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David Harvey : quel marxisme pour le 21e siècle ?
13 juillet 2026

David Harvey : quel marxisme pour le 21e siècle ?


Karl Marx développa sa critique du capitalisme en étudiant les « sombres filatures sataniques »[1] d’Angleterre. Mais comme le montre ici David Harvey, Marx comprenait le capitalisme comme système global, générateur de polarisation et d’inégalités à l’échelle de la planète. L'eurocentrisme qui lui est souvent reproché de nos jours ne fait que suivre ce mouvement d’expansion mondiale du capital à partir de son foyer originel européen. S’il vivait aujourd’hui, il encouragerait les socialistes à s’intéresser autant à la Silicon Valley qu’à Shenzhen.

Ce texte – traduit par Thierry Labica – est extrait de son livre, The Story of Capital: What Everyone Should Know About How Capital Works, paru chez Verso le 24 février 2026. 

***

Karl Marx a situé ses recherches théoriques sur le mode de production du capital et des lois de son mouvement dans le contexte du capitalisme industriel britannique, entre les années 1840 et les années 1860. Sa conviction initiale était que « le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer aux pays moins développés l’image de leur propre avenir »[2]. La question de savoir si cette conviction était justifiée, bien entendu, reste ouverte.

Vers la fin de sa vie, après des recherches intensives en anthropologie et une observation minutieuse du cas russe en particulier, Marx se mit à douter de sa proposition, ouvrant la voie à une critique relevant, pour beaucoup, de son eurocentrisme. Ce qui toutefois n’est pas en doute, c’est la profondeur et de l’ampleur des connaissances de Marx sur la situation du capital industriel dans la Grande-Bretagne du 19e siècle.

Made in Manchester

En l’occurrence, Marx eut la chance de pouvoir accéder à une immense archive de matériaux de recherche réunie par les inspecteurs britanniques de fabriques missionnés par l’État, par les responsables de la santé publique et par des enquêtes parlementaires allant du travail des enfants jusqu’aux pratiques bancaires. Il reconnut pleinement l’importance de ces ressources pour ses propres interprétations et se plaignit de « l’état lamentable » de l’information venant d’ailleurs. 

« Nous serions épouvantés par la situation qui règne dans nos propres pays, si nos gouvernements et nos parlements, ainsi que cela se pratique en Angleterre, instituaient périodiquement des commissions d’enquête sur les rapports et les réalités économiques, si ces commissions étaient munies des mêmes pleins pouvoirs que ceux dont elles disposent outre-Manche pour explorer la vérité, si l’on pouvait trouver à cette fin des hommes aussi compétents, impartiaux et inflexibles que les inspecteurs de fabrique anglais, les rapporteurs médicaux sur la « Public Health » [santé publique], ou les commissaires nommés spécialement pour enquêter sur l’exploitation des femmes et des enfants, sur les conditions de logement et d’alimentation, etc. ».[3]

Les inspecteurs des fabriques anglais et les responsables de santé tels que Leonard Horner, M. Scriven et le Dr Greenshaw (pour ne nommer que ceux-là) étaient des personnages clés. Il faut imaginer combien peu satisfaisant et dépourvu d’intérêt serait le premier volume du Capital sans les descriptions fournies par ces représentants de l’État.

Marx rassembla aussi un vaste trésor d’articles de presse, de pamphlets, de livres concernant tous les aspects de l’économie politique (comme par exemple ceux d’Andrew Ure et de Charles Babbage sur la technologie des machines). Enfin, son ami et protecteur, Friedrich Engels, non seulement fut pour lui une source d’inspiration avec La condition de la classe laborieuse en Angleterre en 1844, remarquable œuvre de jeunesse, mais en outre, il partagea avec lui son observation continue de la vie et du travail à Manchester, dont il avait une expérience de première main du fait de sa participation à la gestion de la l’entreprise familiale dans cette ville.  

En plus du reste, Engels eut la possibilité de voir Manchester à travers le regard de sa compagne, Mary Burns, une ouvrière irlandaise. C’est elle qui lui fit découvrir l’insalubrité fétide des quartiers d’habitation du prolétariat de migrants irlandais de la ville. Les fondements matérialistes-historiques poursuivis sans relâche par Marx dans son travail théorique lui venaient de Horner, Burns et Engels. D’où l’extraordinaire aura d’exactitude et d’authenticité qui se dégage des écrits de Marx. D’où, aussi, cette force des théorisations de Marx datant de cette période, restée intacte jusqu’à notre époque, pourtant si différente de la sienne. Mais ceci tend également à accréditer l’idée selon laquelle les formulations théoriques de Marx pourraient être héritières de ces particularités propres au cas de Manchester, et plus généralement, à un certain anglocentrisme, ou eurocentrisme.

Le capital se globalise

Cependant, en tant que système économique, le capital était lui-même d’origine eurocentrique et n’a jamais cessé de l’être. Il commença par prendre une forme industrielle en Grande-Bretagne et se déploya à la terre entière, mais ce faisant, il dût s’adapter à différents contextes et prendre différents contours. Il dût parfois se confronter à des formations sociales proto-capitalistes ici, et là, à des formes hybrides. Marx dut encore envisager le problème posé par des régions de développement arrêté, par des économies régionales où des obstacles apparemment insurmontables empêchaient un développement capitaliste en bonne et due forme (par exemple, le sud des États-Unis jusqu’à une période récente, ou la région arriérée de l’Italie méridionale auquel Antonio Gramsci eut à se confronter).

Marx universalise les qualités et le caractère du mode de production capitaliste à partir des singularités de la Grande-Bretagne du milieu du dix-neuvième siècle en général et de l’industrialisme de Manchester en particulier. En théoriser la nature était ce défi qui, avant Marx, avait troublé tant Adam Smith que David Ricardo. Comment faire émerger quelques concepts universels d’une énorme et foisonnante archive de pratiques sociales, entre échange marchand et production capitaliste omniprésente, et comment faire en sorte que l’appareil conceptuel qui en ressort, quel qu’il soit, s’avère adéquat  (selon les termes de Marx) à des interprétations valables des « lois du mouvement » du capital en général. À ce jour, il reste à savoir si les lois du mouvement du capital repérées par Marx s’appliquent de manière aussi convaincante à la Chine, au  Bangladesh, à l’Union Européenne et aux États-Unis.

En s’efforçant de trouver une réponse à ce genre de question (à laquelle toute théorisation du capital doit se confronter), Marx  doit d’abord se confronter à un intense hostilité dirigée contre toute chose marxiste, particulièrement dans le cas de la tradition anglo-américaine. Comme Walter Rodney l’observe non sans humour, « on sait que [le marxisme] est une absurdité sans le lire et rien n’oblige à le lire parce qu’on sait que c’est une absurdité ». [4]

Quand bien même les développements de Marx auraient été exacts et pertinents pour le lieu et l’époque où elles virent le jour, leur validité pour Lénine et Mao Zedong comme pour des mouvements aussi divers que le mouvement révolutionnaire d’Amilcar Cabral en Guinée-Bissau, le gouvernement révolutionnaire de Thomas Sankara au Burkina Faso, ou les œuvres révolutionnaires de Walter Rodney en Guyane, ne va pas de soi et c’est chez ce dernier que l’on la clarification probablement la plus concise. L’important ne tient pas tant aux découvertes de Marx elles-mêmes, qui portent toujours les traces des circonstances de leur lieu et de leur époque, mais la méthode d’enquête et de recherche elle-même qui l’a amené aux découvertes en question.

Le marxisme « pose la perspective de la relation de l’homme au monde matériel […] et de son moment de développement historique, où il se dissocie consciemment de, et se retourne contre tous les autres modes de perceptions qui commencèrent avec des idées, des concepts et des mots. » Le marxisme « s’enracine dans les conditions matérielles et les rapports sociaux au sein de la société ». C’est le point de départ, explique Rodney : « une méthodologie qui part d’une analyse de toute société, de toute situation, en cherchant les rapports qui se forment dans l’activité productive entre les hommes. » Tout un ensemble de choses en découlent :

« La conscience de l’homme se forme dans l’intervention dans la nature, la nature elle-même est humanisée au gré de cette interaction avec le travail humain, et le travail humain produit un flux ininterrompu de technologie qui à son tour engendre d’autres rapports sociaux. » [5] 

Voilà l’esprit du matérialisme historique de Marx et du Manifeste du parti communiste à l’œuvre.   

Dans la mesure où tout notre être se trouve désormais immergé dans un monde matériel dominé par le capital et la géopolitique de l’impérialisme du capital, la méthode de recherche doit s’orienter vers la compréhension du « moteur au cœur du système » afin d’exposer et de renverser « les types d’exploitation que l’on trouve au sein du mode de production capitaliste. » D’où le caractère révolutionnaire de la théorie qui en résulte. Comme le dit Cabral : certaines révolutions ont pu avoir des théories révolutionnaires défaillantes, mais « personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire  »[6] Si les conditions matérielles de production et des rapports sociaux en Guinée-Bissau ont été le point de départ, l’aboutissement, pour Cabral, passe par une mobilisation généralisée du pouvoir de la théorie révolutionnaire.

En concentrant toute son attention sur l’industrialisme de Manchester, Marx présume que les marchands, les banquiers, et les intérêts fonciers sont venus occuper le rôle secondaire au service d’un capital industriel tout puissant. Dans les deux premiers livres du Capital, Marx se désintéresse, en général, de ces autres fractions du capital. Dans le premier livre, par exemple, il présuppose explicitement que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur (le marché fonctionne parfaitement), que « le capital parcourt d’une manière normale son procès de circulation   »[7], et que la fragmentation de la survaleur en rente, intérêt et profit sur le capital marchand n’affecte en rien l’accumulation. Dans les Grundrisse, Marx n’hésite pas à affirmer que « les lois du capital ne se réalisent complètement que dans le cadre d’une concurrence et d’une production industrielle illimitées ».[8] Ceci évacue tout problème que pourraient induire des restrictions d’État sur la concurrence, la monopolisation, ou la concentration excessive de capital.

Rien n’interdit ce genre d’abstraction, mais des modifications majeures de la théorie peuvent être nécessaires dans le cas de restrictions sur la concurrence et de variations dans les rapports de force entre les différentes fractions du capital. Il est tout à fait improbable, par exemple, que les lois du mouvement du capital industriel soient les mêmes que celles du capital marchand, ou bancaire, ou foncier.

Plus récemment, par exemple, le capital industriel a été de plus en plus mis sous la tutelle du pouvoir monopsone[9] de capitalistes marchands tels que Walmart, Ikea, et les principales entreprises du prêt-à-porter et de l’électronique (comme Apple). Il existe des secteurs entiers de l’économie (comme la sous-traitance agricole) dans lesquels les producteurs directs sont aux ordres des marchands ou d’autres intermédiaires. De la même manière, le pouvoir du secteur bancaire et financier, de la dette et du crédit, du capital foncier et immobilier, selon le moment et le lieu, a joué un rôle décisif dans les contours pris par l’accumulation du capital et des ses crises. On reviendra plus tard sur les révisions  que de telles transformations imposent dans la théorie du capital chez Marx.

La focalisation de Marx sur l’industrialisme de Manchester implique que l’on se confronte aux particularités des procès de travail dans les filatures de coton et de la nature du marché du travail qui en résultait. Les tisserands travaillant sur métiers mécaniques étaient principalement des opérateurs de machines. Le transfert de qualifications du travailleur à la machine (transfert dont Marx traite longuement dans le Capital et dans les Grundrisse) induisait une déqualification d’une grande partie de la main d’œuvre. Les ouvriers irlandais et les femmes pouvaient aisément remplacer ce qui avait traditionnellement été un artisanat masculin semi-qualifié sur métiers à bras, dans le cadre, il est vrai, d’un travail à domicile dans lequel les marchands fournissaient la matière première et venaient collecter le produit fini.

