On ne peut vaincre avec l’avant-garde seule. Jeter l’avant-garde seule dans la bataille décisive, tant que la classe tout entière, tant que les grandes masses n’ont pas pris soit une attitude d’appui direct à l’avant-garde, soit tout au moins de neutralité bienveillante, qui les rende complètement incapables de soutenir son adversaire, ce serait une sottise, et même un crime. Or, pour que vraiment la classe tout entière, pour que vraiment les grandes masses de travailleurs et d’opprimés du Capital en arrivent à une telle position, la propagande seule, l’agitation seule ne suffisent pas. Pour cela, il faut que ces masses fassent leur propre expérience politique. Telle est la loi fondamentale de toutes les grandes révolutions, loi confirmée maintenant avec une force et un relief frappants, non seulement par la Russie, mais aussi par l’Allemagne. Ce ne sont pas seulement les masses ignorantes, souvent illettrées, de Russie, ce sont aussi les masses d’Allemagne, hautement cultivées, sans un seul analphabète, qui ont dû éprouver à leurs dépens toute la faiblesse, toute la veulerie, toute l’impuissance, toute la servilité devant la bourgeoisie, toute la lâcheté du gouvernement des paladins de la lIe Internationale, le caractère inévitable de la dictature des ultra-réactionnaires (Kornilov en Russie, Kapp et consorts en Allemagne), seule alternative en face de la dictature du prolétariat, pour se tourner résolument vers le communisme.

L’objectif immédiat de l’avant-garde consciente du mouvement ouvrier international, c’est-à-dire des partis, groupes et tendances communistes, c’est de savoir amener les larges masses (encore somnolentes, apathiques, routinières, inertes, engourdies, dans la plupart des cas) à cette position nouvelle ou plutôt de savoir conduire non seulement son parti, mais aussi les masses en train d’arriver, de passer à cette nouvelle position. Si le premier objectif historique (attirer l’avant-garde consciente du prolétariat aux côtés du pouvoir des Soviets et de la dictature de la classe ouvrière) ne pouvait être atteint sans une victoire complète, idéologique et politique, sur l’opportunisme et le social-chauvinisme, le second objectif qui devient d’actualité et qui consiste à savoir amener les masses à cette position nouvelle, propre à assurer la victoire de l’avant-garde dans la révolution, cet objectif actuel ne peut être atteint sans liquidation du doctrinarisme de gauche, sans réfutation décisive et élimination complète de ses erreurs.

Tant qu’il s’agissait (et dans la mesure où il s’agit encore) de rallier au communisme l’avant-garde du prolétariat, la propagande s’est située au premier plan ; même les petits cercles de propagande sont utiles et féconds en dépit des défauts qui leur sont inhérents. Mais quand il s’agit de l’action pratique des masses, de la distribution – s’il m’est permis de m’exprimer ainsi – d’armées fortes de millions d’hommes, de la répartition de toutes les forces de classe d’une société donnée en vue du combat final et décisif, on ne fera rien avec les seules méthodes de propagande, avec la seule répétition des vérités du communisme « pur ». Il ne faut pas compter ici par milliers, comme le fait en somme le propagandiste, membre d’un groupe restreint et qui n’a pas encore dirigé les masses ; il faut compter ici par millions et par dizaines de millions. Il ne suffit pas de se demander si l’on a convaincu l’avant-garde de la classe révolutionnaire ; il faut encore savoir si les forces historiquement agissantes de toutes les classes, absolument de toutes les classes sans exception, d’une société donnée, sont disposées de façon que la bataille décisive soit parfaitement à point, de façon :

– Que toutes les forces de classe qui nous sont hostiles soient suffisamment en difficulté, se soient suffisamment entre-déchirées, soient suffisamment affaiblies par une lutte au-dessus de leurs moyens ;

– Que tous les éléments intermédiaires, hésitants, chancelants, inconstants – la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise par opposition à la bourgeoisie – se soient suffisamment démasqués aux yeux du peuple, suffisamment déshonorés par leur faillite pratique ; qu’au sein du prolétariat un puissant mouvement d’opinion se fasse jour en faveur de l’action la plus décisive, la plus résolument hardie et révolutionnaire contre la bourgeoisie. C’est alors que la révolution est mûre ; c’est alors que, si nous avons bien tenu compte de toutes les conditions indiquées, sommairement esquissées plus haut, et si nous avons bien choisi le moment, notre victoire est assurée.

