Accumulation du capital et impérialisme. Critique des critiques

Telle est l’explication de l’accumulation capitaliste par Bauer. Quelle conclusion pratique en tire-t-il ? Bauer la formule ainsi : « Il résulte de notre étude : 1º que même dans une société capitaliste isolée l’accumulation du capital est possible dans la mesure où elle ne dépasse pas une limite donnée à chaque instant [par l’accroissement de la population ouvrière disponible. R. L.] ; 2º qu’elle est ramenée automatiquement à cette limite par le mécanisme de la production capitaliste elle-même » (loc. cit., p. 867).

Après ce passage Bauer résume une fois encore l’essentiel de ses recherches et leur application pratique dans un chapitre final. Nous lisons :

« La camarade Luxemburg explique l’impérialisme de la manière suivante : la transformation de la plus-value en capital serait impossible dans une société capitaliste isolée. Elle n’est rendue possible que par le fait que la classe capitaliste élargit constamment son marché pour vendre la part du surproduit où s’incarne la partie accumulée de la plus-value dans des territoires qui ne connaissent pas encore le mode de production capitaliste. L’impérialisme sert ce but. L’explication de Rosa Luxemburg est inexacte, nous l’avons vu. L’accumulation est possible et nécessaire même dans une société capitaliste isolée » (loc. cit., p. 873). [Souligné par R. L.]

Par le détour d’une « théorie de la population » nouvelle, inventée pour les besoins de la cause, Bauer s’entête à prouver comme les autres « experts » que la production et l’accumulation capitalistes peuvent prospérer dans des conditions qui n’ont encore jamais été rencontrées par personnes dans la réalité. Et c’est à partir de telles données qu’il veut aborder le problème de l’impérialisme !

Mais nous voulons surtout souligner un point : Bauer, en feignant de soutenir contre moi la théorie marxienne telle qu’elle est exposée dans le livre Il du Capital, fait dire à Marx des choses tout à fait étrangères à ses conceptions, dont il est, lui, Bauer, responsable. Marx n’analyse pas en effet une « société capitaliste isolée », à côté de laquelle on pourrait imaginer a priori d’autres sociétés non capitalistes ; et je n’ai jamais évoqué une telle société. Cette invention absurde est née de la fantaisie théoricienne de Bauer telle Vénus surgissant de l’écume des eaux. Souvenons-nous de la manière dont Marx formule ses hypothèses de base. Dans le livre I duCapital, il écrit expressément qu’il imagine « pour débarrasser l’analyse générale d’incidents inutiles » que « le monde commerçant » est « une seule nation », constitue un tout économique, et « que la production capitaliste s’est établie partout et s’est emparée de toutes les branches d’industrie » (I, 4° édition, p. 544, n. 1, trad. : Éditions Sociales, tome 3, p. 22, n. 1). Dans le livre II, il déclare tout aussi catégoriquement qu’il part dans son étude de l’hypothèse suivante : « Domination générale et absolue de la production capitaliste » (Livre II, p. 321, trad. Éditions Sociales, tome 5, p. 323).

Voilà qui est suffisamment clair. L’hypothèse de Marx n’est donc pas la fable puérile d’une société capitaliste réfugiée sur l’île de Robinson, prospérant « dans l’isolement », loin des continents et des peuples non capitalistes, société où le développement capitaliste atteint son degré le plus élevé (puisque sa population se composerait uniquement de capitalistes et d’ouvriers salariés) et qui ne connaîtrait ni artisanat ni paysannerie, et serait coupée de tout lien avec le monde capitaliste environnant. L’hypothèse de Marx n’est pas une fantasmagorie absurde, mais une fiction scientifique. Marx anticipe en fait la tendance réelle du développement capitaliste. Il suppose déjà atteint le stade de la domination générale et absolue du capitalisme sur toute la terre, et déjà réalisé le développement extrême du marché mondial et de l’économie mondiale où tendent en fait le capital et toute l’évolution économique et politique actuelle. Marx place sa recherche dans la perspective de la tendance historique réelle, en en supposant l’objectif final déjà atteint. C’est une méthode scientifiquement correcte et parfaitement valable par exemple pour I’étude de l’accumulation du capital individuel, comme je l’ai montré dans mon livre, même si elle se révèle insuffisante, voire erronée, quand il s’agit de résoudre le problème principal : celui de l’accumulation du capital social total.