La pression induite sur les salaires et les conditions de vie due à l’embauche de travailleurs irlandais plaçait Marx devant une difficulté. Après s’être livré à une critique cinglante des Irlandais pour leur rôle dans la révision à la baisse de la valeur de la force de travail, il en vint à reconnaître que la solution résidait dans l’élévation du niveau de conscience de cette main d’œuvre irlandaise comme première étape nécessaire dans l’organisation de la lutte des classes. Pour les propriétaires de filatures, la division au sein de la classe ouvrière (sur la base du genre, de l’ethnicité, de l’identité nationale et de la religion) était plus que bienvenue. Elle leur permettait de régner sans opposition en dressant une partie du monde ouvrier contre une autre. Le capital présumait la domination du travail par le capital. Le pouvoir du capital allait être renforcé en proportion de sa capacité à mobiliser d’autres structures de domination (telles que la race et le genre) au service de sa domination sur le travail.

Il serait possible de dire que l’approche de Marx était influencée par ces particularités du capitalisme industriel de Manchester et que l’attention qu’il porta aux doctrines du libre-échange, de la concurrence et de la liberté de commerce défendues par les industriels de la soi-disante École de Manchester de Richard Cobden et John Bright, déforma quelque peu sa vision des choses. Mais les inspecteurs des fabriques, les responsables de la santé publique et les rapports parlementaires ne limitaient pas leurs observations à Manchester. Ils sillonnaient le pays tout entier. Et Marx avait pleinement conscience  de l’influence propre au milieu industriel de Manchester au niveau idéologique et politique, et de leur énorme (pour cette époque) centralisation de richesse économique et de pouvoir.

Les résultats étaient en un sens prévisibles: « Par un beau matin de l’an de grâce 1836, un nommé Nassau W. Senior… un homme également destiné à ces hautes fonctions par sa science économique et son beau style… fut convoqué à Manchester pour y apprendre l’économie politique ».[10] En l’occurrence, Senior apprit que le profit des capitalistes était intégralement contenu dans la dernière heure de travail d’une journée de douze heure et que toute réduction de cette journée à, disons, dix heures, sonnerait la ruine du système capitaliste dès lors que les heures de réalisation du profit disparaîtraient.

Cette « soi-disante ‘analyse’ » entraîna une réplique féroce, dirigée tant contre le parlement que contre Senior, par nul autre que Horner lui-même, qui travailla aux côtés des inspecteurs des fabriques de 1833 à 1857 et « qui s’est acquis des droits immortels à la reconnaissance de la classe ouvrière anglaise »[11] comme l’observa Marx. Et bien entendu, la loi sur la journée de dix heures fut finalement adoptée. La réduction de la journée de travail fut, de l’avis de Marx, une avancée modeste et cependant décisive vers un avenir socialiste. Elle ouvrait un chemin vers le royaume de la liberté – comprise comme temps libre – pour les classes ouvrières.

Pour les industriels de Manchester de cette époque, un autre genre de liberté – « Sa Sainteté le Libre Échange », comme le dit Marx – était la seule qui comptait. L’économie du libre-échange était portée aux nues par l’École de Manchester et fut intégrée aux réformes à travers tout le pays et alignée sur les industries qui à cette époque dominaient le capitalisme mondial. Il s’avère que le libre-échange est l’éternel mantra des principales industries et puissances capitalistes. L’élaboration et la concrétisation de cette doctrine sous la forme des accords de l’OMC passés à la fin des années 1990 pour le compte des grandes entreprises transnationales et des États-Unis au titre de puissance hégémonique du moment, en sont la meilleure preuve.

En juin 1849, Marx vint s’installer à Londres où il passa le reste de vie. S’il n’eut pas d’implication dans la vie politique britannique, il s’y intéressa de près en suivant la presse et les débats parlementaires. Pendant un temps, il s’assura un indispensable revenu au titre de correspondant londonien du New York Daily Tribune. Au cours des années 1850, il s’efforça d’expliquer aux lecteurs de New York ce en quoi consistait la politique impériale britannique en rendant compte de la répression barbare de la révolte des Cipayes de 1857-8, de la tout aussi barbare seconde guerre de l’opium de 1858 en Chine, et de la dissolution de la Compagnie des Indes orientales au profit d’une administration impériale directe de l’Inde. Ces années-là se trouvaient être aussi celles durant lesquelles Marx était plongé dans la rédaction des Grundrisse. Le lien renouvelé avec la politique manchesterienne du libre-échange était évident.

Comme il l’observa en 1853:

« C’est seulement à titre accidentel, exceptionnel et transitoire que les classes dirigeantes de Grande-Bretagne ont manifesté leur intérêt pour le progrès de l’Inde. L’aristocratie souhaitait sa conquête, la finance son pillage, les industriels sa vente au rabais. Les industriels ont découvert que la transformation de l’Inde en un pays producteur est devenue d’une importance vitale pour eux (…) ».[12]

Le marché indien était depuis un certain temps déjà un débouché majeur pour l’énorme accroissement de la production de l’industrie cotonnière du Lancashire. La puissance impériale s’était chargée de la destruction d’une industrie cotonnière locale basée sur le métier à tisser à bras afin d’ « inonder [l’Inde] de filés et de cotonnades anglais ».[13] « Le besoin d’ouvrir de nouveaux marchés ou d’élargir les anciens » était aussi pressante en Inde qu’en Chine et le fait de ne pas y parvenir dans les deux cas signalait « une prochaine crise industrielle » liée au fait que « la demande pour les produits de Manchester et Glasgow ira en diminuant ».[14] 

La réponse des propriétaires de filatures fut de rationaliser l’espace économique de l’Inde en y développant le réseau de chemins de fer. Jusque-là, les indiens n’avaient pas pu utiliser de machines « pour travailler leur coton que l’on expédie par charrettes à bœufs, parfois sur des distances de mille deux cent kilomètres de terres humides, pour les transporter par bateau sur le Gange et de là, envoyé par-delà le Cap bonne espérance jusqu’en Angleterre pour être transformé et ensuite renvoyé aux indigènes à n’importe quel tarif au-dessus de quatre-vingt-dix pour cent de ce que coûte une telle opération. » Les maîtres des filatures voulaient, requéraient, et finalement finirent par obtenir un système de transport ferroviaire donnant accès à des matières premières à bas prix et à des marchés spatialement intégrés sur l’ensemble de tout le sous-continent indien. Marx note l’impressionnante augmentation du commerce britannique de produits cotonniers en direction de l’Inde, de 2,5 millions de livres sterling à 6,1 millions de livres sterling entre 1856 et 1859.

Il est important de tenir compte du caractère alors déjà global du système à cette époque. Le système manchestérien se fondait sur le travail des esclaves dans les champs de coton des États-Unis et les marchés des marchandises produites se trouvaient principalement en une Inde toujours sous le régime hiérarchique des castes. L’ensemble du système était sous le contrôle de l’administration impériale britannique au sein de laquelle le ministère des colonies, à Londres, était prêt à recourir   à la violence et à la répression directe de populations entières afin de garantir l’ouverture au commerce de la plus grande partie du monde.

Tandis que la bourgeoisie britannique en général, et les maîtres des filatures en particulier, étaient motivés par les intérêts les plus bas qui étaient prêts à défendre armés de l’hypocrisie la plus grossière, Marx quant à lui, espérait que la construction des chemins de fer entraînerait l’édification d’un système industriel en Inde«  la dissolution de la division du travail héréditaire, sur laquelle reposent les castes indiennes, ces entraves décisives au progrès indien et à la puissance indienne. »[15] La description de la mondialisation que l’on trouve dans Le Manifeste du parti communiste, garde son actualité :

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont évincées par de nouvelles industries, dont l’implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois.

A la place des anciens besoins que la production nationale satisfaisait, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de isolement d’autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et il en va des productions de l’esprit comme de la production matérielle. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.[16]

L’hypothèse de Marx était que les sentiments révolutionnaires attisés par ces processus créaient les possibilités d’une révolution socialiste dont le sort dépendrait de la manière dont les classes dirigeants du moment seraient « supplantées par le prolétariat industriel.[17] Les rapports entre l’industrialisme de Manchester, l’impérialisme et la lutte des classes étaient évidents, bien qu’en partie masqués par les doctrines du libre-échange qui, du temps de Marx, étaient promues par la pensée économique de l’École de Manchester et dans les écrits du socialiste ricardien John Stuart Mill.

Le socle matérialiste manchestérien de la pensée de Marx donna lieu à une théorie critique du rôle de l’impérialisme, tel que venu et compris depuis le centre plutôt que de la périphérie. Mais cet impérialisme n’était pas seulement affaire de colonisation de marchés. Il dépendait aussi de l’accès aux matières premières partout ailleurs dans le monde et, pour ce qui était du coton brut, Marx avait une conscience aiguë du fait qu’avant la guerre civile américaine, l’industrialisme de Manchester se basait sur les économies esclavagistes des États du Sud des États-Unis.

L’intersection entre un mode de production esclavagiste et un mode de production capitaliste en pleine expansion fut à l’origine d’une insondable brutalité au moment même où «  « le travail des peaux blanches ne peut pas s’émanciper là où le travail des peaux noires demeure marqué d’infamie ».[18] La situation de Manchester au sein de l’économie globale émergente du capitalisme du dix-neuvième siècle, faisant la médiation entre esclavagisme dans les champs de coton du Sud des États-Unis et les populations innombrables de l’Asie du Sud Est comme principal marché, était d’un grand intérêt. C’était là la forme initiale des réseaux globaux de production-consommation qui dominent le capital global de nos jours.

De Manchester à Birmingham

Si, en revanche, quarante ans après que Nassau Senior ait dû se rendre à Manchester, il avait été appelé à Birmingham, il aurait eu devant lui une structure industrielle bien différente, dans une situation globale bien différente, avec un mode d’exploitation du travail lui aussi tout autre (basé sur une augmentation rapide de la productivité du travail), produisant pour des marchés très différents. Une grande partie de la production était réalisée à relativement petite échelle (comparée aux proportions gargantuesques des filatures de coton), par du travail souvent hautement qualifié, intégrant même un certain degré de mécanisation primitive. La machine à vapeur de Matthew Bolton et James Watt, par exemple, était fabriquée à Smethwick à la périphérie de Birmingham. Toute la région des West Midlands était dominée par un secteur des machines-outils et de la métallurgie très différent des filatures de coton du Lancashire.

Plus encore, Birmingham était le centre de la production d’armes à feu et se spécialisait dans la production d’équipement militaires, de munitions et d’artillerie. Le marché pour de tels produits est étroitement lié aux dépenses d’État et aux contrats d’État. Mais le statut des industries de défense, et le rôle de ce que l’on connaît aux États-Unis couramment sous le nom de complexe militaro-industriel, se situe bien au-delà de ce que Marx aurait pu concevoir.

Au beau milieu de la « récession Reagan » de 1982, par exemple, alors que chômage dépassait les dix pour cent suite à la décision de Paul Volcker, président de la Réserve fédérale, de rehausser les taux d’intérêt de quatorze pour cent pour répondre à un taux d’inflation avoisinant les dix-sept pour cent, Reagan opéra des coupes impitoyables dans toutes les dépenses sociales, fit passer la tranche supérieure d’impôt d’environ soixante-dix pour cent à trente-cinq pour cent, et entra en guerre  avec PATCO, le syndicat des contrôleurs aériens, et le brisa ».

