À propos de : Brice Le Gall, Thibault Cizeau et Lou Traverse, Justice et respect. Le soulèvement des Gilets jaunes, 224 pages, nov. 2019, éd. Syllepse.

Peu habituel dans la forme, le livre  de Brice Le Gall, Lou Traverse, et Thibault Cizeau est un matériau précieux pour qui veut comprendre le mouvement des Gilets Jaunes. Son format (225 x 255) en fait un ouvrage de photos, en noir et blanc, inscrit dans une tradition de la photographie sociale et de l’enquête sociologique. Un beau livre, à un double titre. Un ensemble de 180 photos, mises en page par Richard Takvorian, permet de jouer d’harmonies ou de dissonances entre les « intérieurs », les paroles rapportées et des commentaires sobres. Six chapitres, une filmographie, un répertoire de paroles… Un objet, et un livre agréable à lire.

La réussite de ce travail tient aux engagements des auteurs. Leur participation au mouvement les fait participer à « la famille » des Gilets Jaunes de ces villes et villages de l’Oise ; et ils le font en marquant bien leur travail de type sociologique, donner à comprendre  d’où vient ce qui se passe, comment les acteurs le vivent ; ce qui se crée ainsi.

 

Une enquête de sociologie en participation vivante

Un silence, avec ces photos, fait mieux entendre les Gilets Jaunes que la plupart des reportages. Ces montages accompagnés des commentaires sobres rendent mieux compte de l’action, de la réalité physique, que les agitations de reportages des chaînes en continu, du bruit, de la fureur, des petites phrases ou des « bons mots qui marquent » sans lien avéré avec qui que ce soit. C’est un étonnement, pour qui n’aurait pas réfléchi de façon critique à la société du spectacle filmé par « tranches de vie », qui gomme  jusqu’aux traits marquants  dont il prétend rendre compte.

Regards, corps vus en train de travailler, enfants si fiers d’être là, de Romain à Virginie, de Vincent à Gaylord, Sassia ou Manu, le livre expose « un langage dans lequel on est parlé plus qu’on ne le parle », comme le dit bien Gérard Mauger[1], dont la préface rappelle les réflexions de Pierre Bourdieu[2].  Des scènes, chapitres et pages ordonnées, appellent un espace de commentaire au sujet de l’hexis corporelle (le maintien). Les textes présentant davantage six Gilets Jaunes sont brefs, avec des photos situées par de courts commentaires, autant de relance de la réflexion. Cet exercice, une gageure réussie, n’était certainement pas facile : au travers même de leurs différences d’insertion et de perspectives sociales, être comme des frères ou des sœurs des Gilets Jaunes. Donner à voir et comprendre celles-ci et ceux-ci, en train d’être transformés par leur activité dans les actions. A lire ce livre, l’observation n’est possible que participante. Comment voir se jouer cette production de militant.e.s,  sinon au travers des histoires de Corinne, Ludo, de Jacky … (p. 94, 110, 111) ? « Chez certains, le sentiment d’incompétence politique se dissipe (…), avec même des manifestants et des salariés qui n’ont pas les moyens de se mettre en grève ; et les réunions sur le rond-point font naître le sentiment d’une force collective » (p. 76).

Evidemment, des critiques sceptiques, voire hostiles, pourront mettre en cause « une connivence » entre intellos plus ou moins précaires et ces Gilets Jaunes qui se mettent à refuser la précarité de leurs vies. Mais les auteurs ne se laissent pas absorber par de fausses similitudes. Ils situent les personnages rencontrés, espace de dialogue et de reconnaissance.

