Une responsabilité palestinienne ? Réponse à l’historien Jean Pierre Filiu

L’historien Jean-Pierre Filiu a publié une tribune intitulée « L’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne », parue dans le journal 𝐿𝑒 𝑀𝑜𝑛𝑑𝑒, le 31 août 2025. Des réponses ont déjà été publiées, comme l’excellent texte de Muzna Shihabi. Nous publions ici une réponse de Joseph Daher, chercheur et militant internationaliste.

Les pseudo-explications historiques développées dans la tribune de l’historien français nécessitent une analyse critique, à la fois sur le fond et quant au contexte politique dans lequel elle est écrite. Car c’est le colonialisme israélien – et les puissances occidentales qui le soutiennent – qui sont responsables de la Nakba continue des Palestiniens – et non pas ceux qui luttent contre cette catastrophe.

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Dans cet article, je ne développe pas une analyse des tactiques et des stratégies mises en œuvre par les organisations palestiniennes, qui peuvent faire l’objet de critiques1, mais en aucun cas être considérées comme ayant une « écrasante responsabilité » du Haj Amin Al-Husseini au Hamas dans « la catastrophe palestinienne ». De même, il ne s’agit pas dans le cadre de cette réponse de situer l’historien Jean Pierre Filiu dans le camp des pro-Netanyahu, c’est un critique notoire de la politique des gouvernements israéliens successifs depuis plusieurs décennies et particulièrement des actions mortifères de Tel Aviv depuis le 7 Octobre 2023, comme ses nombreux articles et témoignages le démontrent. Si l’analyse développée dans la tribune de l’historien français doit impérativement être discutée, c’est notamment parce qu’il est reconnu comme un expert de la région, au sein de sa profession, et est écouté y compris dans certains milieux pro-palestiniens et de gauche, mais aussi en raison du contexte politique dans laquelle elle est écrite.

Division palestinienne et « surenchère maximalistes »

L’historien affirme dans sa tribune que c’est la division du mouvement national palestinien, favorisée par les occupants britanniques et la « surenchère maximaliste » de Haj Amin Al-Husseini qui aurait mené à la « Nakba » en 1948. De nombreuses critiques du mouvement national palestinien de l’époque peuvent être faites et ont déjà été faites, particulièrement par des auteurs palestiniens, mais à aucun moment les éléments mentionnés par l’historien français ne constituent le fondement de la Nakba.

Au contraire, le fondement de la Nakba c’est bien le projet colonial de peuplement sioniste avec l’assistance de l’Empire britannique, qui d’ailleurs discute déjà depuis les années 1920 de la stratégie d’un nettoyage ethnique, certes à des niveaux différents selon les courants politiques sionistes, contre la population palestinienne. Le pouvoir mandataire britannique a en effet facilité l’implantation et la colonisation juive pendant tout le temps de son occupation de la Palestine, dès l’après-Première Guerre mondiale et jusqu’en 1948.

C’est grâce à l’administration britannique que la communauté juive de Palestine, dite Yichouv, devient un État dans l’État. De leur côté, les dirigeants du mouvement sioniste, particulièrement dans son orientation politique travailliste, ont tout mis en œuvre pour exclure le plus possible la population palestinienne de leur vie courante, leur économie et de leurs terres. Le syndicat exclusivement juif Histadrout a par exemple joué un rôle central dans le nettoyage ethnique de la Palestine. Son slogan « Terre juive, travail juif, produit juif » résume parfaitement son projet ethno-nationaliste fondamentalement hostile aux Palestiniens.

Du côté des Palestinien.nes, leur opposition au projet colonial sioniste s’exprime depuis la fin du 19e siècle. En 1936, une Intifada populaire palestinienne commence et s’oppose à l’occupant britannique et au projet sioniste. La révolte a commencé par une grève générale palestinienne de six mois (potentiellement une des plus longues grèves générales de l’histoire). La révolte s’est ensuite transformée en un soulèvement militaire, au cours duquel le mouvement révolutionnaire palestinien a réussi à prendre le contrôle de la majorité des villes du pays. Elle durera jusqu’en 1939.