Il opta ensuite pour une augmentation massive des budgets de défense pour entraîner l’Union soviétique dans une gigantesque course à l’armement qui se termina de manière désastreuse pour les Soviétiques. Alors que le reste des États-Unis s’enfonçaient dans la crise économique, les industries de défense, distribuées le long d’un grand arc allant de la Virginie à Los Angeles en passant par les deux Carolines et le Texas pour remonter jusqu’au site de Boing à Seattle, connurent une phase d’expansion relevant pour certains d’un « keynésianisme militaire » (compte tenu de son financement déficitaire), amenant par la suite, au cours des années Bush Junior, certains dirigeants républicains comme Dick Cheney, à déclarer non sans opportunisme que « Reagan nous a appris que les déficits ne comptent pas ».

La mécanique de précision, la fabrication d’armes à feu et machines à vapeur, nécessitent des types de travail très différents de la supervision des métiers à tisser. Près d’un siècle plus tard, les West Midlands furent la région où l’industrie automobile prit racines, à Coventry, Aston et même Oxford, avec Birmingham pour centre de commerce, tout en évitant complètement Manchester et les villes cotonnières du Lancashire. Aux États-Unis, le modèle industriel des villes du textile du Massachusetts comme Lowell, de la même manière, était radicalement différent de celui des villes de l’acier comme Pittsburgh ou, bien plus tard, de Detroit et de l’industrie automobile.

Marx aurait pu en venir à des considérations théoriques sensiblement différentes dans Le Capital s’il s’était concentré sur l’industrialisme de Birmingham où, assez tôt, le changement technologique était devenu, comme il l’avait prédit, une activité économique à part entière. Il y avait là une forme d’organisation faisant largement appel à des économies d’échelle d’un genre que Marx avait reconnu et commenté dans le Capital.

Dans le cas de l’industrialisme de Birmingham, celui-ci était lié à l’émergence d’une main d’œuvre dotée de qualifications spécifiques concernant les machines-outils et disposant de niveaux de salaires modestes et néanmoins vivables dans un environnement culturel où la classe ouvrière était fondamentalement divisée sur la base de critères de capacités mentales ou manuelles. Un ouvrier doté de qualifications pour le forgeage de métaux dans la fabrication de machines à vapeur était un atout, et les employeurs devaient faire en sorte que de tels travailleurs ne leur échappent pas au profit d’entreprises concurrentes en Belgique, en France, ou n’importe où ailleurs sur le continent. Inversement, les manufacturiers de Birmingham s’accommodaient d’ouvriers qualifiés quelles que soient leurs origines (polonais, prussiens, et autres). La diversité d’origines ethniques ou religieuses était sans importance (alors qu’elle était d’une grande importance à Manchester) dès lors que ces qualifications étaient assurées.

La réprésentation de l’avenir propre à cette expérience était passablement différente de celle suggérée par l’expérience du Manchester des années 1840. Lorsque l’Association internationale des travailleurs fut fondée à Londres en 1864, en bonne part grâce à Marx, il y avait là le genre de travailleurs qualifiés et instruits que l’on retrouvait en France, en Italie, en Suisse, en Espagne et ailleurs encore.  La sophistication politique des horlogers du Jura, le long de la frontière suisse dans les années 1860, était légendaire à une époque où la scission entre courants marxistes et anarchistes n’avait pas encore eu lieu.

Ces militants étaient ceux-là mêmes qui se chargeaient des collectes et des envois de fonds en soutien aux grèves et autres luttes à travers l’Europe à la fin des années 1860, qui culminèrent avec la Commune de Paris en 1871, et dans lesquelles l’engagement international était important et bien accueilli. D’un autre côté, ces ouvriers relativement prospères formaient une « aristocratie ouvrière » dont Lénine devait craindre non seulement qu’elle apporte son soutien aux expéditions impérialistes et coloniales, mais qu’elle se montre toute disposée aux compromissions avec les stratégies du capital entrepreneurial.

Vers 1860, l’industriel Joseph Chamberlain (plus familièrement connu par son surnom de « Radical Joe ») en était venu à explorer diverses réformes municipales autour de l’accès au gaz et à l’eau potable, de l’éducation populaire et du logement pour l’amélioration du niveau de vie des classes ouvrières « respectables » et dûment qualifiées. Il parvint finalement à mettre en œuvre une partie de sa vision réformatrice en tant que maire de Birmingham. « Le socialisme du gaz et de l’eau » était alors perçu comme une réponse pratique pour toute une série de problèmes à l’origine d’un mécontentement généralisé des populations ouvrières locales qui elles-mêmes soutenaient ce programme.

Chamberlain prit des mesures pour concrétiser ces possibilités. Fort d’un relatif soutien ouvrier, « Radical Joe » devint par la suite un promoteur de l’expansion coloniale (la guerre des Boers en Afrique du Sud fut sa contribution la plus notable), poussé en partie par le refus qu’avait opposé à son réformisme le Parti conservateur. Il comprit que si les réformes locales et la croissance du marché intérieur étaient bloquées par le pouvoir de classe bourgeois, la seule option pour étendre le marché était de chercher un « remède spatial » sous la forme d’entreprises coloniales et du développement des marchés étrangers. La tristement célèbre partition de l’Afrique par les puissances coloniales lors de la Conférence de Berlin de 1885 fut le point d’aboutissement d’une phase de rivalités  interétatiques pour l’accès aux matières premières et pour les marchés en formation sur l’ensemble du continent africain.

L’image de l’avenir liée à l’industrialisme du Manchester des années 1840 et 1850 ne correspondait en rien au Birmingham des années 1870. Si le père d’Engels avait été propriétaire d’un établissement industriel dans la joaillerie, les armes à feu, ou les machines-outils à Birmingham plutôt que dans le textile à Manchester, Le Capital n’aurait probablement pas été écrit de la même manière, comme on l’a déjà observé. Cela dit, contre cette partialité apparente, Marx disposait des rapports des inspecteurs des fabriques et des écrits d’une classe ouvrière de plus en plus combative, face au capital en général plutôt qu’aux filatures de coton en particulier.

Où l’avenir du capital se forge-t-il désormais ?

L’observateur distrait pourrait être pardonné de penser que l’image de Manchester est toujours la bonne pour décrire les conditions de vie et de travail de l’usine Rana Plaza, dédiée au textile et au prêt-à-porter, à trente kilomètres de Dacca au Bangladesh, et dont l’effondrement, le 24 avril 2013 coûta la vie à 1129 ouvrières, pour la plupart, et faisant des blessées en bien plus grand nombre encore. Produisant des textiles et des vêtements de marque destinés aux marchés occidentaux, ces usines étaient continuellement sous pression pour réduire leurs coûts au profit des consommateurs occidentaux. Les salaires y étaient de famine et la discipline de travail, féroce.

On pourrait en dire autant du complexe de production de Foxconn à Shenzhen, en Chine, d’où sortent la plupart des produits Apple et où travaillent quelques 250 000 employés (400 000 selon certains) depuis 2011 dans un seul vaste ensemble industriel. Une série de suicides de travailleurs au cours de cette année-là incita l’entreprise à revêtir les logements qu’elle fournissait elle-même, et où s’entassaient ces travailleurs migrants, de kilomètres de filets destinés à retenir les personnes tentées de se jeter par la fenêtre. Il est aisé de prendre des descriptions des conditions de travail et de vie de ce que l’on range sous l’euphémisme de « marchés émergents » et de les annexer au chapitre du Capital sur la « journée de travail » sans remarquer de différence particulière. Pour des gens vivant dans de telles conditions, une dose de « socialisme du gaz et de l’eau » en plus d’un peu de réformisme à la « Radical Joe » leur paraîtraient un don du ciel. 

Le capital produit beaucoup de développement géographique inégal dont les qualités se retrouvent souvent dans les théories particulières auxquelles les économistes souscrivent. Marx observe, par exemple, que les théories protectionnistes défendues de son temps par l’économiste Henry Charles Carey exprimaient les besoins qu’avaient des industries embryonnaires de se défendre contre la domination de l’industrialisme britannique. La même logique a engendré les politiques industrielles de substitution aux importations largement pratiquées à travers l’Amérique latine dans les années 1960 sous l’égide de la Commission économique pour l’Amérique latine (ECLA).   

L’économiste français Frédéric Bastiat, ardent défenseur du libre-échange et des vertus du laissez-faire au début du 19e siècle, exprimait, par contraste, les luttes des industriels français pour se libérer des entraves que formait tout un maquis coûteux et confus de réglementations locales et nationales, d’impôts et d’ingérences. Cette situation fut répliquée plus tard en Amérique latine suite à la révocation néolibérale de l’ECLA et l’arrivée des politiques de libre-échange qui avaient les faveurs d’Augusto Pinochet et des généraux argentins à partir du milieu des années 1970. Même à l’époque de Marx, l’image de l’avenir projetée par les régions les plus avancées était perpétuellement changeante et géographiquement très diverse.

Se pose alors la question suivante : quel est, et où se trouve, la forme contemporaine de capitalisme qui projette l’image de notre propre avenir socialiste ? Est-ce l’usine textile Rana Plaza, l’industrialisme de Shenzhen, les travailleurs des hangars Amazon, de Google à San Francisco, de Microsoft à Seattle, ou la main-d’œuvre employée en masse dans les plus grands aéroports de la planète ? Cependant, les descriptions de Marx non seulement transmettaient une image de l’avenir de tous, mais aussi l’image de ce que pouvait être un autre reflet utopique socialiste ou communiste (comparable à celui que les socialistes utopiques des années 1840 se plaisaient à créer et que Marx et Engels avaient si fermement rejeté dans le Manifeste). Cette image, au contraire, provenait d’une négation matérialiste historique de toute l’horreur réellement existante de cette époque et de cet endroit.

Dans le cas de Marx, le point d’ancrage immédiat se situait résolument dans la production de masse et la reproduction sociale de la région industrielle de Manchester. La condition cruelle des ouvriers des fabriques, des ateliers, et au fond des mines, combinée aux conditions tout aussi lamentables de reproduction sociale dans l’urbanisation industrielle créée par le capital et si patiemment décrite par Engels, appellent leur négation. Les circonstances matérielles et le projet socialiste qu’elles indiquaient, parlaient d’elles-mêmes.

Ce qui signifie que le socialisme qui doit être construit en négation de ce tout ce qui est source de dégradation et de menaces dans le monde d’aujourd’hui doit être constamment adapté et géographiquement diversifié. Ces questions exigent la plus grande attention en ceci que, dans l’histoire des mouvements d’opposition anticapitalistes, il y a eu une tendance à fétichiser un certain imaginaire de l’avenir socialiste alors envisagé comme construction idéale, anhistorique.

Tout comme John Maynard Keynes craignait que nous courrions le risque permanent de rester inféodé à la pensée de tel ou tel économiste ayant rendu l’âme depuis bien longtemps, on voit se profiler la menace politique d’une adhésion à des idéaux et des idées de projets socialistes ou communistes morts de longue date. La fixité de nos formes mentales agit comme un frein non seulement sur notre capacité à penser, mais plus encore sur notre capacité à servir les projets politiques maintenant nécessaires à la création d’un monde socialiste plus juste, plus acceptable du point de vue écologique et plus émancipateur. 

