Dans cet article initialement paru en anglais dans la New Left Review (juillet-août 2017, n°106), Nancy Fraser examine l’analyse critique du capitalisme qu’avancent Luc Boltanski et Arnaud Esquerre dans leur dernier livre Enrichissement (Gallimard), donnant à voir à la fois les apports et les limites de cette proposition théorique. Elle montre notamment que les auteurs, échouant à élaborer une théorie intégrée du capitalisme contemporain, ne permettent guère de tracer des perspectives émancipatrices pour les exploité·e·s et les opprimé·e·s.

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont proposé une nouvelle approche du capitalisme[1]. S’écartant à la fois de l’accent porté sur le travail par l’économie politique classique et de l’approche néoclassique porté sur l’utilité, ils ont dirigé leur attention vers les pratiques sociales qui établissent la valeur des objets, en justifiant et en contestant leur prix de façon discursive. En adoptant cette nouvelle perspective, les auteurs identifient plusieurs types distincts d’économie capitaliste, à chaque fois basé sur des approches pragmatiques de la fixation de la valeur. Un de ces types en particulier forme le centre de leurs analyses : « l’économie de l’enrichissement » comprenant le marché de l’art, le luxe, les collections de luxe, les appellations contrôlés et la création et l’exploitation des patrimoines nationaux.

En éclairant la logique distinctive qui préside à l’établissement de la valeur dans ce régime économique, Boltanski et Esquerre le placent en opposition avec la valeur pragmatique de la production industrielle et avec celle de la finance. Mais leur objectif n’est pas seulement typologique et de classement. Au contraire, les auteurs relient leur récit de l’enrichissement à une thèse historique et à un diagnostic critique du capitalisme contemporain. De leur point de vue, la désindustrialisation progressive de l’Europe, cœur historique du capitalisme, crée un terrain sur lequel l’économie de l’enrichissement actuel peut s’enraciner et prospérer.

Pour Boltanski et Esquerre, le capitalisme de l’enrichissement est le successeur du capitalisme industriel et constitue un objet privilégié d’étude et d’analyse pour la théorie critique. C’est seulement en comprenant ses défauts spécifiques et son potentiel de mobilisation politique que nous pouvons appréhender les perspectives de transformation sociale émancipatrice dans la conjoncture actuelle.

Leur perspective est à la fois originale et pénétrante. La construction d’une approche pragmatique de la valeur représente une perspective nouvelle sur le capitalisme, qui offre une entrée originale pour conceptualiser et distinguer les différents secteurs et régimes du Capital. Et l’identification d’une « économie de l’enrichissement » distincte à l’intérieur du capitalisme contemporain est une véritable révélation qui rend visible et intelligible un aspect de plus en plus saillant, mais sous-étudié, de la réalité contemporaine. Ne serait-ce que pour ces raisons, l’essai de Boltanski et Esquerre est une contribution bienvenue à la théorie critique de la société capitaliste.

Restent quelques questions sur le travail de conceptualisation des auteurs, et quelques doutes quant à leurs diagnostics sur notre époque. Dans ce qui suit, je m’efforcerai de clarifier les trois points suivants en particulier : premièrement, que signifie précisément le terme de capitalisme sous la plume de Boltanski et Esquerre ; ensuite, si et dans quelle mesure ils en ont proposé une critique ; et enfin, jusqu’où et en quoi leur diagnostic permet une meilleure compréhension de la conjoncture actuelle et ouvre des perspectives pour les luttes émancipatrices ?

 

Forme économique et pragmatique de la valeur de l’enrichissement

Commençons par une vue d’ensemble de la thèse de Boltanski et Esquerre. J’observe d’abord que les auteurs situent leur travail en référence à la conjoncture actuelle. Leur description en présente deux aspects saillants. Les auteurs invoquent d’abord diverses caractéristiques incontestables – et certes familières – de l’économie politique contemporaine : la délocalisation des activités manufacturières hors des espaces historiques du capitalisme, le déclin correspondant de la puissance de la classe ouvrière dans les régions touchées, l’accroissement de l’inégalité, et la montée d’une strate de consommateurs de biens de luxe mieux connue sous l’appellation des « un pour cent ».

Mais ils évoquent également une approche du champ de la critique anticapitaliste actuelle, basée sur le livre précédent de Boltanski et Chiapello. Reprenant la discussion là où Le Nouvel esprit du capitalisme l’avait laissée, le livre récent considère, aujourd’hui, cette critique faible et inopérante lorsque son registre « artistique » a été récupéré et son registre « social » désorienté par un capitalisme d’un type nouveau[2].

