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« La décolonisation est toujours un phénomène violent…(elle) est tout simplement le remplacement d’une « espèce » d’hommes par une autre « espèce » d’hommes. Sans transition, il y a substitution totale, complète, absolue… cette sorte de table rase définit au départ la décolonisation. Son importance inhabituelle est qu’elle constitue, dès le premier jour, la revendication minimum du colonisé…(elle est) un programme de désordre absolu. » (p. 29).Par ce langage, effectivement inhabituel, la raison colonisée exprime son univers. Violence pure dans sa présence, l’univers colonial trahit son secret dans la pure immédiateté de son existence, tout en lui est apparence, ou, plus précisément, tout son être devient apparence. Car il est, dans sa rationalité même, ainsi fait que, pour réaliser sa dialectique, il doit nécessairement paralyser dans son devenir, la dialectique même de son devenir. Et quand son évolution interne tire à sa fin, tout en lui se dévoile. C’est l’arrêt de l’histoire. C’est le commencement d’une autre histoire. Il n’est donc pas étrange que le premier moment de la pensée fanonienne soit un moment descriptif. Une description presque phénoménologique sartrienne, qui tire sa légitimité, non de cette méthode philosophique, mais plutôt de ce moment privilégié de l’histoire de l’univers colonial où se nie cette histoire et où le monde s’arrache à son fond pour ne faire qu’un avec sa figure faisant par là même disparaître toute dimension temporelle. En effet, l’univers colonial est, nous dit Fanon, un univers manichéiste. D’un côté tout le mal et de l’autre tout le bien. D’un côté le colon, et de l’autre, le colonisé. D’un côté toute la force du monde, et toute son humiliation de l’autre. Une structure insolente dans sa simplicité : les deux moments de cette structure de l’univers colonial s’opposent absolument dans une pure extériorité. Ou plutôt l’intériorité du rapport colonial est faite par pure extériorité. Les deux termes de cette fausse unité s’excluent d’une manière absolue. Sans médiation, toute dialectique historique est impossible. Cette rupture radicale qui s’est opérée à l’intérieur de la réalité coloniale rend alors impossible toute possibilité d’un devenir colonial. Ce blocage absolu de tout devenir historique, à la fois individuel et collectif, est tragiquement ressenti par le colonisé à tous les niveaux de sa vie quotidienne. Face au colon dans les champs, face au patron dans les usines, face à ses juges dans les tribunaux, face au gendarme ou au légionnaire horrible et méprisant à chaque pas dans la rue, le colonisé se heurte, dans les plus petits détails de sa vie, à cet univers clos et étouffant, comme à un immense mur infranchissable. Il vit son devenir, dans sa chair et ses entrailles, comme une pure impossibilité de devenir. Il est figé dans un monde immobile dont l’espace est plénitude, vécue comme un écrasement. Se trouvant dans l’impuissance totale de se mouvoir librement, le colonisé rêve d’action, de saut, d’agression. Ne pouvant se libérer réellement, il se libère sur le plan de l’imaginaire. Mais cette libération imaginaire ne fait qu’aiguiser son oppression réelle que trouve dans un premier moment un défoulement dévié dans la révolte contre le frère. Cette libération aliénée se détermine donc comme une destruction imaginaire, voire magique, de l’ordre colonial, et qui en fait exprime une véritable autodestruction collective.
« Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon (et inversement). Telle est la correspondance terme à terme des deux raisonnements » (p.69).C’est donc seulement par la violence que le colonisé détruit le système colonial et commence par là même le premier acte de la constitution de sa propre histoire. Jusque là nous n’avons considéré la violence que du point de vue de l’histoire. Or il faut la considérer maintenant du point de vue de la vie quotidienne et voir les changements qu’elle opère dans la personnalité même de l’individu colonisé.