Les divergences de vues entre les Churchill et les Lloyd George d’une part, – ces types d’hommes politiques existent dans tous les pays, sauf des différences nationales insignifiantes –, et puis entre les Henderson et les Lloyd George d’autre part, sont dérisoires et absolument dénuées d’importance du point de vue du communisme pur, c’est-à-dire abstrait, c’est-à-dire qui n’est pas assez mûr pour une action de masse, politique et pratique. Mais du point de vue de cette action pratique des masses, ces différences sont d’une importance extrême. Pour un communiste qui veut être non seulement un propagandiste conscient, convaincu, théoriquement averti, mais un guide pratique pour les masses dans la révolution, c’est un point capital que de tenir compte de ces différences, de savoir déterminer le moment où seront arrivés à pleine maturité les conflits inévitables entre ces « amis », conflits qui affaiblissent et débilitent tous ces « amis » pris ensemble. Le plus strict dévouement aux idées du communisme doit s’allier à l’art de consentir tous les indispensables compromis pratiques, louvoiements, zigzags, manœuvres de conciliation et de retraite, etc., afin de hâter l’avènement et puis l’usure du pouvoir politique des Henderson (héros de la lie Internationale, pour ne pas désigner nommément ces représentants de la démocratie petite-bourgeoise qui se disent socialistes) ; afin de hâter pratiquement leur inévitable faillite, qui éclairera les masses justement dans l’esprit qui est le nôtre, justement dans le sens du communisme ; afin de hâter les inévitables frictions, querelles, conflits, le complet divorce entre les Henderson, les Lloyd George, les Churchill (entre mencheviks et socialistes-révolutionnaires, cadets et monarchistes ; entre les Scheidemann, la bourgeoisie et les affidés de Kapp, etc.) ; et afin de choisir de façon judicieuse le moment où la dislocation sera la plus grande entre tous ces « soutiens de la sacro-sainte propriété privée », pour les battre tous par une attaque décisive du prolétariat et conquérir le pouvoir politique.

L’histoire en général, et plus particulièrement l’histoire des révolutions, est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante, « plus ingénieuse » que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et cela se conçoit, puisque les meilleures avant-gardes expriment la conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de mille hommes, tandis que la révolution est – en des moments d’exaltation et de tension particulières de toutes les facultés humaines – l’œuvre de la conscience, de la volonté, de la passion, de l’imagination de dizaines de millions d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des classes. De là deux conclusions pratiques d’une grande importance: la première, c’est que la classe révolutionnaire, pour remplir sa tâche, doit savoir prendre possession de toutes les formes et de tous les côtés, sans la moindre exception, de l’activité sociale (quitte à compléter, après la conquête du pouvoir politique et parfois au prix d’un grand risque et d’un danger énorme, ce qu’elle n’aura pas terminé avant cette conquête) ; la seconde, c’est que la classe révolutionnaire doit se tenir prête à remplacer vite et brusquement une forme par une autre.