 

La parole des Gilets Jaunes

Du baroudeur, jeune des années 1970, Vincent (64 ans), ex-sympathisant de Lutte ouvrière qui aurait bien voulu aller au Chili pour soutenir Allende, ancien reporter et réalisateur, qui n’a pas voulu s’insérer, et maintenant essaie de vivre en auto-subsistance après avoir parcouru le Laos, la Thaïlande…, à  Romain. Pour celui-ci, photographié avec sa mère, « l’engagement est une affaire de famille » : fils d’ouvrier de l’Oise, âgé de 26 ans, il enchaîne les petits boulots, a eu la proposition d’un poste aux déchets de l’hôpital, qui  fait ce travail « où personne ne te parle ni ne te voie », qui « dans ses bons jours » s’autorise à envisager une formation de brancardier  pour monter en grade et rentabiliser son corps de « grand gaillard » ; durant ce mouvement c’est avec son père que Romain jette ses forces dans la bataille, avec le souvenir de la lutte des Conti (en 2009), parmi lesquels ils avaient des amis. Gaylord (37 ans) vit d’une allocation d’adulte handicapé (450€/mois) et il devient un militant, car, « là, ça m’a montré qu’on peut faire des choses et même moi » (p. 134-138).

Trop différents pour que joue un simple processus d’identification, la solidarité relève d’une conscience politique et sociale, sans doute aussi philosophique, commune aux auteurs et à leur famille Gilets Jaunes : une culture commune de la dignité, de l’égalité. Justice et respect, le titre du livre rend bien compte de ces repères indispensables pour faire société. Leur préface collective souligne comment « les ronds-points ont fonctionné comme des espaces de sociabilité non marchande et de revalorisation symbolique » (p.17).

Pour qui voudrait récuser leur enquête, interrogeons brièvement : en quoi cela fausserait-il la vision du réel plus que la « prise de distance » des chaînes  et des scènes de studio de télévision ? Faudrait-il croire que le savoir et l’intelligence consistent à passer par tous les instruments pour enregistrer, capter des illustrations ?

Pendant que les trois auteurs, présents dans la mobilisation depuis le 17 novembre, esquissent leur projet, les premiers jours de janvier montrent des Gilets jaunes actif·ves et homogènes malgré leur diversité, encouragé·es et non pas déstabilisé·es par les « informations » sur le chiffrage des concessions gouvernementales ; ils ont traversé le 1er décembre, une manifestation non autorisée qui se transforme rapidement en émeute (chap. 2) ; ils font face à la répression politique, policière, judiciaire et médiatique (chap.6). Malgré des syndicats et des Gilets Jaunes qui tentent de « créer des ponts », la jonction ne se fait pas.  Danielle Sallenave[3], sans faire du tout la même enquête a raconté ses rencontres à partir d’un rond-point, rejoint l’appréciation des trois auteurs : « Pour que le mouvement accède à une représentation politique, écrit-elle, il lui faudrait des alliés de classe, souvent issus de la bourgeoisie intellectuelle. Mais justement où sont-ils ? »  (op. cit. p. 13).  Gérard Noiriel partageait le même constat[4] : « Il faudrait que les universitaires acceptent de faire le bilan de leurs engagements depuis les années 1980 […] il n’y a plus de relais entre les organisations politiques et le peuple » (p. 91). C’est  en grande partie vrai[5]. Toutefois, la différence essentielle entre Mai 68 et le mouvement des Gilets Jaunes est sans doute dans l’état du mouvement ouvrier et généralement des forces qui se réclamaient de la gauche.

Dans ce contexte, Brice Le Gall, Lou Traverse et Thibault Tizeau ont su agir et ce livre traduit leur adhésion aux exigences humaines apparues … Les contradictions des personnes rencontrées ne sont pas masquées et  il ne nous est pas servi du prêchi-prêcha. Leur travail est assez proche de celui d’Eric Vuillard, quand il restitue l’histoire du 14 juillet avec les bouts d’informations trouvées dans les archives au sujet des anonymes qui ont « fait l’événement » ; et cela n’a rien d’un hasard s’il a fait publier son livre[6], sur la guerre des pauvres afin de souligner quelle espérance portaient ceux qui furent vus comme « les gueux ». Une possible réinvention de la parole politique affleure. Même l’ébranlement des philosophes, des chercheurs, des artistes, qui lui aussi a quelques raisons de ce poursuivre, fait partie de l’événement ; il en est une des dimensions qui sans doute restent ouvertes.