Le dire ainsi ne revient pas à inviter un énième accès d’onirisme utopique (même si quelques concessions dans ce sens ne sauraient faire de mal). Il s’agit au contraire de construire une compréhension exacte et convenablement théorisée de ce qu’est le capital tel qu’il est aujourd’hui, tout comme l’inspection des fabriques avait permis de le faire du temps de Marx, et sur cette base, entreprendre une démarche pragmatique de création d’une voie socialiste nouvelle, adaptée à notre situation actuelle.

Ce que ceci peut signifier, cependant, dépend de conditions géographiques. Les problèmes posés par le capital en Amérique latine sont tout autres que ceux observés en Suède où le pays tout entier prit le deuil suite au décès du fondateur d’IKEA, Ingvar Kamprad, érigé en héro populaire national. Malgré cela, persiste une certaine habitude désespérante à concevoir le socialisme de manière extérieure à tout ancrage historique et géographique, quand bien même les lois fondamentales du mouvement du capital seraient suffisamment invariantes et universelles dans le capitalisme pour exiger et imposer l’ordre partout.

Il est révélateur, de ce point de vue, que lorsque Lénine accéda au pouvoir en Russie en 1917, il mit en œuvre une politique industrielle inspirée des principes conçus par Henry Ford, voie jugée la plus sure et la plus rapide pour accroître la productivité du travail et construire une économie capable de résister aux forces contre-révolutionnaires qui visaient à mettre en échec la révolution communiste balbutiante.

La stratégie de Lénine réussit à mettre sur pieds des capacités industrielles, mais au prix d’une perpétuation de rapports sociaux propres au capital. Lorsque la Chine fit son entrée dans l’économie globale après 1978, et surtout, lorsqu’elle signa les accords de l’OMC en 2001, elle n’eut pas d’autre choix que de se soumettre aux lois du mouvement du capital. L’opération de ces lois est celle qui relie l’industrialisme du Manchester des années 1840 au contexte contemporain des usines Foxconn de Shenzhen et de Rana Plaza au Bangladesh. Raison aussi pour laquelle la Chine suit maintenant le modèle de la Silicon Valley, où le futur du capitalisme prend des contours tout autres, tout en essayant d’offrir une version du socialisme du gaz et de l’eau à côté de zones de « prospérité commune » offrant l’égalité d’accès au logement, à la santé et à l’éducation (les « trois montagnes » que doit gravir la Chine pour contenir la montée des mécontentements).

Si l’œuvre de Marx peut sembler pour certains être celle d’un économiste (eurocentriste) dépassé de longue date, il demeure que nous vivons toujours sous le règne du capital. La théorie de la circulation et de l’accumulation du capital formulée par Marx, pour incomplète qu’elle puisse être, reste entièrement d’actualité. Elle va bien au-delà des singularités de Manchester et ses « abstractions concrètes » sont suffisamment rigoureuses et flexibles pour englober Manchester et Birmingham, ou Shenzhen et la Silicon Valley, pourvu que l’on tienne compte des circonstances particulières dans lesquelles travaillait Marx.

Son analyse de la plus-value relative est intimement liée à l’expérience britannique dans laquelle le système Manchestérien et l’industrie cotonnière occupent une place centrale. Du temps de Marx, la forme industrielle du capital et des lois du mouvement qui lui sont propres, ne valaient que pour la Grande-Bretagne, l’ouest de l’Europe et la côte est des États-Unis, avec quelques développements marchands disséminés à travers le monde. Mais de nos jours, la dynamique inexorable et illimitée d’extension et de pénétration du marché soumet presque partout l’économie aux lois du mouvement du capital découvertes par Marx.

L’analyse faite par Marx de ces lois et de leur fonctionnement est plus pertinente que jamais – ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que la lecture que nous en faisons ne peut être améliorée et étendue, ou que leur interprétation et leur application devraient aller de soi. L’accusation d’eurocentrisme doit être comprise au regard du fait que le capital lui-même est sans doute eurocentrique, au sens où il est d’abord apparu dans des formes à la fois reconnaissables et hégémoniques dans les cités-États italiennes avant de se transformer en passant sous la tutelle des Pays-Bas (avec Amsterdam pour centre), puis de la Grande-Bretagne (où Marx fit sa découverte), puis des États-Unis au cours du siècle dernier. 

Ces déplacements hégémoniques, selon Giovanni Arrighi, ont induit à la fois un changement d’échelle et une consolidation de formes institutionnelles déployées dans le cadre de la formation du pouvoir d’État capitaliste. Mais tout comme Marx, vers la fin de sa vie, repéra la remise en question de l’hégémonie britannique par la dynamique de centralisation du capital aux États-Unis après la fin de la guerre civile, on se demande aujourd’hui dans quelle mesure une influence sino-centrée commence à prendre forme face à l’hégémonie américaine.

La rareté d’information que Marx déplorait n’est plus un problème pour nous. Nous ne manquons pas de données détaillées sur les conditions des classes ouvrières à l’échelle mondiale, sur les conditions de leur reproduction locale, sur l’insuffisance des dispositifs de protection sociale, et sur les terribles conditions, proches de l’esclavage, qui sévissent dans certaines régions. Il existe quantité d’enquêtes sur les conditions de vie et d’éducation exécrables dans bien des endroits du monde et sur la misère qui accable des populations disposant d’à peine de quoi vivre.

Il y a pléthore de monographies de recherche et d’épais rapports publiés par des organisations internationales, que ce soit les Nations Unies, la Banque mondiale, le FMI, la Banque des règlements internationaux et l’OCDE, et sans parler des masses de données collectées par les ONG (on pense par exemple aux rapports périodiques d’OXFAM), les agences étatiques, les organisations commerciales (à des fins commerciales, certes, mais toujours instructives).

Nous souffrons davantage de surabondance que de pénurie d’information. Les techniques de collecte massive de données et de traitement médiatique ont proliféré. Mais il existe beaucoup de désinformation (maintenant rebaptisée « fake news »). Ce surcroît d’information, à divers titres, est plus un problème qu’un bienfait. Le foisonnement est tel que, pour la plupart des gens, il n’est, au mieux, que très partiellement accessible, au pire, incompréhensible. Bien des « experts » invités à nous éclairer s’avèrent aussi déboussolés que n’importe qui d’autre, même lorsqu’ils parviennent à mettre de côté leur héritage de présupposés idéologiques légués par plusieurs siècles de savoir bourgeois erroné sur des sujets relatifs à ce qu’on appelle luttes de classe et économie politique.

L’analyse et l’interprétation de l’information sont matière à débat, et leur présentation médiatique vise autant l’exploitation politique que la pédagogie. D’où certains problèmes de taille. Pour Marx, il était relativement facile d’avoir une vision d’ensemble, ne serait-ce qu’à partir de l’industrialisme manchestérien et des rapports de l’inspection des fabriques, et d’envisager les négations qui devaient définir un projet socialiste pour ce lieu et cette époque. Dans notre cas, le défi semble autrement plus ardu et peut avoir quelque chose d’insaisissable.

Notre point de départ le plus évident est celui que nous donnent les luttes et contestations politiques dans le monde aujourd’hui, en tenant compte de leur trajectoire faite d’oscillations entre droite et gauche qui imprègnent et influencent le cours des choses. Il semble que l’on observe une explosion des luttes du monde du travail à travers la planète, annoncées et portées par les organisations syndicales comme spontanées ou purement réactives face aux défaillances des politiques publiques ou à la rapacité manifeste des grandes entreprises. Nombre de ces luttes, en Inde, au Bangladesh, en Indonésie et en Chine, par exemple, rappellent les luttes traditionnelles qui virent le jour contre l’industrialisme de Manchester.

Mais la majorité des grands mouvements de masse des dernières années ont concerné l’incapacité du modèle économique dominant à garantir les conditions nécessaires de la vie quotidienne censées satisfaire ne serait-ce que les besoins les plus élémentaires de la plus grande partie de la population. La dégradation de la nature et l’aggravation continue de l’inégalité sociale, principalement mesurée tant à partir des biens et des avoirs financiers que des revenus, engendrent un relatif dénuement à l’origine d’une vague de profonds mécontentements. L’austérité souvent exigée pourrait être acceptable si nous ne savions rien de l’énorme quantité richesse et de pouvoir aspirée hors de l’économie par les oligarques et les autocrates qui eux-mêmes exercent tant d’influence sur les politiques publiques.

Si les mouvements Occupy contre le « 1% » des plus riches n’ont pas réussi à tenir dans la durée, l’amertume et la sensibilité accrue à des inégalités toujours plus grandes plutôt que l’inverse, elles, sont toujours là. Ce genre de situation permet le type d’ancrage matérialiste-historique à partir duquel quelqu’un comme Thomas Piketty peut raviver la tradition du socialisme ricardien sans faire appel à la théorie de la valeur travail et pour défendre le principe d’une taxation universelle sur la richesse à échelle globale.

Comment interpréter cette histoire, donc, et cette situation, au regard de stratégies socialistes quelles qu’elles soient ? Une perspective socialiste doit reconnaître les qualités, les problèmes et les contestations qui prennent forme tant au sein de la totalité de la circulation de la force de travail qu’au point où celle-ci recoupe l’accumulation du capital. Quand l’aliénation domine l’ensemble des différents moments de la circulation de la force de travail, de sérieux problèmes se profilent. Chose que la soi-disant « analyse » de l’économie contemporaine s’évertue bien plus à masquer qu’à révéler.

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Publié initialement par Jacobin. Traduit par Thierry Labica pour Contretemps.


Notes

[1] Célèbre expression tirée du non moins célèbre poème « Jerusalem » de William Blake (1757-1827).  « Mills » est habituellement traduit par « moulins » qui cependant perd la référence aux « cotton mills », c’est à dire aux filatures de coton, incarnation-type du monde industriel naissant.

[2] Karl Marx, Le Capital. Livre I, Paris, PUF, 1993, p. 5 – Préface à la 1ère édition allemande (1867). 

[3] Ibid., p. 5-6.

[4] Walter Rodney, « Marxism and African Liberation (1975) [en ligne].

[5] « Marxism and Black Liberation », art. cit.

[6] Amilcar Cabral, Unité et lutte, t. 1 : L’arme de la théorie, Paris, Maspero, 1975, p. 304 [extrait accessible en ligne]

[7] Marx, Le Capital. Livre I, op. cit., p. 633.

[8] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Paris, Editions sociales, 1980, t. 2, p. 49.

[9] NdT. Wikipedia propose la définition suivante : «Un monopsone est un marché sur lequel un seul demandeur se trouve face à un nombre important d’offreurs ou, plus généralement, où la demande a un pouvoir de marché sur l’offre. C’est la situation symétrique à celle du  monopole, dans lequel un seul offreur fait face à de nombreux demandeurs.» 

[10] Marx, Le Capital. Livre I, op. cit., p. 250.

[11] Ibid., p. 251.

[12] Marx, « Les conséquences futures de la domination britannique en Inde », New York Daily Tribune, 8 août 1853, in Karl Marx, Œuvres, t. IV, Politique I, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1994, p. 732. Traduction de Maximilien Rubel modifiée.

[13] Marx, « La Compagnie des Indes orientales. Son histoire et ses résultats », New York Daily Tribune, 11 juillet1853, in Marx, Œuvres, t. IV…,op. cit., p. 727.

[14] Marx, « La révolution en Chine et en Europe », in Marx, Œuvres, t. IV, op. cit., p. 709, 710. 

[15] Marx, « Les conséquences futures… », art. cit., Œuvres t. IV, p. 734.

[16] Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Editions sociales, 1972, édition bilingue, p. 41-43.

[17] Marx, « Les conséquences futures… », art. cit., p. 734.

[18] Marx, Le Capital. Livre Iop. cit., p. 336.

