Contretemps est heureux de saluer la naissance de Contra-Tiempos, une revue d’intervention politique et théorique de la nouvelle gauche argentine issue de l’argentinazo de 2001. Nous publions ici une traduction de l’édito du premier numéro de la revue.

 

Cartes de navigation

Contra-tiempos est – ou aspire à être – une publication  théorico-politique engagée  dans la construction d’un projet socialiste et démocratique pour le XXIe siècle. Les lignes qui suivent ne prétendent pas constituer un manifeste, tout au plus, une sorte de courte présentation des intentions et des perspectives que se donne notre collectif. Pourquoi cette publication ? En primer lieu, pour étudier les questions qui nous passionnent : la compréhension de ce monde et les voies pour le changer. Evidemment, nous partons d’un constat partagé : le monde tel qu’il est ne nous plaît pas trop. Nous naviguons donc à gauche, et nous avons des frissons  lorsque les drapeaux de la révolution flottent au vent.

Nous sommes pourtant conscients de toutes les avaries subies par notre navire au cours d’un périple accidenté de plus d’un siècle. Nous savons à quel point nos cartes de navigation se sont révélées défectueuses. Il faut, cependant, reconstruire notre bateau et réexaminer nos cartes, reconstituer nos forces et approfondir nos savoirs. Après tout, il serait imprudent de reprendre la route exposé aux intempéries. On ne peut bâtir sur du sable, ni réparer en pleine mer. Il nous faut un havre sûr : nous trouvons ce refuge dans l’archipel des mille et un marxismes. La tradition théorico-politique dont nous nous revendiquons est donc évidente.  Nous n’y sommes pourtant pas parfaitement à notre aise. Indispensable à tout projet anticapitaliste, le marxisme ne peut pas revendiquer l’exclusivité, ni sur les efforts passés, ni sur ceux à venir. Nous assumons donc sans regret l’irréductible pluralité théorique et politique des nouveaux mouvements sociaux et politiques.

Nous vivons l’éclatement de la plus grande crise du capitalisme mondial depuis les années trente, ce qui marque et  détermine les caractéristiques générales de la période. Dans une perspective historique et mondiale, deux autres traits pertinents s’imposent. D’une part, une époque a pris fin avec la chute des régimes du “socialisme réel” et la défaite historique subie par la classe ouvrière dans les dernières décennies du XXe siècle – entrainant une crise des alternatives socialement viables au capitalisme. D’autre part, le début des années 1990 a été marqué par une première phase de montée des luttes populaires dans lesquelles les nouveaux mouvements sociaux ont joué un rôle déterminant. Néanmoins, ce processus de recomposition sociale et politique des classes subalternes portent les cicatrices de la situation précédente : la dépolitisation et l’absence de projet contre-hégémonique alternatif, deux caractéristiques de la lourde défaite précédente.  Ces faiblesses se sont cristallisées en conceptions naïvement « horizontalistes », critiques de toute forme de représentation, délégation ou organisation stable et refusant toute dimension spécifiquement politique de la lutte anticapitaliste. Ces traits d’ingénuité et du spontanéisme commencent à être mis de côté, soulevant de nouveaux problèmes qui nous amènent à rouvrir de vieux débats (sur les formes d’organisations, l’Etat, la lutte parlementaire, etc.).

Le monde des dernières décennies a subi d’importantes transformations économiques, politiques, sociales et culturelles qui ont modifié les coordonnés objectives de la lutte de classe et les antagonismes sociaux (nationaux, régionaux, ethnique, de genre, etc.), et jusqu’à la subjectivité et l’identité des agents concernés. Prendre la mesure de ces changements, en dessiner les contours, les interpréter : c’est une partie du défi qui nous attend. Un défi tel pour les gauches que nous faisons l’hypothèse qu’il nous impose de repenser nos stratégies, nos modèles d’organisation et même beaucoup de nos normes culturelles. En ce sens, il nous semble qui est nécessaire aller au-delà de la gauche historique qui n’a jamais rencontré beaucoup de succès à l’heure d’atteindre ses objectifs.

