manufacturière, une proportion qui n’est dépassée que par l’Irlande. Mais les Hongrois ordinaires, comme la plupart des gens ordinaires dans les pays issus de la transition, ont beaucoup moins bénéficié des changements. Cela a été particulièrement vrai dans les régions industrielles qui avaient constitué le cœur de la révolution de 1956.

Dans cette nouvelle situation, l’interprétation radicale de 1956 est malvenue.

Tout aussi malvenue est la reconnaissance de l’inanité de la politique occidentale en 1956 : forte en rhétorique, elle consista en pratique à rester les bras croisés pendant que la Russie écrasait la révolution, préservait sa sphère d’influence et maintenait l’équilibre général des puissances.

« Hélas, la logique de la politique des grandes puissances transforma en complices bien des responsables politiques occidentaux par ailleurs honorables », écrit le collectif d’historiens réuni autour de György Litván59.

C’est là un aveuglement volontaire de la pire espèce, car 1956 fut à la fois l’année de la Hongrie et celle de Suez. Une telle lecture ne fait qu’inscrire dans l’histoire cette idée cynique selon laquelle il vaudrait mieux, pour un petit pays, se prosterner volontairement devant Washington et Bruxelles que d’être réduit en esclavage par Moscou.

Les ouvriers hongrois voulaient-ils être maîtres de leur propre existence ? Le même aveuglement est de nouveau à l’œuvre. Bien sûr que oui. Mais il faudrait désormais comprendre que la liberté ne saurait être autre chose que la liberté de solliciter un emploi auprès de telle ou telle multinationale, et la liberté, pour celle-ci, de vous refuser cet emploi.

Mais l’histoire de 1956 est plus vaste que cela.

Pendant deux siècles, les différents régimes qui se sont succédé en France ont tenté de contenir l’héritage de sa grande révolution. Cela n’a pas toujours été facile. Or, parmi les chants que l’on entendait dans les rues de Budapest en 1956 figurait précisément La Marseillaise.

Ce que Péter Kende (1927–2024) appelait alors « l’impénétrable logique de l’histoire » demeure souvent plus difficile à déchiffrer que ne le laissent entendre ceux qui l’invoquent.

Renouer avec l’histoire réelle de 1956 montre que son héritage demeure bien plus ouvert qu’on ne voudrait nous le faire croire.

*

Article publié initialement dans International Socialism, puis reproduit en ligne dans Marxists Internet Archive (MIA). Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes :

1 La formule provient d’une brève anonyme publiée dans Życie Gospodarcze (« La Vie économique »), revue polonaise de questions économiques et sociales, XIe année, n° 23 (274), 26 novembre 1956, p. 2, dans la rubrique « Zamiast kroniki politycznej » (« En guise de chronique politique ») : « Autrefois, c’était l’attitude à l’égard de la Commune de Paris qui était déterminante. Plus tard, l’attitude à l’égard du pays des Soviets. Dis-moi ce que tu penses des Hongrois, et je te dirai qui tu es. » La brève et la rubrique ne sont pas signées. Renseignement communiqué par Elżbieta Szczotkowska, Biblioteka Narodowa (Bibliothèque nationale de Pologne), 9 octobre 2026. (N.d.T.)

2 Miklós Molnár (1918–2003), Victoire d’une défaite. Budapest 1956, Paris, Fayard, 1968, p. 174.

3 Il est assez ironique que les récits produits sous le régime de Kádár après 1956 aient souvent accordé davantage d’attention au rôle « contre-révolutionnaire » des ouvriers en 1956 que certains travaux publiés en Hongrie après 1989. La principale histoire générale de la Hongrie publiée après 1989 et disponible en traduction anglaise, celle d’Ignác Romsics (1951–), Hungary in the Twentieth Century, trad. du hongrois par Tim Wilkinson, Budapest, Corvina, 1999, se conclut, soit dit en passant, par une célébration aux accents presque racistes du combat millénaire de la Hongrie contre la « tyrannie asiatique et eurasienne » et pour son appartenance à l’Occident chrétien. Romsics ne mentionne pas les conseils ouvriers lorsqu’il traite des premières étapes de la révolution. Il ne leur accorde ensuite qu’une attention minime dans son récit de la résistance, sauf lorsqu’ils deviennent victimes de la répression. « L’esprit de la révolution, affirme Romsics, survécut de la manière la plus manifeste parmi certains groupes d’intellectuels » (p. 316).