« Le colonisé, nous dit Fanon, découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de sa violence, dans son projet de libération » (p.45).Ainsi, la violence se détermine comme la conscience au niveau de l’acte. Elle est conscience devenue acte, et cet acte quotidien, libérateur, prend effectivement aux yeux du colonisé, et pour la première fois dans son histoire, une signification universelle. Car, dans sa violence constitutive d’un univers nouveau, le colonisé vit le quotidien à l’échelle de l’histoire. Il y a disparition de la quotidienneté et fusion du quotidien et de l’historique dans un seul et même acte. Au niveau de l’individu, la violence est démystification et désaliénation. D’autre part, au niveau du peuple, la violence libératrice constitue la praxis révolutionnaire du peuple colonisé. Elle est essentiellement totalisante et unificatrice. Elle fait du peuple une seule totalité, sans fissures, et dissout le tribalisme, le régionalisme, sécrétés et entretenus par l’univers colonial. Elle unifie le peuple en unifiant le sens de son combat, la direction de sa lutte. Elle est donc totalisante, mais non différenciative, car elle vise à dissoudre les différenciations engendrées par le colonialisme. Mais cet aspect non différenciatif de la violence constitue uniquement un premier moment de son développement. Tant que l’objectif, qui est la destruction de l’ordre colonial, était clair et précis, la violence était simple et indifférenciée. Mais à partir du moment où l’on aborde la deuxième phase de constitution historique qui est celle de l’édification d’une société libre dans son devenir, la violence change alors de forme, de direction et de sens, et devient, dans le prolongement même de son mouvement libérateur, essentiellement différenciatrice. Elle ne perd aucunement son dynamisme unificateur et totalisant, mais au contraire ce dynamisme s’approfondit, devient plus complexe, moins immédiat et moins direct. Elle devient un mouvement d’unification par différenciation. Elle différencie le peuple pour mieux l’unifier, et distingue en lui entre, d’une part, les masses révolutionnaires constituées par la paysannerie et le prolétariat et une partie des intellectuels, et, d’autre part, la bourgeoisie nationale qui refuse de s’engager dans le sens nouveau du devenir historique.
« L’histoire des révolutions bourgeoises et l’histoire des révolutions prolétariennes ont montré que les masses paysannes constituent souvent un frein à la révolution. Les masses paysannes dans les pays industrialisés sont généralement les éléments les moins conscients, les moins organisés et aussi les plus anarchistes. Elles présentent tout un ensemble de traits… définissant un comportement objectivement réactionnaire » (p.85). Alors que les masses paysannes « constituent les seules forces spontanément révolutionnaires, du pays colonisé » (p.93).Mais pourquoi l’histoire privilégie-t-elle la paysannerie colonisée ? Parce que, nous dit Fanon :
« Tout est simple (pour la paysannerie)… : les masses rurales n’ont jamais cessé de poser le problème de leur libération en termes de violence, de terre à reprendre aux étrangers, de lutte nationale, d’insurrection armée » (p.96).Donc, pour la paysannerie, seule la lutte armée peut résoudre le problème. Elle est parfaitement consciente, à l’opposé de la bourgeoisie nationale, que le changement ne se fera pas par une réforme lente et progressive de la structure coloniale. Pour se libérer, il faut briser cette structure, la détruire. Cela, elle l’affirme contre la bourgeoisie nationale qui, nous dit Fanon, de par sa nature même, est tournée vers les solutions de compromis avec le colonialisme, avant comme après l’indépendance. Tout est simple pour la paysannerie. Mais pour la bourgeoisie nationale ? Ecoutons Fanon : « L’insurrection désoriente les partis politiques. Leur doctrine, en effet, a toujours affirmé l’inefficacité de toute épreuve de force et leur existence même est une constante condamnation de toute insurrection » (p.96). Ce refus, par la bourgeoisie nationale, de la violence populaire comme seul moyen possible de la réalisation de soi-même, est d’ailleurs légitime si l’on se place dans l’optique de cette bourgeoisie. Car, ce qui détermine le comportement social de cette dernière, c’est, nous dit Fanon (p.47), qu’elle « craint en réalité d’être balayée par ce formidable