On conviendra qu’elle serait déraisonnable ou même criminelle, la conduite d’une armée qui n’apprendrait pas à manier toutes les armes, tous les moyens et procédés de lutte dont dispose ou dont peut disposer l’ennemi. Or cette vérité s’applique mieux encore à la politique qu’à l’art militaire. On peut moins encore prévoir en politique quel moyen de lutte se révélera, dans telles ou telles situations futures, praticable ou avantageux pour nous. Ne pas savoir user de tous les moyens de lutte, c’est risquer une grande défaite – parfois même décisive –, pour peu que des changements indépendants de notre volonté, survenus dans la situation des autres classes, mettent à l’ordre du jour une forme d’action où nous serions particulièrement faibles. Si nous savons user de tous les moyens de lutte, nous triomphons à coup sûr, puisque nous traduisons les intérêts de la classe réellement avancée, réellement révolutionnaire, même si les circonstances ne nous permettent pas de faire usage de l’arme la plus dangereuse pour l’ennemi, de celle qui porte le plus vite des coups mortels. Les révolutionnaires sans expérience pensent souvent que les moyens de lutte légaux sont entachés d’opportunisme, car c’est sur ce terrain que la bourgeoisie a le plus souvent (surtout en des temps « pacifiques », non révolutionnaires) trompé et mystifié les ouvriers ; et que les moyens de lutte illégaux sont révolutionnaires. Mais c’est faux. Ce qui est vrai, c’est que sont opportunistes et traîtres à la classe ouvrière les partis et les chefs qui ne savent pas ou ne veulent pas (ne dis pas : je ne peux pas, dis : je ne veux pas) user des moyens de lutte illégaux dans une situation comme, par exemple, celle de la guerre impérialiste de 1914-1918, où la bourgeoisie des pays démocratiques les plus libres trompait les ouvriers avec un cynisme et une frénésie sans nom, en interdisant de dire la vérité sur le caractère spoliateur de la guerre. Mais les révolutionnaires qui ne savent pas allier aux formes illégales de lutte toutes les formes légales sont de bien mauvais révolutionnaires. Il n’est pas difficile d’être un révolutionnaire quand la révolution a éclaté déjà et bat son plein ; quand tout un chacun s’y rallie par simple engouement, pour suivre la mode, parfois même pour faire carrière. Sa « libération » de ces piètres révolutionnaires, le prolétariat doit la payer plus tard, après sa victoire, par des efforts inouïs, par un martyre douloureux, pourrait-on dire. Il est beaucoup plus difficile – et beaucoup plus précieux – de se montrer révolutionnaire quand la situation ne permet pas encore la lutte directe, déclarée, véritablement massive, véritablement révolutionnaire, de savoir défendre les intérêts de la révolution (par la propagande, par l’agitation, par l’organisation) dans des institutions non révolutionnaires, voire nettement réactionnaires, dans une ambiance non révolutionnaire, parmi des masses incapables de comprendre tout de suite la nécessité d’une méthode d’action révolutionnaire. Savoir trouver, pressentir, déterminer exactement la voie concrète ou le tour spécial des événements, qui conduira les masses vers la grande lutte révolutionnaire véritable, décisive et finale : tel est le principal objet du communisme actuel en Europe occidentale et en Amérique.

Exemple : l’Angleterre. Nous ne pouvons pas savoir – et personne ne peut déterminer par avance, – quand éclatera là-bas la vraie révolution prolétarienne et quel motif contribuera le plus à éveiller, à enflammer, à pousser à la lutte les masses les plus grandes, aujourd’hui encore assoupies. Nous sommes donc obligés de conduire tout notre travail préparatoire de façon à être ferrés des quatre pieds, selon le mot de feu Plekhanov à l’époque où il était marxiste et révolutionnaire. Il se peut qu’une crise parlementaire « fasse la trouée », « rompe la glace » ; il se peut qu’une crise naisse de la confusion inextricable, de l’aggravation et de l’exaspération chaque jour croissantes des antagonismes coloniaux et impérialistes ; peut-être autre chose encore, etc. Nous ne parlons pas du genre de lutte qui cidera du sort de la révolution prolétarienne en Angleterre (cette question ne suscite de doute dans l’esprit d’aucun communiste; elle est résolue pour nous tous, et résolue une fois pour toutes). Nous parlons du motif qui incitera les masses prolétariennes, aujourd’hui encore assoupies, à se mettre en mouvement et les amènera au seuil de la révolution. N’oublions pas qu’il a suffi dans la république française bourgeoise, par exemple, en face d’une situation qui, tant au point de vue international qu’au point de vue intérieur, était cent fois moins révolutionnaire qu’aujourd’hui, d’une circonstance aussi « imprévue » et aussi « insignifiante » qu’une de ces mille et mille fourberies malhonnêtes du militarisme réactionnaire (l’affaire Dreyfus), pour mettre le peuple à deux doigts de la guerre civile!