Bauer en revanche crée la vision grotesque d’une « économie capitaliste isolée » sans couches moyennes, sans artisanat, sans paysans, économie qui n’a jamais existé et n’existera jamais non plus, qui n’a aucun rapport avec la réalité ni avec sa tendance évolutive, il échafaude une construction dont le « mécanisme » ingénieux est aussi valable pour l’explication des lois de l’accumulation capitaliste que les petites poupées mécaniques de Vaucanson pour expliquer la physiologie et la psychologie de l’organisme humain. Jusqu’à présent seuls les économistes bourgeois avaient opéré avec ce concept puéril de l’ « économie isolée », ils avaient voulu démontrer d’après ce modèle artificiel les lois de la production mondiale capitaliste. Personne n’a raillé ni ridiculisé ces « robinsonnades » économiques aussi cruellement que Marx. Et voici finalement que c’est Marx lui-même que prétend expliquer la « robinsonnade » de Bauer, en voulant fournir à la théorie marxienne des « fondements irréfutables ».

L’ « explication » de Marx par Bauer a ses raisons. En effet, si on prend avec Marx pour hypothèse de départ que la « domination générale et absolue de la production capitaliste » dans le monde entier est déjà réalisée, l’impérialisme est exclu ; on ne peut faire la théorie de l’impérialisme puisque celui-ci est déjà dépassé, nié par l’hypothèse de base et mis à l’écart comme périmé. Cette hypothèse ne permet pas de décrire ni d’expliquer le processus de la marche de l’impérialisme, pas plus que l’hypothèse d’une domination générale du féodalisme en Europe ne permettrait d’expliquer le processus de l’effondrement de l’Empire romain. Les disciples « experts » de Marx, mis en demeure de mettre en rapport et de faire concorder les phénomènes de l’impérialisme actuel avec la théorie de l’accumulation telle qu’elle est esquissée dans le fragment du livre deuxième du Capital, avaient le choix entre deux solutions : ils pouvaient soit nier la nécessité historique de l’impérialisme, soit, comme je le fais dans mon livre, abandonner l’hypothèse de Marx en la déclarant erronée et étudier à partir de ses conditions réelles historiques le processus de l’accumulation comme évolution du capitalisme dans ses échanges permanents avec un milieu non capitaliste. Quelqu’un comme Eckstein, qui n’a rien compris au problème en question, n’est pas non plus embarrassé par cette alternative. En revanche, Otto Bauer, qui a finalement aperçu la difficulté, trouve la solution dans un compromis digne d’un représentant typique du « centre marxiste » : le capitalisme peut sans doute prospérer sur l’île de Robinson, mais l’isolement met une « limite » à sa prospérité, limite qui ne peut être dépassée que par des échanges avec un milieu non capitaliste. « Il y a cependant dans cette explication erronée [la mienne – R. L.] un grain de vérité. écrit-il à la fin. L’accumulation n’est sans doute pas impossible dans une société capitaliste isolée, elle reste cependantcondamnée à des limites. L’impérialisme sert en fait à élargir ces limites… Cette tendance est véritablement une racine de l’impérialisme, si elle n’est pas la seule » (loc. cit., p. 873, 4).

Bauer lui-même n’a donc pas considéré sincèrement cette robinsonnade de l’ « économie capitaliste isolée » comme une hypothèse scientifique, c’est-à-dire comme la seule base sérieuse de son étude, mais il l’a construite dès le départ en gardant les yeux fixés vers les autres pays non capitalistes. Il nous a entretenus en long et en large du « mécanisme » ingénieux d’une société capitaliste capable de prospérer et de subsister par elle-même, tout en gardant tacitement en réserve le milieu non capitaliste, auquel il aurait recours s’il se trouvait tout à coup, sur l’île de Robinson, embarrassé pour expliquer l’impérialisme.

Un lecteur attentif des notes et des remarques critiques du livre I du Capital, où Marx discute les théories de Say, de J. S. Mill, de Carey, peut imaginer quelle serait sa réaction à l’égard d’une telle méthode scientifique.