C’est cette conjoncture, entre inégalités croissantes et critique inopérante, qui fournit la toile de fond de l’analyse par Boltanski et Esquerre de l’émergence et du rôle inédit joué par l’économie de l’enrichissement. C’est également dans ce contexte qu’ils entendent mettre en lumière les possibilités d’un renouveau de la critique anticapitaliste et des mobilisations. Pour ce faire, les auteurs développent une problématique qui diffère de celle du Nouvel Esprit du capitalisme. Si ce livre s’attachait à cet « esprit » du capitalisme rendu si célèbre depuis Max Weber, la nouvelle étude s’intéresse à l’autre pôle de la distinction, moins développé celui-là, à savoir, la forme économique du capitalisme[3].

Qu’est-ce que la forme pour Boltanski et Esquerre ? De manière intéressante, leur conception présente des différences importantes avec celle de Weber. Pour ce dernier, la forme économique du capitalisme incluait les institutions constitutives centrales, et en particulier la détermination des prix par les marchés, le travail salarié, la propriété privée et les livres de comptes en parties doubles, le tout au service de l’extraction du profit. L’Éthique protestante se contentait d’un simple survol de ces aspects institutionnels du capitalisme afin de se concentrer sur son « esprit », laissant entendre que l’on pouvait laisser la « forme » à l’École de Manchester ou peut-être encore aux marxistes.

Boltanski et Esquerre ne reprennent pas la suggestion de Weber, cependant. Ils considèrent que la forme économique du capitalisme n’est ni d’apparence smithienne, ni d’apparence marxiste. Elle ne relève pas plus de ces institutions dans lesquelles Weber voyait l’idéal-type des fondements de l’économie capitaliste. Au contraire, Boltanski et Esquerre envisagent la forme de manière plurielle en en faisant une caractéristique variable d’une économie capitaliste à l’autre et permettant de les distinguer. Plus précisément, la forme économique relève pour eux de la pragmatique propre à la détermination de la valeur gouvernant une économie donnée. Ainsi, l’économie de l’enrichissement est distinguée d’autres secteurs du capitalisme par sa forme spécifique de valeur, ou autrement dit, par la logique pragmatique singulière qui établit la valeur des objets qui y sont échangés.

Je m’explique. La valeur est une catégorie centrale dans la conception du capitalisme de Boltanski et Esquerre. L’idée qu’ils s’en font est d’ailleurs très spécifique[4]. Renonçant aux tentatives de trouver une valeur inhérente aux choses qui serait plus essentielle que le prix, ils rejettent la théorie de la valeur-travail chère à l’économie politique classique et, sous une autre forme, à Marx. Mais ils refusent également les tentatives de réduction de la valeur au prix de marché des théories néoclassiques de l’utilité marginale, par exemple.

Contre ces deux approches, Boltanski et Esquerre envisagent la valeur de manière pragmatique dans une sorte de mise à l’épreuve discursive ou de test de la justification et de la critique des prix. Traitée par les acteurs sociaux comme indépendante du prix, la valeur est ce qu’ils invoquent pour contester le prix comme lorsque, par exemple, ils estiment que tel objet « ne vaut pas tant que ça ». La valeur, comme aurait pu le dire un adepte de Wittgenstein, relève du jeu de langage de la justification et de la critique des prix.

En outre, pour Boltanski et Esquerre, il existe une pluralité de ces jeux de langage, chacun avec sa grammaire et sa forme de valeur propre. Ils identifient trois formes de valeur, qui respectivement correspondent à trois types différents d’économies capitalistes : les économies industrielles utilisent la « forme standard », les économies financières la « forme actif » et les économies de l’enrichissement la « forme collection ».

Ces formes de valeur se distinguent les unes des autres sur la base de deux paramètres : différentiation et temporalité. La « forme standard » prévaut dans le cas des marchandises standardisées produites en masse, faiblement différenciées, vouées à l’obsolescence programmée et dont la valeur d’usage quotidienne est d’une importance cruciale. La « forme actif » est centrale dans les contextes de financiarisation où les acteurs doivent naviguer entre risques, liquidités et confidentialité au regard du potentiel d’appréciation des revenus anticipés, en donnant la priorité au futur. La forme collection prédomine dans le royaume du luxe, des beaux-arts et du patrimoine, attaché à l’unique, au rare, à l’ancien, en privilégiant la provenance et le passé.