flux révolutionnaire ». Elle est, au fond, prudente et sournoise. Elle prévoit l’avenir que le présent annonce déjà. Elle prend ses distances et retrouve, en reculant, la bourgeoisie colonialiste à laquelle elle va tendre la main. Nous y reviendrons. Ou plutôt Fanon y reviendra par la suite. Ainsi, dans l’exercice de sa violence, même libératrice, le peuple se différencie. Mais, en premier moment, spontanément. Et c’est parce que les partis nationalistes, noyau de l’organisation populaire dans les villes, n’inscrivent pas dans leur programme la nécessité de la lutte armée, que la spontanéité des masses se trouve privilégiée par l’histoire. C’est à ce niveau de la spontanéité, comme premier moment du développement de la conscience révolutionnaire, sa forme immédiate et non réfléchie, qu’il faut situer le jugement de Fanon concernant le statut social et le rôle historique du prolétariat et du lumpen-prolétariat colonisés. Prise à l’intérieur du mouvement de formation historique de la conscience révolutionnaire, la pensée fanonienne ne présente, sur ce point, aucune contradiction avec le devenir de cette réalité sociale. Car elle correspond, sur ce point précis, à l’immédiateté du mouvement historique de celle-ci, dont elle est la formulation conceptuelle, et non à la totalité de son mouvement, à son devenir en marche. Ainsi, dans un premier moment, Fanon nie, dans le prolétariat du pays colonisé, toute possibilité révolutionnaire. Car, relativement à la paysannerie, le prolétariat des villes est privilégié. Il est, dit Fanon,
« celui qui, éventuellement, aurait tout à perdre… Il est le noyau du peuple colonisé le plus choyé par le régime colonial… Il représente en effet la fraction du peuple colonisé nécessaire et irremplaçable pour la bonne marche de la machine coloniale : conducteurs de tramways et de taxis, mineurs, dockers, interprètes, infirmiers, etc. Ce sont ces éléments qui constituent… la fraction ”bourgeoise” du peuple colonisé » (p.84).Ce jugement constitue, apparemment, une condamnation historique du prolétariat des pays colonisés. Car, nous dit Fanon, p.46 : « Dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire » et c’est la spontanéité (p.93) qui caractérise essentiellement cette réalité révolutionnaire de la paysannerie. L’affirmation du caractère fondamentalement paysan de la révolution n’est légitime qu’en vertu de cette spontanéité qui définit, en un premier moment, le niveau sur lequel se meut le devenir révolutionnaire des pays colonisés. Mais celui-ci comme totalité ne peut se réaliser effectivement que s’il englobe, dans son développement, les villes en même temps que les campagnes, la paysannerie et le prolétariat. Dans son mouvement il tend nécessairement à ce dernier comme au terme de son accomplissement. D’ailleurs Fanon en était pleinement conscient et l’affirme explicitement :
« Les dirigeants de l’insurrection prennent conscience… de la nécessité d’étendre cette insurrection aux villes. Cette prise de conscience… consacre la dialectique qui préside au développement d’une lutte armée de libération nationale » (p.96).Ainsi, dans la démarche caractéristique de son devenir, la révolution dans les pays colonisés, pour aboutir à son terme, implique nécessairement le dépassement de son caractère purement paysan et son élévation à un niveau supérieur, rendu plus complexe par l’unification du sens historique du combat de la paysannerie et du prolétariat. Il est instructif de constater ici la rencontre de deux pensées, celle de Fanon et celle de « Che » Guevara, qui réfléchissant le mouvement historique de deux réalités révolutionnaires semblables, en dégagent une même vérité, à savoir : dans les pays colonisés, la révolution part des campagnes pour rejoindre ensuite les villes, de la paysannerie qui intègre après le prolétariat et non inversement, comme c’est le cas dans les pays capitalistes et même dans les pays socialistes européens. C’est le lumpen-prolétariat, concentré dans les bidonvilles, et non le prolétariat, nous dit Fanon, qui va porter la révolution au coeur des villes. Car « le lumpen-prolétariat, cette cohorte d’affamés détribalisés, déclanisés, constitue l’une des forces les plus spontanément et les plus radicalement révolutionnaires d’un pays colonisé » (p. 97). Mais il constitue aussi la base la plus solide de la pire réaction. Car rien ne lie solidement à l’histoire cette masse de déclassés qui n’a aucune attache avec le circuit de production ou avec la structure sociale. C’est Fanon lui-même qui nous dit que :