Quoi qu’il en soit nous sommes enfin arrivés au chapitre de l’impérialisme. Le chapitre final de l’article de Bauer est intitulé : « Explication de l’impérialisme ». D’après ce titre le lecteur est en droit d’attendre une telle explication. Après avoir affirmé que « j’ai découvert une racine », mais « non la seule » de l’impérialisme, Bauer devrait, et pour répondre à notre attente, en mettre à nu les autres racines telles que sa théorie les lui découvre. Malheureusement il n’en fait rien. Jusqu’au bout Bauer ne daigne pas souffler mot des autres racines de l’impérialisme, et garde le secret sur ce sujet. On en reste, malgré les promesses du titre et de l’introduction au chapitre final, à l’unique et pauvre « racine » de l’impérialisme qui est le « grain de vérité » de mon explication erronée.

Dans tout ceci Bauer m’a fait déjà beaucoup trop de concessions, à propos justement de la « seule racine » qu’il admet dans sa bienveillance comme « vraie ». Nous sommes confrontés à une alternative et le compromis que Bauer essaie de conclure est finalement insoutenable et impraticable, comme la plupart des compromis. Si sa théorie de l’accumulation, fondée sur l’ « accroissement de la population » est exacte, on n’a pas besoin de cette fameuse « racine » et l’impérialisme est tout simplement impossible. En effet, rappelons-nous le «mécanisme » de Bauer. Il consiste dans le fait que la production capitaliste adapte toujours son expansion à l’accroissement de la classe ouvrière. En quel sens peut-on donc parler ici d’une « limite de l’accumulation » ? Le capital n’a ni le besoin ni la possibilité de dépasser cette «limite ». Car s’il est vrai que la production dépasse une fois, dans la phase de la « suraccumulation », la croissance de la classe ouvrière, en revanche dans la phase suivante de la « sous-accumulation » elle reste en deçà de la population ouvrière disponible. Ainsi, dans l’ensemble il n’existe pas dans le « mécanisme » de Bauer de capital excédentaire susceptible de dépasser sa « limite ». Nous avons vu que cette théorie exclut par la même raison la constitution d’une réserve de capitaux et la capacité d’expansion soudaine de la production. L’excédent de capital apparaît ici comme un phénomène passager qui sera périodiquement et inévitablement suivi de l’extrême opposé : insuffisance de capital ; les deux phases se succèdent dans la théorie de Bauer avec la régularité pédante de la nouvelle lune et de la pleine lune. Il n’y a pas plus de « limite » à l’accumulation capitaliste qu’il n’y a de tendance à la dépasser ; Bauer dit lui-même expressément que l’accumulation est continuellement ramenée automatiquement à cette limite par le « mécanisme de la production capitaliste elle-même » (loc. cit., p. 873). Il n’existe donc pas de conflit entre la tendance à l’extension de la production et une prétendue limite du capital. Bauer ne fait qu’introduire de force ces notions dans ce « mécanisme » pour jeter en quelque sorte un pont entre cette théorie et l’impérialisme. L’interprétation qu’il est contraint de donner à l’impérialisme à partir de sa théorie souligne encore l’aspect artificiel de la construction.

D’après Bauer, l’axe autour duquel oscille le capital est la classe ouvrière ; il appelle alors l’extension des limites de l’accumulation l’ « agrandissement de la population ouvrière » ! C’est écrit noir sur blanc dans la Neue Zeit (loc. cit., p. 873).

« Tout d’abord l’accumulation est limitée par l’accroissement de la population ouvrière. Or à présent l’impérialisme augmente la masse de ceux qui sont obligés de vendre leur force de travail au capital. Il y parvient en détruisant les anciennes formes économiques des territoires coloniaux, contraignant ainsi des millions d’individus soit à émigrer dans les territoires capitalistes, soit à payer leur tribut au capital européen ou américain investi dans leur propre pays. Puisqu’à partir d’une composition organique donnée du capital l’ampleur de l’accumulation est déterminée par l’accroissement de la population ouvrière disponible, l’impérialisme est en fait un moyen d’étendre les limites de l’accumulation.