4 Données tirées de Márton Pécsi et Béla Sárfalvi, The Geography of Hungary, Londres, Collet’s, 1964.

5 Ces chiffres présentent un degré de précision quelque peu trompeur. Si leur ordre de grandeur est exact, ils constituent probablement une sous-estimation. Une partie des pertes du côté russe a pu être dissimulée. La sous-estimation est probablement plus importante encore du côté révolutionnaire. En ville, certains morts furent simplement enterrés par leur famille ; le décompte fut moins précis dans les campagnes, et d’autres encore périrent en tentant de fuir le pays. Voir György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, version anglaise établie et traduite par János M. Bak et Lyman H. Legters, Londres et New York, Longman, 1996, p. 103. Pour les données soviétiques, voir Johanna Granville, « In the Line of Fire: The Soviet Crackdown on Hungary, 1956–57 », dans Terry Cox (dir.), Hungary 1956: Forty Years On, Londres, Frank Cass, 1996, p. 82.

6 Voir Mike Haynes, « Accumulation and Working Class Exploitation: Some Origins of 1956 in Hungary », dans Keith Flett (dir.), 1956 and All That, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2007, p. 27–56.

7 Khrouchtchev reconnut ultérieurement, lors d’un entretien avec les dirigeants chinois, que l’une de ses « plus graves erreurs » en 1955 avait été de recommencer à soutenir « cet imbécile de Rákosi ». Cité dans Mark Kramer, « The Soviet Union and the 1956 Crises in Hungary and Poland: Reassessments and New Findings », Journal of Contemporary History, vol. 33, no 2, avril 1998, p. 175.

8 Cercle Petőfi (Petőfi Kör) : forum de discussion créé sous l’égide de la DISZ (Dolgozó Ifjúság Szövetsége, Union de la jeunesse travailleuse), organisation de jeunesse du Parti des travailleurs hongrois, et nommé en hommage au poète révolutionnaire Sándor Petőfi (1823–1849). Devenu au printemps et à l’été 1956 l’un des principaux foyers de la contestation intellectuelle du régime de Rákosi, il organisa de grands débats publics sur l’économie, l’histoire, la philosophie et la presse. Parmi les intellectuels qui y prirent une part importante figuraient notamment les écrivains Tibor Déry (1894–1977) et Tibor Tardos (1918–2004), ainsi que le journaliste et dirigeant communiste réformateur Géza Losonczy (1917–1957). Le débat sur la presse du 27 juin 1956 réunit plusieurs milliers de personnes et donna lieu à de virulentes critiques du stalinisme, à des revendications de liberté de la presse et à des appels en faveur d’Imre Nagy. La direction du Parti condamna publiquement le Cercle trois jours plus tard. (N.d.T.)

9 Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », Journal of Contemporary History, vol. 38, no 2, avril 2003, p. 264–265.

10 Propos de Rákosi à Kliment Vorochilov (1881–1969), cités dans Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », art. cit., p. 268.

11 Cité dans Johanna Granville, « Reactions to the Events of 1956: New Findings from the Budapest and Warsaw Archives », art. cit., p. 277.

12 Cité dans Mark Kramer, art. cit., p. 181.

13 Cité dans Miklós Molnár (1918–2003), Victoire d’une défaite. Budapest 1956, Paris, Fayard, 1968, p. 178.

14 Cité dans Chris Harman (1942–2009), Bureaucracy and Revolution in Eastern Europe, Londres, Pluto Press, 1974, p. 150. Fekete était l’auteur, alors emprisonné, d’une célèbre brochure clandestine publiée sous le pseudonyme d’« Hungaricus ».

15 L’analyse de la Hongrie de 1956 comme révolution sociale constitue le cœur du livre de Bill Lomax, The Hungarian Revolution, Londres, Allison & Busby, 1976. Depuis 1989, une masse considérable de documents est devenue disponible, mais les nouvelles études occidentales se concentrent principalement sur les dimensions internationales. L’ouvrage classique de Lomax demeure donc une référence importante. Lomax a également dirigé un important recueil documentaire : Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, Boulder, Social Science Monographs, 1990.