13 juillet 2026

David Harvey : quel marxisme pour le 21e siècle ?

Karl Marx développa sa critique du capitalisme en étudiant les « sombres filatures sataniques »[1] d’Angleterre. Mais comme le montre ici David Harvey, Marx comprenait le capitalisme comme système global, générateur de polarisation et d’inégalités à l’échelle de la planète. L'eurocentrisme qui lui est souvent reproché de nos jours ne fait que suivre ce mouvement d’expansion mondiale du capital à partir de son foyer originel européen. S’il vivait aujourd’hui, il encouragerait les socialistes à s’intéresser autant à la Silicon Valley qu’à Shenzhen.

Ce texte - traduit par Thierry Labica - est extrait de son livre, The Story of Capital: What Everyone Should Know About How Capital Works, paru chez Verso le 24 février 2026. 

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Karl Marx a situé ses recherches théoriques sur le mode de production du capital et des lois de son mouvement dans le contexte du capitalisme industriel britannique, entre les années 1840 et les années 1860. Sa conviction initiale était que « le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer aux pays moins développés l’image de leur propre avenir »[2]. La question de savoir si cette conviction était justifiée, bien entendu, reste ouverte.

Vers la fin de sa vie, après des recherches intensives en anthropologie et une observation minutieuse du cas russe en particulier, Marx se mit à douter de sa proposition, ouvrant la voie à une critique relevant, pour beaucoup, de son eurocentrisme. Ce qui toutefois n’est pas en doute, c’est la profondeur et de l’ampleur des connaissances de Marx sur la situation du capital industriel dans la Grande-Bretagne du 19e siècle.

Made in Manchester

En l’occurrence, Marx eut la chance de pouvoir accéder à une immense archive de matériaux de recherche réunie par les inspecteurs britanniques de fabriques missionnés par l’État, par les responsables de la santé publique et par des enquêtes parlementaires allant du travail des enfants jusqu’aux pratiques bancaires. Il reconnut pleinement l’importance de ces ressources pour ses propres interprétations et se plaignit de « l’état lamentable » de l’information venant d’ailleurs. 

« Nous serions épouvantés par la situation qui règne dans nos propres pays, si nos gouvernements et nos parlements, ainsi que cela se pratique en Angleterre, instituaient périodiquement des commissions d’enquête sur les rapports et les réalités économiques, si ces commissions étaient munies des mêmes pleins pouvoirs que ceux dont elles disposent outre-Manche pour explorer la vérité, si l’on pouvait trouver à cette fin des hommes aussi compétents, impartiaux et inflexibles que les inspecteurs de fabrique anglais, les rapporteurs médicaux sur la « Public Health » [santé publique], ou les commissaires nommés spécialement pour enquêter sur l’exploitation des femmes et des enfants, sur les conditions de logement et d’alimentation, etc. ».[3]

Les inspecteurs des fabriques anglais et les responsables de santé tels que Leonard Horner, M. Scriven et le Dr Greenshaw (pour ne nommer que ceux-là) étaient des personnages clés. Il faut imaginer combien peu satisfaisant et dépourvu d’intérêt serait le premier volume du Capital sans les descriptions fournies par ces représentants de l’État.

Marx rassembla aussi un vaste trésor d’articles de presse, de pamphlets, de livres concernant tous les aspects de l’économie politique (comme par exemple ceux d’Andrew Ure et de Charles Babbage sur la technologie des machines). Enfin, son ami et protecteur, Friedrich Engels, non seulement fut pour lui une source d’inspiration avec La condition de la classe laborieuse en Angleterre en 1844, remarquable œuvre de jeunesse, mais en outre, il partagea avec lui son observation continue de la vie et du travail à Manchester, dont il avait une expérience de première main du fait de sa participation à la gestion de la l’entreprise familiale dans cette ville.  

En plus du reste, Engels eut la possibilité de voir Manchester à travers le regard de sa compagne, Mary Burns, une ouvrière irlandaise. C’est elle qui lui fit découvrir l’insalubrité fétide des quartiers d’habitation du prolétariat de migrants irlandais de la ville. Les fondements matérialistes-historiques poursuivis sans relâche par Marx dans son travail théorique lui venaient de Horner, Burns et Engels. D’où l’extraordinaire aura d’exactitude et d’authenticité qui se dégage des écrits de Marx. D’où, aussi, cette force des théorisations de Marx datant de cette période, restée intacte jusqu’à notre époque, pourtant si différente de la sienne. Mais ceci tend également à accréditer l’idée selon laquelle les formulations théoriques de Marx pourraient être héritières de ces particularités propres au cas de Manchester, et plus généralement, à un certain anglocentrisme, ou eurocentrisme.

Le capital se globalise

Cependant, en tant que système économique, le capital était lui-même d’origine eurocentrique et n’a jamais cessé de l’être. Il commença par prendre une forme industrielle en Grande-Bretagne et se déploya à la terre entière, mais ce faisant, il dût s’adapter à différents contextes et prendre différents contours. Il dût parfois se confronter à des formations sociales proto-capitalistes ici, et là, à des formes hybrides. Marx dut encore envisager le problème posé par des régions de développement arrêté, par des économies régionales où des obstacles apparemment insurmontables empêchaient un développement capitaliste en bonne et due forme (par exemple, le sud des États-Unis jusqu’à une période récente, ou la région arriérée de l’Italie méridionale auquel Antonio Gramsci eut à se confronter).

Marx universalise les qualités et le caractère du mode de production capitaliste à partir des singularités de la Grande-Bretagne du milieu du dix-neuvième siècle en général et de l’industrialisme de Manchester en particulier. En théoriser la nature était ce défi qui, avant Marx, avait troublé tant Adam Smith que David Ricardo. Comment faire émerger quelques concepts universels d’une énorme et foisonnante archive de pratiques sociales, entre échange marchand et production capitaliste omniprésente, et comment faire en sorte que l’appareil conceptuel qui en ressort, quel qu’il soit, s’avère adéquat  (selon les termes de Marx) à des interprétations valables des « lois du mouvement » du capital en général. À ce jour, il reste à savoir si les lois du mouvement du capital repérées par Marx s’appliquent de manière aussi convaincante à la Chine, au  Bangladesh, à l’Union Européenne et aux États-Unis.

En s’efforçant de trouver une réponse à ce genre de question (à laquelle toute théorisation du capital doit se confronter), Marx  doit d’abord se confronter à un intense hostilité dirigée contre toute chose marxiste, particulièrement dans le cas de la tradition anglo-américaine. Comme Walter Rodney l’observe non sans humour, « on sait que [le marxisme] est une absurdité sans le lire et rien n’oblige à le lire parce qu’on sait que c’est une absurdité ». [4]

Quand bien même les développements de Marx auraient été exacts et pertinents pour le lieu et l’époque où elles virent le jour, leur validité pour Lénine et Mao Zedong comme pour des mouvements aussi divers que le mouvement révolutionnaire d’Amilcar Cabral en Guinée-Bissau, le gouvernement révolutionnaire de Thomas Sankara au Burkina Faso, ou les œuvres révolutionnaires de Walter Rodney en Guyane, ne va pas de soi et c’est chez ce dernier que l’on la clarification probablement la plus concise. L’important ne tient pas tant aux découvertes de Marx elles-mêmes, qui portent toujours les traces des circonstances de leur lieu et de leur époque, mais la méthode d’enquête et de recherche elle-même qui l’a amené aux découvertes en question.

Le marxisme « pose la perspective de la relation de l’homme au monde matériel […] et de son moment de développement historique, où il se dissocie consciemment de, et se retourne contre tous les autres modes de perceptions qui commencèrent avec des idées, des concepts et des mots. » Le marxisme « s’enracine dans les conditions matérielles et les rapports sociaux au sein de la société ». C’est le point de départ, explique Rodney : « une méthodologie qui part d’une analyse de toute société, de toute situation, en cherchant les rapports qui se forment dans l’activité productive entre les hommes. » Tout un ensemble de choses en découlent :

« La conscience de l’homme se forme dans l’intervention dans la nature, la nature elle-même est humanisée au gré de cette interaction avec le travail humain, et le travail humain produit un flux ininterrompu de technologie qui à son tour engendre d’autres rapports sociaux. » [5] 

Voilà l’esprit du matérialisme historique de Marx et du Manifeste du parti communiste à l’œuvre.   

Dans la mesure où tout notre être se trouve désormais immergé dans un monde matériel dominé par le capital et la géopolitique de l’impérialisme du capital, la méthode de recherche doit s’orienter vers la compréhension du « moteur au cœur du système » afin d’exposer et de renverser « les types d’exploitation que l’on trouve au sein du mode de production capitaliste. » D’où le caractère révolutionnaire de la théorie qui en résulte. Comme le dit Cabral : certaines révolutions ont pu avoir des théories révolutionnaires défaillantes, mais « personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire  »[6] Si les conditions matérielles de production et des rapports sociaux en Guinée-Bissau ont été le point de départ, l’aboutissement, pour Cabral, passe par une mobilisation généralisée du pouvoir de la théorie révolutionnaire.

En concentrant toute son attention sur l’industrialisme de Manchester, Marx présume que les marchands, les banquiers, et les intérêts fonciers sont venus occuper le rôle secondaire au service d’un capital industriel tout puissant. Dans les deux premiers livres du Capital, Marx se désintéresse, en général, de ces autres fractions du capital. Dans le premier livre, par exemple, il présuppose explicitement que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur (le marché fonctionne parfaitement), que « le capital parcourt d’une manière normale son procès de circulation   »[7], et que la fragmentation de la survaleur en rente, intérêt et profit sur le capital marchand n’affecte en rien l’accumulation. Dans les Grundrisse, Marx n’hésite pas à affirmer que « les lois du capital ne se réalisent complètement que dans le cadre d’une concurrence et d’une production industrielle illimitées ».[8] Ceci évacue tout problème que pourraient induire des restrictions d’État sur la concurrence, la monopolisation, ou la concentration excessive de capital.

Rien n’interdit ce genre d’abstraction, mais des modifications majeures de la théorie peuvent être nécessaires dans le cas de restrictions sur la concurrence et de variations dans les rapports de force entre les différentes fractions du capital. Il est tout à fait improbable, par exemple, que les lois du mouvement du capital industriel soient les mêmes que celles du capital marchand, ou bancaire, ou foncier.

Plus récemment, par exemple, le capital industriel a été de plus en plus mis sous la tutelle du pouvoir monopsone[9] de capitalistes marchands tels que Walmart, Ikea, et les principales entreprises du prêt-à-porter et de l’électronique (comme Apple). Il existe des secteurs entiers de l’économie (comme la sous-traitance agricole) dans lesquels les producteurs directs sont aux ordres des marchands ou d’autres intermédiaires. De la même manière, le pouvoir du secteur bancaire et financier, de la dette et du crédit, du capital foncier et immobilier, selon le moment et le lieu, a joué un rôle décisif dans les contours pris par l’accumulation du capital et des ses crises. On reviendra plus tard sur les révisions  que de telles transformations imposent dans la théorie du capital chez Marx.

La focalisation de Marx sur l’industrialisme de Manchester implique que l’on se confronte aux particularités des procès de travail dans les filatures de coton et de la nature du marché du travail qui en résultait. Les tisserands travaillant sur métiers mécaniques étaient principalement des opérateurs de machines. Le transfert de qualifications du travailleur à la machine (transfert dont Marx traite longuement dans le Capital et dans les Grundrisse) induisait une déqualification d’une grande partie de la main d’œuvre. Les ouvriers irlandais et les femmes pouvaient aisément remplacer ce qui avait traditionnellement été un artisanat masculin semi-qualifié sur métiers à bras, dans le cadre, il est vrai, d’un travail à domicile dans lequel les marchands fournissaient la matière première et venaient collecter le produit fini.