 

Une rupture de la chaîne de domination sans suite ?

Certes, les Gilets Jaunes ont brisé un moment la chaîne de domination, libérant la parole des « invisibles » et faisant un appel d’air… Mais le dialogue est resté freiné, finalement rendu peu audible. En fait, les limites du mouvement sont soulignées par plusieurs de celles et ceux qui en ont soutenu le développement. Alain Bihr[7], par exemple, peut noter des effets négatifs « de la peur de son institutionnalisation et de sa récupération par le biais de représentants ». Il pose très justement la nécessité de « révolutionner les rapports sociaux et tout d’abord la production ».

Cependant, il faut comprendre cela sans nostalgie : la force politique pour l’émancipation ne peut se constituer sur les bases de la délégation de pouvoir à des élu.e.s parlementaires sans grand contrôle sur l’Etat et la gouvernance des grandes entreprises ; ni en appuis et en dépendance à des négociateurs syndicaux de plus en plus privés de l’impulsion des actions collectives. Désarçonné par cette réalité, Alain Badiou  a considéré les Gilets Jaunes comme une « jacquerie »[8], caractérisée par une « ignorance des lois réelles et implacables qui gouvernent aujourd’hui le monde » ; il proposait une activité «en nous tournant vers cette minorité d’activistes du mouvement » et, pour eux « créer un réseau d’écoles politiques rouges » (p. 42 -46). D’autres, dont les auteurs de Justice et respect, ont bien perçu la nécessité de sortir des images d’Epinal de générations qui se vivaient comme l’avant-garde de gauche d’un mouvement. Cela produira des effets dans la durée.

En revanche, l’absence d’expressions  politico-syndicales pour préciser et justifier les éléments d’unification possible entre salarié·es est une faiblesse stratégique, d’autant plus évidente que des réponses politiques existent pour garantir les droits sociaux du travail, et de la Sécurité sociale élargie[9].  C’est une question majeure : pour former un « bloc social » regroupant des situations différentes, encore faut-il débattre sur les « buts communs »… Et, comme en témoigne ce livre[10], les Gilets Jaunes en ont souligné la nécessité.

Percevoir les possibilités d’organisation, d’apprentissage collectif, dans et par la lutte, est une question qui était présente dans les réflexions au sujet du mouvement de 1995 : « la délimitation des frontières du mouvement social, écrivait Gérard Mauger, n’est pas une coquetterie de sociologue mais bien un enjeu de luttes » (op.cit. p. 34). Il insistait sur la possibilité accrue et aussi l’urgence de « la construction d’une utopie réaliste » (p. 37). Expérience faite depuis, – en 2005, 2007, 2012, 2017 …-,  avec les politiques qui ont dégoûté et radicalisé une majorité de la population, les Gilets Jaunes ont soulevé avec force le besoin d’une démocratie radicalement radicalisée, ne séparant plus des droits égaux pour toutes et tous (salaire, travail, formation…) de la possibilité de contrôler et produire les  lois et règlements ; qu’on l’appelle RIC ou pas, c’est une question posée. Une nouvelle possibilité de regroupement est l’enjeu en ce début de 2020 : des buts communs et des lieux démocratiques pour que la parole des gens de la moyenne s’affirme…

Pour ceux qui se demandaient « quelle suite » tout cela aurait,  une partie de la réponse est en cours : de la destruction du Code du Travail en passant par l’obligation de reconnaître les énormes inégalités dénoncées par les Gilets Jaunes, voilà à travers le mouvement de défense des retraites la majorité devant une exigence de maintien des principes de solidarité imposée au système capitaliste.

Le mouvement des Gilets Jaunes a développé une plus grande combativité chez les autres salarié.e.s et, pour Macron et Philippe, c’est bien là qu’ils ont eu une surprise avec la force de la mobilisation contre la casse du système de retraites que, semble-t-il, le gouvernement n’avait pas anticipée, tout à ses « consultations » depuis deux ans. Eux qui avaient un vrai spécialiste – Delevoye formateur des cadres des Assurances…  -, et qui croyaient avoir vérifié le déclin de la conscience de classe en mesurant la place de Laurent Berger dans les médias !