La répression britannique est féroce, faisant plusieurs milliers de victimes palestiniennes avec déportation, exil, et destruction de villages palestiniens. 10% de la population masculine adulte palestinienne est tuée, blessée, emprisonnée ou exilée lors de la répression britannique, alors que la puissance coloniale britannique emploie 100 000 soldats et sa puissance aérienne pour mater la résistance palestinienne. Le mouvement sioniste aide les occupants britanniques à mater le soulèvement populaire palestinien.

A la suite de cette répression meurtrière, le mouvement national palestinien est complètement divisé et politiquement décapité, tandis que le mouvement sioniste accroît à la fois sa capacité militaire et son influence sur des industries stratégiques du pays. Avec le retrait des forces coloniales britanniques en 1947-1948, le mouvement sioniste se trouve alors dans une position idéale pour déclencher sa violence de masse contre la population palestinienne.

Concernant les « surenchères maximalistes » et le refus du plan de partage de la part du mouvement national palestinien, on ne peut se situer plus loin de la réalité. En 1948, le nombre de personnes de confession juive en Palestine est de 608 000, c’est-à-dire un tiers de la population totale (environ 1 850 000 habitants) et la superficie possédée par cette population est de 7 % des terres. En novembre 1947, la résolution 181 de l’ONU décide d’un partage de la Palestine entre un État juif (54 % du territoire, comprenant les terres les plus fertiles) et un État arabe (46 %).

Les dirigeants sionistes ont bien accepté de leur côté le partage mais vont tout mettre en œuvre pour étendre au maximum la superficie de l’État juif et pour en expulser les non-Juifs, notamment à travers le Plan Dallet. Ainsi, le nettoyage ethnique de la Palestine commence bien avant la proclamation officielle de l’État d’Israël le 15 mai 1948, menant au déplacement forcé de près de 400 000 Palestinien·es. Lorsque, en mai 1948, à la suite du retrait des troupes britanniques, l’État d’Israël proclame son indépendance, cela déclenche la première guerre israélo-arabe, 400 000 Palestinien·es supplémentaires sont chassé·es les mois suivants.

À l’armistice, en 1949, Israël a conquis 78 % de la Palestine et plus de 800 000 Palestinien·es sont devenus des réfugié·es. Entre 1948 et 1949, 80 % de la population palestinienne a en effet été expulsée et expropriée par les groupes armés sionistes et le nouvel État israélien. Plus de 500 villages et quartiers palestiniens ont été détruits et les biens palestiniens spoliés.

Dans cette perspective, la Nakba n’est pas un accident de l’histoire ou de la guerre, ou bien encore l’effet d’une division du mouvement national palestinien et de « surenchères maximalistes », mais le résultat de plusieurs décennies de lutte pour la mise en œuvre d’une politique d’exclusion par le mouvement sioniste aidé par l’occupant britannique.

La question des deux États

Dans la suite de la tribune, l’historien Jean Pierre Filiu semble expliquer que c’est la « politique radicale » du Hamas « voué à la destruction d’Israël » qui aurait empêché la solution à deux États, tandis que la reconnaissance de l’OLP de l’État d’Israël, avait « rouvert » cette voie. Au-delà du fait que, même avant la nouvelle charte du Hamas en 2017 reconnaissant explicitement la solution à deux États, de nombreux dirigeants du mouvement palestinien et textes signés par ce dernier avaient déjà ouvertement reconnu cette option, l’historien semble ignorer à nouveau l’élément central ayant empêché cette « solution » de se réaliser : le projet colonial permanent de peuplement israélien porté par le mouvement sioniste.

La solution des deux États n’a jamais été une option pour les classes dirigeantes sionistes allant du spectre politique de la gauche à la droite, et cela à bien des égards avant même la fondation de l’État d’Israël, à l’exception de quelques personnalités intellectuelles sionistes comme Martin Buber.