En Angleterre, les communistes doivent sans cesse, sans relâche, sans défaillance tirer parti à la fois des élections parlementaires et de toutes les péripéties de la politique irlandaise, coloniale, impérialiste du gouvernement britannique dans le monde entier, ainsi que de tous les autres domaines, sphères et aspects de la vie sociale; ils doivent travailler partout dans un esprit nouveau, dans l’esprit du communisme, de la IIIe Internationale, et non de la IIe. Ce n’est ici ni le temps ni le lieu de décrire les modalités de la participation « russe », « bolchevique », aux élections et à la lutte parlementaires ; je tiens cependant à assurer les communistes de l’étranger qu’elles ne ressemblaient en rien aux habituelles campagnes parlementaires de l’Europe occidentale. On en conclut souvent : « Il en va ainsi chez vous, en Russie, mais notre parlementarisme est différent. » Conclusion fausse. Les communistes, les partisans de la IIIe Internationale dans tous les pays sont précisément là pour changer sur toute la ligne, dans tous les domaines de la vie, le vieux travail socialiste, trade-unioniste, syndicaliste et parlementaire, en un travail nouveau, communiste. Des traits opportunistes et purement bourgeois, des traits d’affairisme et de fourberie capitaliste se sont aussi manifestés surabondamment dans nos élections. Les communistes d’Europe occidentale et d’Amérique doivent apprendre à créer un parlementarisme nouveau, inaccoutumé, non opportuniste, non arriviste : il faut que le Parti communiste formule ses mots d’ordre ; que les vrais prolétaires, aidés des éléments pauvres, inorganisés et entièrement écrasés, répandent et distribuent des tracts, visitent le domicile des ouvriers, les chaumières des prolétaires ruraux et des paysans des hameaux perdus (heureusement que dans le reste de l’Europe il y a beaucoup moins de hameaux perdus qu’en Russie ; en Angleterre ils sont très peu nombreux) ; qu’ils pénètrent dans les cabarets tout ce qu’il y a de plus peuple, s’insinuent dans les associations, sociétés, rassemblements fortuits les plus populaires; qu’ils parlent au peuple, mais pas un langage d’érudit (et pas trop parlementaire) ; qu’ils ne courent pas le moins du monde après un « siège » au parlement, mais éveillent partout la pensée, entraînent la masse, prennent au mot la bourgeoisie, utilisent l’appareil qu’elle a créé, les élections qu’elle a fixées, les appels qu’elle adresse au peuple entier ; qu’ils fassent connaître le bolchevisme au peuple comme jamais (en régime bourgeois) on n’a pu le faire en dehors des périodes électorales (exception faite bien entendu pour les grandes grèves où le même appareil de propagande populaire fonctionnait chez nous avec plus d’intensité encore). Chose difficile, extrêmement difficile à réaliser en Europe occidentale et en Amérique ; mais on peut et l’on doit s’acquitter de cette tâche ; car, d’une façon générale, on ne saurait, sans fournir un effort, atteindre les objectifs du communisme. Et il s’agit de travailler à l’accomplissement de tâches pratiques de plus en plus variées, de plus en plus liées à toutes les branches de la vie sociale et permettant de conquérir une branche, un domaine après l’autre, sur la bourgeoisie.