Nous nous engageons donc en faveur de la construction d’une nouvelle gauche anticapitaliste qui puisse dépasser les traits sectaires et bureaucratiques des organisations traditionnelles de la gauche en Argentine. Ces limitations ont empêché la gauche révolutionnaire de s’intégrer pleinement dans le mouvement de masses et de devenir une force populaire présente dans la vie des classes subalternes. Partant du principe qui est nécessaire de renouveler l’anticapitalisme militant, nous nous proposons d’analyser et de discuter ce qui doit être changé et pourquoi ; mais aussi d’explorer les continuités et les ruptures que les expériences d’organisation actuelles maintiennent avec leurs prédécesseurs. Il ne s’agit pas de « changer pour changer » et connaitre le passé est toujours utile : une bonne part de ce qui semble aujourd’hui émerger du nouveau militantisme trouve ses racines dans des précédents lointains. Malgré ses contours imprécis et ses originalités relatives, il nous semble que c’est bien une nouvelle gauche qui fait lentement surface dans notre pays, fruit des changements survenus dans notre société, dans le monde du travail et dans la lutte de classe. La nécessité d’apporter une réponse à ces changements est, finalement, ce qui légitime et justifie son émergence, sans pour autant apporter la moindre garantie quand au succès que rencontrerons les nouvelles réponses que nous mettrons en pratique. 

Si par «vieille gauche» nous désignons celle qui s’identifie à gros trait avec une interprétation canonique et dogmatique du « modèle bolchevique du parti et de la stratégie»  (par delà les diverses variantes de la famille « léniniste » : maoïste, trotskyste, stalinienne, etc.), la « nouvelle gauche » est premièrement constituée de ceux qui problématise l’héritage de cette tradition hors de toute scolastique, en remettant en question les aspects de cette méthodologie et de cette orientation ayant perdu leur validité et en actualisant la tradition d’une manière créative, critique et a-dogmatique. Deuxièmement, cet espace politique émergeant fait apparaître une conception de la politique comme construction d’une hégémonie, c’est-à-dire comme déploiement progressif d’institutions, de subjectivités et de relations sociales nouvelles, de valeurs et de pratiques originales, qui viennent contester celles qui occupent aujourd’hui la position hégémonique. Le souci de l’articulation de l’efficacité politique à la plus large démocratie, l’aspiration à une politique de masse, la reconnaissance de la centralité de la lutte culturelle, la critique du gauchisme maximaliste et la mise en valeur de conquêtes sociales partielles, telles sont les coordonnées générales qui, « inégales et combinées », marquent les nouvelles expériences d’organisation.

Nous sommes en tous cas convaincus que ce n’est pas en cherchant le refuge de vérités éternelles qui n’ont pas passé l’épreuve de la pratique sociale, que la gauche se hissera à la hauteur de temps nouveaux. Nous devons oser innover. Mais, il est important de le préciser, sans jamais céder aux « modes académiques » toujours disponibles, ni avoir la prétention de construire une « nouveauté radicale » qui s’affranchirait de son passé ou sa tradition.

Faire table rase du passé, ignorer les liens qui nous lient à nos prédécesseurs est à n’en pas douter un piège pour tout projet de rénovation de la gauche, puisqu’il nous interdit de comprendre pourquoi la gauche  fut ce qu’elle fut, pourquoi certaines conceptions et certains courants se sont imposés plutôt que d’autres. Mais risque n’est pas fatalité. Notre engagement vis-à-vis de l’innovation est aussi fort que celui qui notre engagement à connaitre le passé. Il ne s’agit pas de nier le passé, mais bien d’en faire l’inventaire.