Cette classification tripartite est intéressante et originale. Elle garde néanmoins quelque chose de familier. La distinction faite par Boltanski et Esquerre entre formes de valeur associées à l’industrie, la finance et l’enrichissement, semble correspondre à ce que Marx appelait la « formule tripartite » du profit, de l’intérêt et de la rente[5]. Les rapprochements industrie/profit et finance/intérêt sont clairs. Mais ceci vaut aussi dans le cas apparemment moins évident de l’enrichissement où la valeur est liée aux – et le surplus engendré par les – avantages de situations géographiques, par la propriété intellectuelle et les diverses formes connexes de monopoles de rente.

Sauf erreur, on pourrait donc théoriser, à la suite de Marx, l’imbrication fonctionnelle du profit industriel, de l’intérêt financier et de l’enrichissement par la rente dans le cadre d’une conception plus large de la société capitaliste. Mais une telle totalisation n’est pas ce qui intéresse Boltanski et Esquerre au premier chef. Au contraire, ils se préoccupent plus, ici, de la distinction entre les « économies » du capitalisme que de leurs interconnexions.

En fait, ces auteurs se soucient surtout de révéler le type particulier de travail de détermination de la valeur à l’œuvre dans l’économie de l’enrichissement. L’enrichissement, expliquent-ils, nécessite un effort considérable, qui cependant est souvent rendu méconnaissable dans la mesure notamment où il n’apparaît pas relever d’un travail. Reposant largement sur du récit, le « travail de l’enrichissement » se nourrit de retours au passé qui confèrent à l’objet en question sa signification historique, et dès lors, sa singularité, son originalité, son caractère exceptionnel et le caractère unique de sa provenance.

Faisant appel à une main d’œuvre nombreuse et disparate, ce travail est le fait de conservateurs du patrimoine, de restaurateurs, de spécialistes d’histoire culturelle, d’employés de musées et de galeries, d’universitaires, de collectionneurs, de commissaires-priseurs, de célébrités et de personnels d’État au sein de ministères de la culture et du tourisme. Et il faut relever ici la contribution d’un vaste précariat constitué d’individus bénéficiant de hauts niveaux de formation mais relativement jeunes et sous employés, désireux d’intégrer le monde des « classes créatives » et mus par leur « passion » plutôt que par l’argent. Leur sensibilité « artistique » m’incite à y reconnaître les jeunes cousins de ces cadres omniprésents dans Le Nouvel esprit du capitalisme, habitants d’une époque aujourd’hui moins prospère et plus incertaine.

L’enrichissement, dans tous les cas, est donc une économie de l’exploitation. Mais comme l’observent Boltanski et Esquerre avec justesse, ce mode d’exploitation, en tant que tel, est moins évident que sa variante industrielle, emblématique quant à elle. La force critique de leur étude tient alors en partie au fait qu’elle rend visible cette exploitation.

Une autre dimension critique provient de leur analyse de ce que l’enrichissement doit à l’apparence d’objectivité et de désintéressement que mettent en avant les divers experts chargés d’attester de l’authenticité et de l’ancienneté garantissant une valeur enrichie de l’objet. Cette apparence est elle-même démentie par la participation de ces experts à l’activité intéressée des collectionneurs d’art, qui font monter la valeur des objets en multipliant les transactions, tout comme les investisseurs immobiliers pratiquant l’achat-revente spéculatif de logements. Dans un cas comme dans l’autre, la critique a une vocation démystificatrice.

Il faut noter, cependant, que cette critique de l’enrichissement n’est en rien porteuse de l’éventualité d’une lutte épique visant à transformer la société capitaliste. Au contraire, Boltanski et Esquerre doutent du potentiel de mobilisation de l’économie de l’enrichissement. A la différence de l’économie industrielle qui concentrait les travailleurs dans des usines et mettait en lumière leurs intérêts de classe partagés, l’exploitation liée à l’enrichissement restent globalement illisible pour ses sujets, en proie à la dispersion, identifiés à leurs propres exploiteurs et captifs du prestige et de l’éclat propres au monde des arts.

Sans surprise, donc, les auteurs concluent sur une mise en garde. Loin de conduire sur les barricades, leur critique du capitalisme contemporain ne dit guère où et comment nous pourrions puiser les énergies nécessaires à la transformation d’un monde injuste.

 

Capitalisme, critique et conjoncture actuelle

L’essai de Boltanski et Esquerre est d’une originalité et d’une profondeur incontestables. Il est aussi d’une grande ambition puisqu’il ne promet rien moins qu’une nouvelle théorie du capitalisme contemporain. Cet objectif est ce qui rassemble en une seule et même constellation les divers éléments déjà soulignés ici : la conception des auteurs de la forme du capitalisme, distincte de son « esprit » ; leur interprétation pragmatique de la valeur ; leur modèle d’une économie capitaliste fondé sur l’enrichissement ; leur démystification critique de l’exploitation et de l’expertise dans ce secteur ; et leur diagnostic modéré quant aux perspectives de mobilisation politique aujourd’hui.