Il faut aussi, dans cette même Angleterre, procéder d’une façon nouvelle (pas en socialistes, mais en communistes, pas en réformistes, mais en révolutionnaires) au travail de propagande, d’agitation et d’organisation dans l’armée et parmi les nationalités opprimées ou ne jouissant pas de la plénitude des droits dans « leur » État (Irlande, colonies). Car dans tous ces domaines de la vie sociale, à l’époque de l’impérialisme en général et maintenant surtout, après une guerre qui, ayant épuisé les peuples, leur ouvre rapidement les yeux sur la vérité (à savoir que des dizaines de millions d’hommes ont été tués et mutilés uniquement pour décider lequel des deux rapaces, anglais ou allemand, pillerait le plus de pays), dans tous ces domaines de la vie sociale, on voit s’accumuler des matières inflammables et se créer de nombreuses causes de conflits, de crises et d’aggravation de la lutte de classe. Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir quelle étincelle – dans cette masse d’étincelles qui jaillissent maintenant de partout, dans tous les pays, sous l’influence de la crise économique et politique mondiale – pourra allumer l’incendie, dans le sens d’un éveil particulier des masses. Aussi devons-nous mettre en action nos nouveaux principes, les principes communistes, pour « préparer » tous les terrains, même les plus anciens, les plus amorphes et les plus stériles en apparence, sinon nous ne serons pas à la hauteur de notre tâche, nous serons exclusifs, nous ne prendrons pas possession de toutes les armes, nous ne nous préparerons ni à la victoire sur la bourgeoisie (qui a organisé – et maintenant désorganisé – tous les aspects de la vie sociale sur le mode bourgeois), ni à la future réorganisation communiste de toute la vie, après cette victoire.

Depuis la révolution prolétarienne de Russie et les victoires inattendues – pour la bourgeoisie et les philistins – remportées par cette révolution à l’échelle internationale, l’univers entier est devenu tout autre, la bourgeoisie de même a changé partout. Elle redoute le « bolchevisme », elle est exaspérée contre lui jusqu’à en perdre la raison. Et c’est précisément pourquoi, d’une part, elle précipite le cours des événements ; de l’autre, attentive à réprimer violemment le bolchevisme, elle affaiblit par là ses propres positions sur toute une série d’autres terrains. Ces deux circonstances, les communistes de tous les pays avancés doivent en tenir compte dans leur tactique.

Lorsque les cadets russes et Kérensky déclenchèrent une campagne forcenée contre les bolcheviks – surtout, depuis avril 1917 et plus encore en juin et juillet –, ils « forcèrent la note ». Les millions d’exemplaires de journaux bourgeois, qui clamaient sur tous les modes contre les bolcheviks, permirent aux masses de juger le bolchevisme ; et puis, en dehors de la presse, toute la vie sociale, précisément grâce au « zèle » de la bourgeoisie, s’emplissait de discussions sur le bolchevisme. Maintenant, à l’échelle internationale, les millionnaires de tous les pays se comportent de telle façon que nous devons leur être profondément reconnaissants. Ils persécutent le bolchevisme avec autant de zèle que le firent Kérensky et Cie ; ils « forcent la note », et ils nous aident tout comme Kérensky. Quand la bourgeoisie française fait du bolchevisme le centre de l’agitation électorale, taxant de bolchevisme des socialistes relativement modérés ou hésitants ; quand la bourgeoisie américaine, perdant complètement la tête, appréhende des milliers et des milliers d’hommes soupçonnés de bolchevisme et crée une atmosphère de panique en répandant partout des nouvelles sur les complots bolcheviks ; quand la bourgeoisie anglaise, la « plus sérieuse » de toutes dans le monde, commet, malgré toute son intelligence et toute son expérience, d’invraisemblables sottises, fonde d’opulentes « sociétés de lutte contre le bolchevisme », crée une littérature spéciale sur le bolchevisme, recrute pour faire la guerre au bolchevisme un personnel supplémentaire de savants, d’agitateurs, de prêtres, nous devons saluer et remercier messieurs les capitalistes. Ils travaillent pour nous. Ils nous aident à intéresser les masses à la substance même et au rôle du bolchevisme. Ils ne peuvent pas agir autrement, puisque leurs efforts pour « taire », pour étouffer le bolchevisme ont déjà avorté.