Or, deux messages des Gilets Jaunes avaient été entendus : se battre collectivement est la seule façon de bousculer le monde des énarques auquel les directions syndicales donnent trop l’impression de s’être adaptées ; et défendre les garanties collectives est vital car le laminoir qui fonctionne depuis une trentaine d’années ne peut s’arrêter sans que tous s’y mettent. Ainsi un cycle de mobilisation est appelé à se poursuivre  Contentement des Gilets Jaunes de se voir à côté des autres. Reprise des discussions stratégiques : comment en sortir ?

Un beau livre, à tous les sens du terme. Dans cette phase nouvelle, l’un de ses grands mérites, avec ses photos et ses rencontres, est de ne pas oublier comment les plus modestes, les simples « gens de la moyenne », se saisissent des « grandes questions ». Un conseil : si vous craignez d’oublier ce que veut dire le mouvement des gilets jaunes, pour  l’entendre ouvrez Justice et respect, regardez les photos, relisez un passage ou une autre page.

 

Illustration : photo de Brice Le Gall.

 

Notes

[1] – Mauger, Gérard, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, n°6 déc. 1991. Mauger, Gérard, « Pour une politique réflexive du mouvement social », in Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis Les mobilisations collectives, PUF, 2003.

[2] –  Bourdieu, Pierre, dir. (avec Luc Boltanski et Jean-Claude Chamboredon)  Un art moyen, éd. de Minuit, 1966.

[3] – Sallenave, Danielle (2019), Jojo, le Gilet jaune, Paris, Gallimard

[4] – Noiriel, Gérard (2019), Les Gilets jaunes à la lumière de l’histoire, Paris/La Tour d’Aigues, Le Monde/L’Aube.

[5] – Eux-mêmes en citent une partie (p. 218). Pour un livre recoupant celui-ci, il a pu cependant en être recensé beaucoup, avec des prises de positions importantes (P. Cours-Salies, A la prochaine, De Mai 68 aux Gilets Jaunes, éd. Syllepse, p. 318-322, 336-352) ; il faut rappeler le rôle positif tenu par Mediapart. Et le texte lancé par Michèle Riot-Sarcey a in fine rassemblé plus de 3.000 signatures : Riot-Sarcey, Michèle (2018), « Les Gilets jaunes ou l’enjeu démocratique », Collectif critique, 12 décembre, http://collectifcritique.org/spip.php ?article43; https : //aoc.media/ opinion/2018/12/12/gilets-jaunes-lenjeu-democratique/

[6] – Vuillard, Éric La Guerre des pauvres, Arles, Actes Sud, 2019. Vuillard, Éric (2016), 14 juillet, Arles, Actes Sud,

[7] – Bihr, Alain, A l’encontre.org, 24 décembre 2019.

[8] – Badiou, Alain, « Leçons du mouvement des gilets jaunes », Lignes, n° 59, mai 2019.

[9] – Pour un résumé, A la prochaine…, p. 318-324 & 348-356.

[10] – Il figure dans  le livre, p. 219-220 une sorte de résumé de Cahiers de doléances reprenant 41 « revendications », tentatives pour fixer des éléments d’un dialogue classique entre un mouvement, des syndicats, des forces politiques… Mais ce processus s’est poursuivi  avec la tenue d’Assemblées Citoyennes Délibératives (ACD) partout en France, proposées à toutes celles et ceux qui veulent maintenir la lutte des Gilets Jaunes. 119 000 contributions ont ainsi été collectées sur la plate-forme du Vrai Débat (la phase 1) puis analysées par trois méthodes différentes (la phase 2). [Lien vers les synthèses LERAS/TRIANGLE]. Il en ressort trois thèmes principaux : le RIC, la justice sociale et fiscale, la révolution. Des synthèses, la phase 3, ont lieu les 8-9, 15-16 et 22-23 juin 2019 à travers la France. Le Vrai débat: Accueil https://www.le-vrai-debat.fr/