« le colonialisme va trouver (…) dans le lumpen-prolétariat une masse de manoeuvre considérable… Cette réserve humaine disponible, si elle n’est pas immédiatement organisée par l’insurrection, se retrouvera comme mercenaires aux côtés des troupes colonialistes. En Algérie, c’est le lumpen-prolétariat qui a fourni les harkis et les messalistes » (p. 102).Or, cette dernière phrase est en contradiction apparente avec la phrase précédente. Comment peut-on affirmer que le lumpen-prolétariat est, à la fois la force « la plus spontanément et la plus radicalement révolutionnaire d’un peuple colonisé », et la force la plus réactionnaire, la plus inconsciente et la plus ignorante de ce peuple ? La contradiction est ici beaucoup plus réelle que logique. Elle est inhérente à cette réalité sociale, non à la pensée de Fanon. D’ailleurs, elle n’apparaît comme réelle que dans la mesure où on la sépare de son devenir qui opérera son dépassement, sa résolution. Car, on ne peut considérer le lumpen-prolétariat aussi bien que la paysannerie comme les seules forces authentiquement révolutionnaires dans un pays colonisé que si l’on détermine préalablement la réalité révolutionnaire d’une classe sociale essentiellement par son caractère spontané. Or, la spontanéité correspond avant tout à l’immédiateté du mouvement de l’histoire, non à sa totalité. Le lumpen-prolétariat en même temps que la paysannerie ne sont pas révolutionnaires parce qu’ils le sont spontanément, mais parce qu’ils le deviennent historiquement. Le devenir prime l’être et en constitue le fondement. En privilégier un moment en le portant à l’absolu, c’est le réduire à un pur statisme plat et perdre de vue la dynamique interne de sa dialectique qui, parce que réelle, résorbe ses contradictions, à l’intérieur même du mouvement historique de la formation de la conscience révolutionnaire. Il y a donc une genèse et un développement de la conscience révolutionnaire qui ne saurait aucunement se réduire à son moment de spontanéité. Vue sous cet éclairage, la pensée de Fanon se situe au coeur même du devenir historique du pays colonisé, en l’occurrence l’Algérie, dont elle pénètre admirablement la structure. Ainsi donc, si le prolétariat des pays sous-développés ne se présente effectivement pas, au niveau de l’immédiateté de l’histoire, comme spontanément révolutionnaire, cela ne permet nullement de conclure à sa réalité non-révolutionnaire. Le prolétariat sous-développé devient révolutionnaire, et ne peut pas ne pas le devenir, car son devenir même est celui de la révolution. Ce problème se pose à la fois en termes de réalité et de conscience. C’est le prolétariat des villes, malgré son statut social relativement privilégié et qui détermine apparemment son comportement révolutionnaire, et non seulement le lumpen-prolétariat, c’est ce prolétariat qui a fait les manifestations de décembre 1960 et d’octobre 1961. C’est lui et la paysannerie qui, en fondant les comités d’autogestion, ont ouvert la voie au socialisme. La révolution ne se fait jamais spontanément. À la réalité révolutionnaire, dont la structure temporelle intègre le possible comme une de ses dimensions, s’unit la conscience révolutionnaire qui, elle, dans sa formation historique, rend nécessaire la réalisation même de ce possible. Le devenir historique, même et surtout de la révolution, ne saurait être un processus dont s’exclut la conscience, car celle-ci en est le sens sans lequel toute histoire est aventure où se nie la raison. Réalité dont la structure se révèle par le projet révolutionnaire qui la transperce, et conscience qui, en tant qu’acte à la fois pratique et théorique, s’identifie justement à ce projet ; tels sont les deux termes du mouvement dialectique de l’histoire dont la médiation est la violence. C’est à ce niveau qu’il faut saisir le noyau même de la pensée fanonienne. La violence, en tant que négation absolue, se déterminait au début du mouvement révolutionnaire, comme idéologie en acte, comme pure conscience pratique, uniquement parce qu’elle était violence spontanée, unité indifférenciée de tout le peuple colonisé. Mais avec le développement de la lutte libératrice, l’approfondissement de la violence en tant que praxis