Cependant la bourgeoisie ne voit à peu près qu’un seul aspect du bolchevisme : l’insurrection, la violence, la terreur ; aussi bien, elle s’efforce de se préparer à la résistance et à la riposte de ce côté-là surtout. Il se peut qu’elle réussisse dans certains cas, dans certains pays, pour des intervalles de temps plus ou moins courts : cette éventualité doit être envisagée, et nous n’avons absolument rien à redouter de cette réussite. Le communisme « surgit » littéralement de tous les points de la vie sociale ; il éclôt décidément partout ; la « contagion » (pour nous servir d’un terme de comparaison affectionné de la bourgeoisie et de la police bourgeoise, et qui leur est le plus « agréable ») a pénétré à fond l’organisme et l’a imprégné tout entier. Que l’on « bouche » avec un soin particulier une des issues, la « contagion » en trouvera une autre, parfois la plus imprévisible. La vie l’emportera. La bourgeoisie peut bien se démener, s’irriter jusqu’à en perdre la raison, forcer la note, commettre des sottises, se venger par avance des bolcheviks et tâcher de massacrer (dans les Indes, en Hongrie, en Allemagne, etc.) de nouvelles centaines, des milliers, des centaines de milliers de bolcheviks de demain ou d’hier : en agissant de la sorte, la bourgeoisie agit comme l’ont fait toutes les classes condamnées par l’histoire. Les communistes doivent savoir que l’avenir leur appartient en tout état de cause. Et c’est pourquoi nous pouvons (et devons) unir, dans la grande lutte révolutionnaire, l’ardeur la plus passionnée au plus grand sang-froid et à l’estimation la plus réfléchie des convulsions forcenées de la bourgeoisie. La révolution russe a été cruellement battue en 1905 ; les bolcheviks russes furent battus en juillet 1917 ; plus de 15 000 communistes allemands furent massacrés à la suite des savantes provocations et adroites manœuvres de Scheidemann et Noske alliés à la bourgeoisie et aux généraux monarchistes ; la terreur blanche est déchaînée en Finlande et en Hongrie. Mais dans tous les pays et dans toutes les circonstances, le communisme s’aguerrit et grandit. Il jette de si profondes racines que les persécutions, loin de l’affaiblir et de le débiliter, le rendent plus fort. Il ne nous manque qu’une chose pour marcher à la victoire avec plus d’assurance et de fermeté, à savoi r: le sentiment net et profond, chez les communistes de tous les pays, de la nécessité d’avoir le maximum de souplesse dans leur tactique. Ce qui aujourd’hui manque au communisme, d’une si belle venue, dans les pays avancés surtout, c’est cette conscience et l’art de s’en inspirer dans la pratique.

Ce qui est advenu à des marxistes d’une aussi haute érudition, à des chefs de la IIe Internationale aussi dévoués au socialisme que Kautsky, Otto Bauer et autres, pourrait (et devrait) être une utile leçon. Ils comprenaient parfaitement la nécessité d’une tactique souple ; ils avaient appris eux-mêmes et ils enseignaient aux autres la dialectique marxiste (et beaucoup de ce qui a été fait par eux dans ce domaine restera à jamais parmi les acquisitions précieuses de la littérature socialiste) ; mais au moment d’appliquer cette dialectique, ils commirent une erreur si grande, ou se révélèrent pratiquement de tels non-dialecticiens, des hommes tellement incapable d’escompter les prompts changements de forme et la rapide entrée d’un contenu nouveau dans les formes anciennes, que leur sort n’est guère plus enviable que celui de Hyndman, de Guesde et Plékhanov. La cause essentielle de leur faillite, c’est qu’ils se sont laissé « hypnotiser » par une seule des formes de croissance du mouvement ouvrier et du socialisme, forme dont ils ont oublié le caractère limité ; ils ont eu peur de voir le bouleversement rendu inévitable par les conditions objectives, et ils ont continué à répéter des vérités élémentaires, apprises par cœur, aussi indiscutables à première vue que: trois c’est plus que deux. Or, la politique ressemble plus à l’algèbre qu’à l’arithmétique, et encore plus aux mathématiques supérieures qu’aux mathématiques élémentaires. En réalité, toutes les formes anciennes du mouvement socialiste se sont remplies d’une substance nouvelle ; de ce fait un nouveau signe, le signe « moins », est apparu devant les chiffres, tandis que nos sages ont continué opiniâtrement (et continuent encore) à se persuader et à persuader les autres que « moins trois », c’est plus que « moins deux ».