Une tentative aussi ambitieuse appelle des critères d’appréciation à sa mesure. Le cadre proposé par Boltanski et Esquerre jette-t-il véritablement les bases d’une théorie critique du capitalisme actuel ? S’il faut saluer leur originalité et leur profondeur, je veux néanmoins soulever certaines questions concernant l’idée que les auteurs se font du capitalisme, de la conjoncture actuelle et de la critique.

Boltanski et Esquerre n’entreprennent pas, dans cette étude, d’expliquer leur conception du capitalisme. Mais leur passage de l’esprit à la forme suggère une volonté de fournir un équivalent objectif-structurel-institutionnel à l’axe subjectif-motivationnel-éthique du Nouvel Esprit. J’adhère sans réserve à cette manière de voir les choses. Pour n’avoir jamais considéré la problématique de Weber incompatible avec celle de Marx, je soutiens avec enthousiasme le projet d’une conception à deux niveaux de la société capitaliste, tenant ensemble « esprit » et « forme ».

Je ne suis pas convaincue, toutefois, que la conception de la forme proposée par Boltanski et Esquerre soit à la hauteur du but recherché. Bien qu’inspirée, l’attention qu’ils portent à la pragmatique spécifique de la détermination de la valeur au sein d’économies capitalistes différentes ne peut se substituer à une conception du capitalisme pris dans son ensemble, à l’intérieur duquel ces économies sont situées, et l’on n’est pas certain qu’ils intègrent ce niveau de généralité. L’image qui se dégage de leur étude est celle d’un agglomérat d’économies distinctes, ou, selon une formulation qui me paraît préférable, de différents secteurs économiques disposant chacun de leur propre forme de valeur, de leur propre mode d’exploitation et de leur propre potentiel de conflit. On ne parvient pas à comprendre comment ces secteurs interagissent, ni ce qui les relie en un seul système capitaliste mondial.

L’industrie, la finance et l’enrichissement se renforcent-ils et se stabilisent-ils mutuellement, ou leur logique de valeur respective, au contact l’une de l’autre, engendre-elle frictions et animosité ? L’enrichissement siphonne-t-il des fonds qui auraient pu aller à l’industrie ? Lui reproche-t-on, dans ce cas, et comme on le fait pour la finance, d’être « improductif » et peut-on voir dans son expansion récente, là encore, et comme dans le cas de la bulle financière, un symptôme de crise ? Ou son orientation vers la préservation du passé pourrait-elle tracer les chemins d’une société plus verte ? Ne pourrait-on gagner en clarté sur ces questions en réarticulant l’industrie, la finance et l’enrichissement au profit, à l’intérêt et au monopole de rente, et en théorisant leurs imbrications fonctionnelles dans une économie capitaliste ?

Ces questions se multiplient lorsque l’on se pose la question de l’historicisation de l’approche de Boltanski et Esquerre. Est-il possible de distinguer différentes phases dans l’histoire du capitalisme à partir du poids relatif, de la distribution et des entrelacs entre industrie, finance et enrichissement ? On présume qu’aucun de ces trois secteurs n’est nouveau, mais il paraît raisonnable de supposer qu’ils ont interagi de manière différente et dans des proportions différentes au cours d’époques différentes.

Présupposant que l’industrie était prédominante à l’ère couramment dite « industrielle », quel secteur prédomine aujourd’hui ? Vivons-nous à l’ère du « capitalisme de l’enrichissement » ? Je ne suis pas certaine que l’on voie les choses ainsi depuis Canton, « l’atelier du monde », ou depuis New York, la citadelle de la finance. Aussi est-il à craindre que Boltanski et Esquerre surestiment l’importance de l’enrichissement. Peut-être vaudrait-il mieux considérer celui-ci comme un recoin exotique du capitalisme contemporain, une niche marginale dans laquelle des puissances déclinantes (la France, l’Italie, l’Espagne), se tiennent à l’écart de l’intrigue principale et inventent d’habiles stratagèmes leur permettant de tirer parti de leur gloire passée, à la manière d’aristocrates désargentés transformant leur château en étapes de circuits touristiques ou en chambres d’hôtes.

