Les Editions du Chien Rouge nous permettent de vous proposer un chapitre de l’Abrégé du Capital écrit par le libertaire Carlo Cafiero en 1878.

 

Carlo Cafiero, « Abrégé du Capital de Karl Marx », Editions du Chien Rouge, 160 pages, décembre 2008, 10 euros.

Présentation de l’éditeur : Cet Abrégé, rédigé en 1878 nous livre l’essentiel de l’analyse contenue dans le Livre I du Capital de Karl Marx.

Ce Compendium de la critique du système capitaliste – « où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais bien le travailleur qui se trouve au service des moyens de production » – a été rédigée à destination d’un public populaire.

Écrit dans un style simple et sans l’appareil scientifique qui rend parfois ardue l’approche de l’œuvre originale, ce résumé a d’ailleurs été approuvé par Marx en personne.

L’auteur, Carlo Cafiero (1846-1892), communiste libertaire italien, n’était pourtant pas un disciple du théoricien allemand auquel il s’était opposé lors de la scission de la Première Internationale en 1872.

L’avant-propos de James Guillaume nous rappelle le parcours de Cafiero et les enjeux qui s’affrontèrent à l’époque au sein du mouvement ouvrier.

 

CHAPITRE VI

 Division du travail et manufacture

 Quand le capitaliste réunit dans son atelier les ouvriers qui exécutent les diverses parties du travail nécessaire à la fabrication d’une marchandise, il donne alors à la coopération un caractère spécial : il établit la division du travail et la manufacture, laquelle n’est autre chose qu’« un organisme de production dont les membres sont des hommes ».

Bien que la manufacture soit toujours fondée sur la division du travail, elle a néanmoins une double origine. En effet, dans quelques cas, la manufacture a réuni dans le même atelier les diverses opérations requises pour la confection d’une marchandise, opérations qui, à l’origine, restaient distinctes et séparées l’une de l’autre, comme étant des métiers différents ; dans d’autres cas, elle a divisé, mais en les conservant dans le même atelier, les diverses opérations du travail, qui autrefois formaient un tout dans la confection d’une marchandise. « Un carrosse était le produit collectif des travaux d’un grand nombre d’artisans indépendants les uns des autres, tels que charrons, selliers, tailleurs, serruriers, ceinturiers, tourneurs, passementiers, vitriers, peintres, vernisseurs, doreurs, etc. La manufacture carrossière les a réunis tous dans un même local, où ils travaillaient en même temps et de la main à la main. On ne peut pas, il est vrai, dorer un carrosse avant qu’il soit fait ; mais si l’on fait beaucoup de carrosses à la fois, le doreur peut être constamment occupé à dorer ceux qui sont achevés, tandis que les autres passent encore par une autre phase de la fabrication. » La fabrication d’une épingle a été divisée, par la manufacture, en plus de vingt opérations partielles, qui forment les parties de ce qui autrefois était exécuté en totalité par un seul épinglier. La manufacture, donc, tantôt réunit plusieurs métiers en un seul, et tantôt divise un métier en plusieurs.

La manufacture multiplie les forces et les instruments de travail, mais les rend éminemment techniques et simples, en les appliquant constamment à une seule et unique opération élémentaire.

Grands sont les avantages que le capital réalise par la manufacture, en spécialisant chacune des diverses forces de travail à une opération élémentaire et constamment la même. La force de travail acquiert considérablement en intensité et en précision. Tous ces petits intervalles qui se trouvent, tels que des pauses, entre les diverses phases de la fabrication d’une marchandise exécutée par un seul individu, disparaissent, quand cet individu exécute toujours la même opération. L’ouvrier ne doit plus dorénavant apprendre tout un métier, mais seulement une opération unique et toute simple de ce métier, qu’il apprend en beaucoup moins de temps et avec une bien moindre dépense qu’il n’en fallait pour apprendre le métier tout entier. Cette diminution de dépense et de temps a pour conséquence une augmentation correspondante du surtravail et de la plus-value, car tout ce qui raccourcit le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail agrandit le domaine du surtravail. Le capitaliste, en vrai parasite, s’engraisse toujours plus aux dépens du travail, et le travailleur en souffre grandement.