Telles sont donc la fonction principale et la préoccupation essentielle de l’impérialisme : augmenter le nombre des ouvriers en les important des colonies ou en les faisant travailler « de force » sur place ! Et ceci bien que chaque individu doué de bon sens sache que c’est l’inverse qui est vrai, qu’il existe dans les pays d’origine du capital impérialiste, dans les vieux pays industriels, une armée de réserve sur pied et bien consolidée du prolétariat, et que le chômage y est une catégorie permanente, tandis que dans les colonies le capitalisme ne cesse de se plaindre de la pénurie de main-d’œuvre ! Poussé par son ardeur à embaucher de nouveaux salariés, le capital impérialiste fuirait donc les pays où les progrès techniques rapides, le processus énergique de la prolétarisation des couches moyennes, la décomposition de la famille prolétarienne, augmentent sans cesse les réserves de main-d’œuvre disponible, il affluerait de préférence dans les régions du monde où les structures sociales rigides maintiennent les forces de travail prisonnières des formes de propriété traditionnelles par des liens si forts que des dizaines d’année de domination capitaliste, avec sa puissance dévastatrice, seront nécessaires pour les en délivrer et en faire, comme résultat final de cette domination, un prolétariat à peu près utilisable !

Bauer imagine un afflux « puissant » de nouveaux salariés quittant les colonies pour les territoires d’origine de la production capitaliste, alors que chaque individu normal sait au contraire que l’inverse se produit, que l’émigration du capital hors des vieux pays vers les colonies va de pair avec une émigration des forces de travail « excédentaires » dans les colonies ; ces forces de travail comme l’écrit Marx, « ne font en réalité que suivre le capital qui émigre ». Songeons en effet à l’afflux humain « puissant » venu d’Europe, aux colons qui se sont implantés au cours du XIX° siècle en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique du Sud et en Australie. Songeons en outre aux diverses formes « atténuées » de l’esclavage et du travail forcé grâce auxquelles le capital européen et américain s’assure le minimum nécessaire de main-d’œuvre dans les colonies africaines, en Inde occidentale, en Amérique du Sud, dans les îles de la mer du Sud !

D’après Bauer le capital anglais aurait donc mené pendant un demi-siècle des guerres sanglantes contre la Chine surtout pour s’assurer un apport puissant de main-d’œuvre dans la personne des coolies chinois, ce qui s’explique par la pénurie écrasante d’ouvriers anglais ; la croisade collective de l’Europe impérialiste contre la Chine au début du siècle répondait à ce même besoin urgent. Le capital français visait surtout au Maroc à recruter les Berbères pour combler sa carence de main-d’œuvre. L’impérialisme autrichien cherchait naturellement en Serbie et en Albanie des forces de travail nouvelles, et le capital allemand aujourd’hui est à l’affût des ouvriers turcs en Asie Mineure et en Mésopotamie, alors qu’on constatait en Allemagne, avant la guerre mondiale, une carence de l’emploi sensible dans tous les domaines !

C’est clair : Otto Bauer a, une fois de plus, comme un « homme emporté dans les spéculations », perdu de vue la réalité au milieu des brumes de ses opérations. Il transforme hardiment l’impérialisme moderne en la nécessité pour le capital de conquérir des forces de travail nouvelles. Ce serait là le cœur même, le principe dynamique interne de l’impérialisme. C’est en seconde ligne seulement que Bauer mentionne le besoin de matières premières venues d’outre-mer, qu’il évoque brusquement et auquel sa théorie économique ne laisse aucune place. Car si l’accumulation peut fonctionner dans la fameuse « société capitaliste isolée » aussi merveilleusement que Bauer nous le décrit, elle doit disposer dans cette île enchantée de toutes les richesses et de tous les trésors divins dont elle a besoin, ce qui n’est pas le cas pour le malheureux capitaliste de notre société prosaïque qui, dès le premier jour de son existence a dû avoir recours aux moyens de production de la terre entière. Enfin, en troisième lieu, Bauer mentionne en passant, en deux phrases, la conquête de marchés nouveaux comme mobile accessoire de l’impérialisme ; il y voit simplement un moyen d’atténuer les crises, ce qui est aussi « une perle », puisque, on le sait, sur la planète où nous vivons, chaque extension importante du marché entraîne précisément une exaspération des crises !