révolutionnaire est devenue une nécessité impérieuse. C’était là un signe du dépassement du stade de la spontanéité. En tant qu’acte constitutif de l’histoire, la violence exigeait désormais un sens qu’elle ne pouvait se donner qu’en se situant à l’intérieur d’une perspective idéologique nette et précise. Alors qu’elle se contentait d’être, au premier moment de sa genèse, pure conscience pratique, elle tend, maintenant, pour devenir réellement opératoire, à trouver dans la conscience théorique un fondement indispensable. C’est ainsi que « ce volontarisme spectaculaire qui entendait mener d’un seul coup le peuple colonisé à la souveraineté absolue… se révèle être à l’expérience une très grande faiblesse… Tant qu’il se prenait au mirage de l’immédiateté de ses muscles, le colonisé ne réalisait pas de véritables progrès dans la voie de la connaissance. Sa conscience restait rudimentaire » (p. 103). Une conscience dépolitisée et purement pratique, ou, plutôt, empirique, n’est aucunement révolutionnaire. « …Cette grande passion des premières heures se disloque si elle entend se nourrir de sa propre substance… la haine ne saurait constituer un programme » (p. 104). Donc, la force de la violence, son rôle primordial dans la constitution de l’histoire, résident essentiellement dans son sens idéologique. Ceux qui croient trouver chez Fanon une mystique de la violence n’ont rien compris à son oeuvre. Ou plutôt ils ont trop bien compris. Car, en privilégiant à dessein la spontanéité des masses et en sous-estimant la nécessité historique d’une idéologie révolutionnaire, ils mystifient la pensée de Fanon afin de détruire en elle le ferment puissamment révolutionnaire. C’est en vue de ce but politique qu’a été opérée cette grande et savante mystification de la pensée fanonienne.
« prendre la place de l’ancien peuplement européen : médecins, avocats, commerçants… transitaires, etc. (et se complaît) sans complexe en toute dignité dans le rôle d’agent d’affaires de la bourgeoisie occidentale » (p.116).Son idéal est à la mesure de sa structure économicosociale. Elle ne saurait donc prétendre, comme la bourgeoisie-mère, à aucune mission historique. Exclue de l’histoire, sa vocation historique, nous dit Fanon,
« c’est de se nier en tant que bourgeoisie, de se nier en tant qu’instrument du capital, et de se faire totalement esclave du capital révolutionnaire que constitue le peuple… elle doit se faire un devoir impérieux de se mettre à l’école du peuple, et de mettre à la disposition du peuple le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales. Or, la bourgeoisie nationale, poursuit Fanon, se désintéresse souvent de cette voie héroïque… pour s’enfoncer, l’âme en paix, dans la voie horrible, parce qu’anti-nationale, d’une bourgeoisie classique, d’une bourgeoisie, platement, bêtement, cyniquement bourgeoise » (p. 114).Le pouvoir étatique de la bourgeoisie occidentale se justifie historiquement par le fait que c’est elle qui, certes par son exploitation violente du prolétariat, réalisa l’accumulation primitive du capital, nécessaire à tout démarrage économique et donna au développement des forces productives un véritable coup de fouet. Or, du fait même de sa genèse et de sa structure, la bourgeoisie nationale se trouve dans l’impossibilité de réaliser une telle tâche économique. En effet, étant de nature essentiellement commerciale, et tournée avant tout vers l’exportation, son capital s’intègre beaucoup plus à la logique interne du capital occidental dont il dépend qu’à celle du capital national dont il se trouve isolé. Ainsi, il augmente démesurément ses profits, non par investissement industriel, mais d’une manière artificielle par des opérations spéculatives qui ne correspondent aucunement à une véritable augmentation de la production. Le profit du capital de la bourgeoisie nationale provient non d’un circuit productif réel, mais d’un circuit improductif parasitaire parce que purement commercial. Mais comme le commerce de la bourgeoisie nationale se détermine essentiellement comme un commerce d’import-export qui n’influe que négativement sur l’ensemble du mouvement de l’économie nationale, le profit qu’elle en tire apparaît donc comme une infime parcelle d’une plus-value qu’elle partage d’une manière très inégale avec le capital colonial. Sa vie est une perpétuelle survie qu’elle doit uniquement à la générosité bien calculée et malveillante de la bourgeoisie-mère occidentale. Atteinte, dès sa naissance, de rachitisme congénital, ‐ Fanon dit « de sénilité précoce » ‐ à quoi bon lui imposer une vie qui n’est possible que par de fortes injections de capital qu’au lieu d’investir productivement, elle dépense dans un luxe exhibitionniste, afin de s’identifier dans l’apparence et dans l’imaginaire à la bourgeoisie occidentale ?