« La manufacture révolutionne de fond en comble le mode de travail individuel, et attaque à sa racine la force de travail. Elle déforme le travailleur en développant de façon monstrueuse sa dextérité de détail aux dépens de tout un monde d’aptitudes productives, de même que dans les États de La Plata on sacrifie un bœuf entier pour avoir sa peau ou son suif.

« Ce n’est pas seulement le travail qui est divisé, subdivisé et réparti entre divers individus, c’est l’individu lui-même qui est morcelé et métamorphosé en ressort automatique d’une besogne partielle, de sorte que l’on voit réaliser la fable absurde de Ménénius d’Agrippa, qui représente un homme comme simple fragment de son propre corps. Dugald Stewart nomme les ouvriers de manufacture “automates vivants employés aux détails de l’ouvrage”.

« Originairement l’ouvrier vend au capitaliste sa force de travail, parce que les moyens matériels de la production lui manquent. Maintenant sa force individuelle de travail n’existe plus qu’à la condition d’être vendue. Elle ne peut plus fonctionner que dans un ensemble qu’elle trouve seulement dans l’atelier du capitaliste, après s’être vendue. De même que le peuple portait écrit sur son front qu’il était la propriété de Jéhova, de même la division du travail imprime à l’ouvrier de manufacture un sceau qui le marque comme la propriété du capital. Storch dit : “L’ouvrier qui porte dans ses mains tout un métier peut aller partout exercer son industrie et trouver des moyens de subsister ; l’autre (celui des manufactures) n’est qu’un accessoire qui, séparé de ses confrères, n’a plus ni capacité ni indépendance, et qui se trouve forcé d’accepter la loi qu’on juge à propos de lui imposer.”

« Les puissances intellectuelles de la production se développent d’un seul côté, parce qu’elles disparaissent sur tous les autres. Ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentre en opposition à eux dans le capital. La division manufacturière du travail pose en face d’eux les puissances intellectuelles de la production comme une propriété d’autrui et une puissance qui les domine. Cette scission commence déjà dans la simple coopération, où le capitalisme représente, vis-à-vis du travailleur isolé, l’unité et la volonté du travailleur collectif ; elle se développe ensuite dans la manufacture, qui mutile le travailleur en faisant de lui un ouvrier parcellaire ; elle s’achève enfin dans la grande industrie, qui sépare la science du travail en faisant d’elle une puissance de production indépendante de lui et enrôle celle-ci au service du capital.

« Dans la manufacture, l’enrichissement du travail collectif, et par conséquent du capital, en force productive sociale a pour condition l’appauvrissement du travailleur en forces productives individuelles.

L’ignorance – dit Ferguson – est la mère de l’industrie comme de la superstition. La réflexion et l’imagination sont sujettes à s’égarer ; mais l’habitude de mouvoir le pied ou la main ne dépend ni de l’une ni de l’autre. Aussi pourrait-on dire que la perfection, en ce qui concerne les manufactures, consiste à pouvoir se passer de l’esprit, de manière que l’atelier puisse être considéré comme une machine dont les parties sont les hommes.”

Et quelques manufactures, en effet, au milieu du xviii e siècle, pour certaines opérations simples, qui constituaient un secret de fabrique, employaient de préférence des ouvriers à moitié idiots.