La pression induite sur les salaires et les conditions de vie due à l’embauche de travailleurs irlandais plaçait Marx devant une difficulté. Après s’être livré à une critique cinglante des Irlandais pour leur rôle dans la révision à la baisse de la valeur de la force de travail, il en vint à reconnaître que la solution résidait dans l’élévation du niveau de conscience de cette main d’œuvre irlandaise comme première étape nécessaire dans l’organisation de la lutte des classes. Pour les propriétaires de filatures, la division au sein de la classe ouvrière (sur la base du genre, de l’ethnicité, de l’identité nationale et de la religion) était plus que bienvenue. Elle leur permettait de régner sans opposition en dressant une partie du monde ouvrier contre une autre. Le capital présumait la domination du travail par le capital. Le pouvoir du capital allait être renforcé en proportion de sa capacité à mobiliser d’autres structures de domination (telles que la race et le genre) au service de sa domination sur le travail.

Il serait possible de dire que l’approche de Marx était influencée par ces particularités du capitalisme industriel de Manchester et que l’attention qu’il porta aux doctrines du libre-échange, de la concurrence et de la liberté de commerce défendues par les industriels de la soi-disante École de Manchester de Richard Cobden et John Bright, déforma quelque peu sa vision des choses. Mais les inspecteurs des fabriques, les responsables de la santé publique et les rapports parlementaires ne limitaient pas leurs observations à Manchester. Ils sillonnaient le pays tout entier. Et Marx avait pleinement conscience  de l’influence propre au milieu industriel de Manchester au niveau idéologique et politique, et de leur énorme (pour cette époque) centralisation de richesse économique et de pouvoir.

Les résultats étaient en un sens prévisibles: « Par un beau matin de l’an de grâce 1836, un nommé Nassau W. Senior… un homme également destiné à ces hautes fonctions par sa science économique et son beau style… fut convoqué à Manchester pour y apprendre l’économie politique ».[10] En l’occurrence, Senior apprit que le profit des capitalistes était intégralement contenu dans la dernière heure de travail d’une journée de douze heure et que toute réduction de cette journée à, disons, dix heures, sonnerait la ruine du système capitaliste dès lors que les heures de réalisation du profit disparaîtraient.

Cette « soi-disante ‘analyse’ » entraîna une réplique féroce, dirigée tant contre le parlement que contre Senior, par nul autre que Horner lui-même, qui travailla aux côtés des inspecteurs des fabriques de 1833 à 1857 et « qui s’est acquis des droits immortels à la reconnaissance de la classe ouvrière anglaise »[11] comme l’observa Marx. Et bien entendu, la loi sur la journée de dix heures fut finalement adoptée. La réduction de la journée de travail fut, de l’avis de Marx, une avancée modeste et cependant décisive vers un avenir socialiste. Elle ouvrait un chemin vers le royaume de la liberté – comprise comme temps libre – pour les classes ouvrières.

Pour les industriels de Manchester de cette époque, un autre genre de liberté – « Sa Sainteté le Libre Échange », comme le dit Marx – était la seule qui comptait. L’économie du libre-échange était portée aux nues par l’École de Manchester et fut intégrée aux réformes à travers tout le pays et alignée sur les industries qui à cette époque dominaient le capitalisme mondial. Il s’avère que le libre-échange est l’éternel mantra des principales industries et puissances capitalistes. L’élaboration et la concrétisation de cette doctrine sous la forme des accords de l’OMC passés à la fin des années 1990 pour le compte des grandes entreprises transnationales et des États-Unis au titre de puissance hégémonique du moment, en sont la meilleure preuve.

En juin 1849, Marx vint s’installer à Londres où il passa le reste de vie. S’il n’eut pas d’implication dans la vie politique britannique, il s’y intéressa de près en suivant la presse et les débats parlementaires. Pendant un temps, il s’assura un indispensable revenu au titre de correspondant londonien du New York Daily Tribune. Au cours des années 1850, il s’efforça d’expliquer aux lecteurs de New York ce en quoi consistait la politique impériale britannique en rendant compte de la répression barbare de la révolte des Cipayes de 1857-8, de la tout aussi barbare seconde guerre de l’opium de 1858 en Chine, et de la dissolution de la Compagnie des Indes orientales au profit d’une administration impériale directe de l’Inde. Ces années-là se trouvaient être aussi celles durant lesquelles Marx était plongé dans la rédaction des Grundrisse. Le lien renouvelé avec la politique manchesterienne du libre-échange était évident.

Comme il l’observa en 1853:

« C’est seulement à titre accidentel, exceptionnel et transitoire que les classes dirigeantes de Grande-Bretagne ont manifesté leur intérêt pour le progrès de l’Inde. L’aristocratie souhaitait sa conquête, la finance son pillage, les industriels sa vente au rabais. Les industriels ont découvert que la transformation de l’Inde en un pays producteur est devenue d’une importance vitale pour eux (…) ».[12]

Le marché indien était depuis un certain temps déjà un débouché majeur pour l’énorme accroissement de la production de l’industrie cotonnière du Lancashire. La puissance impériale s’était chargée de la destruction d’une industrie cotonnière locale basée sur le métier à tisser à bras afin d’ « inonder [l’Inde] de filés et de cotonnades anglais ».[13] « Le besoin d’ouvrir de nouveaux marchés ou d’élargir les anciens » était aussi pressante en Inde qu’en Chine et le fait de ne pas y parvenir dans les deux cas signalait « une prochaine crise industrielle » liée au fait que « la demande pour les produits de Manchester et Glasgow ira en diminuant ».[14] 

La réponse des propriétaires de filatures fut de rationaliser l’espace économique de l’Inde en y développant le réseau de chemins de fer. Jusque-là, les indiens n’avaient pas pu utiliser de machines « pour travailler leur coton que l’on expédie par charrettes à bœufs, parfois sur des distances de mille deux cent kilomètres de terres humides, pour les transporter par bateau sur le Gange et de là, envoyé par-delà le Cap bonne espérance jusqu’en Angleterre pour être transformé et ensuite renvoyé aux indigènes à n’importe quel tarif au-dessus de quatre-vingt-dix pour cent de ce que coûte une telle opération. » Les maîtres des filatures voulaient, requéraient, et finalement finirent par obtenir un système de transport ferroviaire donnant accès à des matières premières à bas prix et à des marchés spatialement intégrés sur l’ensemble de tout le sous-continent indien. Marx note l’impressionnante augmentation du commerce britannique de produits cotonniers en direction de l’Inde, de 2,5 millions de livres sterling à 6,1 millions de livres sterling entre 1856 et 1859.

Il est important de tenir compte du caractère alors déjà global du système à cette époque. Le système manchestérien se fondait sur le travail des esclaves dans les champs de coton des États-Unis et les marchés des marchandises produites se trouvaient principalement en une Inde toujours sous le régime hiérarchique des castes. L’ensemble du système était sous le contrôle de l’administration impériale britannique au sein de laquelle le ministère des colonies, à Londres, était prêt à recourir   à la violence et à la répression directe de populations entières afin de garantir l’ouverture au commerce de la plus grande partie du monde.

Tandis que la bourgeoisie britannique en général, et les maîtres des filatures en particulier, étaient motivés par les intérêts les plus bas qui étaient prêts à défendre armés de l’hypocrisie la plus grossière, Marx quant à lui, espérait que la construction des chemins de fer entraînerait l’édification d’un système industriel en Inde«  la dissolution de la division du travail héréditaire, sur laquelle reposent les castes indiennes, ces entraves décisives au progrès indien et à la puissance indienne. »[15] La description de la mondialisation que l’on trouve dans Le Manifeste du parti communiste, garde son actualité :

Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont évincées par de nouvelles industries, dont l’implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois.

A la place des anciens besoins que la production nationale satisfaisait, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de isolement d’autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et il en va des productions de l'esprit comme de la production matérielle. Les œuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.[16]

L’hypothèse de Marx était que les sentiments révolutionnaires attisés par ces processus créaient les possibilités d’une révolution socialiste dont le sort dépendrait de la manière dont les classes dirigeants du moment seraient « supplantées par le prolétariat industriel.[17] Les rapports entre l’industrialisme de Manchester, l’impérialisme et la lutte des classes étaient évidents, bien qu’en partie masqués par les doctrines du libre-échange qui, du temps de Marx, étaient promues par la pensée économique de l’École de Manchester et dans les écrits du socialiste ricardien John Stuart Mill.

Le socle matérialiste manchestérien de la pensée de Marx donna lieu à une théorie critique du rôle de l’impérialisme, tel que venu et compris depuis le centre plutôt que de la périphérie. Mais cet impérialisme n’était pas seulement affaire de colonisation de marchés. Il dépendait aussi de l’accès aux matières premières partout ailleurs dans le monde et, pour ce qui était du coton brut, Marx avait une conscience aiguë du fait qu’avant la guerre civile américaine, l’industrialisme de Manchester se basait sur les économies esclavagistes des États du Sud des États-Unis.

L’intersection entre un mode de production esclavagiste et un mode de production capitaliste en pleine expansion fut à l’origine d’une insondable brutalité au moment même où «  « le travail des peaux blanches ne peut pas s’émanciper là où le travail des peaux noires demeure marqué d’infamie ».[18] La situation de Manchester au sein de l’économie globale émergente du capitalisme du dix-neuvième siècle, faisant la médiation entre esclavagisme dans les champs de coton du Sud des États-Unis et les populations innombrables de l’Asie du Sud Est comme principal marché, était d’un grand intérêt. C’était là la forme initiale des réseaux globaux de production-consommation qui dominent le capital global de nos jours.

De Manchester à Birmingham

Si, en revanche, quarante ans après que Nassau Senior ait dû se rendre à Manchester, il avait été appelé à Birmingham, il aurait eu devant lui une structure industrielle bien différente, dans une situation globale bien différente, avec un mode d’exploitation du travail lui aussi tout autre (basé sur une augmentation rapide de la productivité du travail), produisant pour des marchés très différents. Une grande partie de la production était réalisée à relativement petite échelle (comparée aux proportions gargantuesques des filatures de coton), par du travail souvent hautement qualifié, intégrant même un certain degré de mécanisation primitive. La machine à vapeur de Matthew Bolton et James Watt, par exemple, était fabriquée à Smethwick à la périphérie de Birmingham. Toute la région des West Midlands était dominée par un secteur des machines-outils et de la métallurgie très différent des filatures de coton du Lancashire.

Plus encore, Birmingham était le centre de la production d’armes à feu et se spécialisait dans la production d’équipement militaires, de munitions et d’artillerie. Le marché pour de tels produits est étroitement lié aux dépenses d’État et aux contrats d’État. Mais le statut des industries de défense, et le rôle de ce que l’on connaît aux États-Unis couramment sous le nom de complexe militaro-industriel, se situe bien au-delà de ce que Marx aurait pu concevoir.

Au beau milieu de la « récession Reagan » de 1982, par exemple, alors que chômage dépassait les dix pour cent suite à la décision de Paul Volcker, président de la Réserve fédérale, de rehausser les taux d’intérêt de quatorze pour cent pour répondre à un taux d’inflation avoisinant les dix-sept pour cent, Reagan opéra des coupes impitoyables dans toutes les dépenses sociales, fit passer la tranche supérieure d’impôt d’environ soixante-dix pour cent à trente-cinq pour cent, et entra en guerre  avec PATCO, le syndicat des contrôleurs aériens, et le brisa ».