Voilà l’ « explication de l’impérialisme » que Bauer nous propose finalement : « A notre avis le capitalisme est concevable également sans expansion » (loc. cit., p. 874). Sa théorie de l’accumulation « isolée » trouve là son apogée, on nous congédie avec l’assurance consolante qu’en tout cas, d’une manière ou de l’autre, « avec ou sans expansion le capitalisme prépare lui-même sa propre ruine »…

Voilà la méthode historico-matérialiste de la recherche telle qu’elle est pratiquée par les « experts ». Le capitalisme est donc également concevable sans expansion. En fait d’après Marx la tendance du capitalisme aux expansions soudaines constitue l’élément le plus important, le trait le plus remarquable de l’évolution moderne ; en fait l’expansion accompagne toute la carrière historique du capital, elle a pris dans sa phase finale actuelle, l’impérialisme, une énergie si impétueuse qu’elle met en question toute l’existence civilisée de l’humanité. En fait c’est ce besoin invincible d’expansion du capital qui a créé, étape par étape, le marché mondial. unifié l’économie mondiale moderne et fondé ainsi pour la première fois la base historique du socialisme ; en fait I’Internationale prolétarienne qui doit donner le coup de grâce au capitalisme est elle-même un produit de l’expansion mondiale du capital. Mais tous ces faits ne sont pas nécessaires. car on peut imaginer un tout autre cours de l’histoire. Au fait, qu’est-ce qui n’est pas concevable pour un penseur à l’imagination puissante ? « A notre avis le capitalisme est concevable même sans expansion. » A notre avis l’évolution moderne est également concevable sans la découverte de l’Amérique et de la voie maritime pour l’Inde. En y réfléchissant, l’histoire humaine est également concevable sans capitalistes. La philosophie allemande est peut-être concevable sans le « pédantisme métaphysique ». Une seule chose paraît proprement inconcevable : que dans la phase de l’impérialisme, un marxisme officiel aussi « théoricien » ait pu, dans son rôle d’avant-garde spirituelle du mouvement ouvrier, conduire à d’autres voies qu’à ce fiasco misérable de la social-démocratie que nous constatons aujourd’hui au cours de la guerre mondiale.

Certes la tactique et l’attitude dans la lutte ne dépendent pas directement de l’interprétation du livre Il du Capital, du fait qu’on le considère comme une œuvre achevée ou comme un simple fragment, que l’on croit ou qu’on ne croit pas à la possibilité de l’accumulation dans une société capitaliste « isolée », que l’on donne telle ou telle interprétation aux schémas marxiens de la reproduction. Des milliers de prolétaires combattent vaillamment et fermement pour les fins du socialisme en ignorant tout de ces problèmes théoriques ; ils combattent sur la base de connaissances générales de la loi de la lutte des classes et en vertu d’un instinct de classe incorruptible, ainsi que des traditions révolutionnaires du mouvement. Il y a pourtant, dès qu’on envisage des étapes plus longues, des liens étroits entre la conception et la manière de résoudre les problèmes théoriques et la pratique d’un parti politique. Au cours de la décennie qui a précédé la guerre mondiale, on constatait dans la social-démocratie allemande, métropole internationale de la vie intellectuelle prolétarienne, une harmonie parfaite entre le domaine théorique et le domaine pratique : la même absence d’orientation et la même rigidité se manifestaient dans les deux domaines et l’état-major théorique et politique de la social-démocratie fut vaincu par ce même impérialisme qui domine la vie publique. De même que l’édifice orgueilleux de la social-démocratie allemande officielle s’est révélé à l’épreuve de l’histoire comme une illusion, comme un de ces villages modèles de Potemkine, de même la « compétence » théorique apparente des « experts », l’infaillibilité du marxisme officiel qui cautionnait toutes les démarches pratiques du parti, sont apparues comme de simples trompe-l’œil ; derrière elles se cachaient l’intolérance et l’arrogance dogmatique, un désarroi interne et l’impuissance à agir. La routine monotone qui suivait les voies toutes tracées de la « vieille tactique éprouvée », c’est-à-dire du parlementarisme exclusif, s’alliait dans la théorie à la fidélité servile des épigones aux formules du maître, tandis qu’ils reniaient l’esprit vivant de sa doctrine. Nous avons reconnu en passant quelques témoignages de cette décadence dans l’aréopage des «experts ».

Mais les liens de la théorie et de la pratique sont encore plus visibles dans notre cas qu’ils ne le semblent au premier abord. Il s’agit en dernier ressort de deux méthodes différentes de la lutte contre l’impérialisme.