« Dans les pays sous-développés, nous dit Fanon, la phase bourgeoise est impossible… La bourgeoisie ne doit pas trouver de conditions à son existence et à son épanouissement. Autrement dit, l’effort des masses encadrées dans un parti et des intellectuels hautement conscients et armés de principes révolutionnaires doit barrer la route à cette bourgeoisie inutile et novice… Il faut s’opposer résolument à elle parce qu’à la lettre elle ne sert à rien… Il est d’autant plus facile de neutraliser cette classe bourgeoise qu’elle est numériquement, intellectuellement, économiquement, faible… lui barrer la route, c’est le seul moyen d’avancer » (pp. 130, 131, 132 ).Entendons-nous bien sur les paroles de Fanon. Il ne s’agit aucunement de brûler les étapes ou de faire violence à l’histoire. Cette manière de comprendre identifie le devenir des pays sous-développés à celui des pays capitalistes, et perd de vue l’originalité du mouvement historique d’une réalité apparemment ambiguë. Si le devenir de l’Occident passe nécessairement par le capitalisme comme forme historique de son développement, cela n’implique point, bien au contraire, le passage nécessaire du devenir des pays sous-développés par cette même forme de développement. Comprendre, ce n’est pas identifier, et pour saisir le mouvement interne de l’histoire de ces pays, la meilleure méthode n’est pas de l’aborder de l’extérieur avec des schèmes préétablis qui ne sauraient trouver en lui une résonance adéquate, précisément parce qu’ils sont issus précisément de la réalité historique de l’Occident. Sans une mise en question méthodique de ces schèmes spatio-temporels, on ne découvre dans le réel historique qu’on prétend analyser que les formes vides de notre pensée et non la structure originale de ce réel qui nous échappe. Par la critique de ces schèmes d’explication historique, on ne prétend pas en nier l’universalité, mais au contraire en enrichir le contenu par leur confrontation, sans préjugés, avec un devenir qui se fait, une histoire qui se structure. Les redécouvrir dans la réalité qu’on étudie, et non les appliquer de l’extérieur à cette réalité, c’est là la seule méthode d’analyse historique féconde. C’est ainsi que dans les pays sous-développés, à l’inverse des pays capitalistes et des pays socialistes européens, la révolution part de la paysannerie pour gagner ensuite le prolétariat ; de même que c’est la socialisation de l’agriculture qui détermine nécessairement la socialisation de l’industrie et par là-même de toute la production sociale. Alors que dans les pays de l’Occident, c’est la classe bourgeoise qui réalise l’accumulation du capital par une capitalisation de toute l’économie, dans les pays sous-développés, la bourgeoisie nationale étant génétiquement et structurellement en-deçà de cette tâche, ce sont la paysannerie et le prolétariat qui réalisent l’accumulation du capital, condition principale du dépassement du sous-développement, mais par la voie de la socialisation de la production et non de sa capitalisation. Ainsi donc, le jugement de Fanon sur la bourgeoisie nationale des pays sous-développés ne se situe pas sur le plan moral d’une haine subjective de cette classe, mais sur le plan de l’analyse rationnelle du devenir historique de ces pays. L’attitude de Fanon n’est pas l’attitude romantique ou lyrique d’un poète, mais l’attitude scientifique d’un historien et d’un sociologue. Il n’y a pas chez lui une mystique de la violence, mais une violence nettement consciente de ses objectifs et qui se détermine comme un mouvement révolutionnaire perpétuel qui approfondit la lutte et la différencie en passant du niveau strictement national à un niveau économico-social de lutte de classe. À la conscience nationale, que Fanon caractérise comme « comme forme sans contenu, fragile et grossière » (p. 113), se substitue la conscience politique et sociale. Le nationalisme n’est pas une doctrine politique, n’est pas un programme.