Dans ce cadre, l’échec de la « solution à deux États », ne découle pas de l’ approche « violente » du Hamas en comparaison avec une « OLP pacifiste », deux termes qui nécessiteraient d’être débattus d’ailleurs. Sinon, pourquoi les actions de colonisation et d’accaparement de terres en Cisjordanie occupée continuent et s’intensifient toujours davantage depuis le 7 octobre, malgré la collaboration continue de l’Autorité Palestinienne (AP) présidée par Mahmoud Abbas ?

Plus généralement, l’approche « pacifiste » adoptée par l’OLP en faveur d’une « solution à deux États » dans la cadre des accords d’Oslo résulte davantage de défaites successives politiques et militaires. Sans oublier que cette option a été rejetée à l’époque par de nombreuses organisations politiques palestiniennes, allant du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) au Hamas, en passant par de nombreux intellectuels palestinien.nes comme Edward Said. Mais le plus important relève de la question suivante : quel est le résultat de ce choix « pacifiste » ?

Les accords d’Oslo en 1993 ont permis aux gouvernements israéliens successifs, y compris travaillistes, de maintenir et consolider leur domination totale sur la population palestinienne dans les territoires occupés et de renforcer la colonisation. Le nombre de colons a plus que doublé depuis la signature des accords, en 1993. Plus de 220 colonies israéliennes sont réparties en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Elles hébergent plus de 700 000 colons, dont plus de 200 000 dans la partie orientale de Jérusalem, aux côtés de quelque 3 millions de Palestinien.nes.

Au lieu de mener vers la libération palestinienne, cet accord a représenté une véritable capitulation. Il a entériné le colonialisme israélien dans la Palestine historique, tout en obtenant, au mieux, une autorité palestinienne croupion. Il trahissait le droit des réfugiés palestiniens à retourner sur leurs terres, et fragmentait encore davantage les Territoires Occupés Palestiniens (TOP).

En face, cela a permis jusqu’à aujourd’hui aux autorités d’occupation de maintenir leur contrôle sur la totalité des TOP et de développer les colonies. En dernière analyse, le processus de paix a réduit l’Autorité palestinienne à régner sur une sorte de bantoustan entièrement sous le contrôle d’Israël. Dans les faits, cela signifiait l’abandon de la lutte pour la libération de la Palestine historique et la transformation du Fatah en une instance d’administration des territoires occupés au profit de l’occupant.

C’est d’ailleurs l’échec de cette stratégie dite « pacifiste » et d’expansion de l’oppression coloniale israélienne qui est en grande partie la raison de la majorité relative remportée par le Hamas lors des élections législatives palestiniennes démocratiques de 2006.

De même, ce n’est pas « l’intransigeance » du Hamas qui empêche toute fin à la guerre génocidaire israélienne contre les populations palestiniennes. Au contraire, les dirigeants palestiniens ont accepté à plusieurs reprises les propositions des médiations américaines et celles impulsées par d’autres États. Le Hamas avait par exemple donné son accord en août à une proposition de trêve et libération des otages présentée par les médiateurs (Égypte, États-Unis et Qatar), mais celle-ci a été refusée par le gouvernement israélien. Non, c’est bien l’impunité totale du gouvernement israélien, garantie par les puissances occidentales et leur soutien à Tel Aviv, qui permet le bain de sang continu.

Bien que l’historien Jean Pierre Filiu ne cesse de répéter dans ces interviews qu’il n’y a pas d’autres alternatives à la solution à deux États, il néglige deux dynamiques concrètes : 1) le génocide et la destruction de Gaza, et la colonisation toujours plus violente dans la Cisjordanie occupée et 2) plus important peut-être, la nature de l’État d’Israël comme colonie de peuplement cherchant l’élimination des Palestiniens et l’accaparement de leurs terres.   