Marx avait esquissé son analyse de l’accumulation à une époque où l’impérialisme n’avait pas encore surgi sur la scène mondiale ; l’hypothèse sur laquelle s’appuyait l’analyse de Marx : l’hégémonie définitive et absolue du capital dans le monde, exclut précisément a priori le processus de l’impérialisme. Ici se manifeste la différence entre les erreurs de Marx et les vulgaires méprises de ses épigones. L’erreur elle-même, dans le cas de Marx, est féconde et elle ouvre des voies nouvelles. Le problème posé dans le deuxième livre du Capital et non résolu par Marx, à savoir comment l’accumulation peut se poursuivre s’il y a une domination exclusive du capitalisme, est insoluble. L’accumulation est en fait impossible dans ces conditions. Mais il suffit de traduire cette contradiction théorique apparemment immuable dans le langage de la dialectique historique, suivant l’esprit et la méthode de pensée de Marx, pour que cette contradiction devienne l’expression vivante de la carrière mondiale du capital, de sa gloire jusqu’à sa ruine.

L’accumulation est impossible dans un milieu exclusivement capitaliste. De là résultent, dès la naissance du capital, son besoin d’expansion dans des pays et des couches non capitalistes, la ruine de l’artisanat et de la paysannerie, la prolétarisation des couches moyennes, la politique coloniale (la politique d’ « ouverture » de marchés), l’exportation de capitaux. L’existence et le développement du capitalisme depuis son origine n’ont été possibles que par une expansion constante dans des domaines de production et des pays nouveaux. Mais le capital, dans son besoin d’expansion mondiale, se heurte aux structures sociales pré-capitalistes. D’où la violence, les guerres, les révolutions, bref les catastrophes, qui sont des éléments vitaux du capitalisme de son origine à sa fin.

L’accumulation capitaliste se poursuit et s’étend aux dépens des couches et des sociétés non capitalistes, elle les décompose et s’implante à leur place à un rythme toujours plus accéléré. La tendance générale et le résultat final de ce processus sont l’hégémonie universelle de la production capitaliste. Ce terme atteint, le schéma de Marx entre en vigueur : l’accumulation, c’est-à-dire l’expansion ultérieure du capital devient impossible. Le capitalisme aboutit à une impasse, il ne peut plus remplir sa fonction de véhicule historique du développement des forces productives, il atteint sa limite économique objective. Dans une perspective dialectique, la contradiction du schéma marxien de l’accumulation n’est que la contradiction vivante entre le besoin d’expansion illimitée du capital et la limite qu’il s’oppose lui-même en détruisant progressivement toutes les autres formes de production, entre les forces productives considérables que le processus d’accumulation met à jour sur toute la terre et la base étroite où le renferment les lois de l’accumulation. Si on le comprend bien, le schéma marxien de l’accumulation est par son insolubilité même le pronostic exact de l’effondrement économique inévitable du capitalisme, résultat final du processus d’expansion impérialiste, l’expansion se donnant pour but particulier de réaliser ce qui était l’hypothèse de départ de Marx : la domination exclusive et générale du capital.

Ce terme final peut-il être jamais atteint dans la réalité ? Il s’agit à vrai dire d’une fiction théorique, pour la raison précise que l’accumulation du capital n’est pas seulement un processus économique mais un processus politique.

« L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase ultime du capitalisme une période de catastrophes » (Accumulation du Capital Il, pp. 115-116).

« Plus s’accroît la violence avec laquelle, à l’intérieur et à l’extérieur, le capital anéantit les couches non capitalistes et abolit les conditions d’existence de toutes les classes laborieuses, plus l’histoire quotidienne de l’accumulation dans le monde se transforme en une série de catastrophes et de convulsions qui, se joignant aux crises économiques périodiques, finiront par rendre impossible la continuation de l’accumulation et par dresser la classe ouvrière contre la domination du capital, avant même que celui-ci n’ait atteint les limites économiques naturelles qu’il a mises lui-même à son développement. (Ibid., p. 135.)

La théorie remplit pleinement sa tâche, ici comme dans toute l’histoire, en indiquant la tendance de l’évolution, et le terme logique de son cours ; mais elle n’atteindra même pas ce terme, pas plus que n’importe quelle phase antérieure de l’histoire n’a pu se dérouler jusqu’au bout. On n’aura d’autant moins besoin d’atteindre ce terme que la conscience sociale incarnée aujourd’hui dans le prolétariat socialiste intervient comme élément actif dans le jeu aveugle des forces ; ici aussi c’est la juste interprétation de la théorie de Marx qui anime la conscience sociale et la stimule le plus activement.

