Au-delà de l’humanitaire : penser la santé palestinienne dans une perspective de libération

Depuis octobre 2023, la situation à Gaza est massivement décrite en termes de « catastrophe humanitaire ». Les discours dominants, qu’ils émanent des médias, des organisations internationales ou des institutions humanitaires, mobilisent avant tout les registres de l’urgence, de la crise et du droit à la survie. Si cette approche peut sembler légitime face à l’ampleur des destructions, elle risque toutefois de normaliser la violence et d’effacer ses causes structurelles et ses responsables. Réduire Gaza à une zone sinistrée revient souvent à occulter la logique politique qui produit cette crise : celle du colonialisme de peuplement israélien.

Or, sans analyse critique de cette réalité coloniale, toute réponse – y compris médicale, humanitaire ou académique – risque de reproduire les rapports de pouvoir qui l’ont rendue possible.  Cet article propose ainsi de réinscrire la santé en Palestine dans une histoire longue de domination coloniale, en analysant ses effets concrets sur les infrastructures, les pratiques médicales, les corps et les subjectivités. Comme le démontre Samirah Jarra dans cet article, il s’agit de dépasser le cadre humanitaire pour envisager une politique du soin enracinée dans la justice, la souveraineté et l’autodétermination.

***

L’impasse de la réponse humanitaire

Dès 1948, la santé des Palestiniens est prise dans les reconfigurations violentes du colonialisme sioniste. L’expulsion de près de 800 000 Palestiniens — soit environ 70 % de la population de la Palestine mandataire — lors de la Nakba entraîne l’effondrement des structures sociales et institutionnelles existantes. Privés de leur terre, de leurs institutions et de leur souveraineté, les réfugiés palestiniens se retrouvent relégués dans des camps souvent insalubres, dépendant d’une aide humanitaire internationale. Face à cette catastrophe, c’est l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine), créée en 1949, qui prend en charge une partie de la santé publique des réfugiés palestiniens — une mission qu’elle continue d’assumer aujourd’hui, notamment à Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie.

Depuis 1967, la santé palestinienne est placée sous le joug de l’occupation israélienne. Après la guerre des Six Jours, les systèmes de soins en Cisjordanie et à Gaza passent sous administration militaire. Pendant plus de deux décennies, ils sont marqués par un sous-financement chronique, des pénuries de personnel et d’équipements, et une dépendance forcée au système hospitalier israélien. En 1975, le budget de santé de toute la Cisjordanie est inférieur à celui d’un hôpital israélien. Cette asymétrie structurelle reflète une logique coloniale qui marginalise les Palestiniens tout en les rendant dépendants.

En réponse à cette négligence systémique, des initiatives de santé de base, les comités populaires de santé  – souvent animées par des femmes – émergent dès les années 1970 et prennent de l’ampleur pendant la première Intifada (1987–1993). Cette nouvelle vague d’activisme sanitaire communautaire se caractérise par la décentralisation, le bénévolat et le refus de se conformer aux réglementations israéliennes.

De jeunes professionnels urbains, souvent fortement impliqués dans les comités populaires locaux, sont à l’avant-garde d’un mouvement axé sur l’accès aux soins dans les zones rurales, l’éducation à la santé et les soins primaires. Il s’agit de mettre en place des cliniques mobiles et permanentes, se ne limitant pas à la médecine curative mais incluant également la prévention, les premiers secours et l’éducation médicale. Ces comités locaux s’inscrivent largement dans un mouvement plus large de résistance populaire et anticoloniale, structuré autour de l’autonomie, du sumud (la persévérance sur la terre), de la souveraineté, et de l’auto-organisation.

En parallèle, l’administration civile israélienne cherche à intégrer une élite palestinienne dans ses propres structures, tout en réprimant les formes d’organisation autonomes issues de la société civile. Dans les années 1980, elle criminalise plusieurs conseils municipaux jugés dissidents et essaie sans succès de les remplacer par des figures considérées comme plus conciliantes, prêtes à coopérer avec l’occupant en échange de ressources et de soutien financier. C’était une première tentative israélienne d’instaurer une forme de prétendue auto-administration palestinienne sous contrôle.

Une nouvelle phase commence après les Accords d’Oslo (1993), qui étaient officiellement censés mener à un État palestinien indépendant mais qui, dans les faits, ont approfondi l’occupation et externalisé les responsabilités du régime israélien occupant à l’Autorité palestinienne (AP). Le transfert partiel des compétences sanitaires à l’Autorité palestinienne (AP) marque le début d’un processus d’institutionnalisation, mais aussi de dépolitisation : le langage de la résistance et de la libération a cédé la place à celui du développement, de la bonne gouvernance et des projets à court terme.