Pour savoir quel secteur joue le rôle dominant dans le capitalisme contemporain, mon candidat favori est la finance. Malgré l’énormité de sa taille comme de son impact politique, Boltanski et Esquerre n’y prêtent que très peu d’attention. Leur analyse de sa forme « actif » de valeur insiste sur son orientation temporelle vers le futur tout en passant sous silence l’axe de « différenciation », trait déterminant pour la distinction des deux autres économies et qui ne joue aucun rôle ici. Ceci tend implicitement à faire apparaître une asymétrie entre finance, d’une part, industrie d’autre part et enfin enrichissement. Il me semble que cette asymétrie vaut elle-même comme signe de la place disproportionnée des créances titrisées dans le capitalisme actuel.

Boltanski et Esquerre observent en passant que la « forme actif de valeur » peut s’appliquer à des objets de toute sorte, et, par conséquent, quel que soit leur degré de différenciation. Contrairement aux formes « standard » et « collection », la « forme actif » ne dispose donc, quant à elle, d’aucun domaine d’objet ou d’aucun environnement qui lui seraient propres. Résultat, à la différence de l’industrie et de l’enrichissement, la finance est volage par nature et potentiellement ubiquitaire, à même de se fondre n’importe où, dans toutes les marchandises possibles.

Tout peut être capitalisé et titrisé, découpé, mis en morceau et vendu en lots sous forme de « produits dérivés », pour ensuite former la base d’un contrat d’échange sur risque de crédit [credit default swap] ouvert à tous les parieurs. Bien que ce ne soit pas leur intention, Boltanski et Esquerre nous aident alors à comprendre comment la finance peut jouer le rôle qui est le sien aujourd’hui, non pas en tant que secteur définissable de l’économie mondiale, mais comme élément qui pénètre et absorbe la valeur dans tous les secteurs.[6]

Si l’enrichissement représente une niche relativement mineure au sein d’un capitalisme dominé par la finance, quelles tâches alors pour la critique ? Pour commencer, il nous faut intégrer l’analyse qu’en font Boltanski et Esquerre à une perspective plus large incluant l’industrie et la finance ainsi que d’autres tentatives de captation de monopoles de rente dans le domaine, par exemple, de la propriété intellectuelle des biotechnologies et des technologies de l’information.

Une telle approche devrait alors dépasser la simple comparaison pour théoriser l’imbrication fonctionnelle, la distribution géographique et les proportions relatives de ces secteurs, en un seul système mondial dans lequel la finance siphonne la valeur à partir de tous les secteurs et de toutes les régions. En mettant en lumière l’étendue de l’expropriation par la finance, le genre de théorie critique à laquelle je pense situerait la contribution de Boltanski et Esquerre dans le contexte actuel et préciserait cette croissance de l’économie de l’enrichissement qu’ils décrivent si bien[7].

Cette critique ferait également apparaître les potentiels de mobilisation et de transformation sociale. Si l’exploitation pour le compte de l’enrichissement a vocation à rester un enjeu relativement restreint, voire provincial, l’expropriation due à la financiarisation présente, quant à elle, un intérêt beaucoup plus vaste. Affectant les paysans endettés du Sud promis à la dépossession suite aux accaparements de terres par des grandes entreprises, les travailleurs du Nord contraints de compléter leur bas salaire par des crédits à la consommation, et les citoyens partout dans le monde soumis à l’austérité par des États contraints à leur tour de se conformer aux intérêts des investisseurs des institutions financières globales, et des marchés obligataires, une telle approche pourrait servir à reconnaître des ennemis communs et des intérêts partagés.

Parce qu’elle est à même de rallier de larges secteurs du mouvement anticapitaliste, ce type de critique pourrait avoir la puissance pratique et émancipatrice que recherchent Boltanski et Esquerre.

 

Traduit par Pierre Bronstein, Thierry Labica et Stefanie Prezioso.

 

Notes

[1]    Voir Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, “The Economic Life of Things: Commodities, Collectibles, Assets”, New Left Revew, n°98, March–April 2016.

[2] Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[3] En parlant de « forme » pour nommer le concept avec lequel ils identifient et analysent les différentes « économies » du capitalisme, Boltanski et Esquerre signalent un changement de niveau d’analyse, du terrain subjectif-motivationnel-éthique qui dominait la recherche antérieure, au terrain structurel-institutionnel, maintenant au centre du nouvelle essai.

[4] Pour la distinction entre la forme économique du capitalisme et son esprit, Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, p. 64-71.

[5] Karl Marx, « La formule tripartite », in Le Capital, Livre III, 1865 (marxist.org).

[6] Costas Lapavitsas, Profiting without Producing: How Finance Exploits Us All, London and New York 2013.

[7] Sur le concept d’expropriation (par opposition à celui d’exploitation), cf.,  Nancy Fraser, “Expropriation and Exploitation in Racialized Capitalism: A Reply to Michael Dawson”, Critical Historical Studies, Spring 2016.