L’impérialisme actuel n’est pas comme dans le schéma de Bauer, le prélude à l’expansion capitaliste mais la dernière étape de son processus historique d’expansion : la période de la concurrence mondiale accentuée et généralisée des états capitalistes autour des derniers restes de territoires non capitalistes du globe. Dans cette phase finale, la catastrophe économique et politique constitue l’élément vital, le mode normal d’existence du capital, autant qu’elle l’avait été dans sa phase initiale, celle de l’ « accumulation primitive ». La découverte de l’Amérique et de la voie maritime pour l’Inde n’était pas seulement un exploit théorique de l’esprit et de la civilisation humaine, comme le veut la légende libérale, mais avait entraîné une suite de massacres collectifs des populations primitives du Nouveau Monde, et introduit un trafic d’esclaves sur une grande échelle avec les peuples d’Asie et d’Afrique; de même, dans la phase finale de l’impérialisme, l’expansion économique du capital est indissolublement liée à la série de conquêtes coloniales et de guerres mondiales que nous connaissons. Le trait caractéristique de l’impérialisme en tant que lutte concurrentielle suprême pour l’hégémonie mondiale capitaliste n’est pas seulement l’énergie et l’universalité de l’expansion – signe spécifique que la boucle de l’évolution commence à se refermer – mais le fait que la lutte décisive pour l’expansion rebondit des régions qui étaient l’objet de sa convoitise vers les métropoles. Ainsi l’impérialisme ramène la catastrophe, comme mode d’existence, de la périphérie de son champ d’action à son point de départ. Après avoir livré pendant quatre siècles l’existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l’expansion capitaliste précipite aujourd’hui les peuples civilisés de l’Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l’avènement de la production socialiste. A la lumière de cette conception, l’attitude du prolétariat à l’égard de l’impérialisme est celle d’une lutte générale contre la domination du capital. La ligne tactique de sa conduite leur est dictée par cette alternative historique.

La ligne tactique prônée par le marxisme officiel des « experts » est tout autre. La croyance à la possibilité de l’accumulation dans une « société capitaliste isolée », l’opinion selon laquelle « le capitalisme est concevable même sans expansion » sont les expressions théoriques d’une conception tactique bien définie. Cette position tend à considérer la phase de l’impérialisme non pas comme une nécessité historique, comme la phase de la lutte décisive pour le socialisme, mais comme l’invention malveillante d’une poignée d’intéressés. Cette position tend à persuader la bourgeoisie que l’impérialisme et le militarisme leur sont nuisibles même du point de vue de leurs propres intérêts capitalistes ; elle prétend les convaincre d’isoler la clique des prétendus profiteurs de cet impérialisme pour constituer ainsi un bloc du prolétariat et de larges couches de la bourgeoisie en vue de « modérer » l’impérialisme, de le paralyser par un « désarmement partiel », de le « rendre inoffensif » ! Comme le libéralisme, à sa phase de décadence, en appelle de la monarchie mal informée à une monarchie qui devrait être mieux informée, le « centre marxiste » veut opposer la bourgeoisie mal éclairée à la bourgeoisie que l’on peut instruire, prétend détourner le cours catastrophique de l’impérialisme en réclamant des accords de désarmement internationaux, en appelle de la lutte des grandes puissances pour la dictature mondiale du sabre à la fédération pacifique d’États nationaux démocratiques. La lutte mondiale entre le prolétariat et le capital fait place à l’utopie d’un compromis historique entre le prolétariat et la bourgeoisie qui « atténuerait » les antagonismes impérialistes entre les États capitalistes1.

Otto Bauer conclut sa critique de mon livre par le passage suivant :

« Ce n’est pas l’impossibilité mécanique de réaliser la plus-value qui provoquera l’effondrement du capitalisme. Il sera vaincu par l’indignation qu’il éveille dans les masses populaires. Le capitalisme ne s’effondrera pas seulement le jour où le dernier paysan et le dernier petit bourgeois du globe seront transformés en ouvriers salariés et où, de ce fait, le capitalisme ne disposera plus d’aucun marché excédentaire; il sera abattu longtemps auparavant par l’indignation montante de la classe ouvrière, forte de son accroissement constant, de la formation idéologique de l’unité et de l’organisation qu’elle doit au mécanisme du processus de production capitaliste lui-même. »