L’absence de toute mention du projet colonial de peuplement dans la tribune de l’historien français explique potentiellement également la réticence continue de celui-ci à utiliser la notion de génocide à propos de la situation à Gaza, alors même que l’utilisation de ce terme pour qualifier les crimes à Gaza ne cesse de s’intensifier. Un des derniers exemples en date est la résolution adoptée par l’Association internationale des universitaires spécialistes du génocide (IGSA) le 31 août, qui a été soutenue par 86 % des votants parmi les 500 membres de l’association.

Plus généralement, le génocide dans la bande de Gaza découle de ce long processus historique lié à la nature coloniale de l’État d’Israël. D’un côté, Gaza représente l’œuvre inachevée de la Nakba. Des millions de Palestiniens, pour la plupart des réfugiés, sont piégés sur un territoire de 395 kilomètres carrés, qu’Israël a jugé impossible à contrôler militairement ou à coloniser efficacement compte tenu de sa réalité démographique et spatiale.

Face à cet échec, un nouveau nettoyage ethnique et un génocide apparaissent comme de potentielles « nouvelles solutions » pour les classes dirigeantes israéliennes. De l’autre, la pulsion génocidaire est également ancrée dans la contradiction structurelle que la politique coloniale israélienne a générée au cours des 58 dernières années dans les territoires palestiniens occupés. Israël veut davantage de terres, mais sans les Palestiniens.

Le verdict de l’histoire

Finalement, la tribune de Jean Pierre Filiu publiée dans le grand quotidien Le Monde ne peut être séparée du contexte politique français. Ce dernier conjugue deux dynamiques principales : 1) une mobilisation populaire continue pour la cause palestinienne et les appels toujours plus importants pour des sanctions contre l’État d’Israël, poussant de plus en plus le gouvernement français à prendre en compte les critiques à l’encontre des politiques du gouvernement israélien, tout en cherchant à ménager Tel Aviv et en ne proposant aucune action concrète et 2) en même temps une répression continue contre les militant.es et groupes solidaires avec la Palestine, comme par exemple les tentatives de dissolution du collectif Urgence Palestine, sur fond de dynamiques islamophobes toujours présentes.  

De même, le choix de mentionner dans la même phrase l’association de Haj Amin Al-Husseini au régime nazi et les actions du Hamas du 7 octobre 2023 ne peuvent que questionner. Les attaques menées principalement par le Hamas, mais pas seulement, le 7 octobre 2023, ont en effet été décrites par les dirigeants israéliens, une grande majorité des classes dirigeantes occidentales et de la presse dominante, comme « un pogrom antisémite », le « pire massacre de juifs depuis la Shoah ». Les attaques du 7 octobre sont alors perçues dans une prétendue continuité historique avec l’antisémitisme européen et les véritables pogroms commis contre les populations juives en Europe de l’Est et en Russie avec la bénédiction et le soutien de l’État et de sa police, en passant par le génocide des populations juives durant la seconde guerre mondiale.

Dans ce cadre, quel que soit l’avis qu’on porte sur les attaques du 7 octobre, il s’agit d’un acte violent organisé et mis en œuvre par une population opprimée contre un régime oppresseur.  En effet, l’État d’Israël est dans le rôle de l’oppresseur et non dans celui de l’opprimé. L’analogie avec les pogroms est bien plus pertinente pour décrire les actions, toujours croissantes, des colons contre les villages palestiniens en Cisjordanie.

L’historien Filiu ne peut pas ignorer ce contexte politique et les dynamiques qui lui sont liées quand il a publié sa tribune. Comme lui-même l’a écrit, nul doute que le verdict de l’histoire sera sans appel contre ceux qui diluent les responsabilités entre oppresseurs et opprimés. 

références

références
1 Voir par exemple « Hamas, son histoire, son développement. Une perspective critique », ou « La Palestine et les révolutions au Moyen Orient et en Afrique du Nord », ou voir plus récemment « Hamas, After 7 October, Resistance and Challenges »