« Il faut rapidement passer de la conscience nationale à la conscience politique et sociale. La nation n’existe nulle part si ce n’est dans un programme élaboré par une direction révolutionnaire et repris lucidement et avec enthousiasme par les masses » (p. 150).Avec le dépassement de la conscience nationale, le combat révolutionnaire s’approfondit, se différencie et se situe au niveau supérieur de la conscience politique, économique et sociale. Et c’est sur ce niveau que Fanon pose le problème de la culture nationale.
« Ce créateur, nous dit Fanon, qui décide de décrire la vérité nationale, se tourne paradoxalement vers le passé, vers l’inactuel. Ce qu’il vise dans son intentionnalité profonde, ce sont les déductions de la pensée, le dehors, les cadavres, le savoir définitivement stabilisé. Or, l’intellectuel colonisé qui veut faire œuvre authentique, doit savoir que la vérité nationale, c’est d’abord la réalité nationale. Il lui faut pousser jusqu’au lieu en ébullition où se préfigure le savoir » (p. 168).Il ne faut donc pas regarder le passé comme un cadavre dont on évoque nostalgiquement le souvenir, mais au contraire, il faut le regarder de nos yeux d’aujourd’hui, l’éclairer et le comprendre en fonction de notre projet révolutionnaire actuel. Car il ne peut tirer sa vie que dans son rapport actif avec notre présent. L’unir à notre présent pour le prolonger dans notre avenir, c’est le seul moyen de le rendre vivant. C’est là le sens de cette phrase de Fanon :
« L’homme colonisé qui écrit pour son peuple, quand il utilise le passé, doit le faire dans l’intention d’ouvrir l’avenir, d’inviter à l’action, de fonder l’esprit » (p. 174).Ainsi, le passé ne saurait avoir une structure temporelle indépendante et propre à lui. Il puise la vie, qu’il peut éventuellement avoir, uniquement dans son ouverture au présent et à l’avenir de notre réalité actuelle. Pour qu’il cesse d’être un cadavre historique, il faut lui conférer un nouveau devenir qui est celui de notre réalité.
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En guise de conclusion, nous pouvons dire que la culture nationale a à se frayer un chemin entre et contre deux aliénations : un passé qui se fige, et une Europe qui fascine. Contre cette double menace, la voix de Fanon s’élève pour définir le sens même du combat culturel (p.169) : « Nous avons tout pris de l’autre côté. Or l’autre côté ne nous donne rien sans, par mille détours, nous courber dans sa direction… nous attirer, nous séduire, nous emprisonner. Prendre, c’est également, sur de multiples plans, être pris… Il ne suffit pas de rejoindre le peuple dans ce passé où il n’est plus, mais dans ce mouvement basculé qu’il vient d’ébaucher et à partir duquel subitement tout va être mis en question. C’est dans ce lieu de déséquilibre… » que se situe et se prolonge le combat culturel.*
Illustration : « Al-Thawra » (Révolution), 1968, 130 x 97 cm. Tableau de Hamed Abdalla (1917-1985).