Pour m’adresser cette critique, Bauer, maître de la spéculation abstraite, a dû non seulement faire abstraction du sens et de l’orientation de ma théorie de l’accumulation, mais négliger également la lettre même de mes écrits. Quant à la hardiesse de ses déclarations, il ne faut y voir qu’une abstraction typique du marxisme des « experts », que l’étincelle inoffensive de la «  pure pensée » : l’attitude de ce groupe de théoriciens au moment du déclenchement de la guerre mondiale le prouve assez. L’indignation de la classe ouvrière, forte de son nombre, de sa formation idéologique et de son organisation, s’est traduite soudain par la politique de l’ « abstentionnisme » dans les décisions les plus graves de l’histoire mondiale et par le « silence » persistant jusqu’à ce que résonnent les cloches de la paix. Le « chemin du pouvoir »2 décrit avec virtuosité jusque dans ses moindres détails pendant le temps de paix, quand pas un souffle n’agitait les branches, s’est transformé soudain, dès la première rafale, en un « chemin de l’impuissance ». Les épigones de Marx qui avaient en mains la direction officielle théorique du mouvement ouvrier en Allemagne pendant la dernière décennie, ont déclaré forfait quand la crise mondiale a éclaté, et ont remis la direction du parti à l’impérialisme. Il est nécessaire d’avoir une conscience claire de cette situation pour entreprendre le redressement d’une politique prolétarienne qui serait à la hauteur de ses tâches historiques pendant la période impérialiste.

Des esprits mélancoliques se lamenteront à l’idée que « les marxistes se querellent entre eux », que les « autorités » reconnues soient contestées. Mais le marxisme n’est pas une chapelle d’une douzaine de personnes qui se délivrent mutuellement des brevets d’ « expertise » et devant lesquelles la masse des croyants doit manifester une confiance aveugle.

Le marxisme est une vision révolutionnaire du monde qui doit appeler à lutter sans cesse pour acquérir des connaissances nouvelles, qui n’abhorre rien tant que les formes figées et définitives et qui éprouve sa force vivante dans le cliquetis d’armes de l’autocritique et sous les coups de tonnerre de l’histoire. C’est pourquoi je partage l’opinion de Lessing, qui écrivait au jeune Reimarus :

« Mais que faire ! Que chacun dise, ce qui lui semble être la vérité, et que la vérité elle-même soit recommandée à Dieu. »

références   [ + ]

1. Eckstein dénonçait dans son compte rendu du Vorwärts de janvier 1913, en empruntant le vocabulaire des Kolb-Heine-David, ma « théorie de la catastrophe » (je cite le passage d’Eckstein : « Avec ces hypothèses théoriques disparaissent les conséquences pratiques et surtout la théorie de la catastrophe que la camarade Luxemburg a construite à partir de sa doctrine de la nécessité de trouver des consommateurs non capitalistes ») ; aujourd’hui, depuis que les théoriciens du « marais » s’orientent de nouveau vers la gauche, il m’accuse du crime inverse, dénonçant les services que j’aurais rendus à l’aile droite de la social-démocratie. Il fait sans doute allusion au fait que Lensch, le même Lensch qui, pendant la guerre, a passé du côté des Kolb-Heine-David, avait pris à l’époque plaisir à mon livre et en avait donné un compte rendu élogieux dans la Leipziger Volkszeitung. Les rapports ne sont-ils pas clairs ? Tout cela est suspect, très suspect ! C’est pour cette raison qu’Eckstein s’est vu dans l’obligation d’anéantir mon livre dans le Vorwärts. Mais le même Lensch avait pris encore plus de plaisir à la lecture du Capital. Plus encore, un Max Grunwald avait été pendant des années le commentateur enthousiaste du Capital à l’école de formation du parti à Berlin. N’est-ce pas une preuve évidente que la lecture du Capital mène à souhaiter l’anéantissement de l’Angleterre et à écrire des articles de vœux d’anniversaire pour Hindenburg ? De telles insanités échappent à la plume d’Eckstein, qui enjolive ainsi le sujet qu’il a entrepris de traiter. Déjà Bismarck se plaignait, on le sait, du zèle aveugle des journalistes flagorneurs.
2. Titre d’une brochure célèbre de Kautsky, Der Weg zur Macht, parue en 1909 (N. d. T.)