La création du ministère palestinien de la Santé s’accompagne d’un afflux d’aide internationale, conditionnée à la coopération sécuritaire avec Israël et à des réformes néolibérales de plus en plus poussées. De nombreuses initiatives militantes sont absorbées par des ONG, dans le nouveau ministère de la Santé, ou des programmes humanitaires, vidés de leur portée politique. La santé devient un secteur structuré autour d’objectifs techniques, managériaux et apolitiques, souvent dictés par des bailleurs internationaux.

Cette approche repose sur une vision paternaliste, fondée sur des modèles de soin qui induisent dépendance, charité et individualisation des besoins comme des responsabilités sanitaires – à l’inverse de la médecine politisée portée par les comités populaires palestiniens, qui visait à construire une autonomie communautaire, à transmettre des savoirs médicaux critiques et à les mettre au service de pratiques collectives de soin, ancrées dans la justice, la dignité et la solidarité.

Cette situation se détériore après la division politique de 2007 entre le Hamas à Gaza et le Fatah en Cisjordanie, à la suite de la victoire démocratique du Hamas aux élections législatives palestiniennes de 2006. Deux systèmes de santé parallèles se développent, peu coordonnés. En Cisjordanie, les soins sont minés par les checkpoints, la violence des colons, et le morcellement territorial.

À Gaza, le blocus israélien, renforcé par les sanctions internationales, entraîne une crise sanitaire aiguë : pénuries de médicaments, équipements bloqués à l’entrée, formation médicale paralysée. Les patients doivent souvent être transférés vers la Cisjordanie, Jérusalem-Est, ou à l’étranger – à condition d’obtenir un permis israélien. Les offensives militaires répétées sur Gaza (2008-2009, 2012, 2014, 2021 et 2023-en cours) ont causé la destruction d’hôpitaux, l’assassinat de personnels soignants et l’effondrement de l’infrastructure médicale.

Santé et colonialisme de peuplement : un cadre d’analyse nécessaire

Pendant des décennies, les approches internationales sur la santé en Palestine ont adopté une lecture dépolitisée. La santé y est envisagée à travers des indicateurs techniques, des données quantitatives ou des discours humanitaires centrés sur l’urgence, la « crise » et les droits humains. Cette perspective, largement dominante dans les institutions du Nord global, a contribué à masquer les causes structurelles de la souffrance palestinienne. Cette « santé humanitaire » produit une violence épistémique en effaçant les voix palestiniennes qui appellent à la justice et à la libération, et en consolidant un ordre néolibéral, où les experts prétendument neutres perpétuent un statu quo colonial.

Face à cela, une tradition critique palestinienne a émergé dès les années 1980. Rita Giacaman, pionnière de cette pensée, a montré comment l’occupation, la restriction de mouvement, la pauvreté et les violences façonnent les corps et les maladies. Elle identifie trois cadres discursifs dominants : un modèle biomédical technocratique ; un cadre nationaliste axé sur l’occupation coloniale et la sumud ; et un troisième, plus prometteur selon elle, ancré dans les luttes populaires, féministes et communautaires. Pour Giacaman, la santé ne peut être séparée des structures de pouvoir internes et externes : il faut combattre à la fois le colonialisme, le patriarcat et la stratification de classe.

Depuis la guerre de Gaza d’octobre 2023, un tournant s’opère. De plus en plus de chercheur·es adoptent le catégorie de « colonialisme de peuplement » pour analyser les déterminants de santé. Ce cadre permet de comprendre la santé non comme un effet secondaire de la guerre ou du sous-développement, mais comme un produit direct d’un projet colonial visant l’effacement du peuple autochtone. La violence n’est pas seulement militaire, elle est aussi médicale, territoriale, environnementale, psychologique. Elle affecte le droit de se soigner, mais aussi les conditions de production du soin, les réseaux de solidarité, l’alimentation, le rapport au corps.

Dans cette perspective, les inégalités de santé entre Juifs israéliens et Palestiniens ne relèvent pas d’un « retard de développement » mais d’une logique structurelle de dépossession. Le cas des Bédouins du Naqab est frappant : urbanisation forcée, destruction des écosystèmes et alimentation industrialisée ont provoqué une explosion du diabète. Jusqu’à 70 % des femmes adultes dans certains villages sont concernées. Ces pathologies ne relèvent ni du hasard ni de « mauvaises habitudes », mais de politiques coloniales ciblées.

Enfin, ces analyses rappellent que le colonialisme redessine le corps politique autant que les corps biologiques : en fragmentant les territoires, en niant le droit au retour, en détruisant les liens sociaux, il rend impossible une santé collective. La lutte pour la santé palestinienne rejoint ainsi celle pour la libération : elle appelle non à gérer la crise, mais à démanteler l’ordre colonial qui en est la cause.

Santé, élimination, contrôle et exploitation coloniales

La santé en Palestine incarne à elle seule les logiques imbriquées du colonialisme de peuplement israélien : contrôle, exploitation, mais surtout élimination – cette dernière étant la caractéristique centrale de ce régime, qui repose sur le remplacement de la population autochtone par une société de colons, impliquant son effacement physique, social et politique. Dans ce modèle hybride de domination – entre occupation militaire directe et structures coloniales plus diffuses – la santé devient un instrument central du pouvoir, mais aussi de résistance.