Il opta ensuite pour une augmentation massive des budgets de défense pour entraîner l’Union soviétique dans une gigantesque course à l’armement qui se termina de manière désastreuse pour les Soviétiques. Alors que le reste des États-Unis s’enfonçaient dans la crise économique, les industries de défense, distribuées le long d’un grand arc allant de la Virginie à Los Angeles en passant par les deux Carolines et le Texas pour remonter jusqu’au site de Boing à Seattle, connurent une phase d’expansion relevant pour certains d’un « keynésianisme militaire » (compte tenu de son financement déficitaire), amenant par la suite, au cours des années Bush Junior, certains dirigeants républicains comme Dick Cheney, à déclarer non sans opportunisme que « Reagan nous a appris que les déficits ne comptent pas ».

La mécanique de précision, la fabrication d’armes à feu et machines à vapeur, nécessitent des types de travail très différents de la supervision des métiers à tisser. Près d’un siècle plus tard, les West Midlands furent la région où l’industrie automobile prit racines, à Coventry, Aston et même Oxford, avec Birmingham pour centre de commerce, tout en évitant complètement Manchester et les villes cotonnières du Lancashire. Aux États-Unis, le modèle industriel des villes du textile du Massachusetts comme Lowell, de la même manière, était radicalement différent de celui des villes de l’acier comme Pittsburgh ou, bien plus tard, de Detroit et de l’industrie automobile.

Marx aurait pu en venir à des considérations théoriques sensiblement différentes dans Le Capital s’il s’était concentré sur l’industrialisme de Birmingham où, assez tôt, le changement technologique était devenu, comme il l’avait prédit, une activité économique à part entière. Il y avait là une forme d’organisation faisant largement appel à des économies d’échelle d’un genre que Marx avait reconnu et commenté dans le Capital.

Dans le cas de l’industrialisme de Birmingham, celui-ci était lié à l’émergence d’une main d’œuvre dotée de qualifications spécifiques concernant les machines-outils et disposant de niveaux de salaires modestes et néanmoins vivables dans un environnement culturel où la classe ouvrière était fondamentalement divisée sur la base de critères de capacités mentales ou manuelles. Un ouvrier doté de qualifications pour le forgeage de métaux dans la fabrication de machines à vapeur était un atout, et les employeurs devaient faire en sorte que de tels travailleurs ne leur échappent pas au profit d’entreprises concurrentes en Belgique, en France, ou n’importe où ailleurs sur le continent. Inversement, les manufacturiers de Birmingham s’accommodaient d’ouvriers qualifiés quelles que soient leurs origines (polonais, prussiens, et autres). La diversité d’origines ethniques ou religieuses était sans importance (alors qu’elle était d’une grande importance à Manchester) dès lors que ces qualifications étaient assurées.

La réprésentation de l’avenir propre à cette expérience était passablement différente de celle suggérée par l’expérience du Manchester des années 1840. Lorsque l’Association internationale des travailleurs fut fondée à Londres en 1864, en bonne part grâce à Marx, il y avait là le genre de travailleurs qualifiés et instruits que l’on retrouvait en France, en Italie, en Suisse, en Espagne et ailleurs encore.  La sophistication politique des horlogers du Jura, le long de la frontière suisse dans les années 1860, était légendaire à une époque où la scission entre courants marxistes et anarchistes n’avait pas encore eu lieu.

Ces militants étaient ceux-là mêmes qui se chargeaient des collectes et des envois de fonds en soutien aux grèves et autres luttes à travers l’Europe à la fin des années 1860, qui culminèrent avec la Commune de Paris en 1871, et dans lesquelles l’engagement international était important et bien accueilli. D’un autre côté, ces ouvriers relativement prospères formaient une « aristocratie ouvrière » dont Lénine devait craindre non seulement qu’elle apporte son soutien aux expéditions impérialistes et coloniales, mais qu’elle se montre toute disposée aux compromissions avec les stratégies du capital entrepreneurial.

Vers 1860, l’industriel Joseph Chamberlain (plus familièrement connu par son surnom de « Radical Joe ») en était venu à explorer diverses réformes municipales autour de l’accès au gaz et à l’eau potable, de l’éducation populaire et du logement pour l’amélioration du niveau de vie des classes ouvrières « respectables » et dûment qualifiées. Il parvint finalement à mettre en œuvre une partie de sa vision réformatrice en tant que maire de Birmingham. « Le socialisme du gaz et de l’eau » était alors perçu comme une réponse pratique pour toute une série de problèmes à l’origine d’un mécontentement généralisé des populations ouvrières locales qui elles-mêmes soutenaient ce programme.

Chamberlain prit des mesures pour concrétiser ces possibilités. Fort d’un relatif soutien ouvrier, « Radical Joe » devint par la suite un promoteur de l’expansion coloniale (la guerre des Boers en Afrique du Sud fut sa contribution la plus notable), poussé en partie par le refus qu’avait opposé à son réformisme le Parti conservateur. Il comprit que si les réformes locales et la croissance du marché intérieur étaient bloquées par le pouvoir de classe bourgeois, la seule option pour étendre le marché était de chercher un « remède spatial » sous la forme d’entreprises coloniales et du développement des marchés étrangers. La tristement célèbre partition de l’Afrique par les puissances coloniales lors de la Conférence de Berlin de 1885 fut le point d’aboutissement d’une phase de rivalités  interétatiques pour l’accès aux matières premières et pour les marchés en formation sur l’ensemble du continent africain.

L’image de l’avenir liée à l’industrialisme du Manchester des années 1840 et 1850 ne correspondait en rien au Birmingham des années 1870. Si le père d’Engels avait été propriétaire d’un établissement industriel dans la joaillerie, les armes à feu, ou les machines-outils à Birmingham plutôt que dans le textile à Manchester, Le Capital n’aurait probablement pas été écrit de la même manière, comme on l’a déjà observé. Cela dit, contre cette partialité apparente, Marx disposait des rapports des inspecteurs des fabriques et des écrits d’une classe ouvrière de plus en plus combative, face au capital en général plutôt qu’aux filatures de coton en particulier.

Où l’avenir du capital se forge-t-il désormais ?

L’observateur distrait pourrait être pardonné de penser que l’image de Manchester est toujours la bonne pour décrire les conditions de vie et de travail de l’usine Rana Plaza, dédiée au textile et au prêt-à-porter, à trente kilomètres de Dacca au Bangladesh, et dont l’effondrement, le 24 avril 2013 coûta la vie à 1129 ouvrières, pour la plupart, et faisant des blessées en bien plus grand nombre encore. Produisant des textiles et des vêtements de marque destinés aux marchés occidentaux, ces usines étaient continuellement sous pression pour réduire leurs coûts au profit des consommateurs occidentaux. Les salaires y étaient de famine et la discipline de travail, féroce.

On pourrait en dire autant du complexe de production de Foxconn à Shenzhen, en Chine, d’où sortent la plupart des produits Apple et où travaillent quelques 250 000 employés (400 000 selon certains) depuis 2011 dans un seul vaste ensemble industriel. Une série de suicides de travailleurs au cours de cette année-là incita l’entreprise à revêtir les logements qu’elle fournissait elle-même, et où s’entassaient ces travailleurs migrants, de kilomètres de filets destinés à retenir les personnes tentées de se jeter par la fenêtre. Il est aisé de prendre des descriptions des conditions de travail et de vie de ce que l’on range sous l’euphémisme de « marchés émergents » et de les annexer au chapitre du Capital sur la « journée de travail » sans remarquer de différence particulière. Pour des gens vivant dans de telles conditions, une dose de « socialisme du gaz et de l’eau » en plus d’un peu de réformisme à la « Radical Joe » leur paraîtraient un don du ciel. 

Le capital produit beaucoup de développement géographique inégal dont les qualités se retrouvent souvent dans les théories particulières auxquelles les économistes souscrivent. Marx observe, par exemple, que les théories protectionnistes défendues de son temps par l’économiste Henry Charles Carey exprimaient les besoins qu’avaient des industries embryonnaires de se défendre contre la domination de l’industrialisme britannique. La même logique a engendré les politiques industrielles de substitution aux importations largement pratiquées à travers l’Amérique latine dans les années 1960 sous l’égide de la Commission économique pour l’Amérique latine (ECLA).   

L’économiste français Frédéric Bastiat, ardent défenseur du libre-échange et des vertus du laissez-faire au début du 19e siècle, exprimait, par contraste, les luttes des industriels français pour se libérer des entraves que formait tout un maquis coûteux et confus de réglementations locales et nationales, d’impôts et d’ingérences. Cette situation fut répliquée plus tard en Amérique latine suite à la révocation néolibérale de l’ECLA et l’arrivée des politiques de libre-échange qui avaient les faveurs d’Augusto Pinochet et des généraux argentins à partir du milieu des années 1970. Même à l’époque de Marx, l’image de l’avenir projetée par les régions les plus avancées était perpétuellement changeante et géographiquement très diverse.

Se pose alors la question suivante : quel est, et où se trouve, la forme contemporaine de capitalisme qui projette l’image de notre propre avenir socialiste ? Est-ce l’usine textile Rana Plaza, l’industrialisme de Shenzhen, les travailleurs des hangars Amazon, de Google à San Francisco, de Microsoft à Seattle, ou la main-d’œuvre employée en masse dans les plus grands aéroports de la planète ? Cependant, les descriptions de Marx non seulement transmettaient une image de l’avenir de tous, mais aussi l’image de ce que pouvait être un autre reflet utopique socialiste ou communiste (comparable à celui que les socialistes utopiques des années 1840 se plaisaient à créer et que Marx et Engels avaient si fermement rejeté dans le Manifeste). Cette image, au contraire, provenait d’une négation matérialiste historique de toute l’horreur réellement existante de cette époque et de cet endroit.

Dans le cas de Marx, le point d’ancrage immédiat se situait résolument dans la production de masse et la reproduction sociale de la région industrielle de Manchester. La condition cruelle des ouvriers des fabriques, des ateliers, et au fond des mines, combinée aux conditions tout aussi lamentables de reproduction sociale dans l’urbanisation industrielle créée par le capital et si patiemment décrite par Engels, appellent leur négation. Les circonstances matérielles et le projet socialiste qu’elles indiquaient, parlaient d’elles-mêmes.

Ce qui signifie que le socialisme qui doit être construit en négation de ce tout ce qui est source de dégradation et de menaces dans le monde d’aujourd’hui doit être constamment adapté et géographiquement diversifié. Ces questions exigent la plus grande attention en ceci que, dans l’histoire des mouvements d’opposition anticapitalistes, il y a eu une tendance à fétichiser un certain imaginaire de l’avenir socialiste alors envisagé comme construction idéale, anhistorique.

Tout comme John Maynard Keynes craignait que nous courrions le risque permanent de rester inféodé à la pensée de tel ou tel économiste ayant rendu l’âme depuis bien longtemps, on voit se profiler la menace politique d’une adhésion à des idéaux et des idées de projets socialistes ou communistes morts de longue date. La fixité de nos formes mentales agit comme un frein non seulement sur notre capacité à penser, mais plus encore sur notre capacité à servir les projets politiques maintenant nécessaires à la création d’un monde socialiste plus juste, plus acceptable du point de vue écologique et plus émancipateur. 