Tâchons que les communistes ne commettent pas la même erreur dans un autre sens, ou plutôt que cette même erreur, commise dans un autre sens par les communistes « de gauche », soit corrigée le plus vite et avec le moins de suites possibles pour l’organisme. Le doctrinarisme de gauche est aussi une erreur, pas seulement le doctrinarisme de droite. Évidemment, l’erreur représentée par le doctrinarisme de gauche dans le mouvement communiste est, à l’heure présente, mille fois moins dangereuse et moins grave que l’erreur représentée par le doctrinarisme de droite (c’est-à-dire le social-chauvinisme et le kautskisme) ; mais cela vient uniquement de ce que le communisme de gauche est une tendance de formation récente, qui ne fait que de naître. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle la maladie peut être, dans certaines conditions, facilement guérie, et il faut en entreprendre la guérison avec le maximum d’énergie.

Les formes anciennes ont éclaté, leur nouveau contenu – contenu antiprolétarien, réactionnaire – ayant atteint un développement démesuré. Notre activité (pour le pouvoir des Soviets, pour la dictature du prolétariat) a maintenant, au point de vue du développement du communisme international, un contenu si solide, si vigoureux, si puissant qu’il peut et doit se manifester sous n’importe quelle forme, nouvelle ou ancienne ; il peut et doit changer, vaincre, se soumettre toutes les formes, anciennes aussi bien que nouvelles, non point pour s’accommoder des formes anciennes, mais pour savoir faire de toutes les formes, qu’elles soient anciennes ou nouvelles, un instrument de la victoire du communisme, victoire définitive et totale, décisive et sans retour.

Les communistes doivent appliquer tous leurs efforts pour orienter le mouvement ouvrier, et en général l’évolution sociale, par la voie la plus directe et la plus rapide, vers le triomphe universel du pouvoir des Soviets et vers la dictature du prolétariat. C’est là une vérité indiscutable. Mais il suffit de faire le moindre pas au-delà – un pas accompli, semble-t-il, dans la même direction – pour que cette vérité se change en erreur. Il n’est que de dire, comme les communistes de gauche d’Allemagne et d’Angleterre, que nous ne reconnaissons qu’une seule voie, la voie directe ; que nous n’admettons ni louvoiements, ni accords, ni compromis, et ce sera tomber dans une erreur qui peut porter, qui partiellement a déjà porté et porte les plus graves préjudices au communisme. Le doctrinarisme de droite s’entête à n’admettre que les formes anciennes, il a fait complètement faillite, n’ayant pas remarqué le nouveau contenu. Le doctrinarisme de gauche s’obstine dans la négation absolue d’anciennes formes déterminées, sans voir que le nouveau contenu s’ouvre un chemin à travers toutes les formes possibles et imaginables ; que notre devoir de communistes est de prendre possession de toutes ces formes, d’apprendre à les compléter aussi rapidement que possible l’une par l’autre, à les remplacer l’une par l’autre, à adapter notre tactique à tout changement qui n’aura pas été suscité par notre classe ou par nos efforts. […]

 

Texte tiré du chapitre 10 de La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») (1920).