« Adam Smith dit : “L’esprit de la plupart des hommes se développe nécessairement en conformité de leurs occupations de chaque jour. Un homme dont toute la vie se passe à exécuter un petit nombre d’opérations simples n’a aucune occasion d’exercer son intelligence. Il devient en général aussi stupide et ignorant qu’il est possible à une créature humaine de l’être.” Après avoir dépeint l’abêtissement de l’ouvrier parcellaire, Smith continue ainsi : “L’uniformité de sa vie stationnaire porte aussi atteinte, naturellement, à sa hardiesse d’esprit ; elle détruit même l’énergie de son corps et le rend incapable d’appliquer sa force avec vigueur et persévérance à autre chose qu’à l’opération accessoire qu’il a appris à exécuter. Sa dextérité dans l’occupation spéciale à laquelle il est voué paraît ainsi avoir été acquise aux dépens de ses vertus intellectuelles, sociales et guerrières. Et dans toute société industrielle et civilisée, c’est là l’état où doit tomber nécessairement le pauvre, c’est-à-dire la grande masse du peuple.” Pour empêcher la complète déchéance des masses populaires, résultat de la division du travail, Adam Smith recommande l’organisation par l’État de l’instruction pour le peuple, mais seulement à des doses prudemment homéopathiques. Son traducteur et commentateur français, Germain Garnier, plus conséquent, le contredit sur ce point : aussi bien ce traducteur devait-il devenir sénateur du premier Empire. L’instruction du peuple, dit Garnier, heurte les lois primordiales de la division du travail, et en la donnant on proscrirait tout notre système social. “Comme toutes les autres divisions du travail, – dit-il – celle qui existe entre le travail mécanique et le travail intellectuel se prononce d’une manière plus forte et plus tranchante à mesure que la société” (il emploie cette expression pour désigner le capital, la propriété foncière, et l’État qui les protège) “avance vers un état plus opulent. Cette division, comme toutes les autres, est un effet des progrès passés et une cause des progrès à venir… Le gouvernement doit-il donc travailler à contrarier cette division du travail, et à la retarder dans sa marche naturelle ? Doit-il employer une portion du revenu public pour tâcher de confondre et de mêler deux classes de travail qui tendent d’elles-mêmes à se diviser ?”

« Ferguson dit : “L’art de penser, dans une période où tout est séparé, peut lui-même former un métier à part.”

« Un certain rabougrissement du corps et de l’esprit est inséparable de la division du travail en elle-même, dans la société en général. Mais comme la période manufacturière pousse cette séparation sociale des branches du travail beaucoup plus loin, en même temps que par la division qui lui est propre elle attaque l’individu à la racine même de sa vie, c’est elle qui a fourni pour la première fois les matériaux et l’occasion d’une pathologie industrielle. Ramazzini, professeur de médecine pratique à Padoue, a publié en 1713 son ouvrage De morbis artificum (Des maladies des artisans). Son catalogue des maladies des ouvriers a été naturellement très augmenté par la période de la grande industrie, comme le montrent les écrivains venus après lui : le Dr A.-L. Fontenel, Paris, 1858 ; Edouard Reich, Erlangen, 1868, et autres, ainsi que l’enquête entreprise en 1854 par la Society of Arts en Angleterre, et les Rapports officiels sur la santé publique.

« D. Urquhart dit : “Subdiviser un homme, c’est l’exécuter, s’il a mérité la sentence, et l’assassiner s’il ne l’a pas méritée. La subdivision du travail est l’assassinat d’un peuple.”

« Hegel professait des opinions très hérétiques sur la division du travail. “Par hommes cultivés, on doit d’abord entendre ceux qui peuvent faire tout ce que font les autres”, dit-il dans sa Philosophie du droit.

« La division du travail, dans sa forme capitaliste, n’est qu’une méthode particulière de produire de la plus-value relative, c’est-à-dire d’accroître aux dépens du travailleur le rendement du capital, ce qu’on appelle richesse nationale. Aux dépens du travailleur, elle développe la force productive sociale du travail au profit exclusif du capitaliste. Elle crée des conditions nouvelles pour la domination du capital sur le travail. Si, d’une part, elle apparaît comme un progrès historique et comme une phase de développement économique de la société, elle est en même temps, d’autre part, un moyen civilisé et raffiné d’exploitation. »