Le dire ainsi ne revient pas à inviter un énième accès d’onirisme utopique (même si quelques concessions dans ce sens ne sauraient faire de mal). Il s’agit au contraire de construire une compréhension exacte et convenablement théorisée de ce qu’est le capital tel qu’il est aujourd’hui, tout comme l’inspection des fabriques avait permis de le faire du temps de Marx, et sur cette base, entreprendre une démarche pragmatique de création d’une voie socialiste nouvelle, adaptée à notre situation actuelle.

Ce que ceci peut signifier, cependant, dépend de conditions géographiques. Les problèmes posés par le capital en Amérique latine sont tout autres que ceux observés en Suède où le pays tout entier prit le deuil suite au décès du fondateur d’IKEA, Ingvar Kamprad, érigé en héro populaire national. Malgré cela, persiste une certaine habitude désespérante à concevoir le socialisme de manière extérieure à tout ancrage historique et géographique, quand bien même les lois fondamentales du mouvement du capital seraient suffisamment invariantes et universelles dans le capitalisme pour exiger et imposer l’ordre partout.

Il est révélateur, de ce point de vue, que lorsque Lénine accéda au pouvoir en Russie en 1917, il mit en œuvre une politique industrielle inspirée des principes conçus par Henry Ford, voie jugée la plus sure et la plus rapide pour accroître la productivité du travail et construire une économie capable de résister aux forces contre-révolutionnaires qui visaient à mettre en échec la révolution communiste balbutiante.

La stratégie de Lénine réussit à mettre sur pieds des capacités industrielles, mais au prix d’une perpétuation de rapports sociaux propres au capital. Lorsque la Chine fit son entrée dans l’économie globale après 1978, et surtout, lorsqu’elle signa les accords de l’OMC en 2001, elle n’eut pas d’autre choix que de se soumettre aux lois du mouvement du capital. L’opération de ces lois est celle qui relie l’industrialisme du Manchester des années 1840 au contexte contemporain des usines Foxconn de Shenzhen et de Rana Plaza au Bangladesh. Raison aussi pour laquelle la Chine suit maintenant le modèle de la Silicon Valley, où le futur du capitalisme prend des contours tout autres, tout en essayant d’offrir une version du socialisme du gaz et de l’eau à côté de zones de « prospérité commune » offrant l’égalité d’accès au logement, à la santé et à l’éducation (les « trois montagnes » que doit gravir la Chine pour contenir la montée des mécontentements).

Si l’œuvre de Marx peut sembler pour certains être celle d’un économiste (eurocentriste) dépassé de longue date, il demeure que nous vivons toujours sous le règne du capital. La théorie de la circulation et de l’accumulation du capital formulée par Marx, pour incomplète qu’elle puisse être, reste entièrement d’actualité. Elle va bien au-delà des singularités de Manchester et ses « abstractions concrètes » sont suffisamment rigoureuses et flexibles pour englober Manchester et Birmingham, ou Shenzhen et la Silicon Valley, pourvu que l’on tienne compte des circonstances particulières dans lesquelles travaillait Marx.

Son analyse de la plus-value relative est intimement liée à l’expérience britannique dans laquelle le système Manchestérien et l’industrie cotonnière occupent une place centrale. Du temps de Marx, la forme industrielle du capital et des lois du mouvement qui lui sont propres, ne valaient que pour la Grande-Bretagne, l’ouest de l’Europe et la côte est des États-Unis, avec quelques développements marchands disséminés à travers le monde. Mais de nos jours, la dynamique inexorable et illimitée d’extension et de pénétration du marché soumet presque partout l’économie aux lois du mouvement du capital découvertes par Marx.

L’analyse faite par Marx de ces lois et de leur fonctionnement est plus pertinente que jamais – ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que la lecture que nous en faisons ne peut être améliorée et étendue, ou que leur interprétation et leur application devraient aller de soi. L’accusation d’eurocentrisme doit être comprise au regard du fait que le capital lui-même est sans doute eurocentrique, au sens où il est d’abord apparu dans des formes à la fois reconnaissables et hégémoniques dans les cités-États italiennes avant de se transformer en passant sous la tutelle des Pays-Bas (avec Amsterdam pour centre), puis de la Grande-Bretagne (où Marx fit sa découverte), puis des États-Unis au cours du siècle dernier. 

Ces déplacements hégémoniques, selon Giovanni Arrighi, ont induit à la fois un changement d’échelle et une consolidation de formes institutionnelles déployées dans le cadre de la formation du pouvoir d’État capitaliste. Mais tout comme Marx, vers la fin de sa vie, repéra la remise en question de l’hégémonie britannique par la dynamique de centralisation du capital aux États-Unis après la fin de la guerre civile, on se demande aujourd’hui dans quelle mesure une influence sino-centrée commence à prendre forme face à l’hégémonie américaine.

La rareté d’information que Marx déplorait n’est plus un problème pour nous. Nous ne manquons pas de données détaillées sur les conditions des classes ouvrières à l’échelle mondiale, sur les conditions de leur reproduction locale, sur l’insuffisance des dispositifs de protection sociale, et sur les terribles conditions, proches de l’esclavage, qui sévissent dans certaines régions. Il existe quantité d’enquêtes sur les conditions de vie et d’éducation exécrables dans bien des endroits du monde et sur la misère qui accable des populations disposant d’à peine de quoi vivre.

Il y a pléthore de monographies de recherche et d’épais rapports publiés par des organisations internationales, que ce soit les Nations Unies, la Banque mondiale, le FMI, la Banque des règlements internationaux et l’OCDE, et sans parler des masses de données collectées par les ONG (on pense par exemple aux rapports périodiques d’OXFAM), les agences étatiques, les organisations commerciales (à des fins commerciales, certes, mais toujours instructives).

Nous souffrons davantage de surabondance que de pénurie d’information. Les techniques de collecte massive de données et de traitement médiatique ont proliféré. Mais il existe beaucoup de désinformation (maintenant rebaptisée « fake news »). Ce surcroît d’information, à divers titres, est plus un problème qu’un bienfait. Le foisonnement est tel que, pour la plupart des gens, il n’est, au mieux, que très partiellement accessible, au pire, incompréhensible. Bien des « experts » invités à nous éclairer s’avèrent aussi déboussolés que n’importe qui d’autre, même lorsqu’ils parviennent à mettre de côté leur héritage de présupposés idéologiques légués par plusieurs siècles de savoir bourgeois erroné sur des sujets relatifs à ce qu’on appelle luttes de classe et économie politique.

L’analyse et l’interprétation de l’information sont matière à débat, et leur présentation médiatique vise autant l’exploitation politique que la pédagogie. D’où certains problèmes de taille. Pour Marx, il était relativement facile d’avoir une vision d’ensemble, ne serait-ce qu’à partir de l’industrialisme manchestérien et des rapports de l’inspection des fabriques, et d’envisager les négations qui devaient définir un projet socialiste pour ce lieu et cette époque. Dans notre cas, le défi semble autrement plus ardu et peut avoir quelque chose d’insaisissable.

Notre point de départ le plus évident est celui que nous donnent les luttes et contestations politiques dans le monde aujourd’hui, en tenant compte de leur trajectoire faite d’oscillations entre droite et gauche qui imprègnent et influencent le cours des choses. Il semble que l’on observe une explosion des luttes du monde du travail à travers la planète, annoncées et portées par les organisations syndicales comme spontanées ou purement réactives face aux défaillances des politiques publiques ou à la rapacité manifeste des grandes entreprises. Nombre de ces luttes, en Inde, au Bangladesh, en Indonésie et en Chine, par exemple, rappellent les luttes traditionnelles qui virent le jour contre l’industrialisme de Manchester.

Mais la majorité des grands mouvements de masse des dernières années ont concerné l’incapacité du modèle économique dominant à garantir les conditions nécessaires de la vie quotidienne censées satisfaire ne serait-ce que les besoins les plus élémentaires de la plus grande partie de la population. La dégradation de la nature et l’aggravation continue de l’inégalité sociale, principalement mesurée tant à partir des biens et des avoirs financiers que des revenus, engendrent un relatif dénuement à l’origine d’une vague de profonds mécontentements. L’austérité souvent exigée pourrait être acceptable si nous ne savions rien de l’énorme quantité richesse et de pouvoir aspirée hors de l’économie par les oligarques et les autocrates qui eux-mêmes exercent tant d’influence sur les politiques publiques.

Si les mouvements Occupy contre le « 1% » des plus riches n’ont pas réussi à tenir dans la durée, l’amertume et la sensibilité accrue à des inégalités toujours plus grandes plutôt que l’inverse, elles, sont toujours là. Ce genre de situation permet le type d’ancrage matérialiste-historique à partir duquel quelqu’un comme Thomas Piketty peut raviver la tradition du socialisme ricardien sans faire appel à la théorie de la valeur travail et pour défendre le principe d’une taxation universelle sur la richesse à échelle globale.

Comment interpréter cette histoire, donc, et cette situation, au regard de stratégies socialistes quelles qu’elles soient ? Une perspective socialiste doit reconnaître les qualités, les problèmes et les contestations qui prennent forme tant au sein de la totalité de la circulation de la force de travail qu’au point où celle-ci recoupe l’accumulation du capital. Quand l’aliénation domine l’ensemble des différents moments de la circulation de la force de travail, de sérieux problèmes se profilent. Chose que la soi-disant « analyse » de l’économie contemporaine s’évertue bien plus à masquer qu’à révéler.

*

Publié initialement par Jacobin. Traduit par Thierry Labica pour Contretemps.


Notes

[1] Célèbre expression tirée du non moins célèbre poème « Jerusalem » de William Blake (1757-1827).  « Mills » est habituellement traduit par « moulins » qui cependant perd la référence aux « cotton mills », c’est à dire aux filatures de coton, incarnation-type du monde industriel naissant.

[2] Karl Marx, Le Capital. Livre I, Paris, PUF, 1993, p. 5 – Préface à la 1ère édition allemande (1867). 

[3] Ibid., p. 5-6.

[4] Walter Rodney, « Marxism and African Liberation (1975) [en ligne].

[5] « Marxism and Black Liberation », art. cit.

[6] Amilcar Cabral, Unité et lutte, t. 1 : L’arme de la théorie, Paris, Maspero, 1975, p. 304 [extrait accessible en ligne]

[7] Marx, Le Capital. Livre I, op. cit., p. 633.

[8] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Paris, Editions sociales, 1980, t. 2, p. 49.

[9] NdT. Wikipedia propose la définition suivante : «Un monopsone est un marché sur lequel un seul demandeur se trouve face à un nombre important d'offreurs ou, plus généralement, où la demande a un pouvoir de marché sur l'offre. C'est la situation symétrique à celle du  monopole, dans lequel un seul offreur fait face à de nombreux demandeurs.» 

[10] Marx, Le Capital. Livre I, op. cit., p. 250.

[11] Ibid., p. 251.

[12] Marx, « Les conséquences futures de la domination britannique en Inde », New York Daily Tribune, 8 août 1853, in Karl Marx, Œuvres, t. IV, Politique I, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1994, p. 732. Traduction de Maximilien Rubel modifiée.

[13] Marx, « La Compagnie des Indes orientales. Son histoire et ses résultats », New York Daily Tribune, 11 juillet1853, in Marx, Œuvres, t. IV…,op. cit., p. 727.

[14] Marx, « La révolution en Chine et en Europe », in Marx, Œuvres, t. IV, op. cit., p. 709, 710. 

[15] Marx, « Les conséquences futures… », art. cit., Œuvres t. IV, p. 734.

[16] Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Editions sociales, 1972, édition bilingue, p. 41-43.

[17] Marx, « Les conséquences futures… », art. cit., p. 734.

[18] Marx, Le Capital. Livre Iop. cit., p. 336.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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15 juillet 2026

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