Nous faisons le choix de penser dans le temps long, d’élargir notre regard vers les processus du passé dont est issu notre temps comme vers les possibilités incertaines qui dessinent l’avenir. Mais pour forte que soit notre volonté de penser en termes des structures sociales et de long terme, elle ne suffira pas : c’est dans le temps court de la temporalité humaine que nous vivons, pris dans la conjoncture. Dès lors, notre pensée et notre action sont situées. Historiquement, socialement, politiquement et géographiquement situées. Mais, c’est là le défi que nous nous fixons, nous essaierons d’aller au-delà des urgences de la conjoncture.

Avec Contra-tiempos, nous aspirons à retrouver une pensée stratégique, celle qui a brillé pour la dernière fois dans les débats suscités par la chaleur des années 1960 en Europe, de la « route chilienne au socialisme », de la révolution des œillets, des organisations politico-militaires latino-américaines et les luttes anticoloniales. De son côté, la nouvelle gauche s’est emparée de certains débats qui, sans être absents du passé, n’y avaient qu’une place subordonnée ou marginale. Enumérons en quelques-uns : la critique du socialisme progressiste pour qui tout se compte en terme de développement économique, l’importance prise par les problèmes écologiques, la réflexion sur l’éthique, la critique du « modèle léniniste du parti » , les enjeux que la « crise des alternatives »  ouverte par la débâcle du « socialisme réel », un intérêt renouvelé pour la dimension utopique de la pratique révolutionnaire, les tentatives de production d’une nouvelle culture militante, l’intérêt pour les formes d’oppression et exploitation autres que celle de classe. Ces sujets et d’autres devront être abordés dans Contra-tiempos. Certains le sont dans les pages de notre premier numéro, d’autres viendront avec les prochaines revues.

Nous avons choisi la forme de « numéros-dossiers », dédiant presque exclusivement chaque revue à un sujet central intéressant les problématiques de l’émancipation. Nous pourrions présenter ce premier numéro comme un édito prolongé présentant le projet intellectuel qui nous anime. Nous faisons donc le point sur les principaux sujets du socialisme de notre temps : l’analyse de la crise économique, sociale et environnementale dans laquelle se débat le capitalisme ; les débats sur les nouvelles formes d’organisations, le parti et les mouvements sociaux ; le début d’un examen critique des fondements philosophiques du socialisme classique ; une tentative visant à établir un dialogue entre la tradition socialiste marxiste et le libéralisme égalitaire à propos d’une des œuvres centrales de la philosophie politique contemporaine qu’est la Théorie de la Justice de John Rawls ; une tentative de bilan critique de l’œuvre récente de Badiou, un auteur qui est devenu l’une des références centrales de la philosophie d’inspiration ou d’influence marxiste ; et enfin l’analyse des vases communicants entre les expériences organisationnelles anticapitalistes actuelles et la « nouvelle gauche » des années soixante et soixante-dix.

Ce « dossier » s’accompagne d’une traduction inédite d’une interview de Daniel Bensaïd dans laquelle celui-ci s’interroge sur l’importance de l’héritage marxiste dans l’actualité. Le nom de notre revue est une référence évidente au dernier projet éditorial de ce marxiste français décédé il y a peu d’années – Contretemps. Nous reprenons le nom de sa revue comme un défi que nous nous lançons à nous mêmes. Nous voudrions pouvoir nous mesurer à l’aune de son propre nom, de son aventure critique, dans l’audace et l’intelligence de l’un des principaux marxistes contemporains. Un philosophe qui était également un « homme de parti », comme les grandes figures du mouvement socialiste de la période « classique » (Marx, Kautsky, Pannekoek, Rosa Luxemburgo, Lénine, Trotsky). L’article qui ouvrait le premier numéro de son Contretemps explicitait son projet en ces termes : « On prétend qu’il faut vivre avec son temps. Il faut non moins savoir penser à contretemps, de manière intempestive ou inactuelle, à rebrousse-poil, aurait dit Walter Benjamin. » Nous aimerions articuler une pratique politique, culturelle et intellectuelle qui puisse être fidèle à un défi d’une telle ambition.

Mai 2013.

Traduction : Camila Barón et Hugo Harari-Kermadec

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