La logique du contrôle se manifeste de manière emblématique dans le domaine de la santé à travers le système des permis médicaux: pour accéder à un soin vital (radiothérapie, chirurgie spécialisée), il faut obtenir un laisser-passer israélien, qui est souvent rejeté ou expire avant la date du rendez-vous. Certaines sont conditionnées à des interrogatoires par les services de renseignement israéliens. Un rapport de 2008 documente des cas de patients sommés de collaborer avec le services de renseignement israéliens en échange d’un permis. D’autres sont convoqués puis arrêtés. Le système de santé devient ainsi un instrument de chantage, de surveillance, et de coercition politique.

La logique d’exploitation, quant à elle, s’exprime dans la manière dont l’État israélien monétise l’accès aux soins pour les Palestinien·nes des territoires occupés, en leur facturant ses services médicaux tout en les considérant comme des “patients étrangers” — au lieu d’assumer ses responsabilités en tant que puissance occupante. Parallèlement, de nombreux travailleurs de santé palestiniens de Cisjordanie sont employés dans les hôpitaux israéliens à des postes temporaires, spécifiques et précaires, contribuant au bon fonctionnement du système sans en partager les bénéfices. Il s’agit là d’une véritable économie coloniale du soin, dans laquelle les corps palestiniens sont à la fois exploités comme force de travail et transformés en sources de revenus.

Enfin, la logique d’élimination vient compléter et couronner ce triptyque colonial, l’accès aux soins constituant un lieu stratégique de sa mise en œuvre: refus de permis médicaux, blocage de matériel essentiel comme les appareils de radiothérapie, ou tactiques de mutilation lors des opérations militaires. L’exposition chronique à la violence raciste, aux traumas, à l’humiliation institutionnelle engendre des pathologies durables. La logique de l’élimination agit ainsi à travers des mécanismes insidieux : blocus, fragmentation territoriale, destruction des terres collectives, refus d’accès aux soins, privation nutritionnelle.

À Gaza, la politique israélienne de “restriction calorique” visait explicitement à maintenir la population “au bord de l’effondrement”. Mais ces effets ne sont pas cantonnés aux territoires occupés en 1967 : les Palestiniens citoyens d’Israël vivent aussi une inégalité sanitaire systémique. Moins de cliniques, hôpitaux sous-dotés, distances plus longues, barrière linguistique : tout concourt à un accès aux soins plus difficile, qui se traduit par une espérance de vie plus courte.

Aujourd’hui, à Gaza, la logique d’élimination révèle sa nature génocidaire dans sa forme la plus brutale : destruction systématique des infrastructures de santé, assassinats, emprisonnement et torture du personnel soignant, et plus largement, anéantissement de toute condition de maintien et de reproduction de la vie.

Réinventer le soin et la solidarité : résistance, justice et décolonisation

À travers ces trois logiques, la santé apparaît non comme un secteur neutre, mais comme un espace stratégique où se joue la domination coloniale. Mais cette médicalisation coloniale – ou son déni- ne reste pas sans réponse. En dépit des processus d’élimination, de contrôle et d’exploitation, les Palestinien·nes ont toujours produit des formes de résistance médicale et des contre-pratiques de soin. À Gaza aujourd’hui, les professionnels de santé continuent d’incarner le sumud : ils reconstruisent les hôpitaux après des destructions répétées, transforment des tentes et des abris en cliniques, et poursuivent leur travail de soin malgré l’effondrement du système de santé et les attaques meurtrières et incessantes  dont ils et elles sont la cible.

Aujourd’hui, face à la dépolitisation imposée par les cadres humanitaires et néolibéraux, une pensée et une praxis décoloniales et anticoloniales de la santé réémergent, portées par des professionnel·les, chercheur·es et communautés – y compris Palestinien.nes- qui réinscrivent le soin dans un horizon politique de justice, de solidarité internationale, d’autonomie et de libération.

Écouter ces voix, c’est refuser la naturalisation de la violence, la charité comme réponse unique, ou la victimisation compassionnelle. C’est reconnaître que les Palestinien·nes ne sont pas seulement des corps en souffrance, mais des sujets politiques, porteurs de savoirs, de pratiques et de projets. C’est ouvrir des voies vers une solidarité fondée non sur la pitié, mais sur la co-résistance, l’autodéfense sanitaire, la dignité et l’invention de formes collectives de vie et de soin.

*

Je tiens à remercier Taher Labadi, Osama Tanous, Layth Hanbali et Larbi Benyounes pour leurs relectures et leurs remarques éclairantes.

*

Samirah Jarrar est doctorante à l’université Aix-Marseille.

Illustration : Wikimedia Commons.