16 Cité dans Mark Kramer, art. cit., p. 185.

17 Kopácsi a par la suite livré son propre récit. Voir Sándor Kopácsi, Au nom de la classe ouvrière. Les mémoires du préfet de police de Budapest en 1956, récit recueilli par Tibor Tardos, Paris, Robert Laffont, coll. « Vécu », 1979.

18 Cité dans Johanna Granville, « In the Line of Fire… », art. cit., p. 101.

19 Cité dans Bill Lomax (1943–), The Hungarian Revolution, op. cit., p. 111.

20 Ibid. Pour un assez long extrait d’un témoignage direct sur l’action de Maléter, voir Chris Harman, Bureaucracy and Revolution in Eastern Europe, op. cit., p. 136–137.

21 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 68. Il s’agit de l’histoire quasi officielle de 1956 publiée après 1989. Son directeur, György Litván (1929–2006), était alors un courageux professeur d’histoire qui dénonça ouvertement Rákosi. Il fut par la suite emprisonné et devint l’un des principaux historiens hongrois de la révolution de 1956. J’ai largement utilisé les ressources documentaires mises en ligne par l’Institut 1956 (1956-os Intézet), aujourd’hui en partie accessibles sur le site de la 1956 Institute Foundation.

22 Malgré son nom, cette usine avait des activités d’ingénierie, notamment dans le domaine de la production militaire.

23 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 141.

24 B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 140.

25Peter Fryer, Hungarian Tragedy, New Park, 1986, p. 44–45 ; édition numérique intégrale : Marxists Internet Archive.

26 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit.

27 Iván Boldizsár (dir.), Hungary: A Comprehensive Guidebook for Visitors and Armchair Travellers with Many Coloured Illustrations and Maps, 4e éd. révisée, Budapest, Corvina Press, 1964, p. 280.

28 Cité dans B. Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 97.

29 C’est là que Peter Fryer, correspondant du Daily Worker, fut pour la première fois directement confronté à la réalité de l’insurrection. Arrivé le lendemain du massacre, il rompit avec le stalinisme sous le choc de ce qu’il découvrit. Voir Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 17–24.

30 Sándor Horváth, « Everyday Life in the First Hungarian Socialist City », International Labor and Working-Class History, no 68, automne 2005, p. 24–46. La question de savoir si Sztálinváros a jamais constitué un projet rationnel est intéressante, mais, quelle qu’ait été sa logique, celle-ci fut encore davantage compromise, au moment même où la ville était planifiée, par le conflit entre Staline et Tito en Yougoslavie, qui priva le complexe sidérurgique des approvisionnements attendus de ce pays. L’étude de Sztálinváros par Horváth montre que nombre des nouveaux ouvriers, notamment les ouvriers qualifiés, venaient d’autres villes, dont Budapest. Cela confirme la tendance mise en évidence dans les travaux de Mark David Pittaway (1971–2010), qui soulignent le rôle des ouvriers qualifiés en 1956. Voir, par exemple, Mark David Pittaway, « The Reproduction of Hierarchy: Skill, Working-Class Culture, and the State in Early Socialist Hungary », Journal of Modern History, vol. 74, no 4, décembre 2002.

31 Peter Fryer décrit un conseil paysan de la ferme d’État de Bábolna, où il passa deux jours. Voir Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 49–54.

32 Calculé à partir d’Ignác Romsics, Hungary in the Twentieth Century, op. cit., p. 330.

33 Cité dans Bill Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 37. 

34 Péter Kende, « Afterword », dans György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 180. Kende avait été journaliste d’opposition dans les années 1950.

35 Cité dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. xix.

36 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 126.

37 Sur le débat autour de 1956 en Hongrie, voir Heino Nyyssönen (1965–), The Presence of the Past in Politics: « 1956 » after 1956 in Hungary, Jyväskylä, SoPhi, University of Jyväskylä, 1999.

38 Cité dans B. Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », repris dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit. Le texte original français est publié sous le titre « La formation du Conseil central ouvrier de Budapest en 1956 », en supplément au n° 8 de Correspondances socialistes, revue socialiste internationaliste française du début des années 1960, critique du stalinisme et ouverte aux courants socialistes révolutionnaires ; édition numérique intégrale : Marxists Internet Archive. 

Balázs Nagy (1927–2015), connu sous le nom de Michel Varga dans le mouvement trotskiste, participa à la révolution hongroise de 1956 avant de s’exiler en France. Membre à partir de 1962 du courant lambertiste, où il joua un rôle important dans le travail international, il entra en conflit avec l’OCI en 1972. Celle-ci l’accusa alors d’être à la fois un agent du Guépéou (puis du KGB) et de la CIA, et publia en 1973 une brochure intitulée Provocation dans la IVe Internationale. L’itinéraire du provocateur Varga. Une commission d’enquête réunissant plusieurs organisations trotskistes conclut en 1977 que ces accusations n’étaient « pas prouvées ». L’OCI refusa que la commission enquête en son sein et celle-ci se déclara convaincue que des militants de l’OCI avaient exercé à plusieurs reprises des violences contre des partisans de Nagy afin de les empêcher de diffuser leur presse, pratiques qu’elle jugea « inadmissibles » pour une organisation du mouvement ouvrier. Voir « La commission d’enquête sur les accusations contre Michel Varga », Lutte de classe, n° 47, juin 1977.(N.d.T.)

39 Cité dans Bill Lomax (dir.), Eyewitness in Hungary: The Soviet Invasion of 1956, Nottingham, Spokesman, 1980, p. 125.

40 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953-1963, op. cit., p. 77.

41 Voir Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 85. 

42 « Principales données sur la période d’octobre à décembre 1956 » [« Fontosabb adatok az 1956. október–decemberi időszakról »], Statisztikai Szemle [Revue statistique], vol. XXXIV, nos 11–12, novembre–décembre 1956, p. 928.

43 Peter Fryer, Hungarian Tragedy, op. cit., p. 69.

44 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 103 ; Balázs Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », op. cit.

45 Cité dans Bill Lomax, « The Working Class in the Hungarian Revolution », Critique, no 12, automne-hiver 1979–1980, p. 46.

46 « Fontosabb adatok az 1956. október–decemberi időszakról » [« Principales données sur la période d’octobre à décembre 1956 »], Statisztikai Szemle [Revue statistique], op. cit., p. 917–918.

47 The Observer, 25 novembre 1956, cité dans Andy Anderson, Hungary ’56, Londres, Solidarity, 1964, édition en ligne sur Libcom.

48 György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 135.

49 Sur le rôle du Conseil, voir Balázs Nagy, « Budapest 1956: The Central Workers’ Council », op. cit., ainsi que les documents reproduits dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 91–180.

50 Voir Elek Nagy, « Conflits entre le Conseil central ouvrier du Grand Budapest et le Conseil central des ouvriers de la sidérurgie de Csepel » [« Conflicts Between the CWC of Greater Budapest and the CWC of the Csepel Iron and Steel Workers »], dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 467–499. Elek Nagy était président du Conseil central ouvrier de Csepel. 

51 Cette citation provient des éléments présentés lors du procès de Sándor Rácz et des autres dirigeants du Conseil central ouvrier après la défaite de la révolution. Voir Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 562. 

52 Cité dans Bill Lomax, The Hungarian Revolution, op. cit., p. 159.

53 The Observer, 2 décembre 1956, cité dans Andy Anderson, Hungary ’56, op. cit.

54 Les Russes avaient besoin d’un homme de paille. La honte de János Kádár est d’avoir accepté de jouer ce rôle. Nous savons aujourd’hui qu’il ne le fit qu’après avoir hésité. Voir Mark Kramer, « The Soviet Union and the 1956 Crises in Hungary and Poland: Reassessments and New Findings », art. cit., p. 200–201.

55 Cité dans Peter Fryer, Hungary and the Communist Party: An Appeal Against Expulsion, Londres, Peter Fryer, 1957, p. 27.

56 Voir le récit d’Elek Nagy dans Bill Lomax (dir.), Hungarian Workers’ Councils in 1956, op. cit., p. 497–498. 

57 Cet article a été écrit en 2006, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la révolution hongroise de 1956. Il a été publié sous le titre « Hungary: Workers’ Councils Against Russian Tanks », dans International Socialism, deuxième série, no 112, automne 2006, puis reproduit en ligne dans le Mike Haynes Archive du Marxists Internet Archive (MIA). (N.d.T.)

58 Voir György Litván (dir.), The Hungarian Revolution of 1956: Reform, Revolt and Repression, 1953–1963, op. cit., p. 139–148.

59 Ibid., p. xiii. [Introduction de György Litván à